EN MER
Dans le cours de leurs recherches, les agents qui en étaient chargés furent frappés d'une circonstance qui demeurait sans explication. Quand on avait pénétré le matin dans la chambre de la comtesse, les verrous étaient mis au dedans, ce qui laissait supposer l'existence d'une autre issue ; et pourtant, avec quelque soin qu'on y eût procédé, et quoique sur divers points on eût sondé les murs, cette issue ne put être découverte. Des hommes de l'art, appelés sur les lieux, y échouèrent eux-mêmes : de là un mystère de plus dans cette mystérieuse disparition. Déjà excité, l'intérêt ne fit que s'en accroître ; mais comme tout s'use à la longue, l'événement du cours d'Ajot subit la commune loi, et, au bout de quelques semaines, il n'en restait plus que le souvenir. La curiosité publique avait pris une autre direction et la justice restait désarmée.
Cependant le capitaine Plouéven continuait à tenir la mer , et le bruit de son nom parvenait de temps en temps à Brest, mêlé au récit de quelque affaire pleine d'éclat. De tous les corsaires que les ports de l'Océan avaient détachés pour la course, aucun n'y comptait plus de succès et ne s'était signalé par des coups de
main plus brillants. On recontait de lui des traits d'une audace extrême, des engagements où tout autre eût succombé, et dont il s'était tiré avec un bonheur inouï; on parlait de ses captures comme des plus belles et des plus riches que jamais on eût faites; on citait des bâtiments de commerce qu'il avait enlevés sous le feu même de navires de guerre chargés de les défendre, d'autres qu'il avait surpris et réduits jusque dans les rades ennemies. Mille anecdotes couraient là dessus, et les détails merveilleux n'y manquaient pas. Le capitaine Plouéven croisait à peine depuis quelques mois, et déjà il avait acquis sur les rivages de l'Océan les proportions d'un héros de légende ; nos marins n'en parlaient qu'avec orgueil, les marins anglais qu'avec eflfroi; il occupait le premier rang parmi les célébrités de la course.
Il faut dire qu'il était admirablement secondé. Personne n'avait des équipages comme les siens ; personne aussi ne savait les conduire comme lui. Il en disposait à son gré; chaque homme était dans ses mains un instrument docile. Il lui disait : « Va, » et il allait ; il lui disait : « Arrête, » et il s'arrêtait. Quel que fût le danger, tous marchaient au premier signal, couraient sur les vergues ou glissaient sur les cordages, s'attachaient aux flancs des navires abordés et y montaient en rampant comme des reptiles. Peu importait la manière, l'essentiel était de réussir; qu'il fallût passer par le sang ou le feu, triompher par l'incendie ou le massacre, aucun ne bronchait; sur un mot, ils égorgeaient un homme ou faisaient sauter un ])ûtiment, sans s'inquiéter
du motif, ni se soucier du péril. Le capitaine n'admettait ni hésitation ni discussion, et il avait des formes de commandement qui en ôtaient jusqu'à la pensée.
Cependant, sur ces caractères de fer, cette sévérité n'eût pas suffi; Plouéven y ajoutait d'autres moyens d'action : il était jusie, intrépide et généreux. Jamais il ne pardonnait une faute; jamais aussi il ne sévissait sans motif : voilà pour la justice. Quant à l'intrépidité, la sienne étonnait ces hommes peu disposés à Fétonnement. Toujours à leur tête et toujours au fort de la mêlée, il se battait en matelot, maniait la hache et la pique d'abordage comme le plus habile d'entre eux, s'attaquait aux plus vaillants champions, et ne quittait la partie que lorsqu'elle était gagnée. On ne pouvait mieux payer de sa personne ni donner l'exemple avec plus d'éclat. Puis il était généreux, généreux jusqu'à la prodigalité. Maître et chef de l'armement, il pouvait faire à ses équipages la part qui lui convenait et lui paraissait équitable; il la faisait toujours très-ample, et s'oubliait volontiers pour eux. Quelqu'un de ses- hommes s'était-il plus particulièrement distingué, son lot du butin le récompensait de sa bravoure. Un autre avait-il molli, montré un peu de faiblesse, il le réduisait à la partie congrue, et y ajoutait quelquefois un châtiment. Certains d'être ainsi appréciés et traités en raison de leurs services, ses matelots n'avaient plus rien de l'homme; c'étaient autant de lions qui couraient sur leur proie et la dépeçaient à qui mieux mieux.
Ainsi s'expliquent les succès du capitaine Plouéven : avec de tels éléments, rien n'était impossible. Son
redoutable pavillon fut bientôt signalé à l'amirauté, et on envoya à ses trousses les corvettes les plus légères et les mieux armées de la flotte anglaise. Notre corsaire se joua de leurs poursuites : au moment où l'ennemi croyait le tenir, il le trompait par une feinte hardie, se jetait hardiment dans le vent, et déployait des voiles à briser tous ses mâts, ou bien il longeait avec l'habileté d'un pilote une côte semée d'écueils, et attirail dans des pièges ses adversaires moins expérimentés que lui. Il avait le coup d'œil sur et la manœuvre prompte, ne s'en remettait à personne des soins du commandement, ne quittait le pont ni de jour ni de nuit, et prenait à peine sur un hamac suspendu à l'arrière quelques heures de repos. A ce prix, il se maintint dix mois sur les eaux de l'Océan, sans essuyer un échec ni courir un risque sérieux.
On devine quel magnifique butin suivit une si longue croisière. Il ne s'écoulait pas de semaine que l'on ne vît quelque bâtiment, et avec Plouéven un bâtiment rencontré était un bâtiment pris. En veine comme il l'était, souvent il fit le dédaigneux. Quand la capture ne lui semblait pas assez belle pour se déranger de son chemin, il prélevait sur elle un tribut, lui enlevait ses vivres, ses munitions, ses armes, son argent, ses objets les plus précieux, et l'abandonnait ensuite à sa destinée, quand la fantaisie ne lui prenait pas de la couler. Mais si le bâtiment était richement chargé et promettait un ample dédommagement, il le conduisait vers le port le plus voisin et ne le perdait de vue que lorsqu'il le voyait en sûreté. C'était sur Bordeaux ou sur la
Rochelle qu'il les dirigeait de préférence; jamais sur Brest. Et encore remarquait-on qu'il n'abordait pas avec son corsaire et mouillait dans des rades foraines, toujours sur le qui-vive et prêt à regagner la mer. Il lui suffisait d'avoir conduit ses prises en lieu sûr, échangé quelques lettres avec ses correspondants, donné des ordres pour la vente et l'emploi des fonds qui devaient lui en revenir, reçu quelques articles d'approvisionnement, renouvelé son eau et ses vivres, et remplacé les matelots que la course avait mis hors de combat. Une fois ces soins pris, et il lui suffisait d'un ou deux jours pour cela, il levait l'ancre et appareillait de nouveau, en disant qu'un séjour à terre amollirait ses équipages et les rendrait moins souples dans ses mains.
Quel que fût le motif de cette conduite, elle eut du moins pour résultat d'enrichir le capitaine Plouéven et les hommes qui naviguaient sous ses ordres. A bord de son brick il n'y eut plus que des capitalistes ; tout le monde l'était malgré soi et presque à son corps défendant. Chez les correspondants du capitaine, il y avait un compte ouvert à chaque matelot, et la vie active qu'ils menaient les empêchait de dépenser en folles orgies la part qui leur était allouée. C'était tout profit pour les familles, et lorsqu'une balle les privait de leur chef, ce prix de ses courses servait du moins à les mettre à l'abri du besoin. Quant au capitaine, si libéral qu'il se montrât vis-à-vis de ses gens, sa fortune devenait si considérable qu'elle défiait tous les calculs. Les cargaisons qu'il versait dans les ports du golfe de Gascogne ou du Pertuis breton se composaient de ces denrées coloniales que
la guerre maritime avait rendues si rares et qui se payaient en France au poids de l'or : sucres, cafés, cacaos, cochenilles, bois de teinture, indigos, cotons, et vingt autres articles tout aussi recherchés. Même en faisant la part des intermédiaires, gens habiles à s'enrichir aux dépens d'autrui, il en restait assez pour que Plouéven marchât à l'égal du banquier le plus opulent et pût devenir, s'il l'eût voulu^ l'une des puissances financières d'alors.
Voilà où en était le capitaine Plouéven quelques semaines après l'événement dont son hôtel avait été le théâtre. En avait-il connaissance ou bien l'ignorait-il? C'est ce qu'il était difficile de savoir. Le capitaine n'était de son naturel ni causeur ni confiant. Il est néanmoins à croire qu'il n'était informé de rien : comment aurait-il pu l'être ? Depuis son départ de Brest, il avait toujours tenu la mer, et n'avait communiqué avec d'autres bâtiments qu'à coups de canon. Par aucune voie la nouvelle n'avait pu lui parvenir, si ce n'est dans ces rares et courts moments où il se mettait en contact avec le rivage.
LA CROISIERE
Le brick le Grégeois croisait alors à la hauteur des Açores, à une distance égale de ce groupe d'îles et du
continent américain. Ce point de croisière n'était pas choisi arbitrairement ni au gré d'un caprice ; il résultait d'un calcul et d'une donnée élémentaire pour quiconque connaît, même superficiellement, les habitudes de la mer. C'est là que passent presque nécessairement les bâtiments qui, venant des deux Indes, aboutissent aux ports de l'Europe. Les calmes de la ligne d'une part, de l'autre les vents ahsés qui régnent entre les tropiques, les obligent à se tenir dans la zone des vents variables, et leur tracent un chemin dont ils ne peuvent guère dévier. En courant dans ces parages et s'y maintenant autant que les eaux et la brise le permettaient, le Gréfjeois imitait ces pêcheurs qui savent distinguer, à l'aide de quelques indices, sur quel point le poisson sera le plus abondant et la pêche la plus fructueuse.
Pourtant, depuis huit jours qu'il croisait à ces hauteurs, tantôt en se rapprochant du continent, tantôt en tournant la proue vers l'archipel, aucune occasion favorable ne s'était présentée. Jamais son équipage n'était demeuré si longtemps inactif ; jamais les sabres et les pistolets d'abordage n'avaient eu un si long repos ; pas une voile à l'horizon , rien qui variât la monotonie de ses lignes. Le soleil se levait et se couchait sur des flots muets et que ridait à peine une légère brise. On était dans la saison des calmes, et, si agile qu'il fût, le brick restait souvent enchaîné pendant des heures entières , les voiles battant les mâts et ne trouvant plus un souffle d'air pour se soutenir. Pour des marins comme ceux du Grégeois, c'était la pire des situations; aussi appelaientils de leurs vœux le combat et la tempête.
De tout l'équipage, le plus impatient était le capitaine, et cette impatience allait si loin , qu'elle frappait ses gens. En général, le caractère du marin est fait à ces contrariétés de métier ; il sait bien qu'il ne commande pas aux éléments, et, avec sa philosophie ordinaire, il se résigne. Plouéven dérogeait pour cette fois ; volontiers il eût donné des ordres aux flots et aux vents et poussé le brick de sa main, afin qu'il sortît d'une immobilité fatale. Son œil s'attachait à l'horizon comme s'il eût voulu lui arracher un secret : non content d'avoir placé sur le sommet des mâts deux matelots en vigie, il y montait souvent lui-même pour s'assurer que rien ne leur échappât. La nuit il ne se couchait plus, et conlinuait sans relâche ce système de surveillance.
— Rien encore, disait-il. Dieu ! s'il allait m'échapper ! Ma fortune, toute ma fortune , s'il le faut, mais que je le rejoigne ! Ce devrait être fait déjà. A moins pourtant que mes rapports ne soient pas exacts ! Des calmes ! toujours des calmes ! C'est à se faire sauter la cervelle de dépit.
Cependant la brise venait de s'élever, et le capitaine en profita pour charger le brick de toute la toile qu'il pouvait déployer ; en quelques minutes, la manoeuvre fut exécutée et tout porta, bonnettes hautes et basses , voiles d'étai, brigantine et focs, voiles triangulaires ou voiles carrées. Rien de plus gracieux ni de plus coquet qu'un bâtiment sous cette allure-là ; il glisse sur l'eau comme une mouette. Jamais Plouéven n'en avait mieux senti le prix ; on eût dit que c'était lui qui recouvrait la faculté de ses mouvements.
— Michel, regarde donc le capitaine. Est-il heureux! est-il réjoui de ce que le brick a repris de l'aire !
— Oui, oui, Yvon, mais n'empêche qu'il n'y a rien de naturel en tout ceci. Gare au grain ; il n'est pas loin ; je m'y connais.
Les deux personnages qui échangeaient ces mots étaient assis sur une écoutille fermée et entre les deux mâts ; une chaloupe amarrée sur le pont les mettait à couvert du soleil, et ils poursuivaient leur entretien en mangeant sur le pouce un morceau de lard accompagné d'une galette ; un bidon rempli de vin était à leurs pieds. C'étaient deux hommes de l'équipage, Bretons tous deux, comme on pouvait le deviner à la physionomie et au costume. Seulement une grande différence d'âge existait entre eux : l'un était un jouvenceau aux cheveux coupés carrément sur le front et retombant sur ses épaule; l'autre était un homuie déjà fait, aux cheveux taillés en brosse, avec un cou de taureau, des membres d'athlète, et tout ce qui indique une vigueur musculaire peu commune. Le jeune homme avait des airs de candeur qui prévenaient pour lui; l'homme fait, des airs farouches dont on ne pouvait rien augurer de bon ; la conversation continua :
— Voilà comme tu es, Michel, dit le jeune homme! tu vois du mal partout.
— Et toi, tu vois tout en beau, Yvon ! Il y a de quoi; c'est ton tour, c'est ton moment! Tu as la confiance du chef! Tu es en faveur!
— Allons donc, voilà que tu recommences, Michel.
— En faveur, mille pipes; je l'ai élc aussi et plus
que toi! et à quel point! Et comme tu ne le seras jamais, Yvon! Non, jamais! ajouta l'homme fait avec un geste violent.
— Est-ce que j'y prétends seulement! Tu sais bien, Michel, que si j'ai passé du gaillard d'avant au service de la chambre, c'est malgré moi ! Tu le sais ; pourquoi m'en veux-tu ?
— Ma place ! m'enlever ma place ! Ce n'est pas à toi que j'en veux, Yvon ; c'est à lui. On ne me dit plus rien à présent! on ne me regarde seulement plus; je suij bon à jeter aux requins, voilà tout ! Oh ! mille pipes ! mille pipes !
— Allons, Michel !
— Me battre froid, à moi! Je vois bien ce que cela veut dire. Quelques onces de plomb dans le crâne avant huit jours. Écoute, Yvon.
— J'écoute, Michel.
— Tu es mon parent, tu es mon cousin; il faut qiio je te donne un bon avis.
Et au moment d'en dire davantage, le marin parut se raviser; il se leva et regarda si personne ne l'épiait et ne pouvait l'entendre. On voyait que, même dans ses colères, un sentiment de respect et de terreur dominait chez lui.
— Un avis? dit le jeune homme. Et lequel ?
— Le voici, Yvon! En un mol, comme en cent; défie-toi.
— Me défier, Michel ! et de quoi?
— De tout, Yvon. Tu es en faveur, défie-toi ; je ne te dis que ça.
— Quelles lubies, Michel!
— Des lubies 1 Mais lu n'as donc pas d'yeux! Mais tu ne connais donc pas le capitaine ! Voyons, un petit effort. Qu'a-t-on fait ces jours-ci?
— Ce qu'on a fait? Tu le sais bien; on a peint le bâtiment.
— Comnient l'a-t-on peint?
— On l'a peint de fantaisie, un costume d'été.
— On l'a défiguré, Yvon, et à dessein. Et d'où vient qu'on a sorti tous les pavillons de signaux?
— Pour les mettre au sec, Michel.
— J'en mourrai de rire, poursuivit le marin. Ah! pour les mettre au sec!... Et c'est aussi pour mettre au sec le pavillon anglais, qu'on l'a frappé sur la grande drisse?
— Apparemment.
— Alors, assez causé. Puisque tu ne veux rien voir, ne vois pas ; puisque tu veux rester dans ton innocence, restes-y.
— C'est vrai, Michel, que je ne suis point aussi savant que toi.
— Tu le seras bientôt, Yvon. Te voilà à bonne école. Passé à la chambre, quel honneur ! et moi, renvoyé sur l'avant 1 Moi! mille pipes!
Il fallait que la douleur ressentie par le marin fût bien vive pour qu'il ne s'aperçût pas qu'un témoin s'était approché de lui pendant qu'il l'exhalait ainsi et avait assisté à :a dernière partie de l'entretien.
— C'est égal; défie-toi, ajouta-t-il; défie-toi, Y'von ! Il achevait à peine qu'une lourde main s'appuya sur
son épaule. Il se retourna : c'était le capitaine Plouéven.
l'a vie de corsaire. 39
Les deux marins se levèrent comme si un ressort les eût fait mouvoir, ôtèrent leur bonnet et attendirent humblement leur sentence. Michel se crut perdu ; Yvon n'était guère plus à l'aise. Ils savaient que le capitaine interdisait, sous peine de mort, toute conversation le concernant, tout commentaire sur ce qui se passait à bord, et ils ne se dissimulaient pas qu'ils avaient enfreint les consignes. Or, le mot de grâce ne jouait pas un grand rôle dans le vocabulaire de Plouéven ; on ne se souvenait pas qu'il eût pardonné. Aussi les deux délinquants se résignaient-ils d'avance, lorsqu'une voix descendit. du haut des mâts.
— Voile ! dit-elle.
— Où cela? s'écria le capitaine, s'élançant sur les bastingages.
— Au vent ! dit la voix.
— C'est bien ! dit Plouéven dirigeant sa lunette de ce côté. Timonier! la barre à tribordet à bas les bonnettes !
Puis, se retournant vers les deux marins qui semblaient attendre leur arrêt :
— Descendez dans la chambre, dit-il : j'aviserai plus tard.
— S'il a besoin de nous, nous sommes sauvés, se dit Michel en entraînant son compagnon.
Cependant le capitaine avait ordonné une manœuvre qui devait le rapprocher du navire signalé. A la distance où l'on se trouvait, il était difficile de reconnaître quel était son pavillon et quelle route il faisait. Probablement, aussitôt qu'il aurait aperçu le corsaire, se mettrait-il à fuir devant lui; la défiance régnait sur les mers et toute
voile était suspecte. Dès lors, Plouéven n'hésita pas; il fit serrer le vent le plus possible, et de telle sorte que, sous un angle donné, les deux bâtiments devaient se trouver nécessairement en contact, pourvu que le brick eût sur l'inconnu l'avantage de la vitesse. Sûr de l'instrument qu'il avait entre les mains, le capitaine ne craignit pas d'en forcer les allures ; quoique le vent eût fraîchi, il garda toutes ses voiles et courut hardiment vers sa proie. Les mâts pliaient comme des roseaux; le brick inclinait de manière à donner l'alarme ; Plouéven n'en paraissait ni inquiet ni ému; ce n'était pas de ce côté que son attention se portait. Armé de sa lunette d'approche, il ne perdait pas de vue le bâtiment auquel il donnait la chasse, et cherchait à s'assurer que ce fût bien celui dont l'image le poursuivait. Tantôt il se croyait certain du fait, et son visage s'épanouissait; d'autres fois il concevait des doutes, et un nuage passait sur ses traits.
« Est-ce lui ? se disait-il. Ne l'est-ce pas ? » Pendant ce temps, le Grégeois prenait quelque avance; encore quelques heures, et les incertitudes allaient cesser.