‹ La vie de Jean-Arthur RimbaudChapitre 24 sur 25 · SIS · texte numérisé non relu

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donnait, donnait; non seulement toute la mon* naie de poche, mais en nature et jusqu'à ses repas. Il remettait des dettes, avançait pour les insolvables, se chargeait des missions difficiles, des expéditions périlleuses. A lui-même, il accordait à peine le nécessaire.

« Djiffnr, avec un millier d'homme», m'a accompagné. Je sait allé « asses loin, mais les Djindjero nous ont attaqués, tous les gens « de Djimma ont fui, je n'ai pu me sauver qu'à grand peine; j'en « ai tué quatre et blessé plusieurs. Eux ont tué beaucoup de gens

■ de Djimma, ils ont pris l'abbaKoro et l'ont égorgé; six autres, « faits prisonniers, ont dû boire de l'eau bouillante.

« J'ai pris des fièvres violentes, j'ai des accès continuels depuis « deux mois ; j'en suis A prendre la quinine par 3 grammes. Je « suis sans forces, sans énergie; je suis fini, je dois rentrer au « plus tôt. Je n'écris pas chez moi pour ne pas montrer mon « écriture, on me croirait perdu ; puis je n'ai plus la force d'écrire.

« Veuilles prier M. Tian d'écrire a mon frère, au Caire, qu'il « a appris que j'étais rentré à Entotto, en Juin, de retour de mon « voyage au sud.

« Je vous ai écrit tout ce queje savais sur les questions pouvant « vous intéresser. Je l'ai fait avec plaisir, bien que très fatigué; « de même que ce que j'ai pu pour vous être agréable, je l'ai fait « auprès du roi de Djimma. Demandes-moi autre chose, je le fe* « rai. Si vous aves un bomme de confiance, envoyes-le-moi avec « deux, trois ou quatre cents thalaris, je vous achèterai du musc « ou de l'or (l'ivoire, je ne puis, c'est trop lourd) et je vous le « porterai au flarrar sans commission; soyes-en assuré, seule- « ment pour vous être agréable. Mais... de même que j'oublie « absolument que, mes agassés chargés, vous voùlies me faire

■ balayer la maison (chose que j'ai stupidement mal prise), de « même, voudrex-vous bien oublier les paroles inconvenantes que « je vous ai adressés*

« Veuilles agréer mas bien sincères salutations. »

« Joua

% -• Il

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Les indigènes d'importance le considéraient avec le plus grand respect.

Nous sommes aux années où Ménélick II, roi du Cboa — le négus Jean ayant trouvé la mort chez les mabdistes — prétend à l'empire d'Ethiopie et le conquiert.

De concert avec messieurs Ilg, Zimmermann, Eloy Pino, Savouré, Brémond, qui s'inclinent devant sa haute intelligence et profitent de sa bonté, malgré que parfois ils aient à subir ses sarcasmes terribles (1), Rimbaud aide, par des

(i). Extrait! d'une lettre (16 juin 1889) de monsieur Alfred Ilg; ingénieur et conseiller de S. M. Ménélick II :

« D'Ancober:

« M. Savouré est décidé de partir à la côte et il ne peut « donc plus s'en occuper (de votre argent) ; bon gré mal gré « vous me rendres donc votre aimable secours pour gagner mes a premiers 100 mille francs de rente. Je m'engage a faire tout a mon possible A en faire autant pour vous (sic), pour avoir a plus tard le plaisir de les manger en votre compagnie et vous chaire passer les idées lugubres I

« Avec vos détails sur M. Bidault vous nous avez divinement « amusés et je ne regrette que de ne pas pouvoir faire son por- « trait d'après le votre, j'aurais certainement du succès.

a M. 8avouré vient de me dire que vous lui avea écrit, j'en a suis enchanté; mais j'aurais bien voulu avoir aussi l'honneur a et le plaisir de me voir remonter le moral un peu par vous et « vos bons' souvenirs. •

VI» DE B1MBAUD 2'ft

négociations et des armements, à cette conquête devant donner au nouveau roi des rois, qu'auréole le souvenir de Salomon et d3 la reine de Saba, la force de réduire à merci % : plus tard, en 18%, les armées italiennes. ïi f

Cependant, obéi mais s'eiïaçant, courageux /:'■■<

mais avisé, redouté mais aimé, dirait-on, fatale- } \ ■

ment, les mouches trafiquantes qui volètent 'g

autour de sa lumière s'essayent à en obscurcir . i|

l'action. Leurs tentatives, toujours, se brisent " . jjj|

contre sa décision . j;< -j t

À Tune de ces mouches obligées, qui avait cru, un jour, pouvoir commercialement le taquiner, Rimbaud répond :

Je n'avais nullement besoin de vos ignobles cafés . <- ).

achetés au prix de tant d'ennuis avec les Abyssins, V: -tj

je ne les ai pris que pour terminer votre paiement, . tj

pressé comme vous l'étiez. Et d'ailleurs, je vous le - : t

répète, si je n'avais procédé ainsi, vous n'auriez ' r rien eu, rien, absolument rien, rien de rien, et tout • le monde le sait et vous le dira ! Vous le savez vous-

mèipe, mais l'air de Djibouti égare les sens, je le" . >

vois ! Donc, après avoir transporté à mes risques ?,;

et périls des ordures sans aucun bénéfice, j'aurais f

été assez crétin, assez idiot, pour importer ici, pour , 4*

VIB DE RIMBAUD

le compte de blanc», des thalaris a 2 °/ de frais de transport, 2 ou 3 °/o de perte au change, pour rembourser du café que je n'ai jamais demandé, qui ne ne me rapporte rien, etc., etc. Seriez-vous capable de le croire ? Mais les gens qui sortent du Choa ont vraiment des raisonnements d'abyssins ! Examinez donc mes comptes, cher monsieur; représentezvous les choses justement, et vous verrez que j'ai parfaitement droit — et vous grand'chance d'avoir pu en finir ainsi ! Veuillez m'envoyer au plus tôt un reçu de 5833 thalaris pour solde de tout compte — sans plus de plaisanteries — car, pour ma part, je vous établirais facilement un compte de quelques milliers de thalaris de perte que m'ont occasionnée vos affaires desquelles je n'aurais jamais dû me mêler!...

Je vais bien, — écrivait-il a sa famille qui lui demandait quand il pourrait revenir en France, — je vais bien, ainsi que mes affaires qui me donnent beaucoup de tracas. Avec les complications où je suis engagé, il est peu probable que je sorte avant longtemps de ces pays. Pour cette année donc, mes perspectives ne sont guère au retour : il en était de même de l'année précédente^ comme de l'antécédente ; comme il pourrait bien en être de même de la suivante et de la subséquente, etc., etc. Entré dans ces parages on n'en sort plus, parce que les

Y» DB miMBAUD St7 S

affaires s'enchaînent Tune à l'antre et, de cette } •• i

façon» ne se liquident jamais. Enfin, le plus sou* • vent le résultat final est : désillusion et mains ▼ides.

il !

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Mais, de ses fatigues et de ses tracas, il se reposait, nous l'avons dit, en répandant parmi f- \ ■

les indigènes le trésor de sa bonté. . \ \ j

Sur sa mule fière d'un aussi précieux et amical cavalier, on le voyait parcourant, suivi ou non de quelque caravane porteuse d'ivoire et j|

d'or quand ce n'était d'armes libératrices, les déserts somalis ou les fertilités de la chrétienne Ethiopie. Â chaque instant, il s'arrêtait pour porter lui-même, sous quelque tente, en quelque hutte, le bien-être et la civilisation, l'amour aussi de la liberté. Que d'esclaves il •' J :-/|

dut racheter, pour leur enseigner la dignité et la conscience!

Aux villes aussi, à Entotto, à Âdoua, comme " i

à Harrar, sa personne symbolisait la justice. . ,i\

De tous les chefs abyssins qui l'avaient approché, aucun qui ne se sentit une admiration instinctive pour lui! >t

Le ras Makonnen, le plus éminent d'entre . |

eux, le plus intelligent, le plus noble, devint l'ami pieux de Rimbaud. Héroïque lui-même, ce vice-roi conseiller principal du négus, ne voyait plus, ne jurait plus que par notre civilisateur. Et c'est connu, et c'est proverbial dans toute la région, où les deux syllabes de ce nom: Rimbaud! ne résonnaient désormais plus sans provoquer aussitôt un respect ému et solennel, comme religieux.

Si, comme un banal aventurier, il avait daigné profiter des circonstances, que fût-il devenu?

Son activité, en tous sens et de toute façons, était incroyable.

On le vit bien parfois, enveloppé dans son . burnous, sous le soleil chaleureux et devant la mer immense et maudite, se plonger, solitaire, dans une extase d'immobilité. Mais c'était, à n'en point douter, pour s'assimiler quelque mystère créateur d'étranges beautés.

Et, de même que toujours, il explorait; en vue de grossir son savoir, déjà, on le sait, formidable. Et rien, pour cela, ne lui était obstacle : ni la lâcheté des hyènes, ni la férocité des tigres, ni le fanatisme musulman des bédouins.

▼im DB miMBAUD

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D'ailleurs, il était protégé par son propre nimbe de générosité humble; et, si Ton massacrait et pillait, en ce temps-là, les européens et leurs caravanes, lui ne fut jamais l'objet d'aucune malveillance, même de la part des tribus les plus redoutées, les plus réputées redoutables.

De sorte que, là encore, au Choa, au Godjam. au Kaffa, il connut des paysages jamais vus par quiconque. .

il;."

Autant que sa situation en Afrique orientale pût lui donner de bonheur, Rimbaud semblait donc Ravoir.

Son actif pécuniaire, sonnant et de créances, j

grossissait. Son rêve de liberté par la fortune approchait de la réalisation.

En 1890, celui qui, dans Une Saison en En** fer^ avait dit:

Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre ; sur mon masque , on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or; les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds; je serai mêlé aux affaires politiques : sauvé I

projetait un retour en France avec l'idée de s'y marier, lorsqu'il sentit sourdre en lui latendance arthritique due aux vents secs et aux brusques changements de température, chaleur et pluies, propres au Harrar.

Peu d'européens habitant ces contrées sont, il paraît, exempts de ce mal. Gela entendu et admis, il ne faut pourtant point omettre cette hypothèse : qu'il pouvait y avoir de l'hérédité ou de l'atavisme dans le cas pathologique d'Arthur Rimbaud, puisque sa maladie mortelle présentera les caraôtères~de celle dont sa sœur Vitalie était morte, savons-nous, en 1875.

Insoucieux par habitude de sa santé, trop confiant dans sa force et son sang crus éprou-

VI« »S miMBAVD

Sît

vés,il négligea d'abord ces symptômes, estimés rhumatismaux, et poursuivit, en hâte d'aboutir, sa vie de fatigues excessives, d'exploits, de privations, de chocs.

Mais, en février 1891, se déclare une tumeur dans son genou droit, qui le condamne à l'inaction; en mars, il ne peut déjà plus marcher ni même chevaucher. Résigné, il liquide alors tant bien que mal les affaires de son comptoir, et, porté sur une civière par ses serviteurs nègres, il quitte Harrar le 8 avril, traverse une dernière fois le désert du Somal au milieu des protestations et des agenouillements de ces peuplades en larmes, séduites depuis longtemps et pour toujours par sa lumineuse bonté ; puis, s'étant embarqué à Zeilah, il se fait déposer à Aden et entre à l'hôpital européen.

Voici — écrira-t-il — ce que j'ai considéré en dernier lieu comme cause de ma maladie. Le climat du Harrar est froid, de novembre à mars. Moi, par habitude, je ne me vêtais presque pas : un simple pantalon de toile et une chemise de coton. Avec cela des courses à pied de 15 à 40 kilomètres par jour, des cavalcades insensées à travers les abruptes montagnes du pays. Je crois qu'il a dû se développer dans le genou une douleur arthritique causée

par la fatigue, et le chaud et le froid. En effet, cela a débuté par un coup de marteau (pour ainsi dire) sous la rotule, léger coup qui me frappait à chaque minute; grande sécheresse de l'articulation et rétraction du nerf de la cuisse. Vint ensuite le gonflement des veines tout autour du genou, gonflement qui faisait croire a des varices. Je marchais et travaillais toujours beaucoup, plus que jamais, croyant a un simple coup d'air. Puis la douleur dans l'intérieur du genou a augmenté. C'était, a chaque pas, comme un clou enfoncé de côté. Je marchais toujours, quoique avec plus de peine ; je montais surtout à cheval dont, chaque fois, je descendais presque estropié. Puis le dessus du genou a gonflé, la rotule s'est empâtée, le jarret aussi s'est trouvé pris. La circulation devenait pénible et la douleur secouait les nerfs, jusqu'à la cheville et jusqu'aux reins. Je ne marchais plus qu'en boitant fortement et me trouvais toujours plus mal. Mais j'avais toujours beaucoup a travailler, forcément. J'ai commencé alors à tenir ma jambe bandée du haut en bas, à frictionner, baigner, etc., sans -résultat. Cependant, l'appétit se perdait. Une insomnie opiniâtre commençait. Je faiblissais et maigrissais beaucoup. Vers le 15 mars, je me décidai à me coucher, au moins à garder la position horizontale. Je disposai un lit entre ma caisse, mes écritures et une fenêtre d'où je pouvais surveiller mes

TII DE ftlMBAUD 223

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balances au fond de la cour, et je payai du monde de plus pour faire marcher le travail; restant, moi, étendu, au moins de la jambe malade. Mais, jour , jj,-ï

par jour, le gonflement du genou le faisait ressem- \[ \

bler à une boule. J'observai que la face interne . 4

du tibia était beaucoup plus grosse qu'à l'autre jambe. La rotule devenait immobile, noyée dans l'excrétion qui produisait le gonflement du genou et que je vis avec terreur devenir en quelques jours dure comme de l'os. A ce moment, toute la jambe devint raide, complètement raide, en huit jours ; je ne pouvais aller aux lieux qu'en me traînant. Pendant «e temps-là, la jambe, et le haut de ■■ viil la cuisse maigrissaient, maigrissaient; le genou et f.*lf le jarret toujours gonflant, se pétrifiant ou plutôt jV : s'ossifiant ; et l'affaiblissement physique et moral )'È empirait. Fin mars, je résolus de partir. En quelques jours, je liquidai tout à perte; et, comme la raideur et la douleur m'interdisaient l'usage du

. mulet ou même du chameau, je me fis faire une civière couverte d'un rideau, que 16 hommes transportèrent à Zeilah en une quinzaine de jours. Le second jour du voyage, m'étant avancé loin de la ,','■•' v

. caravane, je fus surpris dans un endroit désert par % '.

une pluie sous laquelle je restai étendu 16 heures ^

sans abri et sans possibilité de me mouvoir : cela- ' . |

me fit beaucoup de mal. En route, je ne pus jamais V

me lever de ma civière. On étendait la tente au* \ ç

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dessus de moi' à l'endroit même ou l'on me déposait ; et, creusant un trou de mes mains près du bord de la civière, j'arrivais difficilement à me mettre de côté pour aller à la selle sur ce trou qu'ensuite je comblais déterre. Le matin, on enlevait la tente au-dessus de moi ; puis on m'enlevait. J'arrivai à Zeilah éreinté, paralysé. Je ne m'y reposai que quatre heures : un vapeur partait pour Aden. Jeté sur le pont, sur mon matelas (il a fallu me hisser à bord dans ma civière!) je dus souffrir * trois jours de mer sans manger.

L'examen du médecin anglais de l'hôpital d* Aden ayant conclu à une synovite arrivée à un point, très dangereux, Rimbaud décide ^pourtant qu'il se fera porter à un vapeur en partance pour la Méditerranée.

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De Marseille, le 23 mai, il poste vers Roche

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Ma chère maman, ma chère sœur, après des ;'■ jj

souffrances terribles, ne pouvant me faire soigner à -f^

Aden, j'ai pris le bateau des Messageries pour ren- .' *|3

trer en France. Je suis arrivé hier après treize j'|

jours de douleurs. Me trouvant par trop faible ici et saisi par le froid, j'ai dû entrer à l'hôpital de la * Conception où je paie dix francs par jour, docteur compris. Je suis très mal, très mal ; je suis réduit a l'état de squelette par cette maladie de ma jatnbe droite qui, elle, est à présent énorme et res- ; ;

semble à une grosse citrouille. C'est une synovite, une hydarthrose, etc., une maladie de l'articulation et des os. Cela doit durer longtemps, si des complications n'obligent pas à couper là jambe. En '

22fi

VIE DE BIMBAUD

tous cas, j'en resterai estropié. Mais je doute que j'attende. La vie m'est devenue impossible. Que je suis donc malheureux ! Que je suis donc devenu malheureux ! J'ai à toucher ici une traite de 36000 fr. sur le Comptoir national d'escompte de Paris; mais je n'ai personne pour s'occuper de toucher cet argent. Quant à moi, je ne puis faire un seul pas hors du lit. J'ai de l'argent avec moi, que je ne puis même surveiller. Que faire? quelle triste vie! Ne pouvez- vous m'aider en rien ?

Sur ce, madame Rimbaud accourt à Marseille, y reste quelques jours, tandis qu'on ampute son fils ; et, dès qu'il semble aller mieux, c'est-à-dire dès que la jambe se cicatrise, elle revient à Roche pour y, surveiller sa culture.

Abandonné sur un lit d'hôpital, il pleure, pleure, nuit et jour. Or, comme pour doubler son martyre, lui arrive la nouvelle, erronée en fait, que le recrutement militaire le recherche pour insoumission :

Quelle nouvelle horreur me racontez*vous?

Quelle est encore cette histoire de service militaire? Depuis que j'ai eu l'Age de 26 ans, ne vous ai-je pas envoyé d'Aden un certificat prouvant que

TIE DE miMEAUD 217

j'étais employé dans une maison française, ce qui »! j^-

est une dispensé, — et, par la suite, quand j'inter- {■ i

rogeais maman, elle me répondait toujours que •*• \ [''.

tout était réglé, que je n*avais rien à craindre. Il y a a peine quatre mois, je vous ai demandé, dans une de mes lettres, si Ton n'avait rien à me réclamer k ce sujet — j'avais l'envie de rentrer en France — et je n'ai pas reçu de réponse. Moi, je croyais tout cela arrangé. A présent, vous me faites entendre que je suis noté insoumis, que l'on me poursuit, etc., etc... Ne vous informez de cela que si vous êtes sûres de ne pas attirer l'attention sur '■ V ■ il

moi. Quant à moi, il n'y a pas de danger que, dans ' r '"!* 1/

ces conditions, je revienne! La prison après ce que je viens de souffrir? Il vaudrait mieux la mort. Oui, depuis longtemps, d'ailleurs, il aurait mieux valu la mort! Que peut faire au monde un homme es* ., ^

tropié; et, à présent, encore réduit à s'expatrier, . ï • (

définitivement? Car je ne reviendrai certes plus, ~ i

avec ces histoires: heureux si je puis sortir. d'ici par mer ou par terre et gagner l'étranger ï

-vl*.

Cependant les démarches de sa sœur éclair- '$

cissent la situation. Il n'est pas insoumis, il est en sursis renouvelable jusqu'à sa rentrée en France ; il ne lui reste plus, étant amputé, qu'à obtenir son congé de réforme.

228 Tll PB BIMBAUD

Il peut se lever, et il s'essaye à marcher :

Jusqu'ici — écrit-il le 10 juillet — je n'ai encore appris à marcher qu'avec .des béquilles, et encore il m'est impossible de monter ou descendre une seule marche (dans ce cas on est obligé de me descendre ou monter à bras le corps). Je me suis fait faire une jambe de bois très légère, vernie et rembourrée, fort bien faite (prix 50 francs) ; je l'ai mise il y a quelques jours et ai essayé de me j , traîner en me soulevant encore sur des béquilles,

* mais je me suis enflammé le moignon et ai laissé

i l'instrument maudit de côté. Je ne pourrai guère

') . m'en servir avant quinze ou vingt jours et encore

j avec des béquilles pendant au moins un mois, et

f % pas plus d'une heure ou deux par jour. Le seul

avantage est d'avoir trois points d'appui au lieu de deux... Je recommence donc h béquiller. Quel ennui, quelle fatigue, quelle tristesse, en pensant à tous mes anciens voyages et comme j'étais actif il y a seulement cinq mois! Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers*? Et, à présent, l'existence de «ui-de-jatte ! car je com-

{ - mence à comprendre que les béquilles, jambes de

' ■ bois et jambes mécaniques sont un tas de blagues et

qu'on n'arrive, avec tout cela, qu'à. se trafner mi-

i sérablement sans pouvoir jamais rien faire. Et moi

V» DE BIMBAVD

cet été ! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir! Ma vie est passée. Je ne suis plus qu'un tronçon

immobile Je suis loin encore avant de pouvoir

circuler; même dans la jambe de bois, qui est ce- . pendant ce qu'il y a de plus léger. Je compte au moins encore quatre mois pour pouvoir faire seulement quelques marches dans cette jambe de bois avec le seul soutien d'un bâton. Ce qui est très

difficile, c'est de monter ou de descendre Dans

six mois seulement je pourrai essayer une jambe mécanique, et avec beaucoup de peine, sans utilité. La grande difficulté est à cause que je suis amputé haut : les névralgies ultérieures à l'amputation sont d'autant plus violentes et persistantes que le membre a été coupé haut. Les désarticulés du genou supportent beaucoup plus vite un appareil Mais peu importe, a présent, tout cela ;

peu importe la vie même !... Il ne fait guère ici plus frais qu'en Egypte. Nous avons, à midi, de 30 à 35 degrés et, la nuit, de 25 à 30 ; la température du Harrar est donc bien plus agréable, sur* tout la nuit, qui ne dépasse pas 15 degrés. Je ne puis vous dire encore ce que je ferai : je suis trop bas pour le savoir même. Ça ne va pas bien, je le répète; je crains fort quelque accident. J'ai mon bout de janibe beaucoup plus épais que l'autre et plein de névralgies. Le médecin, naturellement, ne

qui, justement, avais décidé de rentrer en France K jjij "

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si:

me voit plus ; parce que, pour le médecin aussi, il suffit que la plaie soit cicatrisée pour qu'il vous lâche. Il vous dit que vous êtes guéri; et il ne se réoccupe de vous que lorsqu'il vous sort des abcès, etc., etc., ou qu'il se produit d'autres complications nécessitant quelques coups de couteau (l). Cette sorte de gens ne considèrent les malades que comme des sujets d'expériences, on le sait bien ; surtout dans les hôpitaux, où leurs soins ne sont pas payés. D'ailleurs, il ne recherchent ce poste de médecin d'hôpital que pour s'attirer une réputation et une clientèle... Je voudrais bien rentrer à Roche, parce qu'il y fait frais ; mais je pense qu'il n'y a guère là de terrains propices a mes exercices acrobatiques. Ensuite, j'ai peur que de frais il n'y fasse froid. Mais la première raison est que je ne puis me mouvoir; je ne le .puis, je ne le pourrai avant longtemps, — et, pour dire la vérité, je ne me crois pas guéri intérieurement et je m'attends à quelque explosion... Il faudrait me porter en wagon, me descendre, etc., etc. C'est trop d'ennuis, de frais et de fatigue. Ici, j'ai ma chambre -payée jusqu'à fin juillet; je réfléchirai et verrai ce que je puis faire, dans l'intervalle. Jusque-là, j'aime mieux croire que cela ira mieux.

{\) I* chirurgien qui, à Marseille, amputa Rimbaud est le docte» Henri Nicolas.

15 juillet :

Je passe la nuit et le jour a réfléchir a des moyens de circulation : c'est im vrai supplice. Je voudrais faire ceci et cela, aller ici et là, voir, vivre, partir : impossible, impossible, au moins pour longtemps, sinon pour toujours ! Je ne vois à côté de moi que ces maudites béquilles : sans ces bâtons je ne puis faire un pas, je ne puis exfster. Sans la plus atroce gymnastique, je ne puis même m'habiller. Je suis arrivé presque à courir, il est vrai, avec mes béquilles ; mais je ne puis monter ou descendre des escaliers', et, si le terrain est accidenté, le ressaut d'une épaule à l'autre me fatigue beaucoup* J'ai une douleur névralgique très forte dans le bras et l'épaule droite, et, avec cela, la béquille qui scie l'aisselle! — j'ai une névralgie encore dans la jambe gauche, et, avec tout cela, dire qu'il faut faire l'acrobate tout le jour pour avoir l'air d'exister !... Pourquoi, au collège, n'apprendon pas de la médecine, au moins le peu qu'il faudrait à chacun pour ne pas faire des bêtises semblables à celle que j'ai faite de m'entêter a marcher et à travailler excessivement quand j'étais malade ?... Si quelqu'un, dans le cas où je me trouvai ensuite, me consultait, je lui dirais : Vous en êtes arrivé a ce point? Ne vous laisses jamais amputer. Faites-vous charcuter, déchirer, mettre

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en pièces ; mais ne souffrez pas qu'on vous ampute. Si la mort vient, ' ce sera toujours mieux que In via nvec des membres rlc moins. Et coin, beaucoup l'ont fait ; et, si c'était à recommencer, je le ferais. Plutôt souffrir un an comme un damné que d'être ampute ! Voici le beau résultat : je suis assis et, de temps en temps, je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles, puis je me rasseois. Mes mains ne peuvent rien tenir. Je ne puis, en marchant, détourner la tète de mon seul pied et du bout des béquilles. La tête et les épaules s'inclinent en avant, et vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les gens et les objets se mouvoir autour de vous, crainte qu'ils ne vous renversent pour vous casser la seconde patte. On ricane h vous voir sautiller. Rassis, vous avez les mains énervées, l'aisselle sciée et la figure d'un idiot. Le désespoir vous reprend ; et vous demeurez assis comme un impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit, qui rapportera l'insomnie perpétuelle, et la matinée encore plus triste que la veille, etc., etc. La suite au prochain numéro.

Dans les derniers jours de juillet, il so décide enfin à accepter l'hospitalité de sa famille, - à Roche.

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Là, parmi les souffrances s'augmentant et .

que le froid atmosphérique rend tout à fait intolérables, il est pieusement et tendrement soigné par sa sœur Isabelle.

Laissons celle-ci relater cette dernière phase, dé la maladie de son frère:

« De Marseille, après l'amputation, le 23 juillet 1891, il s'était fait transporter à Roche avec le désir de s'y reposer pendant deux ou trois mois,* avec l'espoir d'y retrouver, dans un calme absolu, le sommeil qui l'avait fui. Mais rien ne lui réussissait; il eût semblé que la fa-

lie '.

iif-

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ialité s'acharnait contre lui, dans les plus simples choses. Les éléments, incléments, se liguaient; froid, brouillard, pluie; et, si le soleil tant désiré se montrait parfois, trop chaud d'une maladive chaleur, c'était pour attirer vers une promenade au cours de laquelle survenait une ondée.

<r En cette triste année 1891, les blés avaient été gelés. Le 10 août, après une épouvantable nuit d'orage et de grêle, un givre dépouillâtes arbres; les moissons, par suite des pluies estivales, étaient en partie pourries dans les champs. Arthur, grand amateur de chaleur, de soleil et d'air, souffrit beaucoup de ces troubles atmosphériques.

« Le premier jour, à son entrée en sa chambre, la plus belle delà maison préparée avec un soin naïf, il avait eu cette exclamation charmamment flatteuse : « C'est Versailles ici ! » Tout de suite, là, ses malles avaient été défaites, ses bibelots disposés; ses besoins d'infirme et ses désirs de voyageur lasavàient été prévus.

<r II essaya de se mettre à l'aise, de s'acclimater.

« L'insomnie des premières nuits, la fièvre et les souffrances corporelles furent attribuées

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