MYSTIQUE
Sur la pente du talus, les anges tournent leurs robes de laines , dans les herbages d'acier et d'émeraude.
Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. À gauche, le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite, la ligne des orients, des progrès.
Et, tandis que la bande, en haut du tableau, est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines, la douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus, comme un panier, contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous.
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À droite, l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce. coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet; des chars chargés d'ani* maux de bois doré, de m&ts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés,
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et les enfants, et les hommes sur leurs bétes les plus étonnantes ; — vingt véhicules, bosses, pavoises et fleuris comme des Carrosses anciens ou de Contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. — Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.
On peut, par ces citations, juger combien la sensation en l'écrivain se trouvait à ce moment aiguë.
4 Voici que le poète, le prophète, se dévelop- '' pait en un merveilleux voyant. Or, cela t nous savons qu'il lavait prémédité; que, moin» de. deux ans auparavant, il s'en était ouvert de désir à son professeur de rhétorique sceptique et réprimandeur.
Et Fauteur de la Bonne Chanson, assidu, s'idolâtrait d'autant de génie, de force pénétrante.
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Mais, si la rencontre avec Arthur Rimbaud détermina la personnalité novatrice de Paul Verlaine et influa par impérieux souvenir sur toute la vie postérieure d'icelui, il n'en fut pas de môme au réciproque. Verlaine parait n'avoir été qu'un accident, un incident dans l'évolution psychique et la marche vitale de Rimbaud, pourtant son cadet de deux lustres.
Quant à l'essentiel, pour ce qui nous occupe, leur tempérament du tout au tout différait ; car, tandis que Verlaine était impulsé plus spécialement en les affections immédiates et présentes ou rétracté sur le passé, Rimbaud aspirait en général à de l'inconnu, à de l'éloigné,
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à de l'étranger, et, cela, sans de souci d'un hier et d'intérêt d'un aujourd'hui davantage que pour mieux vouloir un demain. L'un de ces beaux géniaux, celui-ci, était plutôt, dirait-on pathologiquement, un cérébral; l'autre, celuilà — parlant de même — un cardiaque.
Aucune relation affective n'eût pu retenir l'auteur des Illuminations un plus long temps que le strict laps nécessaire à la satisfaction ardente et hâtive d'une curiosité.
Certes, et de ses correspondances épistolaiïes l'attestent, Rimbaud n'oublia, ne dédaigna jamais complètement son grand ami ; mais ce dépôt mémorial laissé par Verlaine, en dépit de l'héroïque et du tragique le colorant', n'eut en lui guère plus d'importance que, chez nous autres hommes ordinaires, un souvenir terne, ni ri, ni pleuré, regretté cependant, mais dans un haussement un peu maussade d'épaules.
Cette « espèce de prodigieuse autobiographie psychologique *>JJne Saison en Enfer, sous la métaphore établit au reste, Délires /, les respectivités de la famense liaison. Sans conteste, la c vierge folle » c'y est Verlaine
et T « époux infernal » Rimbaud. Il faut lire tout le chapitre, commençant par « Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer » et finissant dans cette ironique exclamation c Drôle de ménage!»; entre autres, on y entend ce propos de l'époux à la vierge :
Comme ça te paraîtra drôle, quand je n'y serai plus, ce par quoi tu as passé. Quand tu n'auras plus mes bras sous ton cou, ni mon cœur pour t'y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu'il faudra que je m'en aille, très loin, un jour. Puis, il faut que j'en aide d'autres : c'est mon devoir. Quoi que cène soit guère ragoûtant... chère âme.. .
Que d'ailleurs, à défaut de l'œuvre de Rimbaud si bien caractéristique de force, le lecteur, s'il veut éclairer sa justice sur ce sujet de la pure union Rimbaud- Verlaine, daigne se reporter à la biographie de Rimbaud, par Verlaine, dans les Hommes d'Aujourd'hui, ou mieux à la notice des Poètes Maudits : il sentira aussi par là que, si l'on peut métaphorique* ment qualifier la liaison de « ménage »,le mâle, en tout cas, ne fut pas l'auteur d'Amour.
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Donc, d'octobre 1871 à juillet 1872, Rimbaud demeura dans Paris; logeant chez Théodore de Banville, puis rue Racine à l'hôteH enfin, grâce aux munificences de Verlaine, dans ses meubles, rue Campagne-Première.
De juillet 1872 à août 1873, ce furent, en compagnie de son ami, d'extravagants séjours en Belgique, en Angleterre et en Belgique.
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Au début du présent volume, pages consacrées à Paul Verlaine, nous avons parlé de cette odyssée : on voudra se souvenir.
L'auteur de Parallèlement, dans le souci de nous instruire librement des faits, a, de son côté; naguère, pris la lyre ; et nous devons de
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laisser ici place à son chant, qui vaut documentairement aussi bien qu'en beauté :
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Les coursez furent intrépides . (Comme aujourd'hui le repos pèse ty Par les steamers et les rapides* (Que me veut cet at home obèse ?)
Nous allions, — vous en souvient-il,
Voyageur oà ça disparu? — ' , : - [ Filant légers dans tair subtil,
Deux spectres joyeux-, on eût cru f ' ' k
Car les passions satisfaites ■' . \
Indolemment outre mesure ï
Mettaient dans nos têtes des fêtes I
Et dans nos sens, que tour rassure, f
(1) Pour en quelque sorte protester contre une interprétation trop facilement perverse de ce poème, nous avons naguère écrit ' À la Reçue blanche cette lettre :
« Avril 1*96.
« Monsieur le Directeur,
« Je n'ai point prétendu, par mon article : Verlmin» héroU « que, à absoudre le Pauvre Lélîan de l'imputation d' « homo- • c sexualité » a» point de vue psychique (celui où entend se placer « Un lecteur le remarquant en notes ds son article a la Mume s bUneht du t*' avril) r mois bien l'ai voulu de faits matériels « de pédérastie j}2t mon opinion s'étaye de témoignage* certaine, « après 's'être appuyée sur une affirmation par Verlaine même
Tout, la jeunette, l'amitié, Et no$ cœurs ah ! que dégagée Des femmes prises en pitié Et du dernier des préjugés,
Laissant la crainte de l'orgie Et le scrupule au bon ermite, Puisque quand la borne est franchie Ponsard ne peut plus de limite.
Entre autres blâmables excès Je crois que nous bûmes de tout, Depuis les plus grands vins français Jusqu'à ce faro, jusqu'au stout,
En passant par les caux-de-oie Qu'on cite comme redoutables f L'âme au septième ciel ravie, Le corps, plus humble, sous les tables.
« réitérée aux heures d'abandon confidentiel ; aussi bien quant « à ses relations arec Arthur Rimbaud que quant à telles autres, « en dépit de ces vers :
Le bonheur de rt'pre à deum homme»
Mieux que non pue aVépoum modelée.
Chacun au tue pereunt de» eommee De eeniimente forte et jMètee,
« qui simplement objectivent les deux compagnons faisant eux* « mêmes, en exil à Londres, leur popote.
« J'ajouterai ce détail que, tandis que Rimbaud cuisinait, f Verlaine se chargeait des commissions. >
TIK Dl RIMBAUD
Dca paysages, des cités . %
Posaient pour nos yeux jamais las; - f
Nos belles curiosités * ' p
Eussent mangé tous les atlas. \
Fleuves et monts, bronzes et marbres, " . . *
Les couchants d'or 9 l'aube magique, L'Angleterre, mère des arbres, Fille des beffrois, la Belgique,
La mer terrible et douce au point \
Brochaient sur le roman très cher
Que ne discontinuait point
Notre âme, et quid de notre chair t
Le roman de vivre à deux hommes- ' 'i
Mieux que non pas d'époux modèles.
Chacun au tas versant des sommes De sentiments forts et fidèles.
L'envie aux yeux de basilic Censurait ce mode d'écot:
Nous dînions du blâme public Et soupions du même fricot.
La misère aussi faisait rage Par des fois dans le phalanstère, — On ripostait par le courage, La joie et les pommes de terre.
Scandaleux sans savoir pourquoi (Peut-être que c'était trop beau), Mais notre couple restait coi Comme deux bons porte-drapeau,
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Coi dans l'orgueil d'être plu* libres Que les plus libres de ce monde, Sourd aux gro* mois de tous calibres, inaccessible au rire immonde.
Nous avions laissé sans émoi Tous impédiments dans Paris; Lui quelques sots bernés, et moi Certaine princesse Souris,
Une sotte qui tourna pire,..
Puis soudain tomba notre gloire Tels nous, des maréchaux d'empire Déchus en brigands de la Loire
Mais déchus volontairement.
C était une permission, Pour parler militairement De notre- séparation ;
Permission sons nos semelles, Et depuis combien de campagnes ! ■ Pardonndtcs~vous aux femelles?
Moi f ai peu revu ces compagnes.
Assez toutefois pour souffrir.
Ah, quel cœur faible que mon cœur t Mais mieux vaut souffrir que mourir Et surtout mourir de langueur.
On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte 1
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma perte t
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Je n'y veux rien croire. Mort, vous, . {
Toi, dieu parmi les demi-dieux I !
Ceux qui le disent sont des fous* r \
Mort, mon grand péché radieux, ' 1
Tout ce passé brûlant encore ' ï.
Dans mes veines et ma cervelle ' . \
Et qui rayonne et qui fulgore ' £
Sur ma ferveur toujours nouvelle ! V
Mort, tout ce triomphe inouï ' \ Retentissant sans frein ni fin
Sur r air jamais évanoui ' '
Que bat mon cœur qui fut divin I - i
Quoi, le miraculeux poème Et la toute philosophie, Et ma patrie et ma bohème, Morts? Allons donc i Tu vis ma vie!
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