‹ La Vie de Jésus de m. Renan, devant les orthodoxies et devant la critiqueChapitre 1 sur 2 · BOB DE LA MONNAIB · texte numérisé non relu

BOB DE LA MONNAIB

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MÊME MAISON j CHEZ KRAMERS

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Lorsqu'au moment de la publication de la Vie de Jésus^ la direction de la Revue Germanique et Française fme fit l'honneur de me demander une appréciation de ce livre appelé .à un si grand retentissement, des engagements de plus d'un genre ne me permirent pas de répondre à cette flatteuse avance aussi proraptement que je l'eusse désiré. Je risque d'arriver bien tard, aujourd'hui que tant d'écrivains, à tant de points de vue divers, ont dit tout ce qui semble pouvoir être dit sur l'auteur et son œuvre. Cependant faudrait-il regretter beaucoup cet inconvénient? N'est-il pas compensé par le calme relatif que le temps, la réflexion, le frottement des opinions contraires font succéder insensiblement aux orages de l'été dernier, et qiii permet à une critique impartiale d'énoncer son jugement avec plus de maturité et de confiance en elle-même? Comment M. l'évêque de Marseille ne s'est-il pas souvenu qu'il n'est rien de tel que le son des cloches pour éloigner le tonnerre? Sous un autre rapport, il serait peu modeste de prétendre qu'on n'a tiré aucun profit, soit de la masse d'articles et de brochures provoquée par le fahielix livre, soit de l'effet qu'il a produit sur le monde qui lit, mais n'écrit pas : ce dernier n'est peut-être pas le

moins instructif. Ce retard, il est vrai, impose certains devoirs. A la date où cet article s'imprime, on ne peut plus parler du livre de M. Renan, sans parler aussi des oppositions qu'il a soulevées. De là, les deux parties de ce travail, qui sera en môme temps une apologie et une critique. Je me permets d'ajouter ici que je me suis fait une loi, en le rédigeant, d'oublier la vive sympathie que m'inspirent les talents et le caractère de l'auteur, d'oublier surtout l'amitié dont il m'honore. Au fait, en agir autrement, quand de pareilles questions sont agitées, ce serait me rendre indigne d'éprouver l'une et de conserver l'autre.

Une apologie, ai-je dit : non pas qu'il y ait lieu de se constituer l'avocat d'office d'un livre, dont l'éclatant succès est par lui-même une réponse péremptoire à ceux qui ont voulu l'enterrer sous leurs dédains affectés ou l'abîmer dans l'océan de leurs immenses colères ; mais parce qu'en présence du débordement d'intolérance et de malveillance de toute couleur, dont une œuvre consciencieuse et fort remarquable a été Toccasion par cela seul qu'elle appliquait les procédés ordinaires de l'histoire aux origines du christianisme, c'est un devoir pour tous les amis de la liberté de penser, quelque nom particulier qu'ils portent, de protester énergiquement : car le bon droit de l'auteur est le leur à tous. Les défauts du livre, — et je crois qu'il en a de graves, — ne doivent rien ôter de sa fermeté à cette protestation. Dieu merci! l'intolérance, aujourd'hui, est forcée de se renfermer dans la théorie. On peut bien insulter, dénoncer, diffamer un penseur indépendant : on ne peut pas faire plus. Mais c'est déjà bien assez, et même il en résulte, malgré le progrès accompli, des conséquences fort désagréables, auxquelles les excommuniés doivent encore se résigner. En attendant que le jour luise où la liberté de discussion sera complètement passée dans les mœurs, consentie par tous et pour tout, il ne faut pas cesser de rappeler à ceux qu'elle épouvante que le grand rideau du sanctuaire est depuis longtemps déchiré, et qu'aucun anathème, aucune grosse voix ne peut désormais empêcher la science libre de

pénétrer jusqu'au saint des saints. Peut-être à la fin s'apercevra-ton que tant crier enroue et n'avance à rien.

C'est tout ce que nous voulons répondre à un très-grand nombre d articles et d'opuscules, plus ou moins gonflés de fiel dévot, à qui nous ne ferons pas l'honneur d'une discussion sérieuse. M. Renan peut en dire ce que M. Strauss disait, à propos d'une avalanche de répliques injurieuses dont il fut l'objet après la publication de sa Leben lesu, qu'il ne faut pas plus s'en préoccuper que des cris poussés par des dames, au milieu desquelles on a tiré un coup de fusil : « Ces cris ne signifient pas que ce coup de fusil ait blessé » quelqu'un, mais tout simplement qu'on a tiré un coup de » fusil. »

Parmi les adversaires de M. Renan, il en est sans doute qui ont su rester dans les bornes de la bienséance et du respect pour la liberté de la science. Cependant un fait à remarquer, c'est qu'il en est bien peu qui se soient contentés de discuter les mérites de l'ouvrage en lui-même, et que, presque toujours, les critiques de M. Renan sont remontés jusqu'à ses intentions, jusqu'à son for intérieur, pour en faire l'objet d'acerbes censures. Et en cela se montre l'intolérance qui distinguera les orthodoxies jusqu'à la fin. Il va sans dire que nous ne leur contestons nullement le droit d'énoncer, sévèrement même, si elles le jugent à propos, leurs objections et leurs griefs. Mais pourquoi cette manie de mettre en suspicion les intentions d'un auteur, au lieu de se borner à discuter son œuvre? Pourquoi lui parler comme à un homme qui, sciemment, de propos délibéré, a voulu commettre uti sacrilège? N'estce pas, en admettant même qu'on ait la vérité pour soi, substituer la faute à l'erreur, et au lieu d'un égaré à remettre en bon chemin, voir un coupable qu'il faut châtier? Ne traitons pas à la légère ce défaut trop commun chez les partisans des traditions dérangées par la science. Qui donc a engendré les horreurs de l'intolérance, qui les a légitimées si longtemps aux yeux d'une foule de braves gens, doux et humains sous tous les autres rapports, si ce n'est cette fatale confusion de la croyance et de la disposition morale? Du moment que l'erreur est une mauvaise action, il est naturel qu'on la punisse. On voit par là que l'intolérance est loin d'avoir complètement disparu de nos sociétés modernes. En principe, elle est encore

très-vivace. Elle ressemble à un arbre coupé au ras du sol, qui ne porte plus ni feuilles ni fruits, mais la souche est restée, et Ton s'en aperçoit aux surgeons qui Tiennent à chaque instant pousser à fleur de terre.

11 y a, dans le grand procès qui se débat autour de la Vie de Jisus^ une question qui prime toutes les autres et qu'on a trop souvent noyée dans la critique de détail, une question qui, à vrai dire, résume aujourd'hui toutes les controverses religieuses, celle du surnaturel. Les orthodôxies dominantes en France sont toutes unanimes sur ce point, que le christianisme tombe ou se relève avec le miracle. Au contraire, la prétention de la critique, c'est qu'on peut tout rattacher au développement de la nature et de l'esprit humain, aux lois du monde visible et de l'histoire, tout, disje, même ces origines du christianisme, où le point de vue surnaturel, abandonnant l'une après l'autre les positions qu'il occupait jadis, croit pouvoir se retrancher comme dans une citadelle imprenable. De là une guerre de principes, de là aussi les colères des orthodôxies, qui ont senti qu'il s'agissait là pour elles d'une question de vie ou de mort. Si Jésus lui-même, sa vie et son œuvre, Jésus reconnu dans toute sa grandeur, Jésus aimé comme on n'aime personne, n'est pas un être surnaturel, quel est donc le coin du monde où le miracle ira se réfugier?

On nous demandera peut-être de quel droit nous parlons d'orthodoxies au pluriel. C'est qu'en réalité elles s(»nt plusieurs. En France, nous en comptons, sans parler des autres, trois principales, l'orthodoxie catholique, l'orthodoxie protestante et l'orthodoxie déiste, toutes trois liées à un credo^ à un dogme qu'elles estiment définitif, et toutes trois plus ou moins intolérantes. Chacune, sans doute, l'est à sa façon, et il y a entre elles des différences qu'il ne faut pas méconnaître. Cependant, en leur qualité de vieilles puissances en lutte avec l'esprit nouveau, elles révèlent à certains moments des affinités inattendues, et surtout une même mauvaise humeur à l'endroit de ce qui tend à les vieillir encore. Il est intéressant de les voir à l'œuvre, chacune avec ses allures propres. Pour cela et afin de ne pas toujours rester dans le vague des généralités, qu'il nous soit permis de prendre à partie un représentant de chacune d'elles, que désignent à notre attention la notoriété de

son nom, le succès relatif de sa brochure et l'honorabilité de son caractère.

Le XVIII* siècle a laissé parmi les éléments de notre vie nationale un élément déiste, peu riche d'avenir, incapable de tenir tête à la contagion croissante de la métaphysique allemande, bien déchu par conséquent du rang qu'il occupait, lorsqu'il se confondait aux yeux du pays avec la philosophie même, mais qui compte encore. Son grand cheval de bataille, c'est que le christianisme a fait son* temps, et que la démonstration de son origine humaine équivaut à celle de sa déchéance. Un Dieu créateur, ex mûchina^ ordinairement rémunérateur, ou, si l'on veut, l'Être suprême et l'immortalité de l'âme, tel est* son credo^ qui fut un jour celui du peuple français. Le silence prudent que la philosophie officielle des quarante dernières années a gardé sur les questions religieuses, rend difficile de décider jusqu'à quel point il faut classer ses représentants parmi les déistes. Dans les derniers temps, de ce côté, on se rapproche de la pensée germanique, du Dieu immanent, intérieur et non pas seulement extérieur au monde. Mais on ne paraît pas encore décidé à se mêler aux débats religieux de l'heure actuelle. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en général, sur les questions de révélation, de dogme, d'église, nos philosophes partent du point de vue catholique et déiste à la fois, qui n'admet le divin qu'à titre de miracle, et ne comprend pas qu'une religion puisse à la fois être humaine et divine. Pour eux, la révélation, vraie ou fausse, est une intervention immédiate de Dieu dans le cours régulier des choses, sans cause préexistante autre que son bon pfeisir; le christianisme, comme toutes les religions, est un système déterminé, un ensemble de doctrines qu'il faut recevoir ou rejeter en bloc, et l'Église est l'institution fondée tout exprès pour les formuler et les maintenir. Là-dessus le camp du déisme se partage, quant à la conduite à tenir. Les uns, nos éclectiques eu particulier, sentent bien que leur religion ne pourra jamais être populaire et pensent que, tout en s'opposant à un envahissement clérical qui deviendrait aisément tyrannique, il faut, à la terrible guerre déclarée par l'ancienne école voltaiiienne au christianisme et au clergé, substituer des égards et surtout un silence poli; les autres ont gardé l'humeur

belliqueuse de leurs pères. Les extravagances de rultramontanisme ont augmenté leur nombre et même leur ont rendu une certaine ardeur de prosélytisme. On s'est remis à écrire avec beaucoup d'honnêteté dans les intentions, de naïveté aussi, d'ignorance de la transformation profonde qui s'est opérée dans la théologie scientifique, et au 'premier rang des plus zélés défenseurs de cette cause un peu perdue, nous devons citer M. P. Larroque, auteur d'un Examen critique des doctrines de la religion chrétienne et d'une Rénovation religieuse.

La brochure * qu'il a opposée au livre de M. Renan porte d'un bout à l'autre l'empreinte de cette orthodoxie déiste qui, comme ses sœurs, aime peu les nouveaux venus, se plaint volontiers des brouillards germaniques et se sent menacée par des méthodes, des points de vue qui font bien mieux que la combattre, qui lalais?ent en arrière, inutile et vieillie. Au premier abord on pourrait penser qu'un livre qui rattache les origines du christianisme à l'ordre des faits historiques naturels, qui affirme que Jésus « n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu (p. 75), » devra être, toute réserve faite sur maint détail, parfaitement accueilli par l'école à laquelle appartient M. Larroque. Pas du tout. M. Renan a eu le malheur de dire que Jésus a fondé le culte pur, sans date et sans patrie, et que sa religion est essentiellement « la bonne religion de l'humanité; » il en résulte donc que le christianisme, tel qu'il sort de la pensée personnelle de son fondateur est plus qu'une religion passagère, qu'il est la religion elle-même; il n'est donc ni mort ni mortel; rompre avec lui serait donc inutile, serait même in juste,. et il vaut bien mieux l'épurer en lui rappelant constamment ses vraies origines. Mais voilà ce qui contrarie singulièrement l'école à laquelle appartient M. Larroque. La guerre, grande et loyale, mais la guerre au christianisme (p 2S), voilà ce qu'elle veut, et M. Larroque a tant de peine à saisir le point de vue auquel M. Renan s'est placé pour écrire l'histoire de Jésus qu'il lui reproche (p. 26) de « manquer de franchise » et (p. 31) « l'usage peu moral qu'il fait de son érudition. » Quand je disais que le déisme était aussi une orthodoxie à sa façon !

* Opinion des déistes rationalistes sur la Vie de Jésus selon M. Renan, par P. Larroque. Paris, Dentu, 1863.

Je ne veux pas tomber dans le défaut que je reproche aux autres. Je crois M. Larroque très-sincère lui-même dans l'expression de ses répugnances. C'est son point de vue qui est en faute. Il s'est attaqué toute sa vie à un christianisme scolastique, tout cousu de dogmes, ayant la prétention d'être immuable et d'enchaîner à toujours la conscience humaine dans une enceinte sévèrement limitée. « Si la religion chrétienne vient réellement de Dieu, » dit-il encore (p. 12) « elle est inaltérable et par conséquent irréformable ; si » au contraire elle vient des hommes, quand elle a fait son temps, y> elle doit disparaître de la scène du monde pour laisser progresser » ridée religieuse. » C'est en vertu d'une pareille idée de la religion que plus loin (p. 17), M. Larroque trouve tout simple de croire que Jésus est^Dieu, sll est réel qu'il a établi la religion parfaitement vraie : « car, » dit-il, « la science et la puissance d'un Dieu suffi- » raient seules aune pareille œuvre. » Il ne s'agirait de rien moins en effet que de posséder le savoir et le pouvoir absolus. A présent un livre paraît, dont l'auteur jouit d'un certain renom d'indépendance et de savoir, et ce livre affirme que la religion chrétienne vient des hommes et vient aussi de Dieu, et que l'un de ses caractères essentiels, dérivant logiquement de son principe fondamental, purement religieux et moral, nullement clérical ni dogmatique, c'est précisément la faculté de varier, de se transformer, de s'adapter à un nombre indéfini d'états d'esprit, de besoins moraux, de situations sociales, nationales, individuelles, — ce qui fait d'elle au fond la religion vraie ; — et puis, que pour fonder une telle religion, ce n'est ni un dieu, ni un ange qu'il fallait, mais un cœur vraiment humain et pur comme un ciel d'Orient. Comment veut-on que M. Larroque et ses amis comprennent un traître mot à pareil langage? Pour eux, la conséquence évidente, c'est que M. Renan qui, après tout, disent-ils, n'est pas chrétien, a voulu jouer au plus fin et embrasser le christianisme pour l'étouffer. (Comp p. 26.)

Aussi M. Larroque, en honnête homme, indigné de découvrir un allié qui joint tant de perfidie à une politique si dangereuse, a-t-il moins entrepris de réfuter M. Renan qu'il n'a tâché de le mettre à l'index des gens bien pensants. Pour cela, il a consigné un grand nombre de passages tendant à montrer que l'auteur est en contradiction avec lui-même, ou bien qu'il fait violence à ce bon

sens gaulois qui aura toujours raison contre l'idéalisme emprunté à la nébuleuse Allemagne. Cette méthode, en elle-même très-orthodoxe, qui consiste à enfiler des passages détachés de leur contexte, obtient aisément un effet d'éblouissement auprès des lecteurs superficiels, mais en somme cela n'aboutit à rien. Il n'y a, nous le verrons toujours mieux, qu'une seule manière de combattre M. Renan. C'est de descendre avec lui sur le terrain de la discussion purement historique et de lui poser ces deux questions : Quelles sont vos sources? Quel usage en avez-vous fait? C'est ce que M. Larroque n'a pas cru nécessaire, et dès lors sa brochure est frappée de nullité. Ne va-t-il pas jusqu'à rappeler un mot échappé à M. Renan dans un temps oîi, n'ayant pas encore étudié de près par lui-même les documents du christianisme primitif, celui-ci croyait bien difficile « d'écrire une page d'histoire sur le personnage » réel qui s'appelle Jésus, » pour accuser le savant écrivain de Tf> n'avoir pas satisfait à l'honnêteté philosophique » en exposant les motifs qu'il a eus de changer d'avis ! Pourquoi donc, au lieu d'énoncer ce reproche peu civil, M. Larroque n'a-t-il pas discuté la théorie de M. Renan sur la formation des évangiles? S'imagiuet-il qu'il suffit, pour s'en dispenser, de montrer que, selon M. Renan lui-môme, ces évangiles renferment des éléments légendaires?

Dépit plus ou moins avoué, impuissance de comprendre clairement les résultats d'une critique religieuse débarrassée du vieux L vain antiehrétien, non moins que du joug d'une orthodoxie quelconque, voilà la position de l'orthodoxie déiste en face de la Vie de Jésus, Quelle sera celle de l'orthodoxie protestante?

Dans le sens rigoureux du mot, on peut dire qu'il n'y a presque plus d'orthodoxie protestante en France. En effet, ce mot, strictement entendu, désigne la profession de toutes les doctrines, grandes et petites, formulées dans ces confessions de foi du xvi* siècle qui exprimèrent officiellement les croyances adoptées par les églises prott stantes lors de leiir constitution première. Ces confessions, généralement très-scolastiques, n'innovaient gravement eu fait de doctrines que sur les points débattus dès les premiers jours entre Rome et la Réforme, tels que les questions de la grâce, du péché,

de la rédemption, toutes questions intéressant directement la conscience religieuse et morale. Quant aux doctrines laissées en dehors du premier débat, la Trinité et Tlncarnation, par exemple, elles demeurèrent intactes et même furent couchées par écrit dans les confessions de foi avec des intentions très-conservatrices. La réaction en tous sens qui suivit le vigoureux élan d'émancipation du commencement du siècle, fit que ces confessions acquirent bientôt aux yeux des protestants une autorité passablement despotique et nuisirent beaucoup au libre développement de la pensée religieuse parmi eux. Cependant, il ne se pouvait que le principe de liberté, constitutif de leurs églises, ne réagît pas tôt ou tard contre l'abus qu'on faisait de ses premières manifestations. A peu près partout, en terre protestante, on vit se former une tendance que nous dirions aujourd'hui libérale^ qui s'émancipa graduellement des confessions de foi et voulut conformer les croyances et institutions ecclésiastiques aux résultats d'un exam^en toujours plus indépendant. Bornons-nous à rappeler à ce sujet plusieurs choses qui se comprendront d'elles-mêmes; d'abord, que la science fut en général l'alliée du libéralisme protestant dans ses luttes avec le coxiservatisme orthodoxe ; puis, que ce libéralisme religieux, coname le libéralisme politique, doit être mesuré par rapport aux temps et aux lieux, et que ce qui put s'appeler de ce nom aux xvii® et xviii® siècles, paraîtrait fort peu libéral aujourd'hui ; enfin, qu'en vertu de la même logique interne qui avait détaché les libéraux des confessions de f(fi, les orthodoxes finirent en bien des lieux par s'en écarter eux-mêmes, seulement avec beaucoup plus de lenteur et de circonspection, n'aimant pas à l'avouer^ regardant toujours plus vers le passé que vers l'avenir, avançant à reculons, mais pourtant avançant. C'est ainsi qii'aujourd'hui fort peu de protestants français s'engageraient à signer, qvoad res et verba^ tous les articles de la vieille confession de La Rochelle. C'est en ce sens que nous disions qu'il n'y a presque plus d'orthodoxie protestante en France.

Mais si la chose elle-même, au sens strict, a presque dispaaru, la tournure d'esprit, l'humeur orthodoxe est restée, ordinairement associée, reconnaissons-le, à beaucoup de piété et d'activité bienfaisante. Sous le rapport des doctrines, des nuances fort distinctes existent dans la tendance commune. D'une manière générale on

peut réduire à quatre ou cinq dogmes le nombre de ceux qui, aux yeux des orthodoxes d'aujourd'hui, constituent l'enseignement essentiel du christianisme, et encore serait-il assez téméraire d'en dresser la liste sans autorisation. Il est vrai que le point de vue surnaturel est encore énergiquement maintenu par tous en théorie, quoique affaibli singulièrement dans l'application, et comme» en lui-même, ce point de vue est une forme dont le contenu peut beaucoup varier, on pourrait se demander ce qui fait l'unité matérielle de cette tendance, si elle ne se révélait pas sur toute la ligne par une étrange roideur, une intolérance d'une verdeur inexplicable, vis-à-vis de quiconque s'écarte de l'ancienne dogmatique un peu plus que le tempérament du jour ne le comporte. J'ai dit plus haut ce jque j'entendais par l'intolérance, et je n'ai pas à y revenir : on sait bien que l'orthodoxie protestante ne veut plus brûler ni emprisonner personne. Mais ne lui demandez pas encore le support des hétérodoxes ! On dirait même qu'à mesure qu'elle se dissout intérieurement, ses représentants se montrent plus intraitables, plus étroits, et, — ce qui en est le juste châtiment, — plus incapables de comprendre les autres. Je pourrais appuyer mes dires en alléguant bien des faits, en citant bien des gens. Bornonsnous, pour nous concentrer sur notre sujet, à l'examen d'une brochure ' dirigée contre M. Renan par le plus distingué et, à bien des égards, l'un des plus avancés parmi les écrivains qu'on peut encore classer dans l'orthodoxie protestante.

M. de Pressensé, l'écrivain en question, nous trouvera peut-être bien injuste envers lui. Je m'explique. En fait d'orthodoxie dogmatique, il est loin de compter parmi les purs. Sa manière de concevoir la Trinité est plus arienne qu'autre chose ; sa théorie de l'inspiration aboutit logiquement à la souveraineté de la conscience individuelle; sur la Rédemption, ses vues ont quelque chose d'indécis, de nuageux, qui empêche également la critique et l'adhésion. Sous le rapport de la tolérance, nul plus que lui n'a chaleureusement défendu la cause de la liberté des cultes et il est pasteur d'une communauté indépendante de l'État, se suffisant à elle-même.

* VÉcole critique et Jésus-Christ, à propos de la Vie de Jésus de M. Renan, par Ë. DE Pressensé. (Extrait de la Revue Chrétienne du 15 août 1863. Paris, 1863, chez Meyrueis et chez Dentu.)

Il n'a plus qu'une habitude à perdre, celle d'inculper les points de vue autres que le sien comme des inspirations détestables. Làdessus il est encpre d'une orthodoxie effrayante. Quelle injustice, par exemple, dès les premières lignes de sa brochure contre M. Renan :

c( L'Évangile fait le pendant des Églogues de Virgile, et le cru- » ciflé qui prétendait régner du haut d'une croix sanglante, se » réduit aux proportions d'un Tityre plus moral que celui de » Virgile, mais aussi plus charlatan. » Ou bien dans celte manière de résumer la théorie de M. Renan sur les origines du christianisme : a Ainsi naissent les religions : une idée grande et indécise » portée par les vents et un séjour à la campagne, voilà l'origine » d'un de ces mouvements que dix-huit siècles n'ont pas épuisé » (pages 15-16). Du reste, ne soyons pas trop surpris âe ces ironies indignées. M. de Pressensé a trouvé (p. 3) que le livre de M, Renan (( est offensant pour l'humanité. »

Voilà ce qui gale les critiques parfois très-fondées qu'il adresse à la Vie de Jésus. Ce qu'elles contiennent de vrai disparaît sous l'enflure et l'exagération des rodomontades orthodoxes. On connaît le procédé des caricaturistes pour charger leurs personnages et garder la ressemblance : ils outrent les défauts. D'un nez fort ils* font una trompe, d'un dos courbé ils font une bosse, et ainsi de suite. Telle est la méthode ordinaire des écrivains voués à la défense des orthodoxies. Ajoutez à cela que M. de Pressensé a beaucoup d'esprit, la plume très-preste, et que dans les cercles théologiques, on l'accuse de prendre trop souvent pour une idée positive une phrase sonore ou lestement décochée. Le fait est qu'à en juger par sa brochure, rien n'égale la hauteur de son verbe, si ce n'est la faiblesse habituelle de son argumentation. C'est ainsi que (p. 3), nous lisons à propos de Strauss et de Técole de Tubingue : a Quiconque connaît )) la situation théologique de l'Allemagne, sait combien ces deux » mouvements puissants ont été victorieusement combattus. y> M. Renan, qui ne la connaît pas trop mal, sait probablement ce que signifie ici le mot victorieusement^ mais quelqu'un qui ne la connaîtrait pas du tout, serait capable de s'y laisser prendre *. Page 5, on

* Où donc M. de Pressensé a-t-il vu, lui qui doit connaitre rAllemagne, que la thèse fondamentale de TÉcole de Tubingue (p. 7] soit Tidentification de la doctrine de Jésus

16 LA VIE DK JÉSUS DK M. RENAN.

somme la critique historique de a renverser par une discussion » serrée la notion du Dieu libre, distinct du monde, capable par » conséquent d*y intervenir, avant de proclamer Timpossibilité du » miracle. » Ceci est d*abord un paralogisme, parce que la critique historique , et toute science avec elle , part du fait naturel pour tâcher de Fexpliquer par d*autres faits naturels, parlant quand elle sait ou croit savoir, se taisant quand elle ignore, et que Yonusprabatidi, Tobligation d'établir préalablement la thèse qu'il faut attribuer au miracle ce qu'on ne sait pas expliquer, revient ici de plein droit au supranaturalistc. Ensuite la proposition a distinct du monde et par conséquent capable d'y intervenir » a le tort de sup* poser ce qui est en question, vu qu'on peut bien concevoir un Dieu distinct du monde, de la somme des choses finies et particulières, par son infinité et la conscience qu'il en a, mais n'intervenant pas, comme s'il en était séparé, dans un monde qui, tel qu'il est, avec ses lois immuables, est la manifestation même de ce Dieu. Enfin cette sommation ne touchera guère M. Renan, qui a pris soin d'écarter, dès sa préface, toute discussion abstraite du surnaturel eu ramenant ce point délicat à une question d'expérience, de fût constaté dûment. A quoi servira-t-il d'avoir prouvé que Dieu peut intervenir dans le déroulement naturel des choses, s'il est impossible d'indiquer un seul fait provenant évidemment d'une de ces interventions ex abrupto ? Comme toute l'école orthodoxe, M. de Pressensé s'imagine qu'un recours à l'intervention divine explique l'inexpliqué. 11 ne faut pas qu'il se fâche si d'autres esprits que le sien ne peuvent se résoudre à prendre l'aveu de l'ignorance pour une explication. « La négation du surnaturel, » dit-il. (p. 35), c( force de recourir pour interpréter l'histoire à une foule de petits » moyens qui n'expliquent rien. » Je lui accorde volontiers que les petits moyens n'expliquant rien ne font que de mauvaises explications ; mais je voudrais bien savoir si l'affirmation du surnaturel est un grand moyen et si elle explique quoi que ce soit. Aux exi-

avec le judaïsme et la fondation du christianisme par saint Paul? C'est là une exagération inventée par Tesprit de parti, semblable à celle qui prétendait que, selon NT. Strauss, Jésus n'avait jamais existé, et ce n'était vraiment pas la peine de prendre en pitié l'ignorance d'un journaliste qui plaçait sur une même ligne les travaux de Baur et ceux de M. Renan.

geDces du critique demandant qu'un fait miraculeux soit soumis à l'examen de gens compétents avant d'être admis comme tel, il répond que « c'est confondre le miracle avec le prodige, » comme si le miracle n'avait pas nécessairement un côté prodigieux, sous peine de n'être plus un miracle, et comme si ce n'était pas ce côté prodigieux qui éveille le doute. Puis il prétend que le miracle, procédant uniquement de l'amour divin, doit toujours avoir en vue c< un grand but moral » et que cela s'oppose absolument aux expertises réclamées parle membre de l'Institut. Pourquoi donc? Pourquoi la bonté divine, daus son immensité et puisqu'il s'agirait du salut des âmes, ne consentirait-elle pas à opérer des miracles sous les yeux de nos savants? En supposant même que leurs âmes ne fussejit pas dignes d'un tel dérangement, combien d'autres pauvres âmes seraient arrachées aux angoisses du doute, combien d'incrédules endurcis seraient remués à salut, si un beau matin le télégraphe réveillait l'Europe en lui apprenant que l'Institut de France s'est vu forcé de constater un miracle ! Et puis, sur quelle pente glissante ne sommes-nous pas entraînés par cette théorie du caractère moral du miracle, inventée il y a quelques années par des gens qui commençaient à n'y plus croire ! Est-ce que tous les miracles racontés par les évangiles ont un but moral bien clair et bien prochain? Le changement d'eau en vin, par exemple, la marche de Jésus sur le lac, le poisson au statère, est-ce que tout cela ne tiendrait pas un peu du prodige pur ?

Il est une chose qui explique jusqu'à un certain point l'association d'un ton si dégagé dans l'affirmation et d'une facilité si grande à se contenter d'arguments qui n'en sont pas : c'est le sentiment orthodoxe qu'avant tout raisonnement, toute recherche, on est dans la vérité. On se comporte alors vis-à-vis de ceux du dehors comme un avocat, persuadé sans doute du bon droit de son client, mais qui, devant parer à des attaques spécieuses , embarrassé sur le terrain purement juridique, fait flèche de tout bois sans trop s'inquiéter de la valeur intrinsèque de moyens qui pour lui sont accessoires et seront toujours assez bons, s'ils aident au triomphe de la bonne cause. La critique libre a-t-elle articulé des faits contraires à l'hypothèse orthodoxe? Vite, on imagine une sous-hypothèse qui s'arrangera tant bien que mal avec les faits allégués, et l'on se croira

quille envers la science. 11 faut voir, pour s'en faire une idée, les débauches d'imagination auxquelles se sont livrés certains théologiens, partisans rigides de l'inspiration littérale des Écritures, pour mettre les textes sacrés d'accord avec les sciences modernes ou pour concilier les divergences historiques et doctrinales des écrivains canoniques. M. de Pressensé n'en est plus précisément là, mais que la critique appliquée aux Livres saints s'avise de proposer sur la formation des évangiles une théorie qui ne permette pas de leur attribuer toute l'autorité dont il désire qu'ils soient revêtus, et M. de Pressensé n'hésitera pas à recourir à des procédés tout semblables. J'en veux signaler un exemple frappant.

M. Renan, et avec lui la majorité des critiques allemands de renom, pense que le noyau primitif du premier évangile est une collection de sentences ou d'enseignements de Jésus, laquelle se présente actuellement encadrée dans un récit anecdotique fort ressemblant à celui de notre Marc et, de plus, enrichi de plusieurs éléments légendaires inconnus à celui-ci. Le plus ancien renseignement que nous possédions sur la composition des deux premiers évangiles, coïncide parfaitement avec cette explication que l'examen interne de ces deux livres corrobore d'une foule de faits grands et petits. Ce renseignement nous est fourni par un vieil évoque d'Asie Mineure, nommé Papias, qui vécut pendant la première moitié du ii"" siècle et qui put encore recueillir des traditions toutes fraîches sur la manière dont les choses s'étaient passées. Son témoignage est donc d'une importance souveraine dans la question. Ses écrits sont perdus, il est vrai; mais heureusement Ëusèbe noiis cite textuellement, dans son Histoire ecclésiastique y le fragment auquel nous faisons allusion. M. Renan, dans sa préface, s'est prévalu, et avec raison, de cet antique passage de Papias, cité par Eusèbe. Ne voilà-t-il pas que M. de Pressensé le blâme de n'avoir pas reproduit un autre passage où Eusèbe lui-même, c'est-à-dire le rapporteur des traditions frustes et frelatées du iv® siècle, nous dit « que Mathieu, avant de quitter la Palestine pour des missions » lointaines, a résumé par écrit, sur la demande de ses amis, ses » récits oraux sur le ministère de Jésus-Christ. Ce texte, » continue-t-il, « peut très-bien se concilier avec celui de Papias ; rien » n'empêche d'admettre que Mathieu a lui-même ajouté une partie

» narrative à sa collection des discours de Jésus-Christ, et rien ne » s'oppose non plus à la supposition qu'il ait fait de larges emprunts » à Marc, mais en marquant le récit tout entier de l'empreinte spé- » ciale de son évangile. » Que voilà bien le style propre aux conciliations artificielles des choses contradictoires ! Rien n'empêche, rien ne s'oppose,.. Eh ! pardon, tout empêche, tout s'oppose, en ce sens que si la tradition, soumise en ce moment à la critique, n'existait pas, on n'eût jamais imaginé un pareil arrangement, que cet arrangement laisse subsister toutes les objections tirées de l'évangile lui-même contre son authenticité apostolique, et qu'enfin un témoin oculaire, sachant écrire, n'a jamais été copier les narrations d'un témoin qui ne l'était pas, quand il n'avait qu'à consulter ses propres souvenirs.

C'est avec la même promptitude à se contenter que M. de Prèssensé invoque la tradition, c< si bien établie, » dit-il, sur les rapports intimes du rédacteur du troisième évangile avec l'apôtre Paul, proclame c< l'abîme » qui existe entre le Verbe de Philon et celui du quatrième évangile, et, plus loin, attribue aux premiers chrétiens, sans nous dire s'il comprend le Christ parmi eux, l'attente d'une réalisation très-;prochaine de toutes leurs espérances. Il observe là-dessus que cette ardeur de foi, qui devance le temps et l'abolit presque en s'emparant des biens éternels, est une erreur de chronologie, mais non de morale, et nous sommes ici entièrement de son avis. Mais il ne peut nier que ce soit là ime erreur, enseignée dans les Livres saints, partagée par les apôtres, qui put avoir, qui eut souvent des conséquences fort regrettables au point de vue moral. Au fond, comme dans le passage, si éloquent d'aspect, en réalité si creux, emprunté (p. 34) à l'excellent M. Cochin, on sent, dans toute l'argumentation de M. de Pressensé, l'illusion des orthodoxies, qui consiste à s'imaginer qu'on a réfuté un adversaire, parce qu'on lui a rispoté d'un ton tranchant et dégagé, de manière à mettre de son côté la galerie incompétente. C'est pour cela que les apologies, écrites à ce point de vue, font si peu d'eifet sur les lecteurs sérieux qui aiment, avant de se rendre, à analyser un argument pour savoir ce qu'il y a dedans. Quand, par exemple, M. de Pressensé nous dit (p. H) que, pour être comprise et appréciée comme il faut, la divine beauté de Jésus exige, non, « le tact

eiquis r> de Gœthe ou de M. Renan, mais « un cœur d'enfant, un cœur brisé et non infatué » comme certainement il croit sa conception du Christ infiniment supérieure à celle de M. Renan, il parle évidemment du point de vue d'un homme qui pense que Tinfatuation seule peut amener ses adversaires à voir en Jésus-Christ autre chose que ce qu'il y voit lui-même : car il a bien trop d'esprit et, je suppose, de modestie pour ne pas sentir ce qu'il y aurait de fatuité dans la prétention déclarée de posséder précisément le degré d'humilité et de contrition voulu pour bien pénétrer les beautés de l'ordre divin.

Il peut y avoir, je crois qu'il y a souvent du vrai dans les critiques adressées à M. Renan par M. de Pressensé. J'eusse désiré les voir énoncées d'un ton moins dédaigneux et moins amer. De quelle manière plus modérée, plus chrétienne, plus équitable, M. le pasteur Athanase Coquerel fils a fait la critique du même livre dans son journal le Lien * ! Mais ce que je dois constater surtout, c'est l'impuissance finale de la tendance protestante orthodoxe, quand on se demande après avoir lu : M. Renan est-il réfuté? Non, il ne l'est pas et ne le sera jamais de ce côté ; tout au plus est-il rectifié sur quelques points de détail, mais Ja question essentielle, la grande question : Les origines du christianisme sont-elles ou non miraculeuses? n'a pas fait un pas, et tout le talent, toute la dextérité de plume des apologètes orthodoxes ne parviendrait pas à le lui faire faire. Accordons que M. Renan mérite tous les reproches qu'on lui adresse. Qu'en résulte-t-il? Tout simplement que son œuvre est à corriger, peut-être à refaire, peut-être qu'elle n'est pas faisable, mais non pas que l'ombre d'un droit soit acquise à l'orthodoxie pour stipuler qu'il y a miracle là où la critique ne peut voir que des lacunes dans ses renseignements. Le déisme ne comprend pas M. Renan, et, par conséquent, ne peut pas le réfuter, parce qu'il ne peut concevoir un christianisme sans miracle; l'orthodoxie montre la même impuissance, parce qu'elle est condamnée à traiter de son point de vue traditionnel, aprioristique, surnaturel, un ordre de faits dont la critique historique s'est définitivement emparée.

* N" des '24 juillet, !•', 8 et 15 août derniers.

En prenant congé de l'orthodoxie protestante et de son représentant le plus connu, l'équité nous fait un devoir de dire que, de ce côté du moins, on n'a pas été absolument insensible aux beautés de premier ordre du livre de M. Renan. Çà et là, M. de Pressensé admire franchement des parties entières de l'ouvrage. Mais il ne faut pas s'attendre même à cette demi-justice chez le théologien, que sa réputation et le débit plus qu'ordinaire de sa brochure nous engagent à prendre pour type de l'orthodoxie catholique en lutte avec M. Renan. M. l'abbé Freppel * s'entend à tomber^ comme on dit en argot des halles, les auteurs dont le succès l'inquiète, et si le cours d'éloquence sacrée qu'il fait à la Sorbonne est monté d'habitude au diapason de sa irochure, on doit y recevoir d'étranges • leçons sur la manière de convaincre les pécheurs endurcis. De ma vie, je n'ai vu les allures de l'avocat chicaneur s'afficher plus naïvement que dans ce réquisitoire. Naturellement, je ne m'attendais pas à voir l'orthodoxie catholique accueillir avec sympathie un livre qui l'attaque par la base, et un auteur qui est à ses yeux un quasi-apostat. Mais, enfin, il y a des limites à tout, et, ne fût-ce que dans l'intérêt même du plaidoyer, il serait prudent de ne pas laisser croire qu'on a plus d'injures à donner que de raison. Dire qu'un livre, à la réfutation duquel on consacre 150 pages in-8% a n'est pas sérieux (p. 1), » que « c'est un conte facétieux (p. 3), » qu'il est « un peu au-dessous, ou, si l'on aime mieux, à côté de Salammbô (p. 10), » qu'on « n'en parlera plus dans trois ou quatre mois (p. 115), » etc., etc., c'est d'avance avertir le lecteur qu'on ne discute pas, mais qu'on bataille. Fidèle, du reste, au point de vue ordinaire des orthodoxies qui se croient évidentes, M. l'abbé ne craint pas d'attaquer la bonne foi de son adversaire (v. entre autres les pp. 50, 57-58), insinue charitablement que M. Renan est quelque chose comme un second Judas (pp. 56 et 101), croit de bon goût et probablement de bonne argumentation d'émettre des appréciations comme celle-ci : « Il n'y a pas » d'exemple d'uu système de mensonge et de dissimulation pour- » suivi avec une telle assurance à l'aide de citations fausses et » d'assertions en l'air (p. 104-105), » ou comme cette autre :*

* Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan, par M. l'abbé Freppel, professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, 6« éd. Paris, Bray et Palmé, 1863.

c( Non, jamais la sottise ne s'est trouvée jointe à tant d'insolence » (p. 106). » Il est, en particulier, une forme oratoire, qui, à en juger par ses fréquents retours, fait les délices du professeur de Sorbonne : elle consiste à déclarer qu'un imberbe quelconque en sait plus que M. Renan sur les sujets qu'il traite. Clest ainsi qu'il lui fait faire successivement la leçon, ici, par un étudiant en théologie ; là, par un aspirant au baccalauréat ; ailleurs, par un élève de philosophie; puis, par un élève fde troisième, par un enfant apprenant son Lhomond, par un écolier des Frères, et, en6n, le renvoie aux bambins qui ont besoin d'être bercés pour s'endormir. A dire vrai, je m'attendais aux bambins, je les voyais venir, mais je n'ai pas été fâché de leur arrivée. Après eux, la liste est close.

Et dire que M. Freppel a été encore dépassé en invectives dont • le moindre défaut est leur absurdité * !

Si j'avais à faire ici de la polémique personnelle, je pourrais allonger indéfiniment la liste des imprudences commises par le pétulant abbé, depuis la page où il fait de M. Strauss un professeur de Tubingue (p. 2), jusqu'aux naïvetés qu'il nous débite sur le Pentateuque, Ésaïe, Daniel (pp. 74-76), et l'Apocalypse (p. 90). Il y aurait, entre autres, de curieuses remarques à faire sur les listes d'auteurs allemands, plus ou moins connus, dont il cherche à se faire des alliés sur le terrain de la critique sacrée. Évidemment, M. Freppel s'est aventuré là sur un terrain qu*il connaît mal. La manière dont il croit pouvoir revendiquer l'authenticité des évangiles de Matthieu et de Jean, le prouve suffisamment à tout lecteur familier avec ce genre d'études ^.

* Je n'exagère pas, et en preave, je demande la permission de reproduire ce spécimen de critique dévote après lequel il n'y a vraiment plus qu'à tirer Téchelle. « Les livres de » M. Renan et de ses pareils détruisent dans le cœur de l'homme toute charité, toute bonté, » toute vertu, ils développent l'animalité dans l'homme ;i ils glorifient la gredinerie et la » bassesse. La conclusion logique de tous ces discours sans vaillance, ce serait l'abolition du » culte; la fermeture des églises, la divinisation des instincts féroces, l'assassinat de la ino- » raie, l'apothéose du brigandage civilisé. Ce serait le règne du diable sur la terre, si ces » gens-là avaient ce qu'ils n'ont pas, l'esprit du diable. Rien n'est si béte que toutes ces » momeries philosophiques. Parmi tous ces parleurs, lequel aura l'héroïsme de braver les » puissants de la terre au point de se faire crucifier? Ce n'est certes pas M. Renan. Il parle » et pense comme un pion; Jésus parle et pense comme un Dieu. ».— Vie de Notre-Seigneur Jésus Christ : Uéponse au livre de M, Renan, par Eugène Potrel, p. 43-44, Londres, D. Nutt, 1863.

3 Je veux seulement donner à ceux que cela pourrait iatéressar un échantillon de la fai-

Aussi ne discuterons-nous pas longtemps avec lui. Ses bévues ne nous touchent que dans la mesure où elles dénotent l'esprit, le point de vue général qui les lui fait commettre, et, comme nous croyons à sa sincérité, nous devonscroire aussi que c'est uniquement du point de vue d'une orthodoxie qui n'admet pas qu'on

Messe du professeur de Sorbonne en fait de critique biblique. Je le choisis dans la partie de sa brochure où il s'en prend à la théorie de M. Renan sur les deux premiers évangiles. M. Renan s'appuie, avons-nous dit, sur ce témoignage de Papias, relatif à l'évangile de Matthieu et dont nous avons rappelé plus haut l'antiquité et l'importance. « Matthieu, » dit le vieil évêque, « a écrit un recueil des sentences (^<^ia, effata) du Seigneur. » Comme il vient de parler d'un évangile de Marc en le caractérisant par le fait qu'il contient et des actes et des paroles ("key^^i^TOL ^ irpa^ç^ôévxa), il est évident qu'il a voulu distinguer les deux écrits en disant que l'un était didactique et l'autre anecdotique. Le mot de Logia est donc ici choisi tout exprès et doit être entendu dans son sens propre d'oracles ou de sentences en possession d'une autorité divih^. Quand on rapproche cette antique tradition de notre premier évangile actuel, on ne peut qu'être frappé du fait corrélatif que cet évangile contient sept groupes de discours ou plutôt de sentences, plus ou moins liées, sur le royaume des cieux et formant ensemble, quand on les détache de leur contexte, un tout assez bien arrondi. Ce qui reste de cet évangile, une fois cette soustraction opérée, sauf quelques fragments d'apparence plus légendaire que tout le reste, ressemble tellement à notre Marc, qu'il faut admettre, soit un emprunt à ce second évangile, soit plutôt une source commune transcrite, chacun de son côté, par les deux auteurs canoniques. Cette explication si naturelle et qui rend compte d'une multitude de détails, a donc le mérite de mettre d'accord un renseignement, pour ainsi dire, de première main sur la formation des évangiles avec les textes que nous avons sous les yeux. Voici comment M. l'abbé Freppel se fait fort de réfuter M. Re»an. a Ce qui prouve, » dit-il, « que pourPapias, les Logia du Seigneur n'excluaient » point la relation des faits, c'est que lui-même avait intitulé son ouvrage : Commentaire » des Logia du Seigneur (Eusèbe, III, 39), ce qui ne l'empêchait pas de s'occuper des » faits, de rapporter des miracles, comme le démontrent les fragments conservés par » Eusèbe. » Mais cela va sans dire, puisqu'il voulait faire un commentaire de ces Logia : il était donc souvent appelé à les rapprocher des circonstances qui leur avaient donné lieu ou qui pouvaient servir à leur explication. C'est précisément pour cela qu'il intitule son livre : Commentaire ou explication {exégêsis) des Logia du Seigneur, et non pas comme celui qu'il attribue à Matthieu un simple recueil (a^jf^^aL^L^Loi) de Logia. « De plus, » continue-til, « en mentionnant l'évangile de^Marc, qui certes comprenait des récits et des discours, » Papias n'en désigne pas moins les uns et les autres, comme pour saint Matthieu, par » ce terme unique : Ensemble des discours du Seigneur, preuve évidente que pour lui » le mot Logia n'exclut nullement la relation des faits. » Pas du tout. D'abord Papias ne mentionne pas l'évangile de Marc en parlant d'un Ensemble des discours du Seigneur : il relève simplement le fait, très-intéressant pour lui en vue de l'ouvrage qu'il voulait composer, que les discours du Christ ne se présentent pas dans l'évangile anecdotique de Marc dans un ordre régulier (cuvrot^iç, que M^ Freppel traduit, je ne sais pourquoi, par « ensemble), » la cause en étant que ce Marc a transcrit ses réminiscences de la prédication de Pierre, laqu€;|le était déterminée par les circonstances de temps et de lieu. En quoi cela dimiuuc-t-il la porlée de la défmition qu'il donne aux duux livres de IMatllûcu et de Marc?

puisse être honnête homme et la repousser, qu'il a écrit cette ligne de la page 91 : w M. Renan a voulu faire du mal par son livre, » et cette autre qui résume, en la terminant, tout l'esprit de sa brochure : c( 11 a fait une mauvaise action et un méchant livre. »

Je ne pourrais que répéter ici, avec plus de motifs encore, ce que j'ai dit plus haut, sur l'impuissance des orthodoxies en lutte avec la critique. Encore une fois, le détail ici est peu de chose, et l'on aura beau entasser les remarques malicieuses, les insinuations désobligeantes, les exclamations indignées, on n'aura rien gagné au principal. De deux choses l'une : ou M. Renan a été d'un bout à l'autre historien fidèle ; et alors qu*avez-vous à dire? Ou vous signalerez dans son œuvre des erreurs, des méprises historiques, vous montrerez qu'il a fait un usage illogique de tel ou tel document, mais en ce cas encore vous n'avez pas réfuté son point de vue historique, vous ne pouvez en appeler que de la critique mal informée à la critique mieux informée; en un mot, vous ne pouvez pas discuter avec votre adversaire sans lui donner raison en principe,

« En outre, si M. Renan était plus familier avec la littérature ecclésiastique, il saurait que » saint Irénée, Clément d'Alexandrie et Origène appellent également nos évangiles les Logia » du Seigneur. » Cela n'a pas le moindre rapport avec la question débattue. Une fois un canon quelconque formé et les livres qui le composent tenus pour inspirés et révélateurs, on a pu les désigner en général par le mot de Logia ou oracles divins, comme on dit encore aujourd'hui « la Parole de Dieu » pour la fiible; mais ce point de vue est inapplicable à Papias, qui professait une très-médiocre estime pour les évangiles écrits et au temps duquel le canon n'était pas formé. Du reste j'ai pris la peine de vérifier le premier passage cité d'Irénée, et j'ai dû en conclure que M. l'abbé ne se l'était pas donnée, a II y a bien des » années que Schleiermacher et Credner ont émis l'hypothèse dont M. Renan vient de se » faire le tardif écho ; mais il y a longtemps aussi que Lticke, Hug, Thiersch, Maier et tant » d'autres critiques en ont démontré la fausseté.]» Le tant d'autres critiques est délicieux, mais il n'empêche pas que beaucoup d'autres encore (car il y ^n a beaucoup en Allemagne) l'ont adoptée et fortifiée, non-seulement Credner qui l'a toujours plus nettement établie dans les rééditions de sa savante Introduction au Nouveau Testament, mais encore dans les dernières années, MM. Weisse, Schneckenburger, Schenkel, Ëwald, Baumgarten Crusius, Wieseler, Kœstlin, F. C. Baur (quanta Matthieu), Meyer, qui l'avait d'abord combattue, Reuss, qui vient de la reproduire dans la 4*' édition de son Histoire des écrits du Nouveau Testament^ Holzmann (1863, Die synopt, Évang,)^ etc., etc., sans compter quelques théologiens de Hollande, probablement plus connus dans le monde de la théologie scientifique que dans celui que fréquente M. Freppel.

Je conviens sans difficulté que ces hypothèses critiques sont toujours discutables ; mais la tradition qu'elles prétendent remplacer n'est elle-même qu'une hypothèse, et une hypothèse insoutenable, et ce que j'admire, c'est le ton superbe avec lequel parlent de tout cela des gens qui s'y connaissent si peu.

et voilà pourquoi il est si fort contre vous. Car à partir du moment où vous descendez sur le terrain de l'histoire, sans a priori dogmatique, vous êtes tenus, avant d'en venir à vos fins, de montrer : 1° qu'il faut croire au miracle ; 2° que le fondateur et la fondation de l'Église chrétienne sont de l'ordre miraculeux; et cela vous est impossible : tout ce que vous pouvez remontrer au critique, c'est qu'il n'a pas réussi à expliquer comme il faut des faits obscurs ou imparfaitement connus. Si la tradition prétendait que le peuple étrusque est venu en droite ligne du ciel sur la terre, les vains efforts de l'ethnologie comparée pour rattacher ce peuple étrange aux autres races européennes ne seraient pas du tout la preuve que cette tradition est fondée. Si l'origine du monothéisme hébraïque n'est pas suffisamment élucidée, si la manière dont Jésus est arrivé à sa sublime idée du royaume de Dieu, se dérobe aux explications historiques, si les récits concernant sa résurrection ne nous permettent pas de nous rendre un compte clair de ce qui s'est passé le surlendemain de sa mort, encore une fois, avouons nojre ignorance, mais n'affirmons rien de plus, et rappelons-nous toujours ce mot ingénieux: et vrai d'un contemporain : « Dieu qui est la cause de tout, n'est l'explication de rien. »

A présent, il faut reconnaître que la vie de Jésus, étudiée au point de vue historique pur, a de quoi exciter les colères des orthodoxies quelles qu'elles soient. Comme c'est de nos jours seulement qu'une telle étude a pu se faire en dehors des divers partis pris qui, si longtemps, obscurcirent les regards, il n'est pas étonnant qu'elle mène à des découvertes dont personne n'avait l'idée auparavant, et qui ne peuvent faire autrement que de déranger les systèmes élaborés, quand on ne s'en doutait pas. Ce n'est pas un des moindres titres du divin Maître à l'admiration de l'humanité, que telle de ses paroles a dû attendre dix-huit siècles pour être comprise dans son sens réel, mesurée dans son étonnante profondeur. Le progrès des sciences historiques nous habitue à généraliser nos jugements sur les hommes et les choses, à saisir d'intimes rapports entre les races et les générations qui se succèdent, à discerner les tendances identiques, cachées sous des noms qui diffèrent, à découvrir, vingt ou trente siècles d'avance, les germes d'institutions ou de croyances en pleine vigueur aujourd'hui. De là toute sorte

de contrariétés pour ceux qui croyaient, sinon leur personne, du moius leur parti, leur tendance, leur église irréprochables. Savait-on autrefois, comme nous le savons aujourd'hui, que le pharisaïsme et le sadducéismo existent encore, et même ne sont pas du tout mal portés dans le monde chrétien? La destinée tragique de Jésus n'est-elle pas la plus auguste expression de cette loi, qui veut que, dans tous les temps, ceux qui ornent le plus dévotement les tombeaux des anciens prophètes, sont les mêmes qui lapident le plus volontiers les prophètes de leur temps? Et les gouvernements absolutistes, qui aiment tant à multiplier les crucifix, ne finiront-ils pas par sentir qu'ils multiplient ainsi le souvenir de la plus grosse bévue qui ait jamais été commise par les autorités constituées, tant civiles que religieuses et militaires?

En môme temps que ces rapprochements, qu'on fait involontairement entre les morts et les vivants, ne contribuent pas à augmenter l'orgueil de l'humanité se contemplant elle-même, il se trouve qu'on méprise moins les individus, parce qu'on reconnaît plus aisément leur sincérité jusque dans ces hypocrisies officielles qui, en politique et en religion, finissent presque toujours par faire illusion à ceux-là mêmes qui en profitent. Mais pour celui qui, trop attaché à une orthodoxie, ne peut encore s'élever à ce point de vue, il est extrêmement pénible de s'imaginer qu'on pourrait reconnaître ses véritables ancêtres dans ceux que cette même orthodoxie voue à l'exécration des siècles. Ainsi, la vie de Jésus, étudiée au point de vue historique, nous montre en lui une auguste victime du dogmatisme, du l)igotisme, et de cette religion officielle qui se fait moyen de police et de gouvernement. Il est évident que Jésus lui-même ne signerait pas une seule de nos confessions orthodoxes, catholiques ou protestantes. Le déiste, qui le verrait reparaître, ne reconnaissant pas en lui le Jésus de la légende, prétendrait que ce n'est pas lui. Le protestant orthodoxe serait fort peu édifié de l'entendre rattacher le salut, et par conséquent la valeur religieuse de l'homme, à de pures dispositions religieuses et morales, à la direction du cœur, et jamais à un dogme défini. Le catholique zélé se signerait d'indignation, en voyant que ce jamais personne n'a été moins prêtre que Jésus » et que jamais personne pon plus n'a fouetté de verges plus sanglantes les mille pratiques

dévotes, inutiles à Dieu et aux hommes, dont la piété pharisaïque et la piété méridionale s'accordent si bien à recouvrir les moralités boiteuses. Je ne parle pas de tous les ennemis qu'il se ferait par sa franchise, sa pureté morale sans rigorisme, mais aussi sans complaisance, sa prédication austère, rehaussée par l'exemple et venant nous faire honte à tous de nos égoïsmes, de nos sensualités, de nos lâchetés. Hélas ! qui de nous rencontrerait sans trouble son limpide regard ! Prédicateur fâcheux, il ne tarderait pas à voir se coaliser comme jadis contre lui nos Pharisiens et nos Sadducéens, nos Scribes et nos Sacrificateurs, le peuple et les autorités...

Mais évidemment les plus furieux seraient ceux dont les prétentions à l'aristocratie religieuse recevraient un si cruel démenti, et on peut s'en faire une idée, en voyant de quelle manière on accueille dans leurs rangs une image approchante du Christ historique.

Nous voulons maintenant envisager Tœuvre de M. Renan du point de vue de la critique pure, qui est le sien, de cette critique appliquant à tout, sans exception, les règles et les procédés d'une recherche désintéressée, si ce n'est, et au fond ce n'est pas du tout contradictoire, qu'elle n'est nullement fermée aux impressions de grandeur ou de beauté religieuse et morale que peuvent produire, en dehors de tout système, les objets dont elle doit s'occuper.

Je déclare sur-le-champ que, dans mon opinion, Jésus étudié de près, sans aucun parti pris, est plus grand et plus saint que M. Renan ne le présente à ses lecteurs, et je tiens à le prouver. Mais il n'y a pas seulement ici matière à réfutation. Notre devoir est aussi de relever ce que nous croyons admirable dans cette œuvre si complexe et qu'il est si difficile de louer ou de condamner d'une manière absolue.

Du point de vue lui-même de la critique pure, encore nouveau en France quand il s'agit de questions religieuses, il faut se féliciter avant tout de la manière large et puissante dont le livre de M. Renan a fait son entrée dans le grand public. La forme, si sou-

vent exquise de l'ouvrage, a sans doute été le passeport qui a permis au reste de fi^auchir les barrières ; mais quelles que soient les causes de ce succès, le résultat n'en est pas moins qu'un pas immense a été fait dans l'instruction religieuse de notre pays. Je veux dire par là qu'une foule de préjugés, d'ignorances, de malentendus, dérivant de notre passé catholique et voltairien, et contre lesquels venaient échouer jusqu'à présenties efforts des écrivains puisant à d'autres sources, sont en train de disparaître depuis la publication de la Vie de Jésus, Ce que je crois avoir démontré cidessus, la masse des lecteurs, sans toujours s'en rendre compte, le sent comme d'instinct : il y a là quelque chose de nouveau, sur quoi les anciens systèmes religieux veulent bien, mais ne peuvent mordre. On ne haussera plus les épaules désormais à l'idée que des Germains ou des germanisants, perdus dans les nuages ou rêvant tout éveillés, persistent à se dire chrétiens tout en rejetant le miracle. Il n'est plus permis de confondre le christianisme avec l'une quelconque de ses formes actuelles : c'était là une des confusions qui faisaient que tant de savants étrangers doutaient souvent de notre sérieux, quand nous parlions religion. Les dogmes qu'en tant de lieux on croit essentiels au christianisme, au point, dit-on, qu'il mourrait de leur mort, la Trinité, l'Incarnation, le péché originel, rinfaiUibilité de l'Église, ont laissé surprendre leur alibi^ quand on s'est mis à demander à Jésus-Christ lui-même ce que c'était que le christianisme. Il est aussi un très-ennuyeux jchapitre des controverses antérieures, dont nous sommes, je l'espère, délivrés, celui où l'on discutait, du côté croyant et du côté incrédule, la thèse de l'originalité du christianisme. Du premier côté, on s'acharnait, avec une peine que les progrès continus de la science des religions aggravaient tous les jours, à contester l'originalité des beaux préceptes ou des idées très-élevées que l'on voit enseignés près de certains sanctuaires ou dans les livres sacrés de l'antiquité, afin de sauver la croyance qui voulait que l'Évangile en fût le créateur, l'inventeur, au sens rigoureux du mot. Les adversaires orthodoxes de M. Renan l'ont fort rudoyé sur ce point, sans se douter, je présume, du beau jeu qu'ils faisaient à la polémique antichrétienne en parlant comme si la divinité du christianisme dépendait de la nouveauté absolue de ses enseignements. Le fait est qu'en glanant

avec quelque persévérance dans les champs encore peu défrichés de la haute antiquité religieuse, aux Indes, en Perse, en Judée, en Chine, en Egypte, en Grèce, on finit par réunir de divins rayons, bien obscurcis sans nul doute par leur entourage, bien perdus dans un fouillis de rêves immoraux ou puérils, mais qui n'en forment pas moins, quand on les rassemble, une gerbe de lumière vraiment comparable à la doctrine évangélique la plus pure. Mais que signifie pour nous aujourd'hui ce fait incontestable? C'est que, grâce à Jésus et à l'esprit qu'il a communiqué au monde, le a Verbe disséminé, » comme disaient les Alexandrins, les parcelles d'or pur cachées au fond des couches religieuses de l'antiquité, sont devenues un soleil qui éclaire le monde, et la gloire de Jésus assurément n'en est pas diminuée. Car c'est lui, lui personnelle-, ment, qui a centralisé et fait circuler des abstractions, jusqu'alors éparses et stagnantes, c'est de lui qu'elles tirent désormais leur force contagieuse. Comme l'a très-judicieusement observé M. Renan, à propos des rapports mal connus encore de l'enseignement évangélique avec celui des plus anciens rabbins du Talmud, « la morale » ne se compose pas de principes plus ou moins bien exprimés. La » poésie du précepte qui le fait aimer est plus que le précepte lui- » même pris comme une vérité abstraite. Ce n'est pas l'Ancienne » Loi, ce n'est pas le Talmud, qui ont conquis et changé le monde. .. » Peu originale en elle-même, si l'on veut dire par là qu'on pour- » rait, avec des maximes plus anciennes, la recomposer pres- » que tout entière, la morale évangélique n'en reste pas moins la » plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, le » plus beau code de la vie parfaite, qu'aucun moraliste ait tracé » (p. 84). »

D'un autre côté, tout en déclarant que je n'adopte pas précisément pour mien le Christ selon M. Renan (et je me permets d'observer ici que cette manière de dire, dont on a voulu faire une épigramme, n'est que l'expression d'une nécessité à laquelle ont dû se soumettre tous les historiens de Jésus, à commencer par les évangélistes), je suis de l'avis exprimé par un des critiques de son livre dont j'ai parlé plus haut, M. A. Coquerel fils, je suis persuadé qu'au point de vue religieux, ce livre a fait et fera du bien. Il donnera des traits vivants, naturels, quelque chose de concret, à une

figure idéalement belle et sainte qui, pour une masse de gens, ou bien se perdait dans le vague le plus insaisissable, ou bien se matérialisait sous les traits d'un homme, ici babillé de rouge et de bleu avec de l'or autour de la tête, une espèce de Saint-Sacrement sous forme humaine ; là nu et mourant sur une croix sans qu^on sût pourquoi. Il y a un .charme réel, profond, à contempler le reflet du Fils de l'homme sur l'intelligence d'un penseur moderne qui, par son savoir, son cœur, son goût, par son désir avide de le contempler sous ses iraits les plus authentiques, par son scepticisme lui-même, fournit des éléments qu'on dirait choisis tout exprès pour rendre plus captivante que jamais l'expérience devant répondre à la question : « Comment, sous quels traits le Christ sortira-t-il de là? » Un chrétien vraiment tolérant, qui sait qu'on croit, non ce qu'on veut, mais ce qu'on peut, lira toujours avec un suprême plaisir ces pages qui lui montrent le Christ, diminué sans doute, mais encore si grand malgré cette diminution. Il en est qu'il lira avec ravissement. Laissons aux incapables et aux malveillants leurs ébahissements et leurs exclamations. Suivons le doux Maître au pays de GaUlée. Le lac est bleu, les montagnes sont joyeuses, les oiseaux chantent, les fleurs des champs sont parées à faire envie à Salomon, car elles aussi sont de la fête, le ciel sourit à tous; allons sur les collines de bénédiction entendre parler de notre Père céleste. Trop tôt viendront les jours où le saint ami nous sera enlevé. Et pourquoi vous scandalisez-vous, incorrigibles Pharisiens, de ce que des courtisanes font avec nous partie du cortège nuptial? Est-ce qu'on pense à mal par ici? Est-ce que sa pureté ne nous purifie pas tous? Et n'avez-vous pas appris qu'il aime surtout à sauver ce qui était perdu?... Oh! dans ce tableau, tout inspiré de la vue des localités elles-mêmes, que M. Renan nous a tracé du ministère de Jésus en Galilée, il est des pages qui ne s'oublient plus, une fois lues, et qui compteront certainement parmi les plus belles que notre siècle ait pu Ure. Le Sermon de la montagne a désormais son commentaire, et cela peut suffire à l'ambition d'un honmie.

La seconde partie du livre, celle qui est consacrée à Jérusalem, se prêtait moins aux descriptions sereines, et peut-être aurait-on lieu de regretter que l'élément tragique, prédominant ici, ne ressorte pas avec plus de vigueur sur ce fond sombre. Oserai-je énoncer un

soupçon? M. Renan laisse assez souvent entendre que Jésus était embarrassé de lui-même à Jérusalem. J'avais toujours cru et je crois toujours le contraire. La manière pleine de sel dont il force les principaux du Sanhédrin à avouer qu'ils sont incompétents pour prononcer sur la réalité des missions divines, sa réponse aux Pharisiens relativement au denier de César, sa réplique aux Sadducéens beaux esprits, qui étaient venus lui conter une historiette tout à fait plaisante, capable de désarçonner un vieux rabbin, son apostrophe aux Scribes voulant absolument que le Messie fût descendant de David, etc., tout cela me paraît très-fort, très-hardi, pas du tout gauche, je n'y surprends pas l'ombre d'un embarras.' J'aurais compris le reproche (ou l'éloge) de naïveté, mais non celui de gaucherie. Ce qui fait que je me demande si le véritable embarrassé n'a pas été M. Renan lui-même. Il a bien l'habitude des luttes de la pensée théorique, mais non celle des combats quotidiens, corps à corps, face à face, des prédicateurs populaires ayant une mission à remplir au milieu de gens indifférents ou pi'évenus. Il aurait eu tellement horreur de ces intrigues cléricales , de cette casuistique pédante, de ces cérémonies monotones, de ces mœurs de sacristie, qu'il ne conçoit pas comment son héros a pu se jeter au milieu de tout cela sans perdre beaucoup de son assurance. Pourtant, je peux lui affirmer qu'on s'y fait. En somme, l'impression qu'on retire de la seconde partie de l'ouvrage est moins franche, moins forte que celle que produit la première. On est heureux de trouver dans le dernier chapitre un de ces aperçus, comme M. Renan excelle à les faire, où, plein de son sujet, agençant à sa manière pleine de grâce les grandes lignes de l'histoire, il vous enlève avec lui dans ces régions supérieures, où l'on découvre de si vastes horizons qu'on ne songe plus aux irrégularités de la plaine, tant on est absorbé par le plaisir de regarder dans l'infini.

On lui a beaucoup reproché la page si finement conçue où il décrit les conditions de la réussite en histoire. « Une part de divination et » de conjectures, dit-il, doit être permise... Dans les histoires du » genre de ceUes-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir » réussi à combiner les textes d'une façon qui constitue un récit » logique, vraisemblable, où rien ne détonne... Ce qu'il s'agit de » retrouver ici, ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible

» à contrôler, c'est Tâme même de l'histoire ; ce qu'il faut recher- » cher, ce n'est pas la petite certitude des minuties, c'est la jus- » tesse du sentiment général, la vérité de la couleur... Les textes » ont besoin de l'interprétation du goût, il faut les solliciter dou- » cément jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un » ensemble où toutes les données soient heureusement fondues. » Comment se peut-il, à moins de n'avoir pas la moindre idée de l'usage qu'on peut faire en histoire des anciens documents, que Ton trouve à reprendre dans ces principes si rationnels et si judicieux ! C'est surtout la « douce sollicitation » des textes qui a déplu, comme si l'art était de leur faire violence. M. Renan a dïi à la mise en pratique de ces règles, non-seulement le mérite artistique de son œuvre, mais encore de très-heureuses combinaisons de textes et de détails, qui donnent du relief à une foule de circonstances ou de paroles trop négligées par les lecteurs des évangiles et qui impriment à la narration un cachet fort remarquable de naturel et de vie. Si j'ai un regret à émettre, c'est qu'à mainte reprise, l'appUcation ne me paraît plus répondre à la théorie.

Car, nous avons aussi nos griefs, nous en avons sous le triple rapport de Fart, de la philosophie religieuse et de la critique biblique.

J'ai dit, et je maintiens, que le mérite du livre, comme œuvre d'art, est très-grand. J'ajoute à présent que, tout en prisant trèshaut ce genre de mérite, je ne saurais lui accorder une valeur absolue quand il s'agit d'une vie de Jésus. Assurément, la personne, l'œuvre, le caractère du Christ sont des beautés de premier ordre. Ceux qui en parleraient sans le sentir et faire voir qu'ils le sentent, seraient indignes d'en parler. Mais, si Jésus est beau, c'est surtout parce qu'il est saint, parce que sa beauté suprême est essentiellement morale, et c'est ce genre de beauté, le premier de tous, qui fait que nous ne pouvons pas nous le figurer laid physiquement, bien que nous ne connaissions pas un trait de son visage. Par conséquent, il importe à son biographe, au point de vue de l'art, comme à celui de la fidélité historique, de mettre en relief la sainteté pure de Jésus. C'est là, bien certainement, ce que M. Renan n'a pas complètement oublié. Mais son Jésus, en général, il faut l'avouer, parle moins fort à la conscience qu'au sens esthétique.

Un sentiment très-particulier au christianisme, qui diffère beaucoup de celui que supposent les pénitences bouddhistes, juives et catholiques, le sentiment de la coulpe^ comme on disait jadis, et que, forcés aujourd'hui de le décrire eu péri^;hrase, nous appellerons le sentimeni de honte et de douleur morale qu'engendre la conscience de son indignité, a joué un très-grand rôle autour de Jésus, comme, du reste, à toutes les époques de son Église marquées par un grand réveil. On n'en voit guère de traces dans le livre de M. Renan. Il paraît, et, si l'on y réfléchit, on le concevra sans peine, que la vue de Jésus remuait et apaisait à la fois les consciences : sa sainteté, en effet, révélait la laideur du mal moral, comme la neige fraîchement tombée montre terne et sale ce que Ton croyait blanc, et, en même temps, réconciliait avec Dieu, ramenait à la confiance, à la foi dans le bien^ à l'espérance du relèvement, par son côté miséricordieux et plein de tendresse humaine : de sorte que la Madeleine pouvait pleurer à la fois de repentir et de joie sur les pieds de son Maître bien-aimé. Une beauté physique, si douce et si calme qu'on la suppose, eût difficilement suffi à la régénération d'une créature tombée. Il eût donc été, selon nous, plus conforme à la réalité historique aussi bieu que plus favorable au véritable effet esthétique de la narration, de parler moins souvent du charmant et délicieux Docteur, ce que Jésus était sans doute, et plus souvent du Saint et du Pur, ce qu'il était surtout. C'est à cela, je crois, qu'il faut attribuer la médiocre estime dans laquelle M. Renan semble tenir les éloquentes indignations de Jésus. On dirait qu'elles dérangent un peu trop à son gré les lignes de son doux visage. Il aime à saluer en lui le grand maître de la religion pure, l'initiateur de la communion directe avec Dieu, mais il ne voit pas aussi clairement comment il est notre juge ; du moins, il ajourne son entrée en fonctions en cette qualité à l'instant, encore bien éloigné, où, ce la conscience de l'univers, arrivée à l'absolu, » amènera le réveil de tout ce qui a vécu. » J'aime, au contraire, à penser que, depuis son apparition sur la terre, il nous juge tous, et que sa figure douce et austère ne cesse de planer sur nous pour la confusion secrète, pour le tourment de quiconque ne croit pas à la vertu ou s'endurcit dans l'égoïsme. Pour me résumer sur ce point, je dirai que, si je me représente le Christ selon M. Renan, je con-

çois fort bien Tadmiration, Tenthousiasme, je ne conçois pas la conversion.

Si, de plus, je reviens aux exigences formulées par M. Renan lui-même en fait d'art historique, je regrette, non-seulement plusieurs expressions ou jugements choquant inutilement, j'entends sans fondement dans les textes, la vénération que doit inspirer le Christ tel qu'il le conçoit lui-même, mais spécialement le disparate trop marqué qui existe entre le Jésus des premiers chapitres, et le Jésus de la fin. On ne voit pas bien ce qui mène du charmant docteur de Galilée au « géant sombre » de Jérusalem. L'unité organique, cette grande condition de toute œuvre d'art historique, fait défaut. Je me hâte d'ajouter que, si je reproche ici quelque chose à M. Renan, c'est d'avoir exagéré un fait réel. Je lui sais même beaucoup de gré de ce qu'il a si bien saisi les différences trop méconnues qui distinguent de la fin le commencement de la carrière du Christ. Il est très-vrai qu'elle commence d'une manière presque idyllique pour finir par une catastrophe qui, bien comprise, pressentie dans les péripéties qui la rendent de plus en plus imminente, constitue le plus tragique événement de l'histoire. Cependant, c'est à la condition de généraliser beaucoup les deux situations qu'on peut se permettre de les caractériser ainsi. De même qu'à Jérusalem les derniers jours, malgré les appréhensions qui les remplissent, ont encore leurs heures de joie pure (l'entrée triomphale, l'hospitalité de Béthanie *), de même les beaux jours de Galilée ont leurs orages précurseurs. A Nazareth, on veut faire périr Jésus dès le début de ses prédications (Luc, iv, 29); au sein de sa plus grande popularité, il y a déjà des voix sinistres de Pharisiens et de Scribes préludant à la coalition sous laquelle il succombera (Matth., ix, 34 ; XII, 14). Les évangélistes, les trois premiers du moins, car le quatrième ne connaît pas cette gradation, ont mieux nuancé la transition, et, sans le savoir, ils ont été en cela de grands artistes. C'est à ce contraste, trop peu ménagé, que M. Renan doit le reproche qu'on lui a fait de bien des côtés d'avoir présenté un Christ trop joli, trop mignard, en regard du poids énorme qu'il lui fait porter

* Je pense que Jésus prévoyait sa mort, la croyait plutôt prochaine qu'éloignée, mais non pas qu'il en sût l'heure ni le jour. L'histoire de la Passion, s'il en était autrement, serait inexplicable et ressemblerait même au récit d'un suicide.

LA VIE DE JÉSUS DE M. RENAN. 3ë

dans rhistoire de rhumanité. L'Agneau et le Lion ne sont pas assez fondus dans sa conception. Il aurait fallu faire ressortir davantage, dès le commencement, ce qu'il y avait de vaillance et de mâle énergie dans ce jeune juif aimé avec passion par toutes les âmes tendres, par les Marie de Béthanie, les Jeanne, les Madeleine, mais aussi par les rudes bateliers de Capernaum et de Bethsalda, par Simon le Rocher et par Jean le Tonnerre. On eût été dès lors mieux prépare à l'attitude qu'il doit prendre quand il vient à Jérusalem pour soulever le monde.

Nos remarques, on le voit, concernent l'historien tout autant que le poëte et l'artiste. En fait, si les textes donnaient raison à M. Renan, il faudrait bien s'incliner, et c'est un des paradoxes les plus criants des adversaires de la science libre que de prétendre réfuter les assertions contrariantes pour nos préjugés et notre amour-propre, en indiquant certaines conséquences désagréables qui en découleraient, s'il fallait les admettre. Il y a des gens, oublieux de leur propre début dans la vie, que la seule idée de l'animalité primitive du genre humain met dans tous leurs états, bien plus susceptibles, par conséquent, à l'endroit de leurs aïeux antédiluviens, qu'ils ne peuvent l'être pour leur progéniture actuelle. Je tiens à me distinguer très-nettement de ces étranges logiciens. Encore une fois, si je réclame au nom de l'art, c'est que je crois ma réclamation fondée en premier lieu sur les faits, nos juges en dernier ressort.

Mais il est un autre genre de réflexions suggérées^ par le Uvre de M. Renan et qui appartiennent à une sphère plus indépendante, pas entièrement détachée, pourtant, de l'œuvre historique proprement dite : je veux parler de la philosophie religieuse qu'une telle œuvre est, quoi qu'on fasse, plus ou moins appelée à soutenir etdont, en tout cas, elle porte nécessairement l'empreinte. L'impartialité absolue ne fait pas partie de la nature humaine, bien que chacun de nous doive s'efforcer d'y tendre. Que l'on croie beaucoup, ou peu, ou pas du tout, à une religion existante, on se trouvera toujours déterminé dans l'étude de ses origines par l'intensité ou la faiblesse de sa foi, toujours enclin à montrer qu'on a raison de croire beaucoup, ou peu, ou pas du tout. La vérité avance, non par les travaux de l'impartialité rigoureuse qui n'existe jamais en fait,

36 LA VIE 0£ JÉSCS 0£ M. REISAll.

mai8 par le conflit des opinions contraires: le moment vient où le parti pris lui-même ne se sent plus en état de soutenir Tabsurde. Donc, toute \ie de Jésus, à quelque point de \ue qu'on la raconte, suppose chez son auteur- certaines idées sur la destinée humaine, sur Tunivers et sur Dieu, les laisse toujours deviner, et Timpression que les lecteurs retireront du livre, en dépendra toujours en grande partie.

Eh bien ! sans entrer ici dans des discussions métaphysiques qui nous mèneraient plus loin que le bout du monde, nous devons regretter qu'il n'y ait pas plus d'harmonie foncière entre la philosophie religieuse de M. Renan et les idées constitutives de la doctrine du royaume de Dieu. M. Renan a insisté avec beaucoup de force et de raison sur le fait que VÉvangile n'a pas de formules à nous donner. Il repose sur un sentiment, non sur un dogme. Dieu n'y est pas défini, son essence n'y est pas soumise à la moindre dialectique. Dans le cœur et dans la bouche de Jésus il s'appelle simplement «le Père céleste, » et cela n'est pas une définition, c'est l'expression d'un sentiment. Les religions, au surplus, proviennent non de raisonnements et de recherches, mais d'une conscience très-intense de Dieu, de l'impression déterminée que fait l'Être divin sur l'âme de leurs fondateurs. C'est de M. Renan cette belle pensée, si vraie, si bien exprimée, et qui restera : « Jésus ne disDUta jamais sur Dieu, car il le sentait directement en lui. » De la sorte, il est très-juste de dire que le sentiment chrétien de Dieu peut s'associer et en fait s'est associé à bien des théories différentes sur la divinité et ses rapports avec le monde. Cependant il ne l'est pas moins d'observer que cette association est plus ou moins naturelle et intime. La difficulté, de nos jours, c'est de concilier les données des sciences naturelles avec la notion du Dieu vivant et aimant que réclame avec tant d'énergie la conscience religieuse. Je crois, pour, ma part, que les deux ordres de recherches doivent se compléter et se rectifier mutuellement, d'une manière continue et jusqu'à ce qu'on arrive, éternellement peut-être. La science ne nous permet plus de croire à ce surintendant suprême assis quelque part au-dessus des nuages, sur un trône entouré d'éclairs et de tonnerres et d'où il envoie aux quatre points cardinaux des messagers ailés porteurs de ses ordres, exécuteurs de ses volontés.

De son côté, le sentiment religieux affirme que Dieu est autre chose qu'une abstraction , qu'un idéal sans réalité, autre chose aussi qu'un grand ressort aveugle, dont on peut admirer la puissance, mais à qui il faut pardonner beaucoup, vu qu'il ne sait pas ce qu'il fait. Il l'affirme, dis-je, car si on nie le Dieu vivant, ce sentiment meurt, et il prétend bien ne pas mourir. A partir du moment oîi Dieu n'est plus pour moi que la transfiguration de moi-même, je n'adore plus, et c'est ce que les gamins de l'école hégélienne ont bien su répliquer à l'athéisme onctueux de M. Feuerbach. S'il n'est que l'agent inconscient de l'univers, je n'adore pas davantage, me sentant supérieur à cet agent que je devine et qui m'ignore. Si nous pouvions connaître Dieu d'une manière adéquate, nous trouverions certainement la vérité complète au point encore inconnu où se rencontrent les postulats du sentiment religieux pur et la connaissance parfaite de l'univers. Donc, en nous rappelant les bornes jusqu'à présent non franchies de la connaissance religieuse, rap*portons-nous-en à la bonne nature, hors de l'homme et dans l'homme, et tâchons, autant que nous pourrons, de trouver l'accord de ces deux puissantes voix. Si nous ne réussissons pas entièrement, nous nous consolerons en pensant que pourtant nous sommes dans la voie de la vérité. Dieu est certainement au-dessus de la conception humaine, mais très-certainement aussi il n'est pas au-dessous, et le sentiment que Jésus a eu de Dieu frappe de déchéance, au point de vue religieux, toute conception de Dieu qui ne perAet plus de croire au Père. — Dieu, dira-t-on, est le principe vivant du beau, du vrai, du bien, et cela nous suffit. — Vous êtes bien vite satisfait, et à bon marché ! Qu'est-ce que c'est que cela, un principe vivant? Si cela vit, c'est autre chose qu'un ^principe ; et si ce n'est qu'un principe, cela ne vit pas.

Disons la même chose de la grande question connexe de l'avenir d'outre-tombe. Les symboles matériels, au fond très-peu arrêtés, de l'eschatologie juive ont disparu de nos perspectives. Mais l'espérance d'une réparation finale, du triomphe de l'amour sur la mort, du monde « supérieur et meilleur, » où l'individu et l'espèce réalisent les prophéties de la vie terrestre, ne sera jamais extirpée de nos âmes. J'aimais mieux, je l'avoue, ce beau passage de son discours d'ouverture au Collège de France où M. Renan défendait

de rien préciser sur le mode d'un ordre de choses dont nous ne pouvons avoir aucune idée exacte, et rappelait à tous que l'œuvre de Dieu dépasse toujours, quand on vient à la connaître, l'hypothèse que l'homme s'était forgée d'avance; je l'aimais mieux que tt cette conscience de l'univers devenant absolue à la fin des siècles et réveillant en elle tout ce qui a vécu. » Analysons un peu. Qu'est-ce qui se réveille? La conscience personnelle de nous tous qui avons vécu? Mais alors qu'y a-t-il de si contradictoire daos la manière vulgaire de concevoir l'immortalité? Ou bien notre immortalité ne serait-elle que la réminiscence d'un autre? Oh! vous ne pensez pas cela, et vous sentez bien que l'univers ne peut pas se terminer par cette mauvaise plaisanterie.

Non. Croyons plutôt que l'ascension du monde vers la perfection absolue à travers toutes les nuances de la faiblesse, de l'ignorance et du péché, a pour cause première, pour agent et pour objet une perfection réelle permanente, que nous ne savons comment nommer, comment décrire, dont nous n'apercevons que quelques rayons divergents, mais qui nous attire à elle, qui nous a mis au cœur le désir de devenir parfaits comme elle, qui nous veut, qui nous aime, car attirer à soi, c'est aimer. Ce qui remplit son éternité, ce doit être l'irradiation de la vie en voie de développement continu, d'épanouissement progressif. Déjà le coin de l'univers que nous commençons à étudier nous le révélait. Mais rien ne nous dit que la forme de l'être que nous connaissons soit la seule possible et la seule existante. Rien ne nous défend d'admettre que bien avant les milliards de siècles qui séparent la formation de la première molécule solaire du système planétaire où nous vivons, il n'y a pas eu des séries infiniment nombreuses de mondes ayant commencé et fini pour recommencer encore. Pourquoi la vie ne sortirait-elle pas à Vinfini de la vie infinie? De quel droit mesurerions-nous le temps à la patience éternelle ? Ou bien aurions-nous peur de l'ennui pour elle? Mais, nous-mêmes, nous ne nous ennuyons jamais d'agir et de produire. C'est notre bonheur et sans doute aussi le bonheur de Dieu. Il doit y avoir, dans ce tressaillement mystérieux qui remue le cœur du père à l'ouïe du premier cri de son enfant qui sort vivant, pour ainsi dire, de la mort, quelque chose d'analogue au bonheur du Dieu vivant qui remplit de son

activité productive Téternité et rimmensité. Car le temps n'est pas le seul coefficient de l'éternel devenir. Sans l'espace, il ne ferait rien. Et à eux deux, le temps et l'espace, ils seraient le vide absolu, si Dieu n'y épanchait sans cesse la vie en germe ou la vie en action. Voilà le Dieu vivant, dont l'esprit élève graduellement l'humanité et chacun de nous vers lui, nous conférant cette prérogative que, seuls de tous les êtres terrestres, nous ne pouvons pas être heureux dans notre fange, n'admettant pas que nous y restions, bien que nous devions la traverser, et suscitant parmi nous les prophètes et les fils de Dieu pour nous forcer, malgré que nous en ayons, à marcher toujours en avant, toujours plus haut. Excelsior! c'est leur mot d'ordre à tous. Voilà celui devant la volonté duquel ilf^ut s'incliner pieusement, le doigt sur la lèvre pour arrêter le murmure, s'agenouiller quand on comprend, et s'agenouiller encore quand on ne comprend pas. Car lui seul est fort, lui seul est sage, lui seul est bon. Voilà le Père de Jésus, et notre Père à tous, en qui il fait bon vivre et mourir, et qu'il faut adorer aux siècles des siècles.

Cette notion de Dieu est une de celles qui se concilient avec le sentiment que Jésus avait de Dieu. Il y en a d'autres. Je préfère celle-ci, comme faisant le mieux droit, dans mon opinion, aux éléments complexes du grand problème. Mais je me reprocherais bien vivement l'idée outrecuidante que toute autre tentative de solution ne peut être qu'un athéisme déguisé. M. Renan est beaucoup plus chrétien, selon moi, par le cœur, par le sentiment, que par l'intelligence, et à mes yeux c'est l'essentiel. Mais je crains fort que la saveur de sa Vie de Jésus n'ait beaucoup perdu auprès des lecteurs réfléchis quand ils ont pu tirer de certaines pages la conclusion, qu'en fin de compte, non pas quelques idées de Jésus tenant au temps et au milieu oîi il a vécu, n'affectant pas la fond même de son enseignement, mais sa pensée-mère, l'idée génératrice de l'immense espérance qu'il a fait resplendir sur la terre, l'idée du Père céleste enfin, ne peut être qu'un beau rêve. Car si l'homme aime un Dieu qui l'ignore, il aime un fantôme. Le christianisme, tel qu'il se présente à nous dans la conscience de son fondateur, dérive du double sentiment, avidement saisi par les cœurs purs et purifiés, de l'amour de Dieu pour Thomme et de l'amour de l'homme

pour Dieu. Supprimez l'un des deux termes, et vous annulez l'autre. Dites que Dieu est l'idéal, je le veux bien, pourvu que cet idéal soit vivant, et non une abstraction. J'accepte d'autant plus volontiers qu'alors l'amour de Dieu ou de la perfection absolue est le premier de tous les commandements et qu'il n'y en a point qui lui soit égal, et pourtant le second, l'amour de l'homme, ou de l'idéal en germe, lui est semblable et ne fait qu'un avec lui. Le principe et l'application, la forme et la matière du christianisme peuvent très-bien rentrer dans cette manière d'entendre les choses. Mais, si cet idéal n'est pas vivant, s'il n'y a rien d'objectif dans cet attrait par lequel il agit sur moi individuellement, alors le monde est renversé, c'est moi qui crée mon Dieu, qui engendre mon Père, et nous pataugeons dans une logomachie inextricable, où les mots, dansant sur leur tête, signifient tout le contraire de ce qu'ils veulent dire.

Je le sais, ce ne sont là ni les intentions ni les idées réelles de M. Renan. Dans ses expressions, dans les tours et détours de sa pensée, quand il en vient à toucher aux questions capitales de l'ordre religieux, il y a des indécisions, des ambiguïtés même, que ses adversaires traitent de faux-fuyants calculés sans loyauté, et où, s'ils étaient aussi religieux qu'ils se croient et aussi familiers avec la grande philosophie qu'ils se disent, ils devraient bien plutôt respecter les embarras d'une conscience honnête, qtii doute, qui cherche, qui aime mieux rester dans le vague et même se contredire que de défigurer la vérité inconnue en lui donnant des traits arrêtés et peut-être infidèles. Cet état d'esprit ressort trop naturellement de la crise religieuse dans laquelle se débat notre siècle pour en étonner d'autres que ceux qui ont eu le bonheur ou le malheur d'y rester étrangers. Arrivons enfin à la critique biblique proprement dite.

La première question à se poser, quand il s'agit d'une œuvre historique, est ceDe des sources, et ici elle se concentre à peu près uniquement sur les quatre évangiles. M. Renan est au courant des travaux de la critique allemande et en général accepte les résultats proposés par elle, sauf un point pourtant, très-grave, et sur lequel il nous faudra revenir. Je pense avec lui que les trois pre-

miers évangiles ou synoptiques ont transcrit un évangile antérieur qui se retrouve sans modification importante dans notre Marc ; que le premier, notre Matthieu, y a joint la collection plus ancienne encore des Logia ou enseignements de Jésus, recueillis par Tapôtre Matthieu, plus un certain nombre de récits à couleur légendaire ; que le troisième, notre Luc, a trié dans les documents antérieurs à lui et combiné ses sources avec plus de méthode et de réflexion. J'inclinerais toutefois à plus sépareç la composition de cet évangile et la ruine de Jérusalem, que ne le fait M. Renan, mais peu importe ici. Le cachet d'ébionitisme exalté qui distingue ordinairement l'évangile de Luc, lorsqu'il est question de pauvres et de riches, a été relevé avec beaucoup de justesse. C'est au sujet de l'évangile de Jean que nous ne nous entendons plus.

Au premier abord, il semblerait que M. Renan, comme l'école de Tubingue et la plupart des critiques indépendants de l'heure actuelle, reconnaît sans réserve le caractère très-idéaliste, très-spéculatif et mystique, très-peu historique par conséquent, du quatrième évangile. Il est même d'une grande sévérité pour le narrateur, dont la bonne foi ne lui paraît pas à l'abri du soupçon, à qui il croit pouvoir reprocher des préoccupations de sectaire et un goût déplorable pour les tirades prétentieuses et lourdes qu'il met dans la bouche de Jésus. Les doctrines particulières de cet évangile sont, selon M. Renan, prêtées au Fils de l'homme, mais celui-ci ne les a jamais émises. Il lui semble au surplus que cet évangile porte des traces de corrections et de ratures. En un mot, la composition artificielle domine dans ce livre, autant que la narration ingénue daus les synoptiques, a Ce sont, en quelque sorte, les variations d'un » musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le » thème peut n'être pas sans quelque authenticité, mais, dans » l'exécution, la fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On » sentie procédé factice, la rhétorique, l'apprêt... On voit qu*en » écrivant les discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le » mouvement assez monotone de sa propre pensée. » (Comp. pp.

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