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à la fatigue du voyage; l'ennui, la solitude, le manque total de distractions se nommèrent calme, tranquillité. Il parlait peu de lui et des années passées en Orient, si ce n'est pour désirer repartir au plus tôt pour le Harrar, où, disait-il, « il faut absolument que je retourne». À ce moment il se résignait presque à son amputation, faisait des projets en vue de pouvoir, malgré son membre absent, monter à cheval là-bas et continuer, pendant un certain temps encore, sa vie active.
« Il se fit prendre mesure d'une jambe artificielle soigneusement articulée ; celle achetée à Marseille étant, par lui, jugée insuffisante. Il béqui Hait peu; Faisselle droite lui faisant trop mal. Le moignon, en apparence guéri, ne supportait non plus sans douleur très sensible la jambe de bois. Cependant, comme rester en place et à la maison lui était extrêmement désagréable, il sortait beaucoup en voiture découverte. Chaque jour, malgré la fatigue et malgré le mauvais temps, on passait l'aprèsmidi à se promener. Il aimait à être conduit /]|i aux endroits où se portait la foule en beaux atours, les jours de fêtes et les dimanches; et, : ■ -j sans s'y mêler, il prenait plaisir à observer les- -^ i
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mouvements et les gestes des gens, ainsi que les changements opérés dans leurs mœurs depuis dix ans.
« Il n'avait pas abandonné ses desseins matrimoniaux; au contraire. Le malheur récent avait plutôt irrité en lui le désir de se créer une famille. Mais, à présent, il nec s'exposerait pas au dédain d'une iille de bourgeois ; il irait chercher, dans un orphelinat, une fille d'antécédents et d'éducation irréprochables, ou bien il épouserait une femme catholique de race noble abyssine».
« S'il parlait rarement de lui, en revanche il détaillait volontiers les habitudes et les faits d'Abyssinic et d'Âden. En peu de mots il expliquait beaucoup, de façon précise et charmante. Parfois il plaisantait, tournant en ridicule tout: le passé, le présent, l'avenir, les objets qui l'entouraient, les gens qu'il connaissait et lui-même; et, de son lit, il avait alors le pouvoir de faire rire aux larmes son auditoire.
« Cependant, au lieu de s'améliorer, son état de santé empirait. Le sommeil n'était pas revenu; les douleurs, attribuées à tort à l'humidité régnante, augmentaient et le torturaient sans trêve. Le médecin constata que le fémur
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tranché augmentait de volume. La souffrance à l'aisselle devenait intolérable et, symptôme alarmant, le bras droit rigide. Un ennui mortel f insurmontable, envahissait le malade. Il devenait irritable. Roche, surnommé Terre-dcs-Loups, lui faisait horreur. Les promenades, en la voiture trop lentement menée et cahotante, le suppliciaient. L'impossibilité de béquiller, l'aisselle étant trop malade, le contraignait à une immobilité insupportable.
« Il voulut absolument recouvrer le sommeil.
L'effet des potions ordonnées étant presque nul, un simple remède de bonne femme fut essayé, qui ne réussit relativement que trop bien: il but des tisanes de pavots et vécut plusieurs jours dans un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée, en l'état de veille les effets opiacés du pavot se continuèrent, procurant au malade des sensations atténuées presque agréables, extralucidant sa mémoire, provoquant chez lui l'impérieux besoin de confidence. Portes et volets hermétiquement clos, toutes lumières, lampes et cierges allumés, au son doux et entretenu d'un très petit orgue ae barbarie, il repassait sa vie, évoquait ses souvenirs d'enfance, développait ses
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pensées intimes, exposait plans d avenir et projets. Ainsi Ton sut que là-bas, au Harrar, il avait appris la possibilité de réussir en . France dans la Littérature; mais qu'il se félicitait de n'avoir pas continué l'œuvre de jeunesse, parce que « c'était mal ». Alors aussi, aux moments de vue dans l'avenir, il commença à désigner ses légataires préférés. Sa voix attendrie, un peu lente, prenait des accents de pénétrante beauté ; il entremêlait souvent à son langage des locutions de style oriental et même des expressions empruntées aux langues étrangères d'Occident ; le tout très compréhensible et clair, et prenant dans sa bouche un charme singulièrement exquis. •
« Au bout de quelques jours, l'intoxication se poursuivant, les hallucinations commencèrent. La mémoire eut d'étranges faiblesses, cependant que le corps débilité expulsait d'abondantes et continuelles sueurs et qu'après chaque repas, si réduit qu'il fût, se produisaient des congestions partielles. Une nuit, se figurant ingambe et cherchant à saisir quelque vision . imaginaire apparue, puis enfuie r réfugiée peutêtre en un angle de la chambre, il voulut, seul, descendre de son lit et poursuivre l'illusion; On
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accourut au bruit de la chute lourde de son grand corps: il était étendu complètement nu sur le tapis.
« Relevé, point blessé d'ailleurs, la secousse ressentie en tombant produisit immédiatement effet. Désormais lucide et sans exaltation, il renonça à endormir ses souffrances physiques, puisque le soulagement obtenu modifiait son état moral au point que lui, Arthur Rimbaud, avait pu faire d'intimes confidences. Il se désola: ainsi, ce ne lui était m<)me possible d'user d'un remède efficace; il était condamné à souffrir!
«c Les douleurs revinrent plus vives et l'ennui plus accablant. Il essaya encore de dompter la maladie, se fit appliquer toute la thérapeutique possible: remèdes internes et externes; potions réactives et préventives, frictions, onctions, massages. Mais c'était le torturer sans utilité: les remèdes, digérés, lui aigrissaient l'estomac, tandis que les frictions aiguisaient son mal en irritant horriblement nerfs, muscles, os. Le bras droit mourut littéralement, sans, pour cela, cesser de faire souffrir le pauvre Arthur. L'appétit se perdit presque complètement. Les douleurs se généralisèrent.
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(( L'état moral se ressentait naturellement de l'effondrement physique. Ce furent des crises de désespoir, de larmes, une colère nerveuse à laquelle succédaient, sans transition, des attendrissements angéliques et des caresses. Il était possédé de la crainte affreuse de devenir et de rester paralysé — l'immobilité forcée dans l'avenir ! — autant que du désir intense de guérir, à tout prix. Tout, des mois, des années de traitement barbare et de drogues infectes, tout, il eût tout subi avec joie, pourvu que l'usage de ses bras et de sa jambe lui fût rendu et conservé !
« Puis, Tidéc fixe de retourner au Ilarrar « au moins pour quelque temps » le hantant, d'autant plus fortement que, de jour en jour, se montrait l'impossibilité d'entreprendre un long voyage, il résolut de partir pour Marseille «t où, du moins, il aurait du soleil et de la chaleur et se ferait soigner à la Conception par le chirurgien qui l'avait opéré ». Enfin, de là, il serait « à portée de se- faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti. »
« Le 23 août 1891, un mois juste après son . arrivée, il repartait.
« Le voyage s'augura mal. Très ému, Ar-
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thur réclamait, dès 3 heures du matin, qu'on * rhabillât et le conduisit à la gare, distante' d'environ trois kilomètres. Le train passait à 6 heures et demie. Mais les domestiques n'en finissent pas d'atteler à la voiture qui doit le conduire au chemin de fer. En route, le cheval, dérangé probablement trop matin, refuse de marcher : et point de fouet pour l'activer 1 Arthur ôte sa ceinture de cuir afin d'exciter le maudit animal : peine perdue ! Le train est parti depuis deux minutes, quand on atteint la station... Que faire? L'usage de la voiture était devenu extrêmement pénible au malade ; et voilà qu'à cause d'un retard de cinq minutes, il faudra reparcourir deux fois encore les trois ou quatre kilomètres séparant le village de la gare!
« Il était très sombre. Découragé, il hésita un moment, préférant presque attendre là, en cette gare, le prochain train, plutôt que d'affronter le supplice du véhicule. Mais le froid brouillard matinal le faisait grelotter; et il se décida à rebrousser chemin vers la maison.
« Le second train partait à midi 40 minutes.
À 9 heures et demie, il se réveille en sursaut et ordonne le départ tout de suite. C'était deux
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heures trop tôt. Par un suprême effort, il s'habille seul, presque entièrement. Très excité, il veut partir à tout prix, vite, vite ! Il refuse de prendre aucun aliment ; il n'a qu'une idée :
partir 1 La voiture est amenée. On va l'y transporter. Alors son excitation tombe tout d'un coup. Il promène ses regards autour de lui et pleure : « mon Dieu 1 dit-il à travers ses larmes, ne trouverai-je pas une pierre pour appuyer ma tête, une demeure pour y mourir?
Ah ! j'aimerais mieux ne pas m'en aller ! Je voudrais revoir ici tous mes amis et leur distribuer, ainsi qu'à vous, ce que je possède! »
« Rien ne saurait rendre l'accent de ses paroles. C'était le désespoir d'un être supérieur pleurant ses amis et sa vie ; c'était la résignation d'un martyr à la mort. Il nous tenait contre son cœur, dans ses pauvres bras ; il sanglotait. Nous lui disions : ce Reste, veux-tu ? on te soignera bien, on ne te quittera plus jamais. » .Mais les pas lourds des domestiques, qui viennent pour le porter, se font entendre :
« Non, répond-t-il en refoulant ses larmes: il iaut essayer de guérir. »
« On part. Et, cette fois, c'est deux heures . de pénible attente qu'il faut subir à la gare. Il
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prend quelques gouttes (Télixir bromure, breuvage nauséabond destiné à calmer tant soit peu l'agitation fébrile. En buvant, pur, un remède qui, fort étendu d'eau, est encore détestable au goût, ses yeux tombent sur les deux domestiques occupés à suivre ses mouvements d'un air d'ardente convoitise : les imbéciles s'imaginent, sans doute, qu'il vient d'absorber une liqueur délicieuse. Leur méprise éveille en Arthur un reflet de ses caustiques gaités d'autrefois. Il nous communique sa réflexion; en même temps qu'une saillie d'esprit bien à lui s'échappe au sujet du parterre en miniature entretenu par le chef de gare (quelques pieds de reines-marguerites attristées autour d'un dahlia maigre, le tout cerné d'une rondelle de sable sous le marronnier qui nous ombrage).
«Coup de sifflet. Voici le train. Arthur, dans son fauteuil, est transporté puis hissé dans le wagon, hélas ! non sans souffrance.
Péniblement, il s'installe sur les coussins.
«c La trépidation du train lui est cruelle. Il pleure. Oh! ce moignon, quel bourreau. Il le tient à deux mains : « Que je souffre, que je souffre ! » répète-t-il. Les oreillers et les coussins sont empilés sur la banquette dé face.* Il
essaie de s'y appuyer, de se mettre debout, de s'asseoir. Mais aucune position ne lui est favorable : le dos, les reins, les épaules, les bras, surtout l'épaule et l'aisselle droites, et le moignon sont autant de foyers atrocement douloureux. Il s'affaisse, brisé par l'effort, « Je croyais, dit-il, prendre intérêt au voyage et ..*. • m'y distraire un peu; mais je vois que c'est fini, je n'aurai plus aucun plaisir, je suis trop ' mal. »
« Amagne. Changement de train, et 20 minutes d'arrôt. . -
« A la requête formulée, les employés s'empressent de descendre Arthur. On le mène, eh fauteuil roulant, dans la salle d'attente grande ouverte.
<r Quand, le mois d'avant il était arrivé ici, le transbordement avait été moins pénible qu'aujourd'hui et il avait alors l'espoir d'un — mieux à venir... Il compare avec tristesse le voyage passé avec le présent, et il constate combien il s'est affaibli. De grosses larmes roulent sur ses joues couvertes d'une rougeur inquiétante. Il se plaint; mais sans égoîsme ni monotonie. Au contraire. Il s'enquiert avec bonté, des besoins présumés de qui l'aecom-
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pagne, et exige, avec douceur, qu'on ne se prive de rien pour le servir.
« Enfin, les voyageurs sont appelés en voiture. Le chef de gare, très complaisant, fait monter Arthur. Mais, malgré ses « Prenez garde 1 » et nos « Allez bien doucement! »
malgré les précautions évidentes des porteurs, des exclamations douloureuses s'échappent de ses lèvres. Quel martyre 1 et en quel état va-til arriver à Paris ?
« 11 est assis sur le coussin rouge ; il a fait mettre sa valise contre lui et il s'y appuie du bras droit ; le burnous et la couverture atténuent un peu la dureté du soutien au membre malade; du coude gauche il se soulève sur le bord de la fenêtre-portière. De cette façon, le tressautement est moins rude pour son pauvre moignon ; mais quelle fatigue que la sienne ! c Assurément, dit-il, on sera obligé de couper le reste de cette maudite jambe; bien sûr, quelque chose de malade est resté 1à ; je souffre trop. » La surface est absolument saine cependant; peut-être ne s'agit-il que de névralgies et de rhumatismes? L'extraordinaire sensibilité du membre amputé n'est-il pas un effet nerveux de son état maladif ? Le désir de guérir le con-
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vainc davantage que les meilleures suppositions; et, brise de fatigue, il se laisse aller à une somnolente torpeur.
« Il dort ; mais de quel sommeil ! Ses yeux sont ouverts, sa bouche garde une expression d'indicible souffrance; la fièvre creuse ses joues et les sème de taches ardentes ; ses longues mains, exsangues et maigres, s'abandonnent, inertes, aux cahots du train. Il a l'air bien malade.
« D'abord, nous étions seuls dans le compartiment. Aux stations, des voyageurs ouvraient la portière avec l'intention de monter; mais, à la vue du cher malade, ils se retiraient, allant chercher ailleurs. plus gaie compagnie. A la fin, montèrent de jeunes mariés ; puis un ménage, avec de petits enfants. On entrait de notre côté ; et, chaque fois, les voyageurs s'étonnaient aux « Prenez garde à lui, ne le touchez pas, ne le blessez pas ! » Et l'on se serrait, on se gênait pour lui laisser un peu plus de place. Lui se réveillait et regardait les gens avec des yeux étrangement brillants, mais d'un air si indifférent et si las! Puis, tout aussitôt, il retombait dans sa torpeur douloureuse.
€ Les je u nés mariés se parlent avec anima-
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tion et galté; les enfants jouent et rient, leurs parents engagent des conversations. Les villes et les villages se succèdent ; les vignes, les moissons, les meules nouvelles passent rapidement. Partout, c'est la trêve du dimanche :
dans les gares, sur les routes, par les sentiers, sur la campagne, il y a des groupes vivants, joyeux, bruyants. Tout ce monde est en habits de fête et étincelle, pour ainsi dire, sous le soleil d'août.
« Meaux et les petites stations des environs de Paris. L'animation redouble et les tableaux de vie se succèdent vertigineusement, le long du chemin. Les innombrables villas sont en liesse. Des jardins et des fenêtres ouvertes s'échappent des fusées de rire, des chants, des cris de joie* de la musique. Sur un fleuve, une multitude de canots fuient, ou glissent doucement; des petites voiles blanches se mirent dans l'eau ; les toilettes claires et jolies sont partout ; la foule se promène, heureuse.
« Il y a une fête dans la banlieue de Paris.
On s'y presse ; on y vole. C'est la vie tout celai Et/ /lui, Arthur, le voyageur infatigable et curieux, reste insensible à force de souffrir, est immobile dans ce coin étouffant de wagon.
« Paris. Il est environ six heures et demie du soir. Le soleil a disparu, le ciel se charge. L'engourdissement résultant de la fatigue a atténué l'angoisse et le supplice de la descente du train.
« Hésitation. Peut-être serait-on plus efficacement soigné ici qu'à Marseille ? Et puis. . . c'est Paris; et, après tant d'années d'existence presque sauvage, c'est à Paris qu'il conviendrait de contempler le. monde civilisé... En tout cas, on y couchera, à Paris ; et on réfléchira pendant la nuit.
« Mais, au cours du trajet de la gare de l'Est à l'hôtel, la pluie s'étant mise à tomber et * le fiacre secouant horriblement, Arthur renonça à séjourner en ce Paris; et, changeant l'iti- | J.î.. néraire, il commanda au cocher de le conduire
\ ! \ . sur le champ à la gare de P.-L.-M.
« Il n'y avait, ce dimanche-là, presque per- sonne sur les boulevards, ni dans les rues. Les pavés luisaient sous la pluie, et les gouttières bruissaient tristement. Les magasins étaient fermés. C'était lugubre. Arthur, quoique accablé, regardait fiévreusement à travers la vitre. | ! * . c Effondré lamentablement sur des sièges
| {■-; ■ - de velours, à P.-L.-M. il attendait impatient-
ment le départ de l'express vers Marseille. A jeun depuis le matin, il essaya de prendre quelque nourriture ; mais tout lui répugnait. Il dut s'abstenir. L'énervement et la fièvre excitaient son cerveau jusqu'au délire. Il eut un instant d'extraordinaire et navrante gaité, occasionnée par la vue de l'uniforme d'un officier. Il envoya chercher une potion soporifique.
« Comme aux moments d'exaltation fébrile succédaient de profondes prostrations, ce fut un corps presque inerte que les employés, au moment du départ vers il heures du soir, transportèrent le plus doucement possible au coupé-lit réservé où, tout de son long, fut étendu l'infortuné voyageur.
« Nous avions espéré que le moelleux relatif du coupé-lit atténuerait, pour le malade, la trépidation du train et qu'il pourrait reposer, tant par l'effet du narcotique absorbé que par celui des fatigues de la journée. Il n'en fut rien. Le chagrin, le jeûne, la faiblesse, la souffrance allumèrent en lui une fièvre intense; le délire s'affirma, et, pendant cette affreuse nuit où l'express/ emportait Arthur Rimbaud vers Marseille, agenouillée et recroquevillée dans l'espace exigu situé entre le lit et la paroi
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du coupé, nous assistAmes au plus effroyable paroxysme de désespoir et de torture physique qui se puisse imaginer.
(( Le matin, quand, à Lyon, le soleil levant fit resplendir les étoiles dorées du pont sur le Rhône, le voyageur épuisé, s'assoupissant dans une sorte d'anéantissement comateux, cfablia, durant quelques heures, la triste réalité. Mais des rêves affreux peuplaient son sommeil.
Bientôt, des cauchemars le réveillèrent baigné de sueur et divaguant. Le pauvre corps, endolori, martyrisé, essayait en vain de se mouvoirsur son étroite couche : Tankylose s'accentuait.
« La chaleur méridionale se faisait sentir. On étouffait entre les cloisons capitonnées. Le coupé était une infernale prison d'où il n'y avait aucun moyen de s'évader...
« Arles. La Camargue. Marseille.
« Vers le soir, à la descente du train, Arthur fut transporté à la Conception, où il se fit inscrire sous le nom Ùq Jean Rimbaud*
«r Pendant les presque trois mois qui suivirent, quelle effroyable torture il endura!
« Etrange et cruelle maladie.
« Vint le combat acharné entre l'être qui veut vivre et la mort qui l'envahit. Le tronc '
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vécut tandis que les membres un à un s'anéantirent : le bras droit décharné ot livide avec les mouvements automatiques qu'on peut exiger d'un cadavre, d'abord; ensuite, le bras gauche;., puis, la jambe gauche. Et le moignon lui-môme devint insensible et blâme. Tout cela pendant que le cœur et la tête brûlaient; pendant que, la mort rongeant le corps peu à peu avec d'abominables douleurs de moelle et de nerfs, la volonté se débattait de plus en plus contre la catastrophe finale.
« Le premier mois de ce retour à l'hôpital, une thérapeutique aussi maladroite que compliquée irrite davantage la maladie.
« Pendant la seconde période, la curiosité impuissante des médecins est pour le malade une source de colère et d'indignation.
« Enfin l'abandon des docteurs, qui renoncent à le venir visiter, tant est poignante l'impression laissée par ce moribond que rien ne pourra sauver, et la cessation do toute médication l'attriste, l'exaspère, l'affole.
« Rien ne peut rendre le désespoir qui s'empare d'Arthur : il adjure ciel et terre de lui rendre ses membres, il pleure nuit et jour sans cesser.
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« Fin octobre, des symptômes de mort prochaine apparaissent.
« A ce moment -là, une transformation | s'opère subitement en lui.. Au milieu des plus
atroces souffrances physiques, une singulière sérénité descend en lui. Use résigne. Alors ce n'est plus un ôtre humain, un malade, un moribond ; c'est un saint, un martyr, un élu. Il s'immatérialise. Quelque chose de miraculeux et de solennel flotte autour de lui. Il formule des |! . invocations sublimes au Christ, à la Vierge. Il
fait des vœux, des promesses : or si Dieu lui prête vie ». — L'aumônier se retire d'auprès de lui, étonné et édifié d'une telle foi. — Jtia* j|j '•'. qu'à la mort il reste surhumainement bon et
;!,';. ' charitable. Il recommande les missionnaires
ij|| du Harrar, les pauvres, ses serviteurs de là-
'ff i bas. Il distribue son avoir: ceci à un tel, cela
:!q'| v ' . à un autre: « si Dieu veut que je meure ». Il |î ~ demande qu'on prie pour lui et répète à chaque
iflj V. instant: «Allah Kérim! Allah Kérim ! »
« Par moments, ilestvoyant: il prophétise. Son ouïe a acquis une étrange acuité. Sans perdre un instant connaissance (j'en suis certaine), il revit tout son passé douloureux. Puis il a de mer» veilleuses visions. Il voit des colonnes d'amé-
VU ME UMAAUft
thyste, des anges marbre et bois, des végétations et des paysages d'une beauté inconnue ; et il emploie, pour dépeindre ces sensations, des expressions d'un charme pénétrant et bi- : zarre... »
Quelques semaines après la mort de son frère, Isabelle Rimbaud tressaillit d'émotion en lisant, pour la première fois, les Illuminations. Elle venait de reconnaître, éhtre ces musiques de rôve et les sensations éprouvées et exprimées dans l'agonie, une frappante similitude.
C'est le 10 novembre 1891 qu'Arthur Rimbaud, en l'hôpital de la Conception (1), rendit le dernier soupir.
(1) Nous avons pu, — passant outre A la mauvaise volonté marquée par le directeur de cet hôpital, a qui noue adressâmes respectueusement, A bon droit et à juste titre, pour l'obtenir — nous procurer l'extrait du registre des décès concernant Rimbaud :
« RIMBAUD (Jeàh-Nicolas), %1 ans, négociant, né A Charle- « ville, de passage A Marseille, décédé le 10 novembre 1M1, A cr dix heures du matin. — Diagnostic : c CfimoM générmlUé* s.
Cet enregistrement a d'ailleurs été effectué fort à la légère, puisque Jean-Nlcolas-Artbur Ffimbaud est mort» non A dis heures du matin, mais A deux heures de l'après-midi.
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Par les coins de sa sœur Isabelle, ses restes furent, de Marseille, transportés et inhumés, en grande pompe catholique, au cimetière de Charleville où, auprès de ceux de Vitalie Rimbaud, ils. reposent, sous un bourgeois et trop joli monument de marbre blanc.
Et voilà l'homme, et quelle fut sa vie.
Epiloguer nous semblerait outrageant envers le drame si beau de cette passion surhumaine* Aussi, simplement, à répétition et en manière de conclusion, résumerons-nous, pour ainsi parler, en un schème, les faits.
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Jean-Arthur Rimbaud, mort à 37 ans, parcourut, avec volonté, le petit espace de son existence, miraculeusement. Après avoir été, à 16 ans, un grand poète et un rénovant littéraire, . suscitateur du génie de Verlaine et de la floraison des lettres improprement dites symbolistes et décadentes ; après avoir, libre et bon, voyant précis, doux héros, saint irritable, dépensé en activité, au fur et à mesure, son acquis trésor incomparable de science et de sapience; après avoir, prophète natif, empereur occulte, dieu évident, assuré, en noblesse, les destinées éthiques de peuples encore dans la bestialité, il allait revenir parmi nous, pour confier à l'étonnement de ceux que plus rien n'étonne les beautés neuves et les synthèses définitives de son tout-puissant esprit entré en maturité par un développement autonome, d'un indtvi- "~~'\ dualisme unique en largeur comme en hau- ~ i
teur» ' . : . ■ .' '
Mais, comme a dit, parlant de lui, le ras Ma* konnen: « Dieu rappelle à lui ceux que la terre n'est pa&tdigne de porter».
Est-ce à inférer que nous ne méritions pas/
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nous Français, le pardon des offenses dont, à Paris, Rimbaud, par telles gens compatriote ques qu'on sait, avait été inconsidérément abreuvé?
Il faut le croire.
Car, outre que le destin interdit que ses confidences psychiques nous advinssent à sou* hait, la mort dicta que son actif de fortune sonnant ou à réaliser, demeurerait, celui-ci, retournerait, celui-là, en Àbyssinia; où ses serviteurs et ses abbans, ses collaborateurs et ses vice-rois, blancs ou noirs, le pleuraient, vraiment, le pleurent encore.
N'est-ce pas qu'elles font avec pitié rire, à présent, ces légendes de langueur perverse et native répandues, avec une complaisance voulant être égrillarde, sur le caractère d'Arthur Rimbaud qui, on l'a noté en son lieu, fut, en Àden, vu l'époux attentif d'une abyssine éduquée par ses soins, intellectuellement et moralement, selon son sexe ?
Et le « crapaud congrûment pustuleux », dont M. Remy de Gourmont» un esprit haut cependant et de pénétration heureuse en gêné-
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rai, symbolisa le poète du Bateau Ivre, que devient-il, s'il n'est s'accroupissant encore sous le masque de son imaginateur, lequel, comme on sait, fut un assis de bibliothèque publique?