LE DENOUMENT
Plouéven n'avait pas daigné intervenir en personEe dans le dernier combat qu'il livrait à la fatalité. Il avait pris des précautions, donné des ordres, cherché des garanties contre une surprise ; il n'avait pas voulu pousser sa défense plus loin; une sorte de pressentiment lui disait que son heure était venue et que rien ne pourrait la conjurer. Dans les efforts qu'il avait faits pour retenir Michel ou l'empêcher de lui nuire, il avait risqué son dernier enjeu et l'avait perdu ; le reste n'était plus qu'une affaire de temps. Sans doute il eût pu demander l'hospitalité au ciel étranger et y jouir impunément de ses millions; il n'y songea pas; il aimait mieux tomber à son poste, en faisant face au destin. Qui le sait d'ailleurs ? Peut-être les choses ne se gâteraient-elles pas autant qu'il le croyait. Bien des circonstances lui assuraient l'impunité, le temps écoulé, les distances, l'absence de preuves ; en y songeant, il se reprenait à espérer et y
puisait de nouveaux motifs pour ne pas quitter ses domaines, heureux d'y vivre ou résigné à y mourir.
Jamais, il faut le dire, il n'avait goûté des joies si vives,, et pour rien au monde il n'en eût volontairement dérangé le cours. Il était dans la situation d'un homme qu'un rêve charme et réjouit; il ne voulait pas qu'on l'en arrachât. A ses côtés tout souriait, tout s'épanouissait; l'aisance était rentrée avec lui dans cette maison, et avec l'aisance le bonheur. On l'aimait pour le bien qu'il avait fait et celui qu'il se proposait de faire. Puis c'était une jouissance pour sa vanité que de voir ce château renaître, ces domaines s'agrandir, ces parcs s'aligner, ces eaux jouer, ces parterres refleurir, tout cela à vue d'œil, inopinément et comme si la main d'un magicien eût opéré cette métamorphose. Le magicien, c'était l'argent qu'il y prodiguait, l'activité qu'il y déployait et dont il était payé par les sourires de ces deux femmes, émerveillées de ce spectacle.
Quant aux appréhensions secrètes dont il était assailli, elles ne se trahissaient que sur un point, l'impatience qui l'animait. Il eût voulu tout terminer en un jour, les réparations, les achats, les embellissements. A son gré, les travaux ne s'achevaient pas assez vite ; les actes ne se passaient pas assez promptement ; il excitait les ouvriers par ses générosités et tenait en haleine les gens d'affaires. Dans l'espace de quelques mois, il compléta ainsi, ce qui, pour un autre, eût été l'œuvre de plusieurs années, la reconstitution régulière d'une propriété démembrée, la restauration des bâtiments, l'accroissement du matériel, l'organisation des ateliers et des cultures.
enfin tout ce que le temps avait emporté et qui reparaissait à sa voix. A bien l'étudier, quand il poursuivait celte tâche, on eût pu reconnaître que toutes les énergies de son âme y étaient employées et qu'elle prenait à ses yeux le caractère d'un devoir et d'une expiation.
Il en était là et touchait à son but, lorsque les événements se précipitèrent.
Un malin que, du haut de sa terrasse, il regardait et interrogeait la mer comme il avait coutume de le faire, son attention fut enchaînée par une scène qui se passait dans les profondeurs de l'horizon. C'étaient deux bâtiments, l'un plus gros, l'autre plus petit, qui semblaient naviguer de conserve et s'observer l'un l'autre. Le temps était magnifique, et à peine des brises folles animaient-elles les surfaces de l'Océan ; aussi les deux navires n'avançaient-ils que lentement et à l'aide de toutes leurs voiles. Le plus petit aurait eu l'avantage, s'il n'eût modéré ses allures; mais il paraissait jaloux de ne pas perdre de vue ou de ne pas quitter l'abri de son compagnon de marche. Rien de plus naturel en temps de guerre, oii souvent les bâtiments de l'État prêtaient aux bâtiments marchands l'appui de leurs canons. Plouéven ne s'en serait point inquiété si, en se rapprochant, les deux navires ne fussent devenus plus distincts, et si un changement de manœuvre n'eût mieux indiqué leurs rôles. Il n'y avait plus d'illusion possible : l'un était le Grégeois ; l'autre une corvette de guerre. Le Grégeois ! comment son capitaine s'y serait-il trompé ? C'était bien lui, sa voilure, ses sabords, sa marche incomparable, sa manière de porter ses mâts ; mais pourquoi cette cor-
vette de guerre? Que signifiait cette traversée en commun ? Le Grégeois était accoutumé à se défendre seul et n'avait pas besoin d'escorte. Plouéven ne savait que penser; seulement cette apparition le frappa comme une menace.
Son trouble s'accrut lorsqu'il vit le brick, aux approches de la terre, quitter les allures qu'il avait gardées jusque-là et se séparer de la corvette. Celle-ci fit voile vers le sud afin de doubler l'île et de gagner cet espace d'eau que l'on nomme le petit cul-de-sac et qui sert de grande rade à la Pointe-à-Pître. Le brick, au contraire, cingla [directement vers l'ouest et dans la direction de l'îlot à Kahouane , son mouillage favori. Une heure après, il y jetait l'ancre et une embarcation, détachée du bord, gagnait la plage à toutes rames.
— C'est un message de deuil, dit Plouéven ; que rien n'en transpire ici. Allons au devant.
Il quitta le château et prit le chemin du rivage. A michemin, il rencontra le Malouin et lut son arrêt sur sa physionomie attristée.
— Eh bien? lui dit-il.
— Mauvaises nouvelles, capitaine.
— Je m'en doutais ! As-tu quelque dépêche pour moi? ({uelque lettre?
— Dieu nous en garde, capitaine! Pas un mot d'écrit ! Le papier est si traître ! Tout est là, ajouta- t-il en se frappant le front.
— Alors, parle.
— C'est Michel qui a fait le coup ! un sournois !
— Et qu'a-t-il fait ?
— Il a tout dit à la justice.
C'était un mot terrible, une sentence de mort, et pourtant Plouéven soutint le choc sans en être ébranlé ; son visage ne trahit pas d'émotion.
— Et la corvette? dit-il.
— Elle porte l'ordre de vous arrêter, capitaine.
— A la bonne heure, dit-il. Il n'y manque rien. Toujours impassible, il réfléchit; puis, après quelques secondes de silence :
— As-tu une montre? demanda-t-il au Malouin.
— Toujours, capitaine, répondit celui-ci en la tirasit de son gousset.
Plouéven en fit autant, et montrant les aiguilles m matelot :
— Alors règle-la sur la mienne.
Le Malouin obéit machinalement et sans comprendre de quoi il s'agissait.
— C'est fait, dit-il.
Le capitaine compara les deux cadrans afin de s'assurer de leur exactitude.
— Maintenant, écoute, ajouta-t-il.
— J'écoute, dit le marin.
— Tu vas retourner vers la plage.
— Oui, capitaine.
— T'y embarquer à l'instant même et sans faire do station dans l'ajoiipa de maman Blanche, ni ailleurs.
— Il n'y a pas de danger.
— Une fois à bord, tu remettras ta montre à l'officier qui commande et tu resteras près de lui pour l'assister au besoin.
— Suffit, capitaine.
— Voici ce que j'attends de vous, de lui, de toi, du Grégeois et de son équipage, ajouta Plouéven avec plus de tristesse et plus de solennité. Dans deux heures d'ici, minute pour minute, quand l'aiguille sera arrivée là (et il lui montrait un point du cadran), vous hisserez le pavillon noir au grand mât du brick.
— Oui, capitaine, répondit le Malouin, que ce mot éclairait et qui ne put retenir un profond soupir.
— Et vous l'appuierez de vingt coups de canon ; c'est le dernier ordre que je donnerai.
— Et vous serez obéi, capitaine; et personne à bord n'y manquera. Tous sur les vergues, oui tous, et s'il n'y a pas de crêpes au bras, il y aura du deuil dans les cœurs.
— C'est bien; va, dit Plouéven, que l'émotion dominait. Le temps presse.
Pendant que le matelot regagnait l'embarcation, il reprit le chemin du château et y rentra sans être aperçu. Dans les étages supérieurs se trouvait un belvédère d'oîi la vue s'étendait sur la mer et dont le capitaine avait fait un observatoire et un cabinet de travail. Il y avait réuni ses instruments de précision et ses armes de combat, arrangées en panoplies. C'est là qu'il se retira, et que pendant deux heures il fit ses dispositions suprêmes et eut un retour vers un passé qu'il allait expier. Sa pensée s'arrêta d'abord à ces crimes qui s'étaient engendrés l'un l'autre et qui l'avaient conduit de degré en degré à l'abîme dont il touchait le fond. D'un portefeuille il tira un papier mystérieux et y jeta un regard où la haine s'alliait à la douleur :
— Un aveu de sa faute ! se dit-il ; à quoi bon ? et à quoi cela me sert-il? C'était bien la peine d'attacher tant de prix à ce chiffon de papier ! Je me vengeais, voilà mon excuse; je lavais une injure dans le sang. Oh ! si l'on savait tout ! si l'on savait ce que j'ai souffert ! combien de temps j'ai hésité ! quels combats j'ai essuyés ! Si l'on savait ce que j'ai dévoré d'angoisses avant d'en venir là, des nuits sans sommeil, des heures de délire, d'affreuses visions et d'épouvantables assauts ! Toutes les furies étaient dans mon cœur, et j'ai frappé ! Que me reste-t-il aujourd'hui pour excuse? Ce papier! ce papier !
Il l'approcha d'une bougie qu'il venait d'allumer et le vit se consumer dans ses mains :
— Des cendres ! ajouta-t-il d'une voix sombre. Puis il reprit après une longue pause :
— Quelques minutes encore, un tour de ce cadran, et je n'aurai plus besoin d'être justifié ici-bas.
Ce fut le dernier coup d'œil qu'il jeta sur cette partie ténébreuse de sa vie. Il songea ensuite au Grégeois et à ses compagnons d'armes, aux croisières qu'ils avaient faites ensemble et aux combats qui les avaient signalées. Il trouva juste de laisser à ces braves gens un souvenir et un adieu. Par un codicille exprès^ il leur légua le brick et tout ce qu'il portait en valeurs lui appartenanl. Chacun des hommes de l'équipage devait en avoir sa part dans la forme des distributions ordinaires.
Puis il s'occupa de Mézélie et de sa mère. Mézélie était instituée sa légataire universelle, et il avait eu le soin de dresser un inventaire de sa fortune avec les dé-
tails nécessaires pour qu'on pûl en opérer le recouvrement avec facilité. A côté de cette pièce, et à l'appui, il exposait les motifs de ce don, et cela avec une sensibilité si naturelle, qu'il était impossible de n'en pas être touché; c'était l'accent d'un homme qui demandait grâce pour ses générosités, comme s'il eût craint qu'on ne les repoussât, venant de sa main. Il ignorait si, après lui, la solitude préserverait suffisamment ces deux femmes des bruits qui arriveraient d'Europe et de l'éclat que causerait aux Antilles l'ordre de son arrestation. Pour tout prévoir, il rappelait l'origine de sa fortune, toute légitime, et qu'il n'avait due qu'à son intrépidité, de manière à ce que, même en condamnant l'homme et en désavouant sa mémoire, il ne pût subsister de scrupule pour les biens dont il disposait. Tout cela était dit d'un ton ferme et sincère, comme on n'en trouve qu'au mom.ent de mourir.
Il restait à trouver à cette fin soudaine une explication qui pût rassurer la conscience de ces femmes et ne les mît pas sur la voie des motifs qui l'avaient amenée. Heureux comme il l'était, comment justifier ce brusque congé qu'il prenait de la vie? Il imagina donc une fable, -dans laquelle il mit autant de vraisemblance que possible et que pourtant des âmes moins crédules n'auraient pu accepter. Mais il connaissait Mézélie et sa mère et savait qu'elles ne porteraient ni leurs suppositions ni leurs recherches au delà du cercle dans lequel il les renfermait. En même temps, il leur demandait avec instance de ne pas le maudire et de lui pardonner. C'étaient autant de précautions subtiles et ingénieuses que le moindre
incident pouvait déjouer et qu'il n'en prenait pas moins avec l'espoir qu'elles atteindraient leur objet. Ce qu'il en faisait était en vue de celles qui devaient lui survivre, et de leur repos : il avait été heureux par elles, il voulut qu'elles fussent heureuses par lui.
Au milieu de ces apprêts, les minutes s'écoulaient; et quand on en fut arrivé aux dernières, le temps semblait avoir des ailes. Plouéven avait pris sa meilleure lunette d'approche, et il découvrit le Grégeois dans toute son étendue. Les hommes étaient sur le pont, et, à mesure que l'instant fatal approchait, ils se dirigeaient vers les enfléchures et montaient sur les vergues. Cinq minutes avant le fatal moment, elles étaient garnies de monde. Sur le pont, les canonniers étaient à leurs pièces ; le pavillon noir était frappé sur la drisse du grand mât. A l'arrière, se tenaient les officiers dans l'attente de l'événement et s'y associant par leur maintien.
— Adieu, mes bons, mes fidèles compagnons, dit Plouéven ; et il ajouta, sans oser y mêler aucun nom : — Adieu, vous tous que je laisse ici.
L'aiguille touchait à l'heure qu'il avait lui-même assignée; il prit dans l'une des panoplies un pistolet de combat, l'appuya sur son front et pressa la détente. Une explosion retentit, et quelques secondes après un coup de canon se fit entendre au loin, suivi de vingt autres. En même temps, le pavillon noir s'élevait au sommet du Grégeois et le couronnait d'un attribut de deuil.
Cependant, au premier bruit, tout le monde fut sur pied dans le château. On ne savait que penser ni de quel côté se diriger; la fumée seule désigna le belvédère,
Actéon y monta ; Plouéven était renversé sur un fauteuil, baignant dans son sang, et un pistolet à ses pieds. Le nègre se sentit défaillir à ce spectacle, et eut à peine la force de jeter un cri. Bientôt la nouvelle s'en répandit, et les dames d'Angremont furent informées de la catastrophe.
Le dernier espoir de Plouéven, celui auquel, en mourant, il s'était si vivement rattaché, ne fut point déçu : aucun éclat ne suivit sa mort, et le procès criminel, qui aurait pu en amener un, s'éteignit faute de coupables. A la suite des aveux qu'il avait faits, et sous le poids do ses remords, Michel tomba malade dans sa prison et mourut quelques semaines avant le jour de l'audience. Ainsi rien ne vint troubler les dames d'Angremont dans la jouissance de leur fortune, et l'emploi qu'elles en firent acheva d'en épurer et d'en justifier la source. Ce fut le bien des pauvres plus que le leur. Aujourd'hui encore leur nom est béni dans le nord de l'île et leur mémoire vénérée.
Que devinrent pourtant les autres personnages qui ont figuré dans ce récit? En quelques mots on le saura. L'étoile du Grégeois pâlit à la mort de son capitaine ; il fut pris par les Anglais, et l'équipage passa plusieurs années sur les pontons. Le Malouin y donna à son élève Yvon des leçons de philosophie, et, la paix venue, tous deux péchèrent du hareng. Ainsi finissent les grandeurs humaines.
Quant à maman Blanche, grâce à l'or des corsaires, elle put transformer son ajoupa en une construction moins fragile que l'on voit encore sur les limites de
l'Anse-aux-Marigots. De son côté, monsieur Actéon continua d'être le nègre le plus important de l'habitation, et, peu de temps après la mort de Plouéven, il associa, par un lien régulier, ses destinées à celles de mademoiselle Rodogune.