CHAPITRE VII
QUATRiÈivrE TEAVEESÉE DU NOUVEAU MONDE EN EUEOPE. — MOET d'iSABELLE. — MAUVAISE FOI DE FEEDINAND. — MOET DE COLOMB.
Le séjour de Saint-Domingue n'offrait à Colomb que des sujets de tristesse : il se hâta de s'éloigner. Par les soins de Barthélémy, la caravelle qui les avait amenés de la Jamaïque fut radoubée ; l'amiral en acheta une seconde, plaça son pavillon sur celle-ci, donna le commandement de la première à l'Adelantado, et mit à la voile le 12 septembre. La plus grande partie des équipages de ses précédents navires, resta à Saint- Domingue : ils étaient dans une grande pauvreté; il fournit à leurs besoins de sa propre bourse ; il avança les fonds nécessaires pour le passage de ceux qui préférèrent rentrer dans leur patrie : ces malheureux que sa générosité soulagea avaient été les plus violents des rebelles.
A deux lieues du port, un brusque coup de vent démâta le navire de l'amiral de son grand mât. Colomb passa aussitôt, avec son fils et ses serviteurs, sur le bâtiment de son frère, et renvoya à Saint-Domingue la caravelle avariée. Lorsqu'on quitta les parages des Antilles, un accès de goutte le reprit : il dut se confiner de nouveau, paralysé, dans sa cabine. Le 9 octobre, à l'issue d'une tempête qui paraissait entièrement calmée, un grain subit et foudroyant brisa le grand mât en quatre endroits. On le raccourcit; on démolit les châteaux d'avant et d'arrière; avec les plus f -rtes pièces
de leur charpente on renforça les parties faibles du mât.
Peu de jours après , Feifort, d'une nouvelle raffale porta sur le mât de misaine ; il se fendit. Il est incroyable que Colomb ait eu la hardiesse, en cet état, de continuer sa route, sans même essayer de relâcher aux Açores. De douloureux pressentiments lui rendaient les moments précieux : il avait appris, à Saint- Domingue, l'aggravation désespérée de la maladie de la reine. Isabelle était son unique protectrice ; il voulait la revoir encore ; il subordonna toutes les autres considérations à ce désir. Le 7 novembre, enfin il jeta l'ancre dans le port de San-Lucar de Barrameda.
Indépendamment de son désir d'aller sans retard, à Médina del Campo, près de la reine, Séville eût été la dernière ville où Colomb eût voulu séjourner : Fonseca et ses bureaux y régnaient. La maladie, pourtant, le força de s'arrêter au milieu de ce foyer intense des intrigues de ses ennemis. Si peu enclin qu'il fût aux comparaisons chagrines, il ne put se défendre de pénibles réflexions, en se voyant réduit à l'hospitalité banale d'une hôtellerie, dans une cité espagnole devenue la capitale des affaires des Indes, siège d'un véritable et très important ministère de la marine et des colonies. Pauvre, malade, isolé, les consolations mêmes de l'amitié lui manquèrent : le P. Gaspard Gorricio n'était pas pour l'instant à la Chartreuse des Grottes.
En revanche, les réclamations importunes l'assaillirent. Ni les bureaux ne le remboursèrent de ses avances pour le rapatriement de ses compagnons, ni ses compagnons n'obtinrent le paiement de leurs arriérés de solde. Ces pauvres gens, rebutés par les commis de l'Ordonnateur, avaient continuellement recours à l'ami-
rai: ils le relançaient jusque dans sachambre d'auberge, le suppliant d'écrire et de parler pour eux. La maladie lui interdisait les démarches personnelles dans les bureaux; les mains crispées par la goutte, pendant le jour, il lui était possible d'écrire la nuit seulement. Il rédigeait alors de touchantes suppliques pour ses matelots. Il adressait ces suppliques tantôt à l'Ordonnateur, tantôt à la cour. Leur thème invariable se retrouve dans ces lignes d'une lettre à son fils Diego : " Le paie- " ment de ce qui est dû aux gens qui sont venus avec " moi a été retardé. Je leur ai fourni ici tout ce que " j'ai pu : ils sont pauvres et obligés de gagner leur " vie ; ils se sont décidés à aller réclamer à la cour : " on leur a dit ici qu'on les favoriserait autant que pos- " sible, et cela est juste, quoiqu'il s'en trouve parmi " eux qui mériteraient plutôt des châtiments que des " récompenses : cela s'applique aux révoltés. Je leur " ai donné une lettre pour le seigneur évêque de Po- " lencia : lis-la, et que ton oncle, ton frère et Carvajal " la lisent aussi, afin que s'il était nécessaire que ces " gens-là adressassent une supplique à Son Altesse, ils " la leur rédigent ; aide-les en tout ce qui sera en ton " pouvoir, parce que cela est juste, et que ce sera une " œuvre de miséricorde, car jamais personne n'a gagné " de l'argent en essuyant tant de souffrances, et en " s'exposant à de si grands dangers, et n'a rendu de si " grands services. „
Cette impuissance de Colomb pour ses protégés lui était rendue plus affligeante encore par la protection scandaleuse que trouvaient partout les Porras. Les pièces judiciaires relatives aux séditions de la Jamaïque étaient restées à Saint-Domingue, sur la caravelle que Colomb, au sortir du port, avait dû y faire rentrer pour
avaries. Sous ce prétexte, le conseil des Indes ne commença aucune information contre les Porras; ils furent laissés en liberté; on leur permit de répandre, à Séville, contre Colomb, toutes les calomnies qu'il leur plut, on les autorisa même à se rendre à la cour, où ils allèrent, selon la pittoresque expression de l'amiral, " montrer leur barbes impudentes „.
L'énergique intervention de la reine pouvait seule remédier à de si criants désordres. Isabelle, pendant la campagne de l'amiral, avait spontanément donné des preuves non équivoques de l'intérêt qu'elle continuait de lui porter. Elle avait fait entrer son fils aîné, Diego, dans ses gardes du corps. Elle avait octroyé des lettres de naturalisation à l'abbé Diego, frère de l'amiral , afin qu'il pût être nommé à des bénéfices. Elle avait écrit deux fois à Ovando pour qu'il respectât et sauvegardât, à Saint-Domingue, selon la lettre et l'esprit des conventions de Santa-Fé, les droits personnels de Colomb. Lorsque Mendez arriva de la Jamaïque, elle l'admit avec empressement en sa présence. Il lui apprit les barbares traitements qu'Ovando infligeait aux Indiens, et sa lenteur à secourir les naufragés de Santa- Gloria. Indignée, elle dit au président du conseil de justice, par allusion à ce fait qu'Ovando tenaitaux Indes la place de Colomb : " Je saurai le mettre en lieu qui n'aura pas été occupé. „ Elle annoblit Mendez. C'étaient, pour Colomb, autant de gages assurés qu'il obtiendrait justice, s'il allait se jeter aux pieds de sa souveraine.
Les souffrances et les désirs combinés de l'amiral lui firent imaginer un lugubre moyen de transport. Il ne pouvait, à cause de sa goutte, monter à cheval; dans une chaise à porteur de dimensions communes, ses membres endoloris eussent trop souffert encore; en
faire construire une plus commode eût exigé trop de temps : il résolut de voyager dans le catafalque d'un mort. Il demanda aux chanoines de Séville de lui prêter la litière funèbre dans laquelle les restes du dernier archevêque avaient été placés. Le chapitre y consentit. Le trésorier de la marine, François de Pinel, répondit personnellement pour les dégâts qui seraient faits, en route, au sinistre véhicule. " La litière, et tout était " prêt „ . Peu s'en fallut donc qu'après avoir traversé l'Espagne en triomphateur, à son premier retour des Indes, Colomb ne la traversât, cette fois, traîné vivant en corbillard. Ce contraste a manqué aux ironies cruelles de toute sa destinée. " L'aggravation de son " état et la rigueur inusitée du froid l'empêchèrent do " quitter son lit. „
/ Isabelle mourut le 26 novembre 1504. De ce jour, Colomb resta face à face avec Ferdinand, qui ne daigna même plus répondre à ses lettres. Mais l'amiral reçut de précieuses preuves de la justice et de la bonté du Saint-Siège. Il est remarquable que Colomb ait trouvé à Rome, au début de sa carrière, ses premiers appuis, et que, de Rome encore, lui soient venus les derniers témoignages officiels de respect, seules consolations de sa lutte suprême.
Le souverain pontife Jules II occupait, depuis un an, la chaire apostolique. L'amiral sut qu'il daignait désirer ses communications au sujet des Indes et se plaindre de ne les pas recevoir : il s'empressa de rompre le silence. " J'ai écrit sur mon voyage, dit-il à son fils, " une lettre destinée au Saint-Père, parce qu'il se plai- « gnait que je ne lui écrivais pas. Je t'envoie copie do « ma lettre. Je désire que le Roi , notre Seigneur et " l'évêque dePalencia la lisent avant de la faire partir,
" afin d'éviter de fausses imputations. „ Ce danger de fausses imputations n'était pas méconnu à Rome. La cour pontificale ne pouvait ignorer le parti pris, en Espagne, d'amoindrir Colomb, et les constants efforts de de Ferdinand à cet effet. Il est même vraisemblable qu'en paraissant attacher de l'importance et du prix à la correspondance de l'amiral, Jules II obéit à la généreuse pensée de protester, d'une manière indirecte, contre l'ingratitude du roi, et de prêter au grand homme persécuté l'assistance des sympathies romaines, très hautement avouées.
La cour d'Espagne sollicitait l'érection d'un archevêché et de deux évêchés à Hispaniola. Le Saint-Père fut étonné, ou voulut le paraître, que le dossier relatif à cette affaire ne fît nulle mention de l'avis du Vice-Roi : aux yeux de Rome, cette qualité conférée à Colomb par traité n'avait pu cesser d'exister : le saint-siége ne tient pas compte des dépossessions contraires au droit. Jules II réclama donc les appréciations de l'amiral. Elles furent recueillies d'abord en Espagne parle uonce. L'amiral, en outre, vers la fin de janvier 1505, envoya Barthélémy, son frère, en Italie. Barthélémy fit ce voyage , en apparence , pour revoir son pays natal ; il était porteur, en réalité, d'un message pour le souverain pontife. Colomb n'avait nulle peine à démontrer que la création d'un archevêché à Hispaniola était inutile, et qu'on avait mal choisi les trois centres épiscopaux proposés : Ovando et Fonseca n'avaient été guidés, dans toute cette affaire, que par des calculs intéressés et simoniaques. Le Saint-Siège adhéra pleinement aux raisons de l'amiral ; les érections furent indéfiniment ajournées. Lorsque, dans la suite, Ferdinand reprit cette négociation, il lui fallut, pour obtenir
l'agrément de Rome, se ranger, avec le Saint-Siège, aux propositions vraiment chrétiennes émanant de Colomb.
Nous venons de dire qu'après la mort de la Reine, les lettres de l'amiral à Ferdinand restèrent sans réponse. L'amiral réclamait, par toutes ces lettres, l'exécution loyale des conventions de Santa-Fé, c'est à dire son rétablissement dans tous ses privilèges de gouverneur et de Vice-Roi, dont il était dépouillé, de fait, depuis son renvoi en Espagne par Bobadilla. Cette justice, le roi ne pouvait pas la refuser, il ne voulait pas l'accorder ; il éluda la difficulté en gardant le silence.
Colomb se flatta, un moment, de vaincre la résistance de Ferdinand, s'il écartait du débat sa propre personne, pour laquelle le Roi n'avait jamais témoigné que mauvais vouloir; il se proposa d'abdiquer en faveur de son fils Diego ; il espéra qu'on serait moins hostile à ce nouveau titulaire. En janvier 1505, il fit adresser au Roi, par Diego, une requête en ce sens. Il n'y fut pas répondu. Colomb revint à la charge par une requête personnelle. Il eut la candeur de croire qu'il toucherait l'impitoyable monarque en lui affirmant que le souci, l'ennui, l'amertume de ne pas voir venir de solution à ses affaires, étaient la cause principale de son inguérissable maladie. Ferdinand se tut encore : il n'est malheureusement pas possible de douter qu'il n'ait spéculé sur les chances d'abréger la lutte, en abrégeant, par le chagrin, l'existence du grand homme.
Colomb demeura à Séville jusqu'après le carême de 1505, observant, dans toute leur rigueur, malgré ses infirmités, les prescriptions de l'Église sur le jeûne, et suivant avec une ponctualité scrupuleuse ses pieuses obligations de membre du tiers ordre. Dans le courant de
mai, monté sur une mule, il prit, avec son frère TAdelantado la route de Ségovie ; la cour venait de s'y établir. En atteignant l'extrémité du " Chemin d'argent „ la Plata , il tomba de nouveau malade à Salamanque. Diego Mendez vint l'y trouver. Après quelques autres stations douloureuses, Colomb atteignit Ségovie.
Le Roi ne pouvait lui refuser une audience. " Il l'accueillit, dit M. Roselly de Lorgnes, avec sa politesse habituelle, à laquelle il ajouta un air de gracieuseté et de satisfaction ; mais ne lui donna point son titre de Yice-Roi, et ne le fit point traiter suivant son rang, comme il l'était du vivant de la Reine. Il écouta avec patience le récit de sa périlleuse navigation , et avec intérêt la découverte des mines de Veragua. Il laissa l'amiral raconter son échouage forcé à la Jamaïque, l'abandon auquel l'avait livré le gouverneur d'Hispaniola, la révolte des Porras, les affronts subis à Saint- Domingue, sans lui donner d'autre consolation que ces paroles vaguement affables, auxquelles l'expérience de Colomb ne pouvait plus se tromper. Tout en protestant de son intérêt, en reconnaissant les titres aussi anciens qu'incontestables de l'amiral à la gratitude de la couronne, le roi trouva le moyen de terminer son audience sans avoir rien décidé ni même rien promis. „
Colomb obtint encore plusieurs fois d'être admis en la présence de Ferdinand : ce fut toujours avec aussi peu de résultat. Le Roi parlait à l'amiral de sa goutte et de ses rhumatismes, dit Las Casas, lui recommandait avant tout de bien se soigner, lui indiquant des médecins, lui prodiguant les compliments, puis, gracieusement, d'un geste, le congédiait.
Enfin, mis en demeure par une nouvelle lettre de Colomb, Ferdinand proposa à l'amiral de remettre à
un arbitre le règlement de toutes leurs contestations. Colomb accepta , sous cette réserve, que les intérêts pé'cuniaires seraient seuls débattus, la possession de ses titres et dignités, demeurant hors de conteste. Il pria, en outre, le Roi d'agréer pour arbitre Diego Deza, qui venait d'être promu à l'archevêché de Séville. Ferdinand accepta ; mais l'archevêque, pour des motifs faciles à comprendre, se récusa : sa décision ne pouvait être que contraire à la couronne; il était, par conséquent, certain d'avance qu'elle resterait sans plus d'effet que les traités eux-mêmes ; l'archevêque se fût perdu, sans servir son ami.
Colomb saisit alors du litige le conseil des acquits. Diego Deza en faisait partie. François Ximenès de Cisneros, le grand archevêque de Tolède, en était membre également. Religieux franciscain, il partageait la sympathie universelle de son ordre pour l'amiral ; il l'aimait beaucoup, dit Herrera. La voix de ces deux archevêques s'éleva fermement dans le conseil en faveur de Colomb : " Ils n'admettaient pas qu'on pût se dispenser de tenir ce qu'on lui avait promis. „ Mais, après délibérations, le conseil évita de se prononcer.
Au bout de quelque temps, Colomb suivit la cour à Valladolid. Il y retomba malade. Aux tortures de la goutte dont il était " travaillé sans miséricorde, „ s'ajoutèrent les dégoûts d'inextricables embarras pécuniaires. Ovando, se conformant aux intentions du Roi, n'envoyait d'Hispaniola aucun argent pour l'amiral. Ferdinand ne douta pas que l'énergie jusque-là indomptable du Génois ne fût vaincue par ces angoisses persistantes et simultanées de la douleur physique, d'une lutte sans es^^oir, et de ui pauvreté. Il fit offrir à Colomb, s'il consentait à renoncer au bénéfice de ses
traités, le fief de Carrion De Los Condes et une pension sur le trésor royal. L'amiral dédaigna cette proposition. Il aima mieux endurer la misère présente que renoncer, pour ses héritiers et successeurs, à toute possibilité, dans l'avenir, de gouverner les Indes et de reprendre sa grande idée de la croisade. Il y avait pourvu par son institution de majorât : un Roi plus juste quePerdinand ferait peut-être revivre pour eux, un jour, tous ses droits actuellement méconnus. Il sacrifia héroïquement une fois encore son intérêt personnel au double intérêt du Nouveau Monde et de la chrétienté. Il ne put cependant s'empêcher de verser confidentiellement dans le sein de son ami l'archevêque de Séville, Diego Deza, une partie de l'amertume que lui causait cette proposition mesquine de transaction : " Il paraît, lui écrivit-il, " que Son Altesse ne juge pas à propos d'exécuter les " promesses que j'ai reçues d'Elle et de la Reine (qui " est maintenant dans le sein de la gloire) sur leur pa- " rôle et leur sceau. Lutter contre sa volonté, ce serait " lutter contre le vent. J'ai fait tout ce que je devais " faire. Je laisse le reste à Dieu qui m'a toujours été " propice dans tous mes besoins. „
Cette impitoyable iniquité de Ferdinand vis-à-vis de Colomb rend sublimes les recommandations suivantes de Colomb à son fils ; il lui écrivait :
" Le principal est de recommander affectueusement à " Dieu, et avec beaucoup de dévotion, l'âme de la " Reine, notre maîtresse. Sa vie fut toujours catholique " et sainte, et portée à toutes les choses de son saint " service ; et par ces motifs on doit croire qu'elle est " dans sa sainte gloire, sans regret sur ce monde âpre " et pénible ; il faut ensuite s'appliquer avec zèle, en " tout et pour tout, au service du Roi, notre Seigneur,
LÀ VIE DE CHRISTOPHE COLOMB. S9â"
" et travailler à lui faire oublier ses chagrins. Son " Altesse est la tête de la chrétienté ; voyez le proverbe " qui dit : lorsque la tête souffre, tous les membres " souffrent aussi. Tous les bons chrétiens doivent prier " pour sa santé, et afin qu'il vive longtemps ; et nous " qui sommes, plus que les autres, obligés de le servir, " nous devons le faire avec le plus grand zèle et le plus " grand empressement... On cite un proverbe qui dit " que la vue du maître engraisse le cheval; ici, comme " partout, jusqu'à ce que mon âme se sépare de mon " corps, je servirai Son Altesse avec plaisir „.
La maladie retint Colomb à Valladolid , lorsque la cour s'en éloigna.
Il y apprit, à la fin d'avril 1506, que dona Juana, reine de Castille, par la mort de sa mère Isabelle, arrivait de Flandre avec l'archiduc Philippe, son époux, pour prendre possession de la couronne. Un dernier rayon d'espérance illumina les pensées et réchauffa le cœur du grand homme sur son lit d'agonie : il se flatta de trouver une amie de la justice dans la fille d'Isabelle.
Le jeune couple débarquait à la Corogne, le 7 mai. Colomb écrivit à la reine et à l'archiduc conjointement; il fit porter son message par son frère Barthélémy. Il avait plu à Notre-Seigneur, écrivait-il, de lui refuser la joie d'aller à la rencontre de ses souverains et de diriger lui-même leur navigation, comme c'eût été le devoir et la prérogative de sa charge d'amiral de l'Océan ; mais, malgré les maux qui, actuellement, le torturaient sans pitié, il pourra leur rendre encore des services auprès desquels le passé ne serait rien. Ces temps de revers l'avaient livré, contre toute raison, à d'inexprimables angoisses : il était réduit à cette extrémité de ne pouvoir ni se présenter lui-même devant ses princes, ni leur en-
voyer son fils, dont la présence était indispensable près de lui, vu son état. Il terminait en exprimant Tespoir d'être remis en possession de ses honneurs et privilèges, selon les traités qui liaient vis-à-vis de lui la couronne de Castille.
Les Kois reçurent avec bienveillance, dit Herrera, le message de l'amiral ; ils promirent à l'Adelantado de faire promptement droit à ses réclamations. Barthélémy, dès que les convenances lui permirent de prendre congé de la cour, se hâta de venir consoler l'amiral par ces bonnes nouvelles; mais, quelque diligence qu'il fit, les deux frères ne se revirent plus ici- bas.
Le 19 mai 1506, la veille de l'Ascension, Christophe Colomb, ayant reconnu qu'aucun art humain ne pouvait plus ni réparer ses forces épuisées, ni prolonger, au delà d'un petit nombre de jours, sa douloureuse existence, se fit donner lecture, en présence de témoins, par un notaire royal, de ses volontés testamentaires, telles qu'il les avait rédigées, quatre ans auparavant, au moment de son dernier départ d'Espagne pour le Nouveau Monde : il n'y trouva rien à changer ; il y ajouta seulement, séance tenante, et de sa propre main, une petite note indicative de legs sans grande valeur, souvenirs d'une fidèle affection à des amis absents, des Génois la plupart. Il fit ensuite, entre les mains du notaire, le dépôt authentique de ce testament.
Ses deux fils, ses ofiiciers, quelques pères frandscains, un très petit nombre d'amis étaient autour de son lit. Il demanda qu'on le revêtit, pour mourir, de sa robe de Saint-François. Il se confessa ensuite. Il possédait toutes ses facultés dans leur plénitude. Au moment de recevoir une dernière absolutiori , ses regards se portèrent sur des chaînes appendues aux murs
de sa chambre : c'étaient les chaînes dont on l'avait chargé à Hispaniolà, qu'il avait portées dans sa prison, à terre, et à bord de la caravelle Gorda, pendant toute une traversée. Il s'en était fait, depuis, tout à la fois un trophée de l'injustice des hommes, et un memeiito de la fragilité des grandeurs temporelles : à ce double titre, il n'omettait jamais de les placer en lieu apparent dans sa demeure. Il craignit, sans doute, à cette heure solennelle , que , transmises de génération en génération dans sa famille, ces éloquentes reliques n'y entretinssent un levain d'aigreur et de rancune contre ses ingrats persécuteurs : soit humilité, soit respect de l'inviolable majesté du trône, soit souvenir du pieux usage qu'avait la primitive Église d'enfermer dans le tombeau des martyrs les instruments de leur supplice, il ordonna que ces chaînes fussent ensevelies avec lui dans son cercueil.
Le lendemain, dès le matin, il reçut le saint viatique. Sa coinm-iiiion fut suivie de longues heures d'un recueillement profond^ contemplation intérieure, sorte de ravissement extatique, oii n'entraient pour rien les défaillances de l'agonie. Lorsqu'il sentit que sa fin était tout à fait proche, il demanda le sacrement d'Extrême- Onction et les dernières prières de l'Église. Ces divins secours lui furent administrés par un religieux franciscain : il mêlait, pendant les recommandations de l'âme, sa voix ferme et dévote à la voix des assistants. A l'heure de midi, en adressant à Dieu cette suprême prière : Mon Dieu ^ je remets mon âme entre vos mains ^ il expira.
Son corps fut transporté à la cathédrale de Valladolid : on lui célébra de très modestes funérailles. Ses amis les franciscains transportèrent cette chère dépouille dans les caveaux de leur couvent.
S98 LA VIE nu CHRISTOPHE COLOMB.
Sept ans plus tard, sous la pression de remords que nous voudrions croire sincères, Ferdinand ordonna qu'on fît de pompeuses funérailles au glorieux Génois, et que son corps reposât avec honneur à Séville. En 1513, un service solennel fut célébré, le corps présent, dans la cathédrale de Séville. Les hauts fonctionnaires de la marine et des colonies y assistèrent en grand apparat. L'absoute achevée, des amis plus dignes de Colomb, ces mêmes chartreux à la piété desquels il avait confié naguère le dépôt de ses nobles parchemins menacés, emportèrent sa dépouille, au delà du G-uadalquivir, dans leur calme retraite de Sainte-Marie des Grottes.
En 1526, on descendit à côté de lui Diego, son fils, dont les persécutions abrégèrent aussi les jours.
Dix ans après, on troubla encore pour Colomb, le sommeil du tombeau. Son corps, exhumé de nouveau, traversa, cette fois, l'Océan : on le transporta à Saint- Domingue : il y demeura, dans le sanctuaire de la cathédrale, à la droite du maître-autel, jusqu'en 1795.
En 1795, il navigua derechef , descendant l'Ozama ; il fut conduit à la Havane. Cuba est la première terre importante que Colomb ait découverte. " Il y a, le premier, arboré l'étendard de la Croix, disent les rapports officiels sur cette translation ; il y a, le premier, répandu parmi les indigènes la foi de Jésus-Christ „ : c'est là qu'il repose.