ÉPILOGUE
mettre en dehors des règles, au-dessus des hypocrisies. Et de fait, il garde son indépendance, comme il garde la liberté de ses mouvements. Il est le familier de ceux qui l'hébergent : tant d'autres sont les flagorneurs des puissants ou les laquais de Sa Majesté! Il pense librement, vit sans jalousie. Après tout, il est bien plus haut que beaucoup de ses contempteurs.
On répond en citant tel conseil de lâche prudence : ■ Parler de loin, ou bien se taire. » Hé, sans doute; mais lui-même n'a-t-il point parlé? N'at-il point élevé la voix en faveur des humbles, et dit sur la société de son temps des mots très intelligibles qui allaient fort loin? N'a-t-il pas souhaité de voir les hommes plus justes, plus reconnaissants, plus sincères"?... S'il dénonce « sans fracas » les maux qu'il a vus, s'il parle le plus souvent avec un sourire, c'est qu'il croit à la puissance du sourire sur les Français. « A quoi bon les indignations bruyantes et les gestes irrités (1)? » Si enfin par ailleurs il est détaché et sceptique, c'est que sa façon de comprendre la vie condamne, et dépasse, toutes les vaines agitations. Appuyé sur ses chers anciens, La Fontaine méprise tant de choses pour lesquelles les hommes « veillent et bataillent ». Il a, non l'impassibilité froide ou le dédain des âmes mortes, mais l'indifférence sereine des sages.
C'est de Fégoïsme! — Soit, il y en a chez lui.
(1) M. Raymond Poincaré : Idées contemporaines, p. 57. — On a plaisir à voir un homme comme M. Poincaré juger l'œuvre de La Fontaine « salutaire et vivifiante ». — Ajoutons que le poète, en vieillissant, devenait grave. Hélas, j'ai beau crier, dit-il mélancoliquement : il avait à plusieurs reprises essayé de parler haut.
Du moins n'est-ce pas l'égoïsme brutal de tous ceux qui se ruent vers l'argent ou vers les honneurs, ni l'égoïsme plus noble mais souvent féroce de ceux qui ne voient que le triomphe de leurs idées ou de leur parti. Certes, son égoïsme est bénin au prix de ceux-là. Et si l'on hésite (je ne sais pourquoi) à nommer bonté sa tendresse pour ceux qu'il aimait, son attachement fidèle, ou sa compassion un peu capricieuse mais parfois très vive, on ne doit pas dire en tout cas que cet homme fut sec, ni encore moins qu'il fut méchant. Il a eu ses colères, mais qui n'en a pas? Ce roseau qui plie est parfois le roseau qui cingle : c'est qu'on a voulu le courber, et qu'il se redresse. Mais auprès de ses contemporains il passe pour facile et bienveillant : et je crois qu'on peut dire quelque chose de plus. « C'est le cœur qui fait tout! », proclamet-il sans cesse. Il a des faiblesses (et de toute sorte), mais il a du cœur. On l'appelait le Bonhomme : tout compté, laissons-lui ce nom.
Et puis, juger, juger!... Il faudrait descendre dans l'âme. Ce que je vois, c'est qu'il n'a eu ni haines, ni convoitises, qu'il n'a jamais en soixante ans dit un mensonge, qu'il a vécu charmant, aimable, inoffensif. Aussi lorsque, avec d'Olivet, je me demande ce que serait notre société, si elle ne comptait que des gens comme La Fontaine, je suis stupéfait de penser combien elle serait meilleure. N'est-ce point assez pour excuser l'homme? — Quant à l'œuvre, demandons-nous seulement ce qui nous manquerait si nous ne l'avions pas. Quel sourire de moins en France!