La Vie de corsaire
Entre Brest et Landerneau et à la limite d'un boisqui occupe la rive droite de l'Elorn, on montrait aux voyageurs, dans les premières années de ce siècle, unemaisonnette accompagnée d'un jardin, qu'environnaient des haies vives. Dès le premier coup d'œil jeté sur Icslieux, il était facile de s'assurer que depuis longtemps, ce logement était désert et ce jardin abandonné. En butte aux injures des saisons, les boiseries s'en allaient par débris, tandis que les façades offraient de profondeslézardes, suite d'un manque absolu d'entretien. Quant au jardin, il n'en restait plus l'ombre ; des plantes parasites avaient envahi les portions autrefois cultivées ; Ifr reste était devenu, pour les mulots d'alentour, une espèce de camp retranché où ils défiaient les poursuites ek
d'où ils exei'çaient sur les champs voisins des rapines impunies. Non pas que l'accès du clos fût impossible, mais il s'y attachait une terreur superstitieuse qui, mieux que ses haies, le protégeait contre les violations.
D'où venait cette terreur? le voici. Au milieu de l'enceinte et à l'ombre de quelques néfliers , on apercevait, du dehors, un tertre oblong, inégal dans sa forme, et qui ne ressemblait pas à un accident naturel du terrain. Les ivraies qui s'étendaient partout ailleurs s'étaient arrêtées à la base de ce tertre, comme à la limite de la végétation; au-dessus, à peine voyait-on quelques mousses et quelques pariétaires effleurant le sol et n'y trouvant qu'une substance chétive : on eût dit un espace frappé de malédiction et de stérilité. C'est là, au milieu de ces touffes rampantes, que les habitants des hameaux voisins faisaient remarquer, non sans effroi, deux morceaux de bois mal dégrossis , mal ajustés, et qui figuraient une croix informe, déjà à demi renversée par les orages et les tassements de la superficie. Puis ils ajoutaient à voix basse, et comme s'ils eussent craint d'être entendus de témoins invisibles, que ce petit champ délaissé, inculte, sauvnge, s'appelait le clos maudit.
Si là-dessus la curiosité s'éveillait et qu'on demandât dos explications plus étendues, les versions variaient et allaient à l'infini. On sait que le paysan breton est crédule et qu'il a l'imagination aussi active que le cœur; volonliers il croit au surnaturel et se défend mal des histoires où les esprits sont mêlés. Les uns disaient qu'à des nuits désignées le tertre s'éclairait d'une multitude de feux, et que d'une certaine distance on y enten-
dait réciter les prières des morts. D'autres assuraient qu'en longeant les clôtures à une heure avancée, ils avaient aperçu un fantôme, couvert d'un suaire, aller et venir dans le clos, et continuer cette promenade jusqu'à ce que l'aube naissante le chassât. D'autres enfin déclaraient que cette habitation, en apparence déserte, se peuplait de temps en temps, que les lumières y étincelaient, et qu'il en sortait des bruits étranges ; et quand on insistait, quand on avait l'air de douter, ils affirmaient, sur le salut de leur âme, qu'ils n'inventaient rien et qu'ils en avaient été les témoins. Voilà les divers commentaires entre lesquels on avait à choisir.
Mais il en était un autre bien plus précis, et qui avait, dans ses moindres circonstances, un caractère de vérité. Seulement ce commentaire n'était pas livré à tout le monde, et on ne l'obtenait qu'à force d'instances; il était renfermé dans le sein d'une famille que la crainte dominait, et qui, à la suite de quelques indiscrétions, avait été l'objet de menaces terribles. Pressés vivement, ces braves gens racontaient ce qui suit :
Un soir que leur fils aîné revenait de Brest, et remontait l'Elorn à l'aide de la marée , il aperçut à quelque dislance une chaloupe vigoureusement conduite et qui faisait force de rames pour le dépasser. Le jeune homme se piqua d'honneur, arma ses avirons et essaya de maintenir son avance ; mais la chaloupe était montée par deux hommes qui ne ménageaient pas leurs poignets et qui eurent bientôt raison de ses efforts. Dans une manœuvre iiabile, ils le rangèrent presque à l'aborder, et, comme i-our le punir d'avoir engagé la lutte , lui causèrent
quelques petites avaries, puis s'éloignèrent à toute vitesse, et en maraudeurs qui auraient peur d'être surpris.
Ces circonstances frappèrent l'esprit du jeune garçon. Si rapide qu'eût été la manœuvre, et malgré l'obscurité, il avait cru entrevoir, à l'arrière delà chaloupe, une forme blanche et confuse du caractère le plus suspect. Un peu la curiosité, un peu la colère s'en mêlèrent, et il prit un parti décisif : il déploya sa voile, remit en jeu ses avirons et donna hardiment la chasse aux gens qui venaient de le maltraiter. Coûte que coûte, il voulait avoir une explication avec eux, ou tout au moins s'assurer de leur destination. Si la course eût été longue, nul doute qu'il n'y eût échoué ; non-seulement la chaloupe conservait ses avantages, mais elle les augmentait à chaque instant. A peine le jeune homme parvenait-il à se maintenir dans ses eaux et à portée d'entendre^ ses mouvements. Comme dernier contre-temps, un brouillard épais venait de se lever et ne laissait au regard qu'un horizon de quelques pieds. Il ne restait plus que rouie pour se guider dans cette poursuite.
Heureusement la chaloupe ralentit sa marche; elle arrivait, elle touchait à son but; c'était sensible; le jeune garçon savait trop son métier pour s'y tromper. La colère s'était calmée chez lui ; mais la curiosité persistait; il résolut de n'en pas avoir le démenti. Afin de ne pas donner l'éveil, il dépassa le point du rivage où allait aborder la mystérieuse embarcation et gagna une oseraie dont les rameaux, baignant dans la rivière, lui offraient un abri naturel. Ce fut de là qu'il assista aux premiers incidents d'un épouvantable spectacle.
A peine la chaloupe eut-elle accosté, que les deux hommes qui la montaient sautèrent sur la berge, afin de s'y amarrer fortement. L'un était grand et svelte, l'autre trapu et carré ; tous deux portaient des costumes de mariniers entièrement pareils. Par les ténèbres qui régnaient, on ne pouvait rien distinguer des traits de leurs visages. Quand l'embarcation fut bien fixée à l'arrière et à l'avant, ils s'éloignèrent de quelques pas , et comme s'ils eussent craint d'être entendus, puisse rapprochèrent de l'oseraie où le jeune garçon était aux écoutes.
— Eh bien?.... dit l'homme aux formes trapues.
— Un instant, répliqua l'homme aux formes sveltes. Vois si rien ne bouge aux environs.
— Pas de danger, mille pipes ! Nous sommes en pays de loups. Au soleil couché, tout ce monde-là regagne ses tanières.
— Va toujours voir !
— Suffit.
C'était l'homme aux membres robustes qui parlait ainsi, et il s'éloigna pour quelques instants. Pendant cette absence, son compagnon resta pensif, l'œil fixé sur l'embarcation, la main appuyée sur un tronc mort.
— Rien, absolument rien, dit à son retour celui qui était allé à la découverte.
— Eh bien, alors, enlève !
Sur ce mot, l'homme sauta dans l'embarcation, comme une bête dressée obéit à la voix de son maître.
— M'y voici! faut-il lâcher les cordes?
— Non ; enlève, te dis-je !
— Et le bâillon ?
— En finiras-tu? Quand je- te dis d'enlever tel quel. Enlève, enlève!
— C'est fait, dit l'hercule; fait et fait, mille pipes! Et il gravit la berge en emportant dans ses bras une
femme vêtue d'une robe de mousseline blanche; c'était l'objet que le jeune garçon avait entrevu au fond de la chaloupe. Quoique liée fortement, elle parvint à déplacer le mouchoir qui lui comprimait la bouche.
— Au secours ! s'écriait-elle, au secours î
— Silence! ou je vous étouffe, dit l'athlète qui la contenait.
— Au secours, continuait-elle à crier ; qui êtes-vous ? que me voulez-vous? où me conduisez-vous?
— Silence, dit à son tour Thomme aux formes svelles, ou vous êtes morte, madame !
Et à l'appui de la menace, il lui montrait le canon d'un pistolet.
— Grâce, grâce? ajouta-t-elle glacée de terreur.
Ce fut son dernier cri; le mouchoir venait d'être remis en place et serré plus fortement que jamais ; la voix mourut étouffée.
Qu'on juge des impressions qui assiégeaient le témoin de cette affreuse scène : tantôt il voulait se découvrir et se porter au secours de la victime ; mais entre lui et ces deux malfaiteurs, la partie était trop inégale, il y eût succombé et ne l'eût pas sauvée ; tantôt il voulait quitter la place sans être aperçu, courir au village le plus voisin et y chercher du renfort; mais ce village était situé à une lieue delà, et pendant la durée du trajet, il y avait plus
de temps qu'il n'en fallait pour accomplir l'attentat. D'ailleurs, où allaient ces bandits? oîi achèveraient-ils leur œuvre? quels étaient leur but? leur dessein? Peutêtre n'iraient-ils pas jusqu'à l'assassinat; peut-être laisseraient-ils au jeune homme unmomentopporlun pour secourir cette malheureuse femme.
Ainsi pensait-il; et instinctivement et sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, la tête en feu et l'esprit en désordre, il resta sur les lieux et assista jusqu'au bout à ce lugubre spectacle sans en perdre ni une circonstance ni un détail.
Une fois qu'ils se furent assurés du silence de leur victime, les deux complices prirent à travers champs un chemin qui leur paraissait familier et arrivèrent à la limite d'un petit bois et en face d'une habitation isolée : c'est celle qui a été décrite au début de ce récit. Le ji;une garçon les avait suivis de loin, et reconnut parfaitement les lieux. Cette maison était abandonnée; elle appartenait à un matelot originaire du hameau de Beuzé, qui l'avait achetée un beau jour de ses parts de prise, par caprice, par fantaisie, et sans intention d'y résider. Elle lui était tombée du ciel, et peut-être avait-il oublié qu'elle était à lui. Les écumeurs de mer sont de si étranges propriétaires! Du reste, plus de nouvelles de celui-ci depuis quinze mois environ; il courait les océans, il croisait dans les Antilles, il changeait de domicile avec les vents et les chances des combats. Jamais on ne l'avait ni vu ni aperçu dans le pays; un jour même on le crut mort: le bruit se répandit qu'en abordant un navire anglais, il avait eu la tête fendue d'un coup de hache et
s LA VIE DE CORSAIRE.
«tait tombé à la renverse entre les deux bâtiments. Ceçendant, comme le renseignement n'était pas officiel, ses parents n'avaient encore osé ni prendre le deuil ni réclaîiier l'envoi en possession de la maison abandonnée. Telle était la situation de l'immeuble, une sorte de déshérence, en attendant les preuves du décès.
Aux allures des deux malfaiteurs, il était visible qu'ils se dirigeaient à coup sûr et connaissaient parfaitement les localités. Le plus grand ouvrait la marche ; le plus pétille suivait chargé de son fardeau. Quand ils furent arrivés devant l'habitation, la porte céda sur-le-champ •et sans que rien indiquât qu'ils l'eussent forcée; une fois entrés, ils la fermèrent avec soin, et l'on entendit distinctement le bruit des verrous. Quelques m.inutes après, le rez-de-chaussée s'éclaira, et, à travers les volets mal joints, il fut facile de suivre les incidents de la scène. Aucune croisée n'avait de rideaux, plusieurs vitres manquaient, et pourtant le forfait allait se consommer dans •«elle pièce, sans plus de précaution ni de mystères. On <eût dit que ces hommes avaient la confiance et l'assurance de l'impunité.
Le jeune garçon, spectateur du crime, n'en perdit rien, et en racontant ce qu'il avait vu il en éprouvait, «lême longtemps après, des frissons involontaires. A l'intérieur du logement, il y eut quelque changement ■dans les rôles : on délivra la victime de ses liens, on iui enleva le bâillon qui étouffait ses plaintes, et, à la lueur d'une bougie, son visage parut dans tout son éclat. Il était d'une beauté frappante et d'une noblesse sans égale. Jeune, pleine de fraîcheur et de vie, avec un port
de reine, ayant dans le regard quelque chose de fier et de doux, cette femme aurait désarmé des tigres, et pourtant ses bourreaux n'en paraissaient pas touchés; l'un d'eux la considérait avec l'insensibilité de la brute; l'autre semblait, à son aspect, éprouver un redoublement de colère; son teint olivâtre s'animait de tons étranges, son œil lançait des éclairs, et sur sa bouche errait un sourire qu'eussent envié les démons.
De son côté, cette femme examinait les deux hommes avec une terreur mêlée de curiosité. Elle cherchait dans ses souvenirs à quoi rattacher leurs figures sinistres, et ne trouvait, à en juger par sa physionomie, que de vagues et confuses impressions. Seulement elle voyait bien qu'elle était perdue; sa sentence était écrite sur leurs fronts. Que faire? Elle essaya de crier de nouveau, d'appeler à l'aide; ses bourreaux en rirent; ils savaient bien que personne ne répondrait à son appel et que ses cris se perdraient dans le vide. Alors elle se résigna, se jeta à genoux, pria avec ferveur et se releva plus calme : son sacrifice était fait. Elle parla, et du dehors on entendait confusément ses paroles :
— Est-ce à ma vie, est-ce à ma fortune que vous en voulez? dit-elle.
Les deux meurtriers échangèrent un sourire.
— Si c'est à ma vie, ajouta-l-elle, je ne puis la défendre; elle est à vous, et que Dieu vous pardonne; si c'est à ma fortune, je suis prête à souscrire à tout ce que vous voudrez.
A peine eut-elle achevé, que celui qui paraissait être le chef de cette expédition tira un papier de sa poche,
alla chercher dans un coin une plume et une écritoire, déposa le tout sur la table, et dit d'un ton impérieux :
— Signez, madame.
Déjà une fois le son de cette voix avait fait tressaillir la pauvre femme; cette seconde épreuve fut plus rude encore; elle se sentit défaillir et attacha sur son interlocuteur un regard éperdu : elle semblait chercher le mot d'une énigme terrible. Celui-ci resta calme et répéta avec un accent brusque et plein de menaces :
— Signez donc, madame, signez.
C'en était trop ; elle eut à peine la force de saisir la plume qui lui était offerte, leva les yeux au ciel et le prit à témoin de la violence qu'elle subissait, ne chercha plus ni à se défendre ni à résister, et signa ce qu'on lui présentait sans le discuter ni le lire. Quand elle l'eut fait, un éclair de joie brilla dans les yeux de son bourreau, et, comme s'il n'eût attendu que ce moment et que cet acte pour paraître sous sa véritable forme, il passa un mouchoir sur ses joues et en fit disparaître une légère couche de suie qui avait servi à le défigurer. Ce fut, pour la malheureuse femme, le dernier coup, et un coup d'autant plus rude, qu'elle n'y était pas préparée.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, lui !
— Oui, lui! lui! dit-il.
— Ayez pitié de moi, dit-elle en tombant à genoux et tendant vers cet homme des mains suppliantes.
Celui-ci, loin de s'en émouvoir, se retourna vers son complice :
•— Achève, lui dit-il.
— Ainsi soit-il, répondit l'homme d'exécution.
Et d'un bond il sauta sur sa victime, lui enlaça le cou de ses deux mains, fît jouer les pouces et l'étrangla: tout cela en quelques secondes et avec la rapidité de l'éclair. A la première pression, la malheureuse poussa un léger cri; à la seconde sa tête retomba sur ses épaules et son corps s'affaissa sur le plancher: elle était morte.
— C'est fait, dit l'exécuteur.
— Eh bien, enlève, dit l'autre.
L'athlète obéit et prit le cadavre dans ses bras, tandis que son compagnon, armé d'un falot, allait en avant et éclairait cette marche funèbre. La nuit était sombre et ils passèrent presqu'à le toucher, près du jeune garçon qui les épiait; s'ils l'avaient aperçu, c'en était fait de lui. Il se cacha derrière un massif et retint jusqu'à son souffle : un entretien était engagé entre les deux meurtriers
— Où est-ce donc ? disait celui qui portait le falot, en cherchant à se guider au milieu des ténèbres.
— Un peu à droite, répondait celui qui portait le cadavre. Qu'il fait noir, mille pipes !
-- Nous voici à la haie; ce n'est pas de ce côté.
— Attention, reprit l'homme trapu en s'arrêtant tout à coup ; il me semble que j'ai entendu quelque bruit.
C'était en effet le villageois qui s'était heurté à une souche et avait failU tomber. Qu'on juge de ses transes; il se crut découvert.
— Poltron, dit l'homme au falot! Les oreilles te cornent ! Poursuis donc ton chemin et laisse là tes imaginations. Y sommes-nous enfin?
— Oui, nous y voici; la fosse est là. Une belle fosse, mille pipes! et qui m'a coûté plus d'un coup de pioche.
Jugez donc : cinq pieds de profondeur! Assez causé; ■que faisons-nous maintenant?
— Belle demande ! Achève.
Enlève, achève, tels étaient les mots d'ordre de cette lugubre nuit. L'exécuteur acheva sa besogne, Dieu sait comment. Au lieu de descendre le cadavre avec quelque précaution, il le jeta dans la fosse, sans suaire ni cer- ■cueil, sans même prendre garde s'il y tombait debout ou couché; puis il se hâta de le couvrir de terre et d'ensevelir en même temps les preuves matérielles de ce crime. Cependant ce travail, fait à la hâte, resta visible -au dehors par cette aspérité du sol qui préoccupait si vivement les habitants des villages voisins. Quant à la croix de bois, ce n'est pas dans la nuit même qu'elle avait été posée; aucun des bourreaux n'y songea. Elle îie parut au sommet du tertre que plusieurs mois après, sans que personne sût précisément quel jour elle y avait ^té mise ni par quelles mains.
Une heure avant le lever du soleil, les deux assassins abandonnèrent ce théâtre de deuil et reprirent le che- Tiiin de la rivière. Transi de froid, et, malgré les épreuves qui l'avaient assailli, le témoin du crime voulut en suivre les auteurs jusqu'au bout; il les vit remonter dans leur ■chaloupe, s'abandonner au courant et regagner à la voile la grande rade de Brest; il ne quitta la poursuite que lorsqu'il les eut entièrement perdus de vue.
Voilà ce que racontait ce jeune garçon dans ses heures •d'épanchement. De toutes ces versions, c'était évidemment la seule à laquelle on pût ajouter quelque créance. ■D'ailleurs ce n'était guère qu'à son corps défendant qu'il
racontait ce qu'il avait vu. Pour qu'il y consentit, il lui fallait des personnes sûres et des oreilles discrètes; et encore n'aimait-il pas à revenir sur ce lamentable sujet. Puis, dans la famille môme, on lui faisait une loi du mystère; les anciens le voulaient ainsi; ils avaient décidé qu'on ne dirait rien de cette aventure, qu'on n'en ferait aucun bruit, afin de ne pas éveiller l'attention de la justice. Les gens de la campagne professent volontiers cette sorte de prudence et en suivent les inspirations. Ils aiment mieux laisser un crime impuni qu'être mêlés, à un titre quelconque, aux poursuites qu'il entraîne. Ils s'imaginent toujours qu'il leur en coûtera quelque chose s'ils ont affaire aux hommes de loi, et croient plus sage de s'abstenir dans les affaires qui ne les concernent pas directement.
Ainsi s'explique l'impunité d'un attentat aussi affreux; voilà pourquoi ce crime, qui occupait les veillées des chaumières, avait pu échapper jusqu'alors au châtiment exemplaire que lui réservait la justice humaine. Et pourtant quelque discrétion qu'y eût mise le principal témoin, et avec quelque soin qu'on eût étouffé les choses, de loin en loin des lettres menaçantes arrivaient à l'adresse de la famille et continuaient à entretenir dans son sein une indéfinissable terreur.
LE COURS DAJOT
Vers le milieu de la journée qui suivit cette fatale nuit, un bruit étrange se répandit dans la ville de Brest, et, allant de bouche en bouche, de porte en porte, il acquit bientôt les proportions d'un événement. On disait que la comtesse de Plouéven avait disparu de son hôtel du cours d'Ajot et qu'on ignorait ce qu'elle était devenue. On y ajoutait les circonstances que voici : A dix heures du matin, n'entendant aucun bruit chez sa maîtresse, la femme de chambre avait conçu quelques inquiétudes. Elle essaya d'ouvrir : les verrous étaient tirés ; elle frappa, doucement d'abord, puis avec énergie, personne ne lui répondit; il fallut envoyer chercher un serrurier et forcer les portes. Pour dernier désappointement, la chambre se trouva vide. D'ailleurs aucun désordre n'y régnait; l'état du lit prouvait que la comtesse n'y avait pas couché; les meubles n'étaient ni dérangés ni ouverts; des objets de prix, faciles à soustraire, étaient restés à leur place accoutumée; rien, en un mot, n'indiquait l'emploi delà violence. Quant à la toilette, la comtesse avait dû sortir sans fichu ni chapeau et en robe de maison.
A mesure que ces détails se répandaient dans le pu-
blic, la curiosité devenait plus vive, et il se forma bientôt comme un attroupement autour de l'hôtel du cours d'Ajot. Dieu sait ce qui se dit dans ces groupes et à combien de conjectures on s'y livra.
— Une femme, ça se retrouve toujours, disait un mauvais plaisant. Bah ! quelque amourette !
— Non, répliquait un curieux plus charitable et moins enclin au soupçon, vous n'y êtes pas. Ce sont les chouans. II n'y a qu'eux pour monter de ces coups.
Cette conjecture, il faut le dire, était celle qui trouvait le plus de crédit dans la foule. Les chouans infestaient encore l'Anjou et le Maine et poussaient souvent jusque dans la Bretagne maritime leurs mystérieuses expéditions. On citait des voyageurs assassinés, des caisses publiques pillées, des arrestations opérées en plein jour et avec une audace sans égale; on assurait même que les cas d'enlèvement au milieu des villes populeuses n'étaient pas rares, et qu'à Rennes et à Niort il y en avait eu plusieurs. D'ailleurs, pour s'attaquer aux Plouéven, les chouans avaient des motifs anciens et fondés. Quoique de vieille souche bretonne, cette famille passait pour incliner vers les idées nouvelles et méconnaître les devoirs que lui imposait son nom. Le chef actuel de la maison, le comte Hector, n'avait pas voulu tremper dans les levées de boucliers dont le pays avait été le théâtre, et, devenu suspect à ses paysans, il s'était retiré à Brest, où il avait mis le comble à ses torts en s' alliant à une famille étrangère à la province. De là cette vengeance exercée contre lui et ce rapt mystérieux.
Telles étaient les conjectures qui s'échangeaient au
sein des groupes réunis autour de l'hôtel. Dans les salons de la ville, oîi la comtesse était mieux connue, on ne débitait pas de pareils contes ; on ne croyait ni aux chouans, ni à leurs coups de main; il n'y régnait qu'un étonnement profond mêlé d'un certain effroi. Personne n'imaginait à cet événement une explication plausible; on se demandait comment une femme de cette condition, si entourée, si en vue, logée au cœur de la cité, dans une maison qui lui appartenait , avait pu disparaître ainsi sans que ses gens ni ses voisins en eussent rien vu ni entendu. Plus on approfondissait l'énigme, moins on en trouvait le mot. Une seule chose demeurait évidente, l'absence de la comtesse, volontaire ou non, méditée ou fortuite.
Il y avait bien, parmi les personnes du monde, quelques esprits mal faits et disposés à présenter les choses sous un jour défavorable, et qui y procédaient à l'aide de petites anecdotes et de petits rapprochements; mais ces propos méchants ou envieux expiraient sans échos. Le gros de la société, les gens influents, n'admettaient que des suppositions avantageuses , et d'un commun accord ils finirent par en faire prévaloir une qui avait pour elle quelque probabilité. Ils dirent que la comtesse n'avait pu quitter Brest que pour aller rejoindre son mari, alors en croisière dans le golfe du Mexique, et si elle avait exécuté ce projet sans en prévenir ses amis ni ses gens, c'était dans la crainte d'en être détournée comme d'une entreprise téméraire. A point nommé, il se trouva qu'un bâtiment avait appareillé pour les Antilles dans la nuit même où la comtesse avait disparu, et il n'en fallut
LA VIE DE CORSAIRE. 1 i
pas davantage pour donner plus de vraisemblance à cette explication et la faire accepter universellement.
En effet, le comte Hector de Plouéven , ou le capitaine Plouéven, comme on l'appelait communément , avait pris la mer depuis quatre mois, et s'y était déjà signalé par d'audacieuses aventures. Personne n'était plus diversement jugé que cet officier; les uns en faisaient un homme de bonne compagnie, d'un commerce sûr et d'un caractère doux ; les autres ne voyaient en lui qu'un esprit sombre, fantasque et sournois. Sur sa physionomie même, ces nuances se retrouvaient ; tantoj elle était ouverte, riante et pleine de sérénité, tantôt elle se couvrait comme d'un voile et prenait une expression de cruauté et de ruse effrayante à voir. Les traits d'ailleurs étaient beaux , le port noble, la taille élevée : la race des Plouéven ne se démentait pas; jusque dans son dernier représentant , elle gardait ses avantages.
A cette époque de sa vie, le capitaine avait une trentaine d'années, dont quinze s'étaient passées à bord et au milieu de hardis compagnons. Tout enfant, Hector avait montré des goûts impérieux et un peu sauvages. De tous les gentilshommes bretons, son père était peutêtre celui qui avait le plus donné dans les nouveautés du xviii^ siècle; il lisait Voltaire et Diderot et avait souscrit à l'Encyclopédie, ce qui était l'objet d'un grand scandale dans les cures des environs. H eût voulu élever son fils dans ces principes et l'initier aux joies qu'il avait trouvées dans le commerce des esprits forts. Le caractère d'Hector trompa l'attente paternelle; il se refusa au genre d'éducation auquel on voulait l'assujettir : les
\8 LAVIEDECORSAIKE.
livres le rebutaient, l'étude lui plaisait médiocrement ; il aimait mieux courir le long des grèves ou s'enfoncer sans guide au plus épais de la forêt. Une mère aurait pu seule s'emparer de cet enfant rebelle , l'enchaîner par la tendresse, le désarmer par la douceur; mais cet ange du foyer manquait à Plouéven ; sa mère était mono quelques semaines après sa naissance, l'abandonnant aux soins d'un père philosophe et de serviteurs indifférents.
Dès ce temps, il se montra ce qu'il devait être un jour, fidèle dans ses affections, implacable dans ses inimitiés : jamais il n'oubliait un service; jamais aussi il ne pardonnait une offense, La moindre allumait ses colères, un mot, un geste, un regard : l'intention même lui suffisait. Et une fois monté, rien ne l'arrêtait, ni l'âge, ni la force, ni le rang; il se prenait avec des muletiers et avec des garçons de ferme aussi bien qu'avec les fils de famille des environs, et à diverses reprises on le rapporta au château, meurtri, le visage en sang, couvert de contusions et de blessures. Interrogé sur les causes de l'accident, il ne répondait que par le silence; mais à peine debout, il allait chercher l'agresseur et recommençait le combat. Tel était l'enfant, tel devait être l'homme.
Pour un tempérament pareil, il n'y avait qu'une carrière possible, celle des armes ; son père n'essaya pas de l'en détourner. Dès l'âge de quatorze ans, Hector prit du service sur les bâtiments de l'État; la mer était son véritable élément. Il avait grandi au spectacle de ses magnificences et de ses fureurs ; il avait été bercé par elle : aussi passa-t-il bientôt pour un brillant officier, hardi
dans la manœuvre, incomparable dans le danger. Son seul défaut, et il suffit pour briser sa carrière, était de ne pouvoir se plier à la discipline autant qu'il l'aurait dû ; même à bord, son esprit indomptable reprenait le dessus. Excellent vis-à-vis de ses inférieurs, humain, dévoué, on l'avait vu s'exposer vingt fois pour sauver des matelots en péril ; ceux qui avaient servi sous ses ordres lui gardaient une affection qui allait jusqu'à l'idolâtrie : il eût fait marcher ses hommes dans le feu. Mais pour ce qui lui était supérieur, son humeur était tout autre; de ceux-là il ne supportait rien, se montrait roide à leur égard, allier, arrogant et à leurs observations répondait par des détis. Châtié plus d'une fois et mis aux arrêts, il n'en était que plus mal disposé à l'expiration de sa peine, et amassait dans son cœur des rancunes qui éclataient à l'occasion.
Tôt ou tard, il devait arriver une circonstance oii la mesure serait comblée, et sans les services d'Hector le coup eût été plus prompt. Mais, au moment de le frapper, la main de ses chefs s'arrêta; il leur répugnait de rayer des cadres de la marine un homme destiné à l'honorer, et dont l'intrépidité était proverbiale dans la flotte. Dans les grandes affaires comme dans les petits engagements, on l'avait vu à l'œuvre; on savait quelle contenance il y faisait : calme et froid quand il fallait l'être, bouillant quand il fallait agir, il avait toutes les qualités qui constituent l'officier d'élite. Plus docile, plus maniable, il eût fait un rapide chemin; il y avait en lui l'étoffe d'un amiral. Malheureusement, à propos d'un ordre brusquement donné, d'une inflexion de voix, d'un terme mal sonnant,
il engagea une querelle avec un de ses supérieurs immédiats, en vint aux gros mots, et des mots passa aux voies de fait. Une semblable infraction à la discipline navale était de celles qu'on ne peut tolérer impunément; on étouffa l'affaire, mais à la condition expresse que le capitaine Plouéven donnerait sa démission. Une fois dégagé du service, il appela sur le terrain celui qui était la cause de sa disgrâce et se vengea en le tuant.
Ce fut alors qu'il se fixa à Brest, et, dans le choix de cette résidence, son caractère opiniâtre se retrouvait ; il lui restait quelques revanches à prendre, et pour rien au monde il n'y eût renoncé. Puis il avait servi et la vue des flottes lui réjouissait le cœur ; il voulait avoir sous les yeux ces vaisseaux qu'il ne monterait plus, assister à leurs évolutions, les suivre à l'horizon quand ils se mettaient en campagne. Qui le sait? Peut-être s'y mêlait-il un vague espoir de retrouver un jour ses épaulettes et ses marins qu'il aimait, et les émotions du combat, les seules qu'il eût connues jusqu'alors. D'ailleurs, qu'eût-il fait dans ses terres ? Son père venait de s'y éteindre entre les bras de quelques serviteurs et sans qu'il eût le temps de lui aller fermer les yeux; il ne s'attachait donc plus à ce séjour que des pensées de deuil et de solitude. Point d'amis aux alentours; point de cœurs dévoués ; rien qui pût attirer le capitaine, ni offrira son activité un but digne de lui. Il se fixa donc à Brest, afferma ses domaines au prix qui lui fut offert, et en confia la gestion à l'un de ces intendants qui connaissent trop bien la valeur des choses pour n'en pas garder le plus net pour eux.
LA VIE DE CORSAIRE. 2t
Probablement l'humeur inquiète de Plouéven se serait mal accommodée de l'oisiveté, si un événement n'avait fait une diversion dans sa vie. Du caractère dont il était, il fréquentait peu le monde; et, pour distractions, il n'avait guère que des promenades en grande rade ou des courses à cheval dans les paysages environnants. Cependant, tout étranger qu'il fût au bruit des salons, il n'avait pu échapper à celui qu'y faisait alors une jeune fille née aux colonies, et qui en arrivait après la mort de son père, investi longtemps de fonctions publiques d'un ordre élevé. Débarquée avec sa mère, elle attendait que le gouvernement eût fixé leur position, et jouissait, avec l'abandon de son âge, des plaisirs que pouvait lui offrir l'élégante société de Brest. On la nommait Claire de Meyreuil; elle avait seize ans, le charme naturel et un peu langoureux des créoles, d'admirables cheveux, une grâce de déesse dans les mouvements , un attrait irrésistible. Toute la ville en raffolait ; c'était à qui la recevrait avec plus d'empressement et la comblerait d'attentions délicates. Quand elle entrait dans un bal, un essaim de danseurs l'assiégeait à l'instant; quand elle allait aux environs, sa voiture était entourée de cavaliers qui lui formaient une escorte; chacune de ses journées était marquée par une partie de plaisir, chacune de ses soirées par une fête. Cela s'explique : elle n'était pas de la ville ; elle ne faisait qu'y passer.
En sa qualité d'habitant de Brest, Plouéven ne pouvait rester en dehors d'un succès et d'une émotion si caractérisés. Il savait donc comme un autre, et plus qu'il ne l'eût voulu, ce qu'était Claire de Meyreuil, ce qu'elle
avait fait la veille et ce qu'elle se proposait de faire le lendemain ; ce qu'elle avait dit d'aimable et combien elle avait dansé de fois ; où elle dînait ce jour-là, et quelles surprises on lui ménageait. Ignore-t-on rien, en province, de ce qui se passe chez le voisin? C'est là que les maisons sont de verre. Plouéven supporta d'abord ces récits avec assez de patience, puis il en prit de l'humeur, enfin il envoya les officieux à tous les diables et déclara qu'il dégainerait avec le premier bavard qui lui parlerait encore de mademoiselle de Meyreuil. On connaissait le capitaine et son tempérament peu endurant : c'en fut assez pour que le silence se fît autour de lui. Mais le bruit de celte scène se répandit dans les salons et arriva aux oreilles de la jeune créole. Elle en rit de bon cœur et y prit goût, demanda avec quelque curiosité ce qu'était ce sauvage et ce qu'il faisait, et se promit bien, si jamais il lui- tombait sous la main, de le réduire et de le mettre à la raison. Mais où le rencontrer? Plus que jamais Plouéven se tenait à l'écart et déclarait qu'il quitterait Brest si ces pécores y faisaient un plus long séjour.
Le hasard s'en mêla et arrangea les choses de manière à mettre en présence les deux ennemis. Un jour (]uc le capitaine longeait à cheval les bords du Penfeld et s'abandonnait aux impressions que font naître ces sites un peu sévères, il vit déboucher de la route qui conduit à Lambezellec une calèche arrivant au grand trot et au milieu d'un nuage de poussière : c'était la divinité du jour, escortée de ses adorateurs. Plouéven s'en avisa trop lard pour qu'une retraite honorable lui
fût p- rniise ; bon gré, mal gré, il lui fallut se ranger sur le passage de mademoiselle de Meyreuil et essuyer le feu de son regard ; il le fit d'un air boudeur et avec beaucoup de mauvaise grâce. -Ce que c'est que la destinée! sans cet incident, ces deux existences n'auraient rien eu de commun, et il n'y serait resté comme point de contact que le souvenir d'une vague antipathie. Hélas ! il en devait être autrement : c'est toujours l'histoire du grain de sable et celle des petites causes suivies de grands effets.
Au retour de cette promenade, Plouéven n'était plus le même homme; il se sentait sous le charme et comme enchaîné par un sentiment nouveau. Les airs de candeur de cette jeune fille l'avaient ébloui; il la voyait encore dans un sillon de lumière et dans une atmosphère de parfums ; jamais il n'avait rien vu qui eût cet attrait et cette grâce : c'était un monde nouveau qu'il venait de découvrir. Il faut le dire, son cœur avait encore la pureté de l'adolescence: il était trop farouche pour l'offrir et trop fier pour le prodiguer; la rude vie du bord et ses goûts d'isolement avaient concouru à le mettre à l'abri d'indignes atteintes : il n'avait rien aimé ni rien connu qui fût digne de l'être. Ainsi s'explique cette capitulation inattendue : il existait, dans son âme, une corde longtemps inactive et qui rendait son premier son : mademoiselle de Meyreuil l'avait touchée. Quand Plouéven s'en fut bien assuré, il n'hésita pas: il y mit la résolution qu'il apportait en toute chose; il demanda la main de celle que, huit jours auparavant, il traitait d'une manière si cavalière et avec un
si magnifique dédain. L'alliance était assortie, convenable de tous points : pour bien des motifs, elle devait flatter l'orgueil de la jeune fille; le capitaine était beau, riche, vaillant : il portait un nom honoré et de bonne noblesse; il avait des services qui ne manquaient pas d'éclat et des alliances considérables; puis, s'il faut tout dire , c'était un ennemi qu'elle avait réduit , qu'elle avait amené à ses pieds, un rebelle qu'elle tenait dans ses liens, et qui du défi passait à la soumission.
Ce mariage eut donc lieu et fît événement dans la ville; longtemps il n'y fut question que de cela. La comtesse de Plouéven devint la parure et l'orgueil des salons; on ne jurait que par elle; elley régla tout désormais, les plaisirs, les modes, les danses de l'hiver, les promenades de la belle saison. Son mari semblait fier de ses succès, heureux de ses joies ; il ne pouvait vivre sans elle, il ne la quittait pas d'un instant ; à cheval à ses côtés, dansant au même quadrille, tenant attaché sur elle un regard pénétrant comme l'acier. Cette période de fêtes dura jusqu'à la mort de madame de Meyreuil qui vint les assombrir ; mais cette circonstance ne fit qu'accroître l'affection de Plouéven; jamais il n'avait entouré la comtesse de plus de soins ni de plus de témoignages de tendresse; on citait ce couple dans Brest comme un modèle d'union, de fidélité et d'égards mutuels; c'était une lune de miel prolongée et qui ne semblait pas devoir finir.
Un jour pourtant, et sans qu'on en pût deviner le motif, il se fit un changement dans les manières du capilaine. Devant le public, il resta ce qu'il était, plein
(l'atlenlionfs pour sa femme et empressé à lui plaire; mais, au lieu de se montrer assidu comme naguère et de s'attacher pour ainsi dire à ses pas, on le vit souvent s'éloigner de l'hôtel, marcher au hasard et avec une préoccupation évidente, sombre, distrait, s'égarant dans la campagne et ne rentrant le soir qu'à des heures fort avancées.
D'autres signes se joignirent bientôt à ceux-là, et frappèrent les personnes qui l'entouraient. Il déclara bien haut que l'oisiveté lui pesait ; qu'à son âge et avec son expérience de marin, il avait autre chose à faire qu'à tenir 'une quenouille et à garder la maison ; qu'en temps de guerre, un homme qui portait son nom et avait ses éiats de service se devait à son pays; que puisqu'il ne lui était plus permis de monter les bâtiments de l'État, il devait chercher à employer ailleurs son temps et son courage ; qu'à tout prendre la vie de corsaire avait son charme et ses périls, sa grandeur et son utilité, et qu'il était prêt à accepter le commandement d'un navire armé en course, pourvu qu'on le laissât absolument libre de ses mouvements et maître de composer son équipage comme il l'entendait. Voilà le langage nouveau que tenait Plouéven, et quand on en parlait à la comtesse, elle répondait que ce n'était là qu'une boutade, et que ce beau feu s'éteindrait faute d'aliment.
Mais chez le gentilhomme breton l'action suivait nécessairement la parole. Quinze jours après, le capitaine réalisait ce qu'il avait annoncé; un brick de douze canons venait d'être armé pour lui, et il avait engagé dans les ports de la côte des hommes déterminés, afin d'aller
croiser dans l'Océan, et y attendre les bâtiments de commerce. Au besoin Plouéven s'attaquerait aux navires de guerre; il n'était pas de ceux qui regardent à la force de l'ennemi. Ainsi la comtesse perdait de son empire ; son mari partait malgré elle. Cependant, au dire des gens de la maison, ce départ n'avait pas eu lieu sans orages. La veille du jour où le brick devait appareiller, il se passa dans la chambre de la comtesse une scène si violente que tout l'hôtel en retentit : c'étaient des cris, des pleurs, des éclats de voix et même des sévices ; il y eut des meubles brisés et un désordre qui ne se répara qu'au bout de quelque temps. Le capitaine n'en partit pas moins, comme il l'avait dit, et au moment fixé. Le lendemain, à la pointe du jour, il franchissait le goulet de Brest; la comtesse assistait de loin à ce départ; elle paraissait calme.
Voilà quelle avait été l'histoire de l'hôtel du cours d'Ajot avant l'époque où ce récit commence : rien de plus simple, de plus uni, et, sauf ce dernier incident, de moins orageux que les événements dont il avait été le théâtre; le drame y commençait par une disparition qu'en dépit des commentaires il était difficile d'expliquer.
Cependant l'émotion publique avait été poussée si loin, que la police crut devoir faire une descente sur lieux afin d'en fixer la situation. C'était une simple mesure de précaution ordonnée par les magistrats, sans but précis et à tout événement. Les agents venaient d'être introduits dans l'hôtel et y remplissaient leur office, lorsqu'un jeune homme y pénétra de son côté, les
vêtements en désordre et le regard presque égaré. Il alla droit et sans hésiter vers un petit cabinet de travail où se tenait habituellement la femme de chambre; celleci s'y trouvait.
— Vous ici, monsieur Paul, s'écria-t-elle en l'apercevant! Ah! mon Dieu! mon Dieu! quelle imprudence!
— Elle n'y est plus : elle a disparu, dit-il sans s'arrêter à ses frayeurs? comment cela a-t-il eu lieu? Voyons, parlez.
— Est-ce le moment, monsieur Paul ? Songez-y donc. La police est dans l'hôtel.
— Que me fait la police, reprit-il d'un ton impérieux? Qu'ai-je à me soucier d'elle? Répondez à ce que Je vous demande: Comment a-t-elle disparu?
— Comment ? Le sais-je ? C'est le démon qui s'en est mêlé. '
— Vous n'avez vu personne, personne?
— Personne absolument.
— Il n'y a point eu de porte ni de clôtures forcées ?
— Rien, rien ; tout est en état.
— Et dans la chambre?
— On n'a pas touché une épingle, monsieur Paul. Le jeune homme resta un moment comme absorbé
dans une réflexion douloureuse; puis, se frappant le front et avec un accent de désespoir :
— C'est lui, s'écria-t-il ; pauvre femme!
El il sortit de l'hôtel, où les officiers de justice continuaient leurs investii?ations.