LA FAMILLE PIDOUX
Voici, d'après les renseignements que m'a obligeamment donnés le chevalier Pidoui, la généalogie de cette famille.
GUILLAUME P. f 1469.
ranche des Rochefaton, éteinte en 1640 )
Gabriel (ép. Cath. Miehelle.
Branche des Saint-Olon mpte au xvne siècle un architecte et un ambassadeur).
Pierre (ép. Gillette Aubaneau.)
Pierre P. de Malaguet
aire de Poitiers, 1575).
Pierre P.
René P. de Méocq
utenant à Chatellerault . )
Françoit» (ép. Cath. le Maistre) (médecin à Poitiers, puis à Paris).
/Branche des\ V Chaillou J
/Branche desN V Moisnerie /
Jean
Françoise
JEAN PIDOUX (f en 1610) Médecin d'Henri III, puis dHenri IV.
ép. Françoise
Bobée
(deCoulommiers).
Lentin(tl653, François (1581- Louis (1589- Françoise Jeanne
lilli de Couminiers..)
Henry.
1662), médecin, maire de Poitiers.
8 enfants, dont :
Charles, ric'8 de Polyé.
1640), médecin à Nozeray.
(Auj. M. le chevalier André Pidoux.)
(mère du poète. )|
Elisabeth.
1° Cette famille Pidoux est évidemment bien plus haut placée que la famille La Fontaine, par la situation comme par la culture. — L'arrière-grand-père du poète avait rendu des services au père de Richelieu (Voyez Hanotaux, Bibl. Soc. Histoire de Paris, 1889); le grand-père avait été médecin d'Henri IV; l'oncle François, avant d'être maire de Poitiers, fut médecin de Louis XIII. — Par là même, il est difficile de croire que le jeune homme n'ait pas trouvé à Paris quelques relations parmi les amis de sa famille.
2° On comprend que le père, en épousant Françoise Pidoux, ait abaissé ses armes devant celles de sa femme (le chevalier P. possède un portrait gravé qui montre cet écartèlement) ; les armes des Pidoux sont : d'argent à trois frettes losangées de sable, deux et un. — Ajoutons qu'on a retrouvé (voy. Semaine religieuse de Poitiers, 30 juillet 1911; la médaille de mariage des parents de La Fontaine : au droit, deux cœurs enflammés percés d'une flèche, posés sur un terrain orné de fleurs (en exergue : Douce Union); au revers, une boule descendant d'une montagne formée de rochers entassés (légende : Je sais mon penchant) .
3° Cette famille fut, comme tant d'autres, divisée par des questions d'intérêt. C'est ainsi que les relations entre Château-Thierry et Coulommiers. visibles d'abord par certains parrainages ("François P., le 6 juin 1616, a pour marraine sa tante La Fontaine; Renée, le 29 décembre 1618, a pour parrain son oncle), furent refroidies et peut-être détruites par le procès de 1622. (Cabinet des titres, nouv. d'Hozier, 265.) On y voit les frères et sœurs de Valentin Pidoux protester contre l'avantagement qui lui a été fait par son père (mort en 1610;. Ce procès nous aide à comprendre comment le poète pourra avoir (plusieurs années après la mort de sa mère) un procès avec ses parents de Poitiers. Il nous rappelle aussi que l'avantagement fait à l'aîné était ordinaire dans les familles bourgeoises, mais don-
nait lieu, d'ailleurs, à de fréquentes réclamations.
4° Quant à ce procès, auquel La Fontaine fait allusion en 1663, j'ignore quelles en furent les suites. — Je remarque seulement que notre distrait parle d'un cousin germain, — et qu'il en avait six, parmi lesquels l'aîné Charles, vicomte de Polyé, avait épousé le 28 juillet 1655 Louise de Laujon (cousine germaine de Malebranche); il y avait de plus deux cousines : l'une Marie, femme de Bonav. Trélaud, conseiller au présidial de Poitiers; l'autre, Elisabeth, femme du sieur des Groges, juge au même présidial. — Gela donne presque envie de croire que la fable des Animaux (Marty Lav. V, 239) appartient à notre poète, qu'elle renferme un souvenir personnel, et qu'il put devoir à la qualité de magistrats de ses deux cousins par alliance la perte de son fameux procès.
5° Pour revenir aux faits, rappelons que le Pidoux rencontré par lui à Chàtellerault était né le 10 octobre 1581, qu'il s'était marié pour la troisième fois le 5 juillet 1645, et qu'il allait avoir en 1664 (à 83 ans!) une nouvelle fille, Jeanne. Quant à celle qui intéresse notre homme, c"était la petite Marie-Louise, qui devait se marier cinq ans plus tard, le 2 juin 1 668. — Cet homme si vert avait publié en 1638 à Chàtellerault un livre de controverse : « Mémoires présentés au public contre le livre de Pierre du Moulin, ministre, intitulé Anatomie de la Terre, où il est fait une dissection de cette prétendue anatomie. » La dissection de l' anatomie! Ces Pidoux, qui avaient * du nez abondamment », avaient de l'esprit.
Sur Anne de Joiuj. Cette demi-sœur de La Fontaine, qui se maria lorsqu'il avait cinq ans et demi, avait épousé, le 7 février 1627, Philippe de Prast (Voy. Lachèvre : Disciples et successeurs de Th. de Viau. p. 271). Remarquons : 1° que sur les 45000 livres de la future, 12000 seulement entrent dans la communauté; ceci
soit dit pour ceux qui ont vu dans le contrat de Marie Héricart des précautions spéciales contre son mari; — 2° que parmi les cousins d'Anne on cite : Durand, conseiller au présidial; Petit, lieutenant du grenier à sel de Château-Thierry; Jehan Quatresolz, sieur de Montanglost, auditeur (époux de Renée Durand), dont un fils, Jean (mort en 1650), sera conseiller au Parlement et l'autre, François, sieur de Francheville, enseigne aux gardes (Tall., VI, 480). Ajoutons leur beau-père, Fr. de Vertamont, maître des requêtes (mort en 1697), très lié avec Jannart. Voilà des relations possibles pour le jeune homme entre 1641 et 1650. Je ne sais à quel moment Anne de Jouy devient veuve. Elle épousera Henri de Villemontée, sieur de la Brossotte, et donnera (le 31 mars 1654) sa fille Renée de Prast à Bernardin de Villemontée, son beau-frère. La F'ontaine parle le 14 février 1656 d'Henri de Villemontée. On en peut conclure qu'il a toujours été en relation avec sa sœur. Quand mourut-elle? Je vois (dossiers bleus, 672) une note qui semble dire que ce fut en
La succession paternelle en 1658.
En attendant qu'un chercheur débrouille ce chaos, voici (sous toutes réserves) un calcul approximatif.
Supposons égale la part des deux frères, le bénéfice de la succession (tout étant remis en partage) = 2 fois la somme reçue par Claude : 8 225 x 2 = 16 500. — Ce bénéfice, ajouté aux dettes, va nous donner à peu près l'actif : 16500 + 36 644 — 53 144. — Or, dans cet actif, il y a deux maîtrises, plus des terres. Si ces maîtrises (d'après l'évaluation postérieure) sont de 12 000 + 14 000 = 26 000, il reste 27144 de terres.
Voilà Jean chargé de payer les dettes. Sa maîtrise de 12000 (remise en partage) le paye de sa créance de 11977 livres. — Ceci dit, il lui faut payer (Maucroix, Pidoux, divers) 24667, et les 8 225 de Claude, soit 32902.
Pour rembourser cela, il a 27144 de terres, et les économies qu'il fera (? !) sur le revenu de ses charges. C'est insuffisant. D'ailleurs on ne vend pas des terres du jour au lendemain, et Claude (tout au moins) le presse. Donc, notre homme emprunte, et d'abord à sa femme (les 18000 livres et plus qu'il lui doit en 1661, semblent indiquer un emprunt de 16000 environ fait en 1658).
Et ainsi, tandis qu'à cette succession Claude gagnait 8 000 livres, Jean y perdait sensiblement. Désormais il était à la tète de deux maîtrises, mais on voit bien qu'elles étaient grevées de dettes : et l'on peut être sûr que lorsqu'elles lui seront remboursées (en 1671), le prix en était déjà mangé à l'avance. — Cinq ans plus tard, la vente de la maison natale lui permet d'éteindre ses dernières dettes. Cette fois, c'est fini : plus un sol vaillant. Et dans l'intervalle, que de tracas et de soucis graves, pour un homme qui était peutêtre léger par ailleurs, mais qui prenait fort au sérieux la question des dettes (voy. lettre à Maucroix, 93) !
Cela donne un ton nouveau à la fameuse épitaphe : Jean s'en alla... Si l'on admet qu'elle le concerne (ce qui est bien probable), on voit que son insouciance ne va pas sans quelque regret. Ce fonds, qu'il se reproche d'avoir mangé, n'avait-il pas été mangé surtout par son père? Ce mépris des trésors est bien autre chose qu'une indifférence légère : j'y vois de la résignation, je dirais presque de la vaillance. Et je note en passant que faute de voir cela (qui est à peu près certain) on fausse singulièrement la physionomie de La Fontaine.
Madame de La Sablière (lettre inédite).
Rappelons que Marguerite Hessein, née le 18 mars 1640 (Haag), petite-fille d'un valet de chambre du Roi {Bulletin du protestant isnie,XUl, 227), fille probablement de Gilbert Hessein qui avait fait sa fortune dans les partis, reçut évidemment une instruction plus que solide, puisqu'elle devait un jour savoir non seulement le latin mais encore le grec (Corbinelli, dans Sévigné, V, 250). — Elle avait épousé le 15 mars 1654 Antoine Rambouillet de La Sablière, fils du richissime financier, né le 17 juin 1624, et dont elle eut trois enfants :
1° Anne (14 mars 1655), future Mme Muysson;
2° Nicolas (11 février 1656);
3° Marguerite (20 janvier 1658), future Mme de La Mésangère.
Nous avons dit que vers la fin de 1672 elle apprit par son beau-frère R. de Lancey le mariage de sa fille aînée avec J. Muysson. Voici la lettre par laquelle elle donne son consentement, et qui fut annexée (nous dit un acte du 11 janvier 1679) à la minute du contrat de mariage passé le 10 décembre 1672 devant les notaires Prieur et Bouret :
A Monsieur,
Monsieur de La Sablière.
« Je ne sais, Monsieur, si M. de Lancey vous aura dit, comme je l'en avais prié, que je vous suis fort obligée de l'honnêteté que vous m'avez faite de m' envoyer avertir du mariage de ma fille aînée avec M. Muysson. Je ne doute pas que la personne à qui vous songez pour cela n'ait toutes les qualités néces-
saires pour la rendre heureuse. Et après les soins que vous avez pris pour cela, il serait inutile que j'examinasse rien après vous, puisque je suis persuadée que vous ferez tout pour le mieux. Je vous supplie donc très humblement de croire que je ressens comme je dois les soins que vous avez pris pour cela, que je me remets entièrement à votre conduite sur tout ce qui regarde mes enfants, et que je ne manquerai jamais de soumission pour tout ce que vous pourrez souhaiter de moi. Et je serai toute ma vie, avec tout le respect que je vous dois,
Votre très humble et très obéissante servante
M. Hessein.
Madame de La Sablière (sa fortune). — Sur la fortune on pourra savoir un jour quelque chose par certaines pièces notariées. Pour le moment, je me demande si le testament d'Antoine Hessein, écrit le 19 juillet 1718 (Arch. nat., Y 48, f° 32) apporte beaucoup de lumière. Cet Antoine est-il le frère, ou le neveu de Mme de La Sablière? Je crois qu'il est le frère, sans en être certain. D'abord il s'intitule secrétaire général des dragons de France (et l'ami de La Fontaine avait bien cette charge); ensuite son âge, si nous le faisons naître à peu de distance de sa sœur (laquelle est de 1640), son âge de quatre-vingts ans n'a rien que de vraisemblable. — Dans ce cas, il faudrait noter l'existence d'une sœur, Madeleine, mariée à M. Duport, conseiller au Parlement. Et dans ce cas aussi, on pourrait conclure que les Hessein avaient une certaine fortune, — puisqu'on voit cet Antoine, en dehors de ce qu'il donne à son légataire (son neveu Duport), laisser des dons fort importants (notamment pour 2 600 francs de rentes).
Source inédite d'une fable (Les Souris et le Chat- Huant, XI, 9). La Fontaine doit cette fable à un récit fait devant lui à Bernier; voici ce qu'on lit dans V Abrégé de Gassendi (Lyon, 1678, VII, 674) :
« ... Le sieur Gaffarel nous a depuis peu assuré qu'un certain augustin réformé, de ceux qui demeurent dans la forêt de Fontainebleau, lui avait dit que revenant un soir de la promenade à son couvent, il avait aperçu un oiseau sortir d'un trou d'un arbre qui était creux et percé en deux endroits; que le lendemain étant allé proche de l'arbre avec ses frères pour reconnaître quel oiseau ce pourrait être, l'oiseau sortit au bruit; que tâchant ensuite avec assez de peine de fourrer quelque chose par le trou d'en haut pour voir ce que c'était, ils aperçurent que le trou d'en bas était bouché; et que l'ayant ouvert ils trouvèrent dedans soixante ou quatre-vingts souris toutes vives, et des épis de blé pour remplir deux ou trois chapeaux, mais que toutes ces souris avaient les cuisses rompues. Ces souris devaient apparemment être la provision du hibou qui leur aurait apporté des épis de blé pour les nourrir quelque temps, cependant qu'il les mangerait l'une après l'autre. »
(Le passage est écrit vers 1675; car Bernier, p. 789, parle de son oncle mort l'année dernière : or cet oncle était mort en 1674 : voy. de Lens, Nouveaux documents sur Bernier).
La Fontaine et les Philosophes.
Il avait lu des philosophes de bonne heure, c'est du moins probable. Avant les fables de 1668 nous
avons trop peu de textes, et des textes qui prêtaient trop peu aux souvenirs philosophiques, pour que l'absence d'allusions soit très significative. Remarquons à tout hasard que la pièce sur la mort de Colletet renferme un vers (« Les oracles ont cessé ») qui rappelle un titre de Plutarque.
Avec le Recueil de 4668, toute hésitation cesse. Le souvenir de Plutarque est visible dans l'allusion à Pandore (HT, 6), dont il a dû lire l'histoire dans la Consolation à Apollonius. Dans I, 9, Adieu donc, fi du plaisir rappelle une citation d'Euripide ( « Loin de moi le bonheur qui peut troubler la peine ») qu'on trouve dans le traité « de la manière de lire les poètes » . Et dans II, 18, le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli, semble venir de Plutarque (Education des enfants), à moins qu'il ne vienne de Charron. — Car La Fontaine connaît dès lors Charron : si II, 18, ne le prouve pas, l'Homme et son image rappelle cette phrase : « Nous n'avons pas de plus beau miroir et de meilleur livre que nous-mêmes. » (P. 4, édition Lefèvre); IV, 8 : On n'en peut rien tirer quavecque le bâton reproduit en la modifiant cette phrase de Charron : « Les bêtes sauvages ne s'apprivoisent jamais avec le bâton » (ibid.. p. 520).
Or, du premier au second Recueil, le progrès philosophique va se marquer par le nombre des souvenirs. Laissons Platon, étudié (d'ailleurs d'une façon trop vague) par M. Boulvé : reste Charron, reste Plutarque, pour lesquels nous nous bornerons à signaler les rapprochements que Ton n'a point faits.
A. — Souvenirs de Plutarque. (Je me sers, faute de mieux, de la traduction de Ricard; c'est à celle d'Amyot qu'il faudrait se reporter.)
1° VII, 14 : « Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la fortune. » (Cf. I, 262, Consol. à Apoll. : « La plupart des hommes condamnent tout ce qui n'arrive pas
selon leurs espérances, etc. », — ou encore II, 427, De la tranquillité : « On s'en prend à la fortune de ce qui ne doit être imputé qu'à notre folie. »
2° VIII, 2 : «... N'eussent pas au marché fait vendre le dormir. » (Cf. I, p. 372: de la Superstition : « Pourquoi acheter si cher le sommeil, le seul bien que les dieux nous dispensent gratuitement? »)
3° VIII, 25 : « Les vertus devraient être sœurs, ainsi que les vices sont frères », etc. (Cf. p. 82 : Chrysippe avance que toutes les vertus se suivent, etc. »)
4° X, 1 : « Parcourant sans cesser ce long cercle de peines. » (Cf. I, p. 268, cit. d'Euripide : « La vie est pour les mortels un long cercle de peines. »)
5° X, 4 : « La peine d'acquérir, etc. » (Cf. II, 550 : « Les avares ont la peine d'amasser et n'ont pas le plaisir de jouir. »)
6° XII, 20 « Celui-ci retranche de l'âme, etc. » (Cf. II, 382. De la Vertu morale : « ... Abattre indifféremment ce que les passions ont d'utile avec ce qu'elles ont de dangereux; retrancher ce qu'il y a de sauvage et de superflu. Les passions une fois bannies, la raison aurait perdu presque tout son ressort. »)
7° Voyez encore dans le Quinquina : 1° L'histoire des Tonneaux, lue évidemment (puisqu'il y a pris autre chose) dans la Manière de lire les poètes ; 26 le vers : « Frêle et triste jouet, etc. » (Cf. II, 495, Des maladies. : « Tel qu'un vaisseau est emporté par la violence des vagues, etc. »)
B. — Souvenirs de Charron (édition Lefèvre).
1° VII, 12; le mot : « Nul n'est prophète en son paya » est textuellement p. 117. (Un proverbe, chose peu significative; mais il faut songer au reste.)
2- VII, 15 : « C'est un torrent. » (Cf. p. 176) : « Les opinions sont comme un torrent qui emporte tout. »
:v VII, 18. (Cf. p. 48) : « La vue et la raison jugent tout diversement de la grandeur du soleil et de la
figure d'un bâton dans Peau. » (Exemple banal, voy. Gassendi, mais n'importe.)
4° VIII, 1. « Il importe à la Re'publique ». (Voy. p. 419) : « La mort tient un très grand rang en la république de ce monde. »)
5° VIII, 5 : « Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux, etc. » Cf. (p. 367; « II est indigne... d'aller importuner Dieu », etc.
6° VIII, 11 : « Il vous épargne la pudeur... » Cf. (p. 548) : « Secourir sans être requis, car l'ami est honteux. »
7° VIII, 14 : « Peuple caméléon, peuple singe du maître. » (Mêmes expressions, p. 560. D'ailleurs^, c'est un souvenir de Plutarque, I, 119, 122.)
8° VIII, 25 : « Les vertus devraient être sœurs. » Cf. (p. 151) : « Plusieurs vertus sont incompatibles. (Nous avons cité Plutarque, V, 82.)
9° VIII, 26. Plusieurs expressions qu'on reconnaîtra dans Charron : 1° « Le milieu, ou l'entre-deux dudit objet... » (43); 2° « Aucun n'est prophète chez soi » (déjà vu, p. 177); 3° « Le labyrinthe du cerveau » (17); 4" « Vox populi, vox Dei » (248). Cette fable est par là très curieuse; on a quatre souvenirs de Charron, pris un peu partout : cela prouve combien il Ta présent à l'esprit.
10° IX, à Mme de La Sablière : 1° « Je subtiliserais un morceau de matière » reproduit l'expression : « Esprits vitaux élaborés et subtilisés » (p. 17); 2° Voy. l'âme corporelle (p. 28).
11° XI, 6 : « Et chacun croit fort aisément, ce qu'il craint et ce qu'il désire »; cf. : « Nos craintes sont aussi sujettes à se tromper comme nos espérances » (663).
12° XII, 25 : « Apprendre à se connaître... » C'est la première phrase de la Sagesse (p. 1).
Relevons encore :
1° Dans Philémon et Baucis : c La fortune vend ce
qu'on croit quelle donne »; cf. : « Dieu nous vend tous les biens qu'il nous envoie » (150).
2° Dans le Quinquina, l'adage : « La vie est courte et l'art est long » .
3° Dans le discours sur Platon : « Tous nos collèges retentissent des mêmes choses »; cf. : « Ce sont tous mots... dont retentissent les écoles et les chaires » (66).
On voit jusqu'à l'e'vidence qu'entre 1675 et 85 Charron a été pour notre poète le vrai livre de chevet. C'est donc de ce côté avant tout qu'il faudrait creuser si l'on voulait définir exactement sa philosophie. On ferait bien, d'ailleurs, de relire pour cela le beau livre de M. Strowski sur Pascal.
Damien Mitton. — Donnons quelques renseignements sur cet ami de Pascal qui fut celui de La Fontaine.
J'ignore la date de sa naissance, et je ne crois pas qu'on sache rien sur lui avant le moment où il voit Pascal (le fameux voyage est de 1652; ; il est alors connu, et, dit Méré, « plaît à toute la cour ». Loret (11 décembre 1660) le représente comme un « homme de sens » qui « sait son monde » et qui l'hiver reçoit tous les grands joueurs. Tallemant, qui le cite à plusieurs reprises, nous le montre chez d'Olonne (V, 319). Il est célèbre pour ses bons mots et pour ses contes (voy. Bussy, 1683). Très pessimiste, mais fort aimable, il fit une vive impression sur Pascal, qui le mettait audessus de Platon (Voy. le Pascal de Brunschvicg, p. 118) : comment n'aurait-il pas séduit La Fontaine? — Ils avaient pu se connaître autour de des Barreaux, ou des jeunes officiers que fréquentait notre homme vers 1645. Mitton devait un jour faire partie de l'armée : les Archives de la Guerre (par exemple, minutes de 1679, vol. 624; gardent plusieurs lettres de lui. 11 est alors trésorier provincial de l'extraordinaire des
guerres en Picardie, Flandre, etc. C'est le titre que lui donne une pièce du 21 décembre 1680 (Bibl. nat, pièces orig. 1520); une autre, du 21 septembre 1680, le qualifie de ci-devant tre'sorier. Il a dès lors résigné sa charge à son fils Louis, sieur de Grandmesnil. Il habite, dès 1680, rue du Hasard, paroisse Saint-Roch. Il est donc le voisin de La Fontaine. Mais celui-ci n'avait sans doute pas attendu cette date pour le revoir; et l'on devine quelle influence a pu avoir sur lui un homme qui avait tout ensemble tant de finesse et de vigueur et un scepticisme si séduisant. Damien Mitton, qui avait perdu sa femme, Marie Pastoureau (testament du 24 mai 1686, Arch. nat., Y34), devait faire son testament le 27 avril 1690 (ibid). Il avait bien une nièce Charlotte de Véron (?), qui demeurait avec lui (pièce de 1688, déjà citée). L'anecdote du Livre sans nom est donc très probable. Elle semble se placer en mai 90; car Mitton, le 27 avril, n'a pas la force de signer son testament (f° 65). Notons que cet ancien sceptique a une mort pieuse : sans parler de ses remords et de son recours aux « mérites infinis du précieux sang de Notre-Seigneur » , ses dons aux hôpitaux me paraissent assez éloquents. Voilà qui aurait fait plaisir à Pascal et qui put faire réfléchir notre insouciant poète. — Il me reste à dire que Mitton a un frère, Louis, trésorier des Gardes Suisses. Mais je crois avoir évité toute confusion.