LE SECRET
A cet appel, Michel se retourna vers l'agent de la force publique, et le regarda d'un air machinal. On eût dit qu'il n'avait pas compris. Le souvenir de son crime avait pu un instant le dominer, mais il n'y liait pas l'idée de la répression.
— Gendarme, lui dit-il, mes papiers sont en règle. Vous allez voir.
Il se mit en mesure de tirer son congé de l'étui où il était renferme, lorsque le gendarme lui retint le bras :
— Il ne s'agit pas de cela, dit-il. Arrangez-vous pomme suivre, et promplement.
Toute résistance était inutile; de l'autre côté de la haie se trouvaient deux camarades de l'agent de l'autorité qui se disposaient à lui prêter main forte et surveillaient les mouvements du prévenu. Michel comprit enfin que l'affaire était sérieuse, et il se résigna. On lui mit les menottes et on le conduisit dans les prisons de Brest.
Là, pendant deux semaines, on le garda au secret le plus absolu, et chaque jour il eut à subir un interrogatoire. Que l'esprit humain est singulier, et que de démentis il se donne! Cet homme qui avait tant à se plaindre de Plouéven, et qui était parti des Antilles avec l'intention formelle de le dénoncer, changea d'humeur et de conduite dès qu'il le vit sous le poids d'une accusation ; il mit à le couvrir et à le défendre une opiniâtreté qui allait jusqu'à l'héroïsme. Il comprit qu'on ne leregardait, lui, que comme un instrument vulgaire, et qu'on tenait surtout à faire remonter jusqu'au capitaine l'intention et l'exécution de l'attentat. Dès lors son parti fut pris; il nia tout, sut échapper aux pièges qu'on lui tendait et se retrancha dans le silence quand on le serra de trop près. Les magistrats ne savaient à quoi recourir pour dompter cette force d'inertie; tous leurs efforts y avaient échoué.
Ce n'est pas qu'il n'y eiît des preuves suffisantes pour entamer le procès, et des charges en assez grand nombre pour que Plouéven y succombât ; mais un aveu de son comphce était d'un si grand intérêt et avançait tellement les choses, que la justice ne crut pas l'acheter trop chèrement par un nouveau délai. On espérait que, de guerre lasse, et sous le coup d'un séquestre rigoureux, Michel se départirait de sa réserve et en viendrait à des révélations. De là un dernier sursis pendant lequel on essaya de réduire cet esprit obstiné et de lui arracher son secret. Bien des moyens furent employés ; un seul réussit.
Parmi les tourments que causait au détenu son état
de réclusion, il n'en était point auquel il fût plus sensible que l'impossibilité où il se trouvait de remplir ses devoirs religieux. On a vu comment, à la Guadeloupe même, et lorsqu'il était en proie au mal du pays, Michel avait eu un retour vers les croyances de sa jeunesse et ressenti des accès de dévotion qu'il conciliait tant bien que mal avec les charges qui pesaient sur sa conscience. A son arrivée sur le sol natal, ce devoir avait été le premier auquel il eût songé, et, avant de reprendre possession de son logis, il s'était agenouillé sur les dalles de l'église de Beuzé. Ces actes témoignaient à quel point ce sentiment était profond, et quel empire il exerçait sur son âme. Sans doute, au milieu des plus exécrables forfaits, cet homme n'avait jamais perdu de vue l'œuvre de son salut, et il espérait, à force d'expiations, désarmer le juge suprême avant l'heure où il aurait à comparaître devant son tribunal.
En l'isolant des secours religieux, on l'avait donc atteint dans l'endroit vulnérable. Au bout de quelques semaines il n'y tint pas et demanda un prêtre. C'était capituler. L'aumônier descendit dans son cachot, et, dès le premier entretien, s'empara de son esprit. Ce que n'avaient pu obtenir des juges parlant au nom de la loi, un prêtre l'obtint en parlant au nom de Dieu ; Michel avait bravé les rigueurs humaines, et il ne résista pas à la perspective des rigueurs éternelles qui l'attendaient, n déchargea sa conscience et fit une confession complète de ses crimes, en témoignant un repentir profond. Mais ce n'était là qu'un triomphe incomplet : il fallait amener le coupable à renouveler ces aveux devant les
magistrats. L'aumônier y éprouva plus de difficultés et plus de résistance qu'il ne l'aurait cru : Michel ne désirait qu'une chose, se réconcilier avec l'Église, rien au delà. L'appareil de la justice, les formes qu'elle y mettait, la perspective d'un procès public, d'une audience où il servirait de spectacle aux curieux, tout cela lui causait des appréhensions et le jetait dans des incertitudes sans fin.
Pendant que ces scènes se passaient dans la prison de Brest, Plouéven n'abandonnait pas au hasard seul le soin de le préserver et de le défendre. Dès le jour oîi Michel s'était enfui de l'habitation, il avait compris que l'épreuve définitive commençait pour lui, et que jamais son repcs n'avait été plus sérieusement menacé. A l'instant il écrivit en Europe et par toutes les voies, de manière à ce que ses lettres y parvinssent à temps. Le Grégeois s'y trouvait, on a vu dans quel but et pour quelle destination. Plouéven donna l'ordre à l'ofïicier qui coi imandait le brick de se rendre, toute affaire cessante, f^cns la rade de Brest, en y ajoutant des instructions pour la conduite qu'il aurait à y tenir. Sans se livrer entièrement, le capitaine désignait Michel comme devant être l'objet d'une surveillance assidue, et c'est le Maîouin que Plouéven chargeait plus particulièrement de ce soin. Il fallait, dès l'arrivée à Brest, s'enquérir de ce qu'était devenu le fugitif, où il vivait, ce qu'il faisait, et, dans le cas où la justice s'en serait emparée, se tenir au courant, autant que possible, de ce qui se passerait au sein de la prison. Pour cela, Plouéven ouvrait au commandant du Grégeois un crédit illimité, et mettait une somme considé-
rable à sa disposition. Coûte que coûte, il fallait se tenir informé, et, dès que la circonstance l'exigerait, appareiller sans délai, et venir rendre compte au capitaine du point où en étaient les choses. L'officier, d'ailleurs, avait une entière liberté d'action ; c'était à lui de se déterminer en raison des événements.
De près ou de loin, un ordre de Plouéven avait, pour les gens du Grégeois, la même autorité : on y déféra sur-le-champ. Le brick vint mouiller dans la rade de Brest le jour même où Michel s'en éloignait pour aller revoir le hameau natal et le petit domaine qu'il y possédait. Il fut facile au Malouin de connaître la direction qu'il avait prise, et de l'y suivre pas à pas. A Beuzé, l'arrivée du matelot, la rencontre qu'il y avait eue, son arrestation, étaient l'objet de tous les entretiens ; le Malouin n'eut besoin que d'y passer pour recueillir les renseignements qui lui étaient nécessaires. Il sut de quoi on l'accusait et quels étaient les griefs qui pesaient sur lui; avec son coup d'œil prompt, il eut bien vite compris de quelle nature était l'intérêt qu'attachait Plouéven à cette affaire et combien il lui importait d'être averti à temps. Ses démarches furent réglées là-dessus.
Tant que Michel fut au secret, les moyens d'information se réduisirent à bien peu de chose. Cependant un secret, si rigoureux qu'il soil, n'en est pas un pour tout le monde. Les agents subalternes, geôliers ou porteclefs, savent jour par jour, heure par heure, ce que devient une instruction et comment les prévenus s'y comportent. C'est là-dessus que le Malouin fit ses calculs. Sous un prétexte plausible , une rixe avec d'autres
marins, quelques coups de poing échangés sur les quais, il réussit à se faire incarcérer et noua des intelligences dans la prison. L'argent est souverain pour vaincre les scrupules et délier les langues ; il le prodigua. Des communications mystérieuses s'établirent ainsi entre Michel et lui; il apprit ses combats, ses irrésolutions, la lutte qu'il soutenait et qui devait se terminer par une capitulation infaillible. Tous ces détails, il les transmettait au commandant du Grégeois qui se tenait prêt à agir au moment opportun.
De son côté, cet officier avait pu recueillir d'autres renseignements.il savait qu'une des plus agiles corvettes du port de Brest avait été mise à la disposition du ministre de la justice, et partirait dès que les magistrats du ressort lui en donneraient l'avis. Évidemment un ordre pareil et un armement semblable devaient se lier à cette procédure qui s'instruisait secrètement. Le commandant du Grégeois se résolut à régler ses mouvements sur ceux de la corvette : tant qu'elle resterait au mouillage, le brick y resterait aussi ; mais le jour où elle déploierait ses voiles, ce serait un motif suffisant pour que le brick se tînt pour averti et y conformât sa manœuvre.
Quelques semaines se passèrent dans cette attente et au milieu de ces précautions. Tous les hommes du Grégeois étaient à leur poste; point d'absents; à peine laissait-on débarquer, et pour quelques heures seulement, les marins de corvée. Le pont était dégagé, afin que rien n'y gênât la rapidité des mouvements; Veau était embarquée, les vivres l'étaient aussi. Sur un signal, le brick allait reprendre le large et suivre sa mission.
Jusqu'au bout il resterait fidèle à la fortune de son capitaine et lui rendrait les services qu'il était en droit d'attendre de lui.
Les choses en étaient là lorsqu'un soir le Malouin revint à bord plus empressé et plus préoccupé que de coutume.
— Eh bien ? lui dit le commandant en l'apercevant.
— C'est fini, mon officier ; on dit dans la prison qu'il a fait des aveux complets. C'est fini de ce matin ; il est tenrps d'en porter la nouvelle aux Antilles.
— Voyons d'abord ce que fera la corvette, matelot ; peut-être est-ce une fausse alerte ? attendons.
— Ce n'est que trop certain, mon officier ; deux porteclefs me l'ont assuré ; ces gens-là savent tout.
Le commandant était sur ses gardes ; il veilla pendant toute la nuit. Vers une heure du matin, il se fit un mouvement dans la rade. Deux embarcations, détachées du port, abordèrent successivement la corvette ; c'était un ordre pressant qui arrivait. Peu de minutes après, le sifflet y retentit ; il ordonnait de lever l'ancre. Plus de doute, le renseignement du Malouin était exact ; les deux circonstances coïncidaient.
— Debout, enfants, s'écria l'officier du Grégeois, tout le monde sur le pont.
La manœuvre s'exécuta avec rapidité et dans le plus profond silence. Le lendemain, aux premières lueurs du jour, deux bâtiments débouchaient du goulet et gouvernaient vers la haute mer : la corvette de l'État et le brick croiseur, qui avait l'air d'en être la conserve.