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LE SECOND MARIAGE DE COLOMB

QrUND, PAR QUI, COMMENT A ÉTÉ CONTESTÉE LA LÉGITIMITÉ DU SECOND MARIAGE DE COLOMB.

Des nombreux et longs procès que les descendants de Colomb durent soutenir, au sujet de son héritage, contre la couronne de Castille, ou qu'ils plaidèrent entre eux, le dernier durait encore en 1792. Ce procès vit soulever, pour la première fois, une question dont nul ne s'était avisé, ni du vivant du grand homme, ni, pendant trois siècles, depuis sa mort. Le licencié Luiz de la Palma y Freytas, procureur d'une des parties, jugea utile à sa cause de remarquer qu'à l'article de ses dispositions testamentaires où l'amiral ordonne à son fils aîné Diego de servir une pension viagère à la mère de Feinand, son s,econd fils, il nomme Béatrix Enriquez, sans faire mention expresse de sa qualité d'épouse. Cette omission, le pointilleux homme d'affaires la prit et la donna pour l'aveu d'une union extra-légale ; il en inféra que Fernand, le second fils de l'amiral avait été enfant naturel. Il rédigea une note en ce sens. 11 perdit son procès. Mais en 1805, l'italien Galeani Napione retrouva la note. Napione était un dissertateur très savant. Malheureusement, il avait, comme on dit, sa marotte : il voulait, malgré l'évidence, que Christophe Co-

lomb fût né au château de Cucarro, dans le Montferrat. Celte rêverie faisait, pour lui, de Fernand Colomb, un gênant contradicteur, car, celui-ci, dans son testament, place à Gênes le berceau de l'amiral. Napione se félicita d'avoir en main l'obscur papier incriminant de bâtardise ce Fernand Colomb.

Napione, à vrai dire, ne pouvait, ni sûrement, ni honorablement, invoquer l'autorité d'un factum stigmatisé tout d'abord par le dédain du public et le mépris des juges. 11 garda donc, sur la note elle-même, un « silence prudent, » et produisit comme des conquêtes de sa propre perspicacité, les injurieuses inductions du procureur, corroborées de quelques subtilités nouvelles.

Quatre ans plus tard, en i809, un second auteur italien, François Cancellieri, réédita, sans plus d'examen, la version de Napione.

A partir de 1819, le P. Spotorno la publia, par trois fois, dans trois ouvrages. Il en voulait à Fernand Colomb de n'avoir pas, dans la Vie de Uamiral, indiqué le lieu de sa naissance. Mû, dès lors, par le même motif que Napione, il épousa son opinion, et, de plus, imita, en l'.iggravant, son procédé : il ne fit nulle mention ni du procureur ni de Napione, et s'attribua le mérite d'avoir vu le premier cette tache dans la gloire de Colomb.

Navarretti', en Espagne, accueillit avec empressement la prétendue découverte : elle venait en aide à ses idées préconçues. Il agença, sur la donnée de Spotorno, tout un système de sévérités contre la mémoire du grand homme. On admire beaucoup trop, suivant Navarrette, la constance avec laquelle Colomb supporta les interminables délais imposés par les indécisions des Rois à son premier départ pour le Nouveau Monde : d'illicites affections, tel aui ait été, à l'en croire, le vrai secret de cette héroïque ténacité.

Ilumboldt a cru Navarrette sur parole, et s'est éfi;ayé,dans des termes inconvenants, de cette soi-disant faiblesse de Colomb : il l'appelle « un fait piquant. » Si Colomb n'accepta pas les offres du Portugal, lorsque Jean II le piessa par lettre, en 1488, de revenir à Lisbonne, c'est que, d'après Humholt, il en fut empêché par « les amours et la grossesse avancée d'une belle dame de Cordoue, dona Béatrix Enri-

quez, mère de Fernand Colomb, fils naturel de i*amiral, né le 15 août 1488. » Or, constatons-le tout de suite, il a fallu que Humboldt,pour se duper parce raisonnement, s'appuyât sur des dates fausses. Jean II écrivit à Colomb, le 20 mars 1488, comme le dit Humboldt; mais, à ce moment, Fernand, né le 29 août 1487, (et non pas le 15 août 1488) avait six mois passés.

Plus attentif, Washington Irwing aperçut le faible des opinions de Navarrette et de Spolorno. Il n'osa pas les attaquei" de front, mais par un détour habilement étudié, il leur échappa. Une des clauses, dit-il, du testament de l'amiral « recommande aux soins de don Diego, Béatrix Enriquez, mère de son fils naturel Fernand. Ses relations avec elle n'avaient jamais été sanctionnées par le mariage, et soit par suite de circonstances, soit qu'il eût à se reprocher de l'avoir NÉGLIGÉE, il PARAIT avoir été ému d'une vive componction à ce sujet dans ses derniers moments, v

Ni Navarrette, ni Spotorno ne se dissimulèrent le coup porté par cette phrase à leur système. Spotorno surtout s'en formalisa. Que lui importait que le biographe américain parût abonder dans son sens, par les mots de « fils naturel» et de relations « non sanctionnées par le mariage, » puisque, d'autre part et tout de suite, il pose nettement et fortement les réserves les plus destructives de ces premières affirmations? Washington Irwing, révoque en doute qu'à ses derniers moments Colomb ait eu des remords : il parait, dit-il, avoir été ému; rien ne le prouve. Et ces remords supposés de Colomb, point de départ indispensable des inductions de Spotorno et de Navarrette, Irwing ne se borne pas à les déclarer problématiques : il laisse ses lecteurs tout à fait libres de leur assigner pour cause, soit, comme le veulent Navarrette et Spolorno, le l'egret de Colomb d'avoir vécu dans une union illégale, soit, au contraire, preuve manifesle d'un vrai mariage, son regret d'avoir « négligé » Béatrix.

Ces « négligences, » Irwing les articule, à la \érilé, dans des termes obscurs : on serait tenté de croire, nu premier abord, que, selon lui, Colomb se reprocha d'avoir « négligé > une femme qui n'était pas sa femme. Mais la méprise

dure peu : les « négligences, » lorsqu'elles sont capables d'émouvoir la conscience, ont nécessairement trait à une légitime épouse; Irwing n'a pas dû craindre qu'on lui fît l'injure de méconnaître sa pensée à cet égard ; et sa phrase, embrouillée à dessein, sans heurter ni réfuter Navarrette et Spotorno, les contredit. Malheureusement la foule des biographes qui, depuis quarante ans, s'est inspirée de l'auteur américain, n'a pas su ou voulu voir, malgré la transparence du voile, cette protestation en faveur de Béatrix. L^erreur s'est ainsi répandue.

FAITS, TÉMOIGNAGES ET RAISONNEMEiNTS QUI ÉTABLISSENT LA LÉGITIMITÉ DU SECOND MARIAGE DE COLOMB.

Sur quoi repose-t-elle, en somme? Sur l'absence d'un mot dans un document; sur ce que Colomb, dans un de ses actes testamentaires, nomme Béatrix, et ne l'appelle pas son épouse. Mais ce titre, il le lui donne ailleurs : il le lui donne dans la lettre officielle qu'à la fin de l'année 1300, il adressa aux membres du Conseil pour obtenir justice des crimes deBobadilla.Ce document existe, il existe autographe. Colomb y rappelle les preuves de dévoùment qu'il a prodiguées à la couronne, et il invoque, en particulier, que pour vaquer aux intérêts de l'État, il a qniliè sXFEM^iE et ses enfants.

C'est Béatrix qu'il a quittée pour servir la Castille. Il se fait un titre à la bienveillance du Conseil d'avoir vécu séparé d'elle : l'eùl-il osé, y eût-il songé, s'ils n'avaient pas été notoirement mariés? Eût-il si étrangement mêlé à h publique discussion de ses affaires le nom d'une femme et d'une affection inavouables devant la loi? S'être éloigné d'elle et s'être séparé de ses enfants, les tendresses paternelles et un ménage clandestin lui eussent-ils paru deux arguments à confondre en un seul ?

Ces considérations sont sans réplique : il en est une, pourtant, plus péremptoire encore. Le mot employé par Colomb,

dans cet endroit, et que nous avons traduit par femme, c'est le mot espagnol muger; il signifie la femme en tant qu'elle est mariée, la compagne légitime, honorable, honorée, l'épouse. Il a sulK de l'absence de ce mot, dans le testament de Colomb, pour faire douter; que s'ensuit-il? que la présence du même mot, dans une autre pièce non moins solennelle, authentique et autographe, atteste et prouve la réalité, la légitimité, la notoriété du mariage.

Dans ce même acte, au surplus, où l'on prétend que Colomb, volontairement et pour cause, dénie, par omission, la qualité d'épouse à Béatrix, il lui accorde expressément, au lieu de ce titre oiseux à écrire, le plus beau, le plus auguste des privilèges effectifs de la veuve. Fernand, le prétendu fils naturel, recevait de son père, par testament, un million et demi. Quoi de plus simple que d'imposer à ce légataire opulent de servir une rente à sa mère? Colomb ne lui impose rien cependant : c'est Diego qu'il fait intervenir. Eût-il, sans nécessité, obligé ainsi personnellement, au lieu du fils naturel, le légitime enfant de la chaste Félippa? Non, sans doute; et la nécessité, la voici : Colomb voulut établir, à tous les yeux et à perpétuité, que veuve, vraie veuve, Béatrix n'était pas l'objet de ses libéralités seulement comme mère ; que, épouse survivante, elle avait de ce chof, sur l'héritage, les mêmes titres vis-à-vis de l'enfant du premier lit et de son enfant à elle ; qu'elle était créancière, non de tel ou tel enfant, mais de la succession.

Colomb prévoit, en termes précis, dans l'acte d'institution de majorât , le cas où des enfants, outre ses deux fils, qu'il nomme, lui naîtraient par la suite, et néanmoins il n'admet pas l'éventualité d'un futur mariage : il ne stipule aucune réserve, aucun douaire pour une nouvelle épouse. Qu'on rapproche ces deux termes : Colomb ne songe pas à se marier, et il se préoccupe des obligations que peut lui créer une paternité ultérieure; donc, il était marié.

Décidée quitter l'Espagne et à partir pour la France, Colomb se rendit à la Rabida pour en retirer son fils Diego : il l'eût conduit à Cordoue et confié, avec Fernand, à la tutelle de Béatrix. Ce qui n'eut pas lieu alors se réalisa plus tard. Quand il fit voile de Palos pour les Indes, Colomb chargea

l'abbé Martin Sanchez de conduire Diego à Cordoue chez Béalrix : il y était avec Fernand, lorsque, en 1495; leur oncle Barthélémy vint les chercher et les mena à la cour prendre leur service de pages. Quelle utilité, quelle convenance, de retirer ainsi Diego, le fils légitime, des mains pieuses de Juan Ferez et des studieuses solitudes d'un monastère, pour l'envoyer, par un ecclésiastique, dans la maison à Cordoue, d'une illégale marâtre?

Il convient de se rappeler également qu'ayant débloqué, sur la côte du Maroc, au début de son quatrième voyage, la forteresse portugaise d'Arcilla, investie par les Maures, l'amira!, pour complimenter en son nom le gouverneur, envoya à terre son frère Bai'thélemy, les trois autres commandants de ses navires, et son fils Fernand. Or, parmi les officiers de ce gouverneur, Colomb ne l'ignorait pas, se trouvaient plusieurs proches parents de sa première femme. Ils reçurent, avec honneur et amitié, le jeune Fernand. Est-on certain qu'ils l'eussent traité de la sorte, que son père, en tout cas, se fût exposé de gaîté de cœur, aux ennuis possibles de ce rapprochement des familles, si sa naissance n'avait pas été régulière?

On se flatte d'expliquer la conduite de Colomb dans toutes ces circonstances, par la différence des idées d'alors et de nos idées sur la bâtardise : elle ne choquait pas, dit-on, comme elle nous choque. Soit; mais on ne saurait se prévaloir, quand il s'agit de Colomb, de cette excessive indulgence des mœurs de son époque.

Colomb fît toujours profession de piété; il afficha toujours un attentif respect pour les lois de Dieu et les moindres prescriptions de l'Eglise; il se signala toujours à l'égard de ses compagnons, sur le chapitre, en particulier, des femmes indiennes, par un rigorisme qui fut peut-être la principale' cause de leur haine contre lui. Que faudrait-il penser, si cette religion et cette sévérité pour autrui, ni ne l'avaient préservé lui-même, dans le principe, ni ne lui avaient inspiré, avec le temps, la pensée de régulariser sa situation vis-à-vis d'-une femme, mère, au su de tous, d'un de ses enfants? Il y aurait troj) près d'une [telle contradiction au pharisaïsme.

APPÈNblCE. 405

De deux, choses l'une, d'ailleurs : du vivant de Colomb, ou sa faute fut un secret, et on le crut marié, ou l'on connut l'irrégularité de son ménage, et sa faute fut publique.

Publique, on ne contestera pas qu'aux yeux du clergé, au moins, elle eût constitué un scandale. Et comment expliquer alors que les religieux et les ecclésiastiques, en si grand nombre et d'une considération si grave la plupart : les Juan Ferez, les Diego Deza, les Gorricio, les Geraldini, les Nonces, les cardinaux de Mendona etXimenès; des franciscains, des dominicains, des chartreux, des prélats, des évéques, des )>rinccs de l'Église, les plus énergiques protecteurs de Colomb, ses plus intimes confidents, ses meilleurs et, souvent, ses seuls amis, n'eurent jamais la pensée de lui faire mettre un terme au désordre en se mariant, ou ne surent pas obtenir de lui cette nécessaire satisfaction?

Comment expliquer encore que cette faute publique, la reine Isabelle n'en fût jamais informée. Isabelle était sévère, on le sait, pour elle-même et pour son entourage, sur cet article de l'honnêteté. Le moindre ombrage qu'on lui eût fait prendre des mœurs de Colomb, l'eût, près d'elle, irrévocablement perdu. Le moins qu'elle eût exigé de celui qui se posait, à ses yeux, en apôtre, pour ainsi dire, des Indes, c'eût été qu'il épousât Béatrix. Or, ni elle ne fît faire le mariage, ni elle ne cessa, jusqu'aux portes du tombeau, d'admirer et d'îiffectionner l'amiral. Elle ne savait donc i-ien. Inexpliquable ignorance, puisque Isabelle eut tant d'occasions d'apprendre. Elle attacha, en qualité de pages, à la personne de son fils, les deux fils de Colomb : Supposera-t-on qu'elle dédaigna de s'assurer, avant, de la régularité de leur état civil et de la « respectabilité » de leurs mères?

Et puis, cette faute publique, les ennemis de Colomb ne la lui eussent jamais reprochée! Eux, si attentifs à le perdre, si ardents à le déshonoier, si souvent contraints, à leur grand regret, d'inventer, dans ce but, des calomnies, et incapables de reculer devant les plus ineptes et les plus atroces, ils eussent bénévolement oublié un prétexte si naturel de déclamations, un thème de reproches et d'insultes si fécond! Ni Talavera, ni Fonseca, ni Aguadt), ni Bobadilla, ni Ovândo, ni le procureur fiscal qui, après la mort de Co-

lomb, ramassa, pour le flétrir, afin d'autoriser la dépossession de ses enfants, toutes les enquêtes antérieures, tous les témoignages oraux ou écrits, les on dit, les fables, suppositions, insinuations clandestines ou tumultuaires, officielles ou apocryphes, surannées ou posthumes; aucun d'eux, personne, jamais, n'eût mis en avant, recueilli ni enregistré soit des faits, soit des bruits concernant la passion de l'amiral et de Béatrix! Leur frauduleuse accointance eût donc paru sans reproche; tellement sans reproche qu'à Saint-Domingue, par exemple, lorsqu'on chargea Colomb, à l'instigation de Bobadilla, de tous les crimes imaginables, on fit une exception, unique et complète, en faveur de sa chasteté. Et l'homme traité, dans ses mœurs, avec cette mansuétude bizarre, c'est le même qu'on eût accusé, comme il le dit, de préparer des cavernes aux voleurs, s'il avait fondé des hôpitaux ou érigé des églises.

La cour, la ville, l'Église, les tribunaux, la métropole et les colonies, l'Ancien et le Nouveau Monde se fussent imposés, sur le seul tort réel de Colomb, sur un écart public de sa conduite, une tolérance inépuisable, un circonspect et inviolable silence. Les historiens dupes ou complices, auraient prolongé pendant trois siècles, cette miséricordieuse conspiration. Plusieurs historiens n'ont fait aucune mention, ni dans un sens, ni dans l'autre, du second mariage de l'amiral ; beaucoup, et à leur tête Herrera, ont affirmé que l'amiral épousa en secondes noces Béatrix Enriquez ; tous parlent de Fernand, son second fils; mais qu'un seul ait révoqué en doute la légitimité du mariage ou de la naissance, voilà ce qu'on ne montrera pas. Herrera s'exprime en des termes qui méritent d'être cités. C'est à la première décade, liv. I, chap. vu de son Histoire générale des voyages et conquêtes des Castillans dans les îles et terre ferme des Indes occidentales : Colomb, dit-ih, « après la mort de celte première femme, en épousa une SECONDE, appelée Béatrix Enriquez, de la ville de Cordoue; » Tiraboschi, en Italie, n'est ni moins précis ni moins affirmatif.

Ce sentiment d'Herrera et de Tiraboschi ne leur est pas personnel. Leur dire concorde avec tous les autres témoignages historiques. L'opinion contraire n'est ni formulée, ni

insinuée par aucun auteur espagnol, contemporain ou postérieur. Pendant trois cents ans, tous les esprits et tous les livres, en furent si éloignés, que Napione, lorsqu'il voulut en 1803, s'attribuer la paternité de ce paradoxe, crut assez faire, pour cela, de supprimer, devant le public, le procureur Luiz de la Palma y Freytas. Spotorno, à son tour, pensa se créer un droit solide de priorité, par le seul fait de taire soigneusement les noms du procureur et de Napione. Humbolt, enfin, a si bien tenu pour une nouveauté toute fraîche le< fait piquant » dont il ricane, qu'il loue Navarrette de l'avoir « dévoilé avec beaucoup de sagacité. » Et comment? par la production de quelques autorités jusque-là méconnues? Non; par « le rapprochement des dates. » En cette question, les dates ne réussissent pas à Humbolt.

Et ici se retournent contre Navarrette, Spotorno, Napione et leurs adhérents, leurs explications tirées de l'indulgence des mœurs de l'époque. Car, si c'était choses si facilement pardonnées, si ingénument reçues, qu'une union illégale et une naissance bâtarde, comment rendront-ils raison du silence universel gardé sur la bâtardise de Fernand, par lui d'abord, dans sa Vie de l'Amiral, et par tant de biographes, d'historiens, d'annalistes, d'auteurs de tous genres et de toute qualité qui, après lui, jusqu'à Napione, ont eu, dans leurs livies, mille et une occasions de consigner sur ce détail, la vérité publiquement connue, ou d'y faire allusion? Le silence se conçoit jusqu'à un certain point sur les actions réputées infamantes pour la mémoire des grands hommes; encore le silence, à cet égard, est-il à chaque instant rompu. Mais pareil mutisme sur une circonstance historique de quelque intérêt par elle-même, et, d'ailleurs, considérée comme sans portée!

Les arbres généalogiques de la famille de l'amiral ont été tenus, après lui, avec une constante et attentive régularité. Cela devait être, eu égard à la gravité des intérêts multiples qu'ils représentent. Les nombreux et importants procès que nous avons rappelés au début, n'ont fourni que trop de motifs, d'occasions et de moyens de les contrôler et de les rectifier, au besoin. Ils distinguent avec précision, dans tout le cours et toutes les branches de la descendance, les légitimes,

les bâtards, les adultérins. Partout et toujours, Fernand figure parmi les légitimes : son nom est inscrit, bien entendu, après celui de Diego, son aîné, mais sur la même ligne et au même titre.

Il reste donc, pour suprême ressource, aux détracteurs de Colomb, d'affirmer que, de son vivant, et pendant trois siècles, sa faute demeura profondément cachée. En vérité, nous croirions faire injure au lecteur, que de nous appesantir sur une hypothèse si voisine de l'absurde. On n'ignora certes pas que Colomb vivait maritalement avec Béatrix et qu'elle lui donna son second fils. 11 logeait dans sa maison à Cordoue. Il remettait ses enfants à sa garde et à sa tutelle. Il traitait comme son propre neveu, le neveu de Béatrix, cet infortuné Diego de Arana, prévôt de sa première escadrille, commandant, en son absence, du fort de la Nativité, et le premier chef militaire européen, qui succomba au Nouveau Monde. Les deux familles continuèrent d'être mêlées ainsi, de s'aimer et de se soutenir, pendant plusieurs générations. Rien de plus visible alors, de plus constant aujourd'hui. Dans ces conditions, pour que la faute de l'amiral et de Béalrix et l'illégitimité de leur enfant demeurassent des mystères, il eût fallu évidemment qu'ils fissent accroire aux deux familles, à leurs amis, au public et au monde officiel, la réalité d'un mariage qui n'existait pas. Le vouloir eût été un crime, l'espérer, une folie, l'entreprendre, une extravagance, et y réussir, le comble de la scélératesse. Nous n'en dirons pas davantage : il est trop pénible d'agiter, même hypothétiquement, à propos de Colomb, ne fût-il un grand homme que selon le monde, de si malséantes imaginations.

Le procureur mal inspiré qui leur ouvrit le premier la porte, n'en fiit pas puni seulement par la perte de son procès, en instance et en appel, malgré sa mauvaise action. Le savant jurisconsulte de Madrid, Ferez de Castro, dans un mémoire rédigé pour la cause, en 1792, traita durement sa malencontieuse tentative. Il affecta de ne vouloir pas s'en occuper; il seconlcnia, dans une note marginale, de dire avec hauteur, qu'il n'avait vu en aucune pièce du procès que Fernand ne fût pas légitime.

ERREURS NOMBREUSES ET GRAVES SUR LESQUELLES IL A FALLU s'appuyer, pour CONTESTER LA LÉGITIMITÉ DU SECOND MA- RIAGE DE COLOMB.

Si surabondante que paraisse, dès maintenant, notre démonstration, nous ne l'avons pas épuisée encore. Nous avons mis en regard de la thèse de Napione, de Spotorno, de Navarrette, deHumboldtjles raisons qui détruisent cette thèse: les raisons sur lesquelles ils s'efforcent de l'établir, nous restent à examiner.

Ils débutent par un argument négatif : Colomb, disent-ils, dans son testament, ne donne pas à Béatrix le titre d'épouse; et cela leur paraît suffire pour prouver que Colomb et Béatrix ne furent pas mari et femme. Que dirait-on, si, nous autorisant, à notre tour, non plus d'un mot omis, mais d'un mot écrit par l'amiral et rapporté en toutes lettres par Las Casas, nous prétendions en tirer qu'en définitive, Béatrix Enriquez ne fut pas la mère de Fernand Colomb? Lorsque, à la hauteur des Açores, durant les affres d'un naufrage imminent, l'amiral repassait dans son esprit et dans son cœur, les douloureuses conséquences de sa catastrophe éventuelle : « ce qui lui faisait grand' peine, dit Las Casas, c'était à laisser orphelins deux fils qu'il avait à Cordoue. Privés de Père ET DE MÈRE, en tene étrangère, que deviendraientils? » Qui empêcherait de raisonner ainsi : En 1493, si Colomb eût péri, ses deux enfants, alors à Cordoue, eussent été privés de Père et de mère ; or, Béatrix vivait encore et vécut longtemps après ; donc elle n'était la mère ni de Diego ni de Fernand? Veut-on introduire, dans l'histoire honnêtement sérieuse, ces parodies de la critique?

Sans doute, il nous faudrait ensuite, pour développer notre paradoxe, jeter dans l'économie entière de l'iiistoij'e de l'amiral, les plus audacieuses perturbations; mais N;ipione, Spotorno, Navarrelle n'ont pu édifier autrement leur système,

Ils ont dû, dès le point de départ, corumettre un fort anachronisme. Ils ont dû imaginer que le codicile dont ils arguent fut rédigé par Colomb lu veille de sa mort. Or, ce dernier codicile, Colomb le rédigea, l'écrivit de sa propre main, non le 19 mai 1506, veille de sa mort, mais quatre ans plus tôt, LE 4'^'' avril 1502. Il le laissa en dépôl au couvent de la Chartreuse des Grottes, pendant son quatrième voyage; il le confirma au retour, et le recopia une seconde fois dp sa main le 25 août i505. Tout ce qu'il fil la veille de sa mort, ce fut d'ajouter, de sa main, à son testament, une petite note relative à des legs en faveur d'anciens amis de Gêneset de Lisbonne, et de déposer authentiquement l'ensemble de ses actes testamentaires chez le notaire royal Pedro de Hinojedo, en présence de neuf témoins, dont sept officiers de sa maison et deux notables de Valladolid. On a donc pris pour le jour où le codicile aurait été écrit, le jour, où, quatre ans plus tard, il fut authentiquement déposé.

Il y avait nécessité de commettre cette confusion. On voulait voir dans l'absence du mot épouse, l'aveu tardif et contraint d'une faute, arrachée la conscience bourrelée d'un vieillard, par le sentiment de sa fin imminente : quoi de plus indiqué, pour cela, que de faire rédiger le codicile accusateur, sur un lit d'agonie, et que devenaient, au contraire, ces prétendues terreurs de la mort, ces angoisses de conscience, ces accusations de soi-même in extre^nis, du moment qu'on eût avoué, selon l'évidence des vraies dates, que le codicile fut l'œuvre, non pas d'un moribond, mais d'un homme assez plein de vie encore, de santé et de d'énergie, pour entreprendre le tour du monde?

On a dû, en second lieu, faire sortir de la phrase où le mot épouse est omis, un sens forcé qu'elle ne comporte ni ne supporte. Son sens, le voici :

Mille causes de mécontentements réciproques peuvent surgir entre une femme et son mari continuellement voyageur et absorbé, comme le fut Colomb, depuis son second mariage, par les soucis d'une idée et les travaux d'une gigantesque mission. Sous l'empire, sans doute, d'un de cesmécontentements, Colomb institua son majorât, en l'»98, et n'appela pas Béatrix à partager les bénéfices princiers de la

succession. Trois ans plus lard, il se le reprocha, ou plutôt, it voulut pardonner : bien qu'il sût l'existence de Béatrix suffisamment assurée par ailleurs, il désira lui constituer une rente. Mais il ne lui était plus loisible d'apporter dans les arrangements du majorât, notifiés à la couronne et au Saini-Siége, des modifications en faveur de sa femme : de là la nécessité d'un codicile spécial, celui dont on s'est prévalu contre sa mémoire. Le testateur y recommande sa veuve à l'héritier dans les termes qu'il juge les plus faits pour inspirer le respect de sa volonté : cette recommandation, dit-il, f^oulage sa conscience. Oui, car elle était un acte de miséricorde. Quant aux motifs qui font que ce devoir rempli, sa conscience sera plus à l'aise : « il n'est pas convenable, ajoutel-il, d'en écrire ici la raison. » Quelle nécessité, en effet, quelle bienséance, d'initier ses enfants, les notaires, les témoins, les tribunaux, en cas de contestations, tout le monde enfin, aux chagrins intimes de sa vie conjugale? Cette réserve se comprend ; elle est de bon aloi ; elle procède du respect de soi-même et d'autrui.

Spotorno et Navarrelte aiment mieux voir, dans ces réticences, l'aveu, au lit de mort, d'une liaison coupable : Or, considéré ainsi, le texte ne se comprend plus. Singulier aveu, bizare amende honorable! S'il s'agissait d'une faute publiquement connue, non seulement Colomb n'avait nul ménagement à gaider en la mentionnant, mais encore sa consdeiïce lui imposait, vis-à-vis de l'opinion publique, comme réparation, un aveu explicite et une protestation de repentir. Colomb, d'autre part, si la faute était cachée, aurait trop ou trop peu parlé : trop s'il voulait continuera la tenir secrète, trop peu, s'il voulait la confesser Entendait-ilqueBéalrixcontinuât a passer pour femme légitime? pourquoi l'appeler mère, sans l'appeler épouse? Entendait-il qu'elle ne bénéficiât pas plus longtemps de l'erreur générale? pourquoi donner à supposer qu'elle était épouse, puisqu'il ne rougissait pas de l'appeler mère? Quoi qu'il voulût, Colomb devait garder le silence ou s'énoncer clairement, ne rien insinuer ou tout dire. Sa rédaction, avec les intentions qu'on lui suppose, mériterait les noms de maladresse ou de mauvaise foi.

Nous avons corrigé, plus haut, l'anachronisme que Hum-

boldt a été obligé de commellie pour faire de la grossesse de Béalrix, un obstacle à la rentrée de Colomb en Portugal. Nous avons relevé les suppositions de Navarrette relativement aux séductions de Béatrix, enchaînant Colomb, dit-il, et attiédissant son désir de s'éloigner. Cela ne résiste pas à une minute d'attention. Béatrix ne quitta jamais Cordoue : à Cordoue, au contraire, Colomb ne s'arrêta presque jamais. Qu'on veuille bien se reporter à ses allées et venues, de sa première audience des rois à son premier départ de Palos, on le verra partout : à la cour qui se déplace sans cesse; à Salamanque, ou chez le duc de Médina Sidonia; à Rota, deux ans, chez le duc de Médina Cœli, ou aux sièges de Malaga et de Baza ; à la Rabida, quand il se prépare à gagner la France, et à la Rabida encore, quand il arme ses caravelles ou revient de sa première campagne : près de Béatrix, deux ou trois fois seulement, et ces séjours sous le toit conjugal sont des passages plutôt que des séjours : voil;^ comment de prétendues molesses du cœur, paralysaient son activité, s'opposaient à son déplacement.

Humboldt ne déroge pas moins à la vérité, quand il désigne ainsi Béatrix : t Une belle dame de Cordoue. » C'est pour se persuader à soi-même qu'elle n'était plus libre, que son mariage avec Colomb était, par conséquent, impossible. Ce soidisant obstacle pourrait seul, en effet, expliquer que Colomb ne contracta pas tout d'abord mariage; qu'il ne valida pas ultérieurement son union, à la supposer irrégulière à l'origine; que la famille de Béalrix, qui était noble et avait du crédit, ne désira pas ou ne put obtenir cette réparation.

Or, Béalrix était demoiselle, quand elle aima Colomb. Spotorno le savait; et il fut contraint de mettre, lui, en avant, pour suppléer à ces engagements antérieurs, impossibilité absente, la pauvreté de Béatrix, et sa roture. Inefficace recours! Quant à la pauvreté, Colomb était-il dans une situalion lui donnant le droit de prétendre à une dot? Nous avons vu le contraire : il trouva, dans l'aisance relative de sa seconde femme, un adoucissement à sa propre gêne. Pour la roture, c'est Navarrette, disciple de Spotorno, dans cette question du second mariage, qui réfute son maître. Il enregistre comme un fait de notoriété publique et constante, la

noblesse de Béalrix : il la dit demoiselle et fille noble, et des plus nobles de Coidoue.

Aussi bien, en quête de points d'appui qui lui semble plus solides, objecte- t-il à son tour, qu'on n'a pas retrouvé l'acte de mariage. Voilà enfin une vérité, mais quel argument!

Où en serions-nous, si nous ne devions tenir pour, assurées que les paiticularités de la vie des hommes célèbres attestées par instruments authentiques? Cette règle admise, de combien d'Espagnols illustres, contemporains de Colomb, pourrions-nous aujourd'hui affirmer catégoriquement le légitime mariage, supposé qu'après trois siècles, un procureur aux abois eût eu la fantaisie de la nier, et que des érudits, prévenus ou vaniteux, se fussent ingéniés ensuite à corroborer de leurssubtilités captieuses, les chicanes du procureur.

Car, en résumé, qu'on veuille bien le croire, voilà, en deux mois, tout entière, et dans toute son inanité, la polémique soulevée, il y a soixante ans, contre la légitimité du second mariage de Christophe Colomb.

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