‹ La Vie de Jésus de m. Renan, devant les orthodoxies et devant la critiqueChapitre 2 sur 2 · XXIV-XXXV · texte numérisé non relu

XXIV-XXXV

Je dis maintenant que, quand on se croit autorisé à parler ainsi d'un document, il n'y a qu'une conséquence à tirer, c'est qu'on doit s'abstenir d'en faire usage pour raconter quoi que ce soit sur

son autorité seule. Saus 'doute on peut encore relever quelques avantages que, malgré tous ses défauts, il possède encore sur le& synoptiques, un canevas plus satisfaisant par exemple, quelques scènes, surtout dans l'histoire de la Passion, mieux décrites et permettant d'expliquer certains détails qui, autrement, resteraient incompréhensibles. Mais alors, quelle est la règle qui s'impose à l'historien?. C'est qu'on ne peut rien affirmer d'après ce livre seul, à moins de trouver dans les autres documents la confirmation directe ou indirecte de son témoignage. Par exemple, l'évangile de Jean fait mention de plusieurs voyages de Jésus à Jérusalem; les synoptiques n'en connaissent qu'un, celui qui se termina par sa mort. Mais il est tel passage de ces derniers qui ne s'explique naturellement que si l'on admet la pluralité des voyages. Admettons-la .donc. La scène du jugement de Jésus par le Sanhédrin, présidé par Caïphe, telle qu'elle est racontée dans les synoptiques, est obscure, et l'on sait par d'autres sources que Caïphe n'était que l'instrument de son beau-père Anne. Attachons donc de la valeur à l'interrogatoire officieux que, selon le quatrième évangile, Jésus dut subir chez cet Anne, avant la séance officielle du conseil suprême des Juifs. Mais, en vérité, nous n'avons pas le droit d'aller plus loin. Un auteur qui compose librement des discours, non pas pour les mettre simplement, à la Tite Live, dans la bouche d'un général, d'un orateur, d'un héros ordinaire, mais pour les endosser au Révélateur, à celui en qui il voit et veut faire voir le Verbe de Dieu devenu chair, est tout aussi capable de composer des faits ; et si son livre, eu égard à ces mœurs littéraires de l'antiquité, dont les dialogues de Platon, quand il fait parler Socrate, sont l'exemple le plus célèbre, offre toujours aux âmes pieuses une lecture édifiante et à tous un certain côté du Christ, qui doit avoir eu aussi sa réalité,, gardons-nous d'aller plus loin et interdisons-nous d'affirmer suf son autorité la moindre chose douteuse *.

* La question du quatrième Évangile est la plus grave de la critique biblique, et je n'oserais pas dire qu'elle soit encore complètement résolue. Je ne serais pas aussi sévère que M. Renan dans son appréciation du style et des redites particulières à ce livre mystique, mais je ferais plus de difficultés que lui pour accepter les preuves alléguées par les défenseurs de son authenticité, à laquelle j'ai cru longtemps, mais que je ne soutiendrais plus aujourd'hui. Son auteur parle sans doute comme quelqu'un qui a reçu des renseignements quasi -confidentiels du disciple que Jésus aivMki{, mais il ne se donne nulle part pour l'apôtre

A ma grande surprise et à celle de bien d'autres, M. Renan n'a pas tiré cette conséquence, et sans se prononcer d'une manière absolue sur l'authenticité de cet évangile, il en a fait une de ses

en personne, et même il est des passages qui indiquent plutôt le contraire, tels que II, 22; xn, 35. Papias n'a pas connu cet évangile, du moins tout concourt à le faire croire, et du reste, s'il l'a connu, il ne lui attribuait pas d'autorité apostolique : car il est impossible d'être plus millénaire que ce vêtus homo de l'Asie chrétienne du ii* siècle. Il me semble plus que douteux que Justin Martyr et Athénagore l'aient connu davantage. Les citations de ces écrivains chrétiens du ii* siècle, indiquées par M. Renan (p. xxv), ne suffisent pas du tout à le démontrer, non plus que leur adhésion à la théorie du Verbe que le quatrième évangile suppose déjà répandue avant lui dans l'Église. La première citation formelle de cet évangile n'arrive qu'avec Théophile d'Anlioche, après 170. Si l'apôtre Jean en est l'auteur, lui qui, d'après ^{., ii, 9, était un des chefs influents de la communauté ébionite de Jérusalem et à qui, de très-bonne heure, on a pu attribuer l'Apocalypse, c'est à la condition d'un revirement total dans ses idées et coutumes religieuses : comment donc n'en trouve-t-on pas la moindre trace dans son livre où le judaïsme, la loi juive, le temple juif sont des choses aussi étrangères, aussi indifférentes qu'elles pouvaient l'être à un chrétien helléniste du u* siècle? Quant au témoignage d'Irénée (fm du ii* siècle), on ne peut y attacher grande valeur : cet excellent Père témoigne de tout et ne sait presque rien. La querelle des Quartodécimans, qui agite l'Asie chrétienne du ii« siècle, prouverait plutôt contre que pour l'authenticité : car les chrétiens d'Asie en référaient à l'apôtre Jean pour maintenir contre l'Église occidentale le droit de célébrer la Pâque chrétienne le jour de la Pâque juive, « à l'imitation du Seigneur, » disaient-ils, et cette prétention de leur part est si étrangement démentie par le quatrième évangile, qu'on est tenté de croire que sa chronologie de la Passion n'a pas été tout à fait désintéressée. La première épitre attribuée à Jean sort sans doute du même milieu que le quatrième évangile, et de là des ressemblances de style et de tendance; mais je ne la crois pas du même auteur. Il y a pour cela trop de différences dans l'énoncé de certaines doctrines importantes, celle par exemple de Tantechrist. J'incline toujours plus à penser, pour ma part, que cet évangile est le produit d'une composition libre sur un thème fourni, quanta ses éléments historiques, par un évangile antérieur qui se rapprochait beaucoup plus du genre des synoptiques et l'emportait sur eux sous quelques rapports. Cet évangile antérieur a été connu de Justin Martyr et de l'auteur des Clémentines : ce qui fait que si souvent on a cru retrouver dans ces deux écrivains des citations de notre quatrième évangile. — Quant au contenu lui-même du livre, je trouve qu'il porte une couleur alexandrine ésotérique, quasi-dualiste (i, 13; viii, 44-47, etc.), qui dénote une des premières Iproductions de la gnose, mais d'une gnose encore modérée et n'efifarouchant personne. Les miracles qui y sont racontés, inexplicables sous la plume d'un témoin oculaire, se prêtent d'une manière surprenante à l'allégorie (noces de Gaua, paralytique de Béthesda, aveugle-né, Lazare). Les personnages mis en scène sont des types, des caractères, bien plutôt que des êtres réels et sont calculés de façon à montrer quel effet produit fatalement la lumière divine concentrée en Jésus sur les diverses dispositions du cœur et de l'esprit. Il semble qu'il ne s'est répandu que lentement, conome un livre d'initiés, et qui aurait eu deux sens, l'un pour les charnels, l'autre pour les spirituels. Je conseillerais à ceux qui trouveraient cette explication bien étrange, de se rappeler l'état d'esprit, encore bien plus étrange, que Tessénisme, l'alexancbinisme, le pythagorisme réveillé, l'orphisme, etc., avaient créé dans les cercles religieux de l'ancien monde. On aimait l'odeur de mystère. Chacun prétendait à

principales sources. C'est M. Scherer, je crois, qui a dit un jour que M. Renan, dépeint, par ses adversaires comme un destructeur à outrance des traditions scripturaires, était en réalité plutôt timide que hardi dans sa critique Le fait est que c'est pour avoir été trop consci'vateur sur la question du quatrième évangile, qu'il a été trop radical aux dépens du caractère personnel de Jésus; et la page que presque tous ses amis ont le plus regrettée dans son livre qui en contient tant de belles, cette page, consacrée à raconter l'apparente résurrection de Lazare, c'est à un usage arbitraire du quatrième évangile qu'elle est due. On dirait qu'à lui, comme à M. Ewald, dans le volume de son Histoire d'Israël qui raconte la vie de Jésus, l'évangile de Jean lui a porté malheur.

En réalité cette page, celle qui a donné le plus de corps aux accusations de ses adversaires, n'est qu'une tentative désespérée de faire rentrer l'histoire de la résurrection de Lazare dans le cadre de l'histoire évangélique, et cette tentative est manquée. L'auteur ne s'en tire en effelqu'à la condition d'attribuer aux amis du Christ un tour de passe-passe, et à celui-ci une connivence, au moins indirecte, qui, si réduite qu'elle soit, n'en jette pas moins l'ombre la plus pénible à reconnaître sur le caractère du grand et terrible ennemi des hypocrisies et des fraudes de tout genre. Pour ma part, je suis enchanté de ce que les difflcultéjB soulevées par cette explication sont insurmontables. D'abord je n'admettrais pas sans prruve formelle que, dans un cénacle aussi ardent, aussi naïvement enthousiaste que celui dont Jésus occupait le centre, on eût étudié la recette de cette sauce aux miracles que les couvents et les clergés font mijoter aux époques où la foi décrépite, dépourvue de sincérité

Taristocratie religieuse. Les gnostiques durent une grande partie de leur prestige à leurs allures de mystagogues. L^Église elle-même éprouva le besoin d'avoir sa Discipline du secret^ disciplina arcani^ qui ne cacha jamais rien, mais qui répondit au goût du temps. Au ii« siècle, catholiques et gnostiques sont d'accord pour faire remonter jusqu'à Jésus lui-même les institutions et les croyances les plus évidemment récentes. Une Paradosis ésotérique, épiscopale selon les uns, transmise à quelques privilégiés selon les autres, expliquait tout. Voyez d'ailleurs dans l'évangile lui-même les interprétations à tendance symbolique, accessibles seulement à ceux qui savent pénétrer le sens profond des paroles émises devant le vulgaire, que l'auteur canonique donne à plusieurs déclarations de Jésus (II, 21; xn, 33), et aussi xix, 34, comme exemple delà tournure allégorique que prenait tout de suite dans un tel esprit un fait matériel qu'il ne se donne pas même la peine d'interpréter.

et de confiance en elle-même, cherche à se maintenir per fas et nefas. On ne prépare pas des miracles frelatés, quand on croit en voir partout de vrais, jusque dans les choses les plus simples, et tel était le cas des premiers disciples. Leur Maître était pour eux déjà transfiguré. Notons de plus que toutes les objections qu'on faisait, dans Tancienne hypothèse, à ce récit du quatrième évangile, subsistent tout entières. On se demandait avec raison, comment il se pouvait qu'aucun autre évangéliste n'eût connaissance d'un événement aussi prodigieux en lui-même et dont l'arrestation, la mort même de Jésus auraient été les conséquences immédiates. n est des cas où le silence est l'équivalent de l'ignorance, et celui-là en est si bien un qu'on peut défier de faire rentrer sans violence l'épisode de Béthanie dans le cadre des synoptiques. Ensuite on se demandait : Qu'est donc devenu Lazare? Pourquoi, depuis, ne l'aperçoit-on nulle part, ni dans l'histoire de la Passion, ni dans celle de la Résurrection, ni dans la première communauté de Jérusalem? Est-ce qu'un ami intime du Seigneur, un ressuscité sorti du tombeau après quatre jours de mort, n'aurait pas occupé de droit une des place> les plus en évidence dans le collège des disciples? Vrai ou faux, du moment qu'on y avait cru, le miracle dont il aurait été le héros l'eût élevé sur un piédestal de première grandeur. Le fait est que les impossibilités accumulées par l'histoire de Lazare, abstraction faite du caractère miraculeux de l'événement, ont toujours compté parmi les arguments contraires au caractère historique du quatrième évangile, et tout le monde conviendra que la supposition de M. Renan n'a pas même l'avantage d'en éliminer une seule.

Pour nous, qui appliquons à cet évangile lui-môme la parole qu'il attribue au Christ au sujet de la manducation de la chair : c< Les paroles que je vous dis sont esprit et sont vie, » qui pensons qu'il faut chercher le véritable sens du miracle raconté dans son rapport typique avec l'œuvre de régénération religieuse et morale accomplie par le Christ, nous n'éprouvons aucun embarras à nous expliquer cette histoire de Lazare *. Nous savons par Luc, xvi, 20,

1 C'est un miracle de même genre et de même sens que les autres prodiges relatés dans cet évangile, et dans cet évangile seul, pivotant tous autour de Tidée que Jésus a tiré contre

que Lazare, Dieu-est-mon-aide^ était un nom symbolique par lequel Jésus aimait à désigner les pauvres méprisés par Torgueilleuse et dure aristocratie de son temps *. C'est dans cette classe de parias de la société juive qu'il trouva un grand nombre, peut-être la pluralité, de ses disciples. Il les tira de leur mort spirituelle en les aimant, en pleurant sur eux, en s'exposant pour eux aux colères des hautes classes. Les personnes sensées, comme Marthe, pouvaient penser que Lazare était trop corrompu pour être rappelé à la vie. Mais Jésus leur dit qu'avec de la foi, on voyait la gloire de Dieu, et il se pencha sur ce tombeau en criant à Lazare : « Sors et viens à moi ! » Et Lazare sortit, pâle, chancelant, encore embarrassé dans ses bandelettes sépulcrales, mais vivant. Puis, qusmd les chefs du peuple virent que Jésus avait ressuscité Lazare, ils prirent peur et se dirent que si on le laissait faire, tout le monde finirait par croire en lui (comp. Jean xi, 47 suiv), et c'est alors que Caïphe leur donna ce conseil de haute politique, d'après lequel il fallait immoler un innocent à la prétendue sécurité du pays... Envisageons la scène de Béthanie à ce point de vue, et nous avons tout un poëme, plein de mouvement et de couleur, quelque chose qui ravit et qui n'est nullement le résultat de combinaisons arbitraires, car c'est le récit positif des synoptiques que nous retrouvons à travers les personnifications et les descriptions idéales de l'évangile pneumatique (c'est le nom que lui donnait Clément d'Alexandrie). Si au contraire, on veut en faire un événement réel, que l'on admette ou non le miracle, on se jette dans une mer sans fond de difficultés insolubles.

Qu'on m'entende bien! L'usage à peu près négatif qu'il faut faire du quatrième évangile, quand on veut écrire une histoire de Jésus, ne dépend nullement de la validité de l'explication particulière que je propose ici. Avant tout, de l'aveu de M. Renan luimême, cet évangile est d'un idéalisme spéculatif qui l'entraîne

toute apparence la force de la faiblesse, le mouvement de l'inertie» la vie de la mort. Ainsi de l'eau sans saveur se transforme en vin généreux, l'aveugle de naissance devient clairvoyant, le paralytique incurable devient valide , etc. Déjà dans les synoptiques, la réponse de Jésus aux envoyés de Jean-Baptiste fournit un exemple de cette assimilation des guérisons morales à des guérisons physiques (Mattha, xi^ 5; comp. Luc, iv, 18).

1 Luc connaît bien Marthe et Marie (x, 38-42) et la diversité de leurs caractères. C'est ce qui rend encore plus étrange le silence absolu qu'il garde sur leur frère.

complètement en dehors des conditions du réalisme historique. Comment donc, lorsqu'il s'agit d'articuler à la charge de Jésus un fait aussi grave, aussi blessant pour la conscience chrétienne, qu'une connivence tacite à un miracle fabriqué, de Jésus mourant martyr de sa franchise, de Jésus qui aurait pu conserver sa vie et, qui sait ? continuer son œuvre tant bien que mal, à la seule condition d'infliger une légère entorse à la droiture, de Jésus qui ne croyait pas à l'efficacité des miracles, pas même à celle des résurrections, pour convertir les gens (Luc xvi, 31), comment est-il possible de se contenter, en fait de preuves, du récit d'un évangéliste, à qui l'on impute un peu plus loin (p. 423) d'avoir inventé le trait de la Mater dolorosa^ inconnu aux synoptiques?

C'est encore sur le seul évangile de Jean que M. Renan fonde cette notice qui érveille bien gratuitement dans l'esprit du lecteur des répugnances de même ordre : a II affectait de savoir sur celui » qu'il voulait gagner quelque chose d'intime (p. 162), » et l'idée qu'il se fait des premiers rapports de Jésus avec Jean- Baptiste. Le discours très-authentique de Jésus (Matth. xi) sur le prophète du désert ne concorde en rien avec la supposition d'une influence quelconque subie à l'école de son précurseur. Cet emploi du quatrième évangile n'a pas peu contribué à répandre sur l'ouvrage entier une certaine apparence d'arbitraire, comme si l'auteur, sans pitié ni souci des textes, s'était complu à les ajuster au gré de sa faoDitaisie pour en faire un Jésus de convention. Sans méconnaître, comme ses adversaires, ce qu'il y a souvent de travail et de réflexion dans les rapprochements qu'il en fait, je serais pourtant de ceux qui eussent désiré en bien des endroits une méthode plus sévère d'interprétation. Par exemple, je suis étonné de ce qu'après avoir constaté le caractère communiste de l'évangile de Luc, — ce qui, par conséquent, doit nous mettre en garde contre l'authenticité rigoureuse des paroles qu'il prête à Jésus sur les questions de famille el de propriété *, — M. Renan s'exprime (p. 174), comme si Jésus

* C'est ainsi que très-certainement l'intention de la parabole du Riche et de Lazare est de décrire un mauvais riche et un hon pauvre; cela ressort des petits détails. Mais l'évangéliste a presque entièrement effacé la différence morale pour insister d'autant plus sur la différence sociale (Luc xvi, 19 et suiv.)- La parabole de TÉconome infidèle (xvi, 1 et suiv.) est si bizarrement déformée, qu'on ne comprend ni en quoi sa spéculation consistait réelle-

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avait jamais dit que le pauvre comme tel est sauvé et le riche comme tel perdu, et cite pour toute preuve la parabole du Riche et de Lazare. Je suis encore plus surpris de l'usage qu'il fait de l'épisode du jeune homme riche, qui se croyait parfait et à qui Jésus proposa, s'il l'était en effet, de devenir son apôtre après avoir vendu et distribué tous ses biens. Cet incident, tout exceptionnel et qui s'expUque par les circonstances qui l'amènent, ne donnait aucun prétexte réel à cette formule absolue de la p. 173 : a La première » condition pour être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune » et d'en donner le prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant » cette extrémité, n'entraient pas dans la communauté. » Ceci est d'une grande exagération. Ce qu'on doit reconnaître, c'est que Jésus a voulu que ses apôtres proprement dits fussent pauvres. C'est aussi que dans ses discours les plus authentiques, il a combattu très-énergiquement la soif des richesses, ce souci de païen qu'il jugeait indigne de l'homme vraiment religieux. Ses conseils qui, pris à la lettre, ne seraient pas toujours pratiques, se ressentent, je le veux bien, du penchant qu'aura toujours un prédicateur quelconque à plus insister sur les dangers et l'absurdité de la cupidité que sur les avantages de l'aisance. Mais je ne vois pas la moindre trace qu'une condition, pareille à celle dont il vient d'être question, ait été jamais imposée aux premiers disciples '. Même quand, après la mort de Jésus, la mise en commun des biens fut résolue à Jérusalem, on demeura libre d'y souscrire (Act. xv, 4) et l'exemple de la capitale juive ne fut suivi nuUe part. Du vivant de Jésus,

ment, ni pourquoi son maitre Ta loué de son habileté. Il doit y avoir eu là-dedans quelque rouerie, pleine d'adresse et de subtilité, qui aura échappé soit aux rapporteurs, soit à réyangéliste, et qui justifiait amplement (soit dit sans mauyaise intention, on était en pays juif) la morale de cette parabole qui se trouve au verset 8. « Les enfants de ce siècle sont » plus habiles dans leur genre que les enfants de lumière dans le leur. » L*évangéliste y a annexé des sentences qui n'ont en réalité avec la parabole d'autre rapport que celui de l'usage qu'il faut faire des biens ^rrestres.

* C'est une exagération du même genre que nous rencontrons, page 306, relativement au mariage. Jésus a bien dit que, dans l'état futur, la distinction des sexes serait abolie ; pour raisons faciles à concevoir, il a renoncé pour lui-même au mariage et aux joies de la famille. Mais jamais il n'a fait du célibat un ordre, ni même, comme Paul, un conseil, et personne n'a plus religieusement proclamé que lui la sainteté du lien conjugal (Marc, x, 2-9). M. Renan a clairement vu combien le christianisme de Jésus est peu sacerdotal, il n'a pas aussi nettement compris qu'il est tout aussi peu monacal.

Pierre ne vendit pas la barque qui le faisait vivre, ni la maison où il reçut le Maître, et la contemplative Marie avait bien su garder, pour en oindre son saint ami, le vase d'albâtre plein de nard pur, qu'on eût pu vendre trois cents deniers au profit des pauvres. Lorsque Jésus, dans sa sublime description du jugement dernier, convoque les c( bénis de son Père, » ce ne sont pas précisément des pauvres qu'il fait passer à sa droite, ce sont des bienfaiteurs, qui ont rassasié des affamés, vêtu des nus, soulagé des malades, en un mot, des gens qui ont donné du leur. Or, pour donner, la première condition, c'est d'avoir. Lazare dénué, abandonné, a ses sympathies les plus tendres, mais ce Samaritain généreux, qui a fait largement les choses avec l'inconnu qu'il a rencontré sur la route, les possède également, tout hérétique qu'il soit. En un mot, le pauvre qui se résigne et le riche qui donne sont tous les deux ses hommes, et on ne comprend pas pourquoi, après avoir cité la redoutable parole qui déclare le salut d'un riche aussi difficile que c( le passage d'un chameau à travers le trou d'une aiguille, y> M. Renan n'a pas ajouté la réponse significative adressée aux disciples qui demandaient avec eîEroi : Qui donc peut être sauvé ' î

Je signalerai encore quelques interprétations qui me semblent inexactes ou forcées. Ainsi l'ordre de se convertir ou de se repentir^ la (ASTavo^a évangélique, ce changement de sens intérieur, est à plusieurs reprises rendu par l'expression faire pénitence, qui indique tout autre chose. — Je ne pense pas que le mot traditionnel de Jésus soyez de bons changeurs ou banquiers^ signifie : faites de bons placements en vue du royaume de Dieu (p. 180). C'est une parole qui rentre dans la catégorie de celles que nous lisons Luc, xu, 35, 87, et qui signifie qu'il faut s'exercer à discerner la vérité de l'erreur, le bien du mal, comme le changeur habile distingue sur-le-champ la bonne monnaie de la fausse. — J'en dirai autant de cette autre parole familière au Christ et qui revient à chaque instant dans les éyangile^ -. Quiconque a des oreiUes^ entende! Comme elle se présente régulièrement à la suite d'enseignements qui exigeaient une attention particuKère, nous ne pouvons douter qu'elle eût pour but de faire appel à la réflexion sérieuse, à l'usage

1 « Jésus les regarda fixement et leur dit : a'fiQ qui est impossible aux hommes est pos- » siUe à INeu. » (Gomp. Marc, \, 27; Luc, xviii, 11),

de cette intelligence que tant d'hommes possèdent et que si peu exercent. Cette exhortation, si originale, n'est pas entendue dans son vrai sens p. 190. — A la page 318, on lit cette assertion qui ne laisse pas que de surprendre : c< Ses disciples par moments le crurent fou, » et en note Marc, ni, 21 suiv. Si l'on consulte le passage allégué, il se trouve que ce sont ses parents, sa mère et ses frères, et non ses disciples. —A la page 128, nous lisons que ce Jésus n'avait pas la moindre notion d'une âme séparée d'un corps » Cependant un passage tel que Matth. x, 28, est péremptoire en faveur de l'opinion opposée. Je ne saurais admettre non plus que l'idée juive, passablement grossière, susceptible du reste d'être spiritualisée, de la résurrection, fût totalement différente de l'idée grecque de l'immortalité de l'âme, comme nous le lisons à la page 54. L'essentiel, c'est-à-dire la notion d'une survivance personnelle, en connexion étroite avec l'état moral antérieur, était commun aux deux théories. — Je ne puis voir aussi qu'un abus dans l'usage qui est fait en divers endroits de circonstances occasionnelles érigées en faits habituels : par exemple, quand M. Renan dit que Jésus c< aimait à jouer sur les mots (p. 150), » parce qu'il a dit à Pierre qui péchait qu'il ferait de lui un pêcheur d'hommes; ou bien «qu'il prenait plaisir au titre de Fils de David, » comme s'il en eût retiré une satisfaction vaniteuse : son audacieuse question aux Scribes de Jérusalem (Marc, xn, 35) montre le cas réel qu'il faisait de ce titrej; ou bien « qu'il se plaisait fort aux petites ovations des enfants, » parce que, lors de son entrée messianique à Jérusalem, des hosanuahs enfantins le suivirent jusque dans le temple et qu'il les justifia à la face des prêtres. Disons ici d'une manière générale qu'il faut s'attendre, quand on étudie l'histoire évangélique, à voir Jésus identifier toujours plus sa personne et sa cause. Si, au commencement de ses prédications, la n parole du Royaume, » c'est-à-dire sa doctrine, se présente souvent sans lien nécessaire avec sa personne, l'expérience lui montra bientôt que sa doctrine ne s'implantait que chez ceux qui s'attachaient personnellement à lui. Il en a été toujours de même, et les paroles de Jésus, en distribuant le pain et le vin lors du dernier repas, prouvent bien qu'il comptait désormais sur le souvenir personnel que ses disciples conserveraient de lui, bien plus que sur son enseignement proprement dit. Ne prenons pas

pour des mouvements de vanité puérile ce qui n'est que la conscience qu'ont les grands fondateurs du rôle incomparable qu'ils doivent remplir dans l'humanité.

Mais nous nous perdrions dans les détails en continuant sur ce pied, et ce sont les traits généraux qui importent ici. Deux questions considérables réclament encore notre attention, celle des vues apocalyptiques de Jé«us et celle des miracles.

On sait qu'on entend par vues apocalyptiques cet ensemble d'attentes et de croyances dont la foi au Messie à venir formait le centre, et qui se résumaient dans la prévision d'une révolution universelle et prochaine, en vertu de laquelle le Messie et les siens régneraient sur le monde entier. Les Juifs du temps de Jésus et les chrétiens des deux premiers siècles, à fort peu d'exceptions près, vécurent de leur foi dans ce gigantesque renouvellement de toutes choses, et crurent à chaque instant qu'il allait s'opérer. L'un des problèmes les plus difficiles à résoudre pour l'historien de Jésus, est de savoir jusqu'à quel point Jésus lui-même autorisa ce genre d'attentes et par conséquent les partagea. D'un côté, ses discours rapportés par les synoptiques, expriment positivement l'idée que Jésus compte bien revenir peu de temps après sa mort, glorieux, triomphant, en vrai Messie juif descendant sur les nuées du ciel pour tenir les grandes assises du jugement universel. Mais, d'autre part, son enseignement personnel, original, lui appartenant en propre, l'enseignement qui distingue le royaume de Dieu tel qu'il le conçoit, du royaume de Dieu tel que le concevaient les Juifs, est en opposition flagrante avec tout cet ordre de prévisions. Si le royaume de Dieu doit s'établir par un miracle irrésistible, à jour fixe, d'une manière, pour ainsi dire, flamboyante, que signifient donc ces admirables paraboles du sénevé, du levain, du filet, de la graine croissant d'elle-même, qui supposent un développement lent, régulier, organique, partant d'un point imperceptible, mais doué d'une vitalité divine et déployant successivement ses énergies latentes? Comment Jésus a-t-il pu dire aux Pharisiens : Le royaume de Dieu ne viendra point avec apparence, il n'est pas ici ou là, il est au dedans de vous? Tl y a plus : si tel est en effet l'idéal de Jésus, pourquoi n'a-t-il pas cherché à le réaliser tout de suite? Pourquoi a-t-il préféré la voie du renoncement et du sacrifice à la

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possession des royaumes du monde? Pourquoi, en un mot, au lieu du Fils de l'homme, n'avons-nous pas eu' Mahomet quelque six cents ans d'avance? Dans l'hypothèse, il n'y avait aucun mal à vouloir ce que Dieu voulait, et ce n'était pas la foi en lui-même qui lui manquait.

M. Renan a bien compris la difficulté (chap. xvn) et a envisagé les diverses faces du problème avec beaucoup de conscience et de sagacité. L'a-t-il rapproché autant qu'il l'aurait pu de sa solution? Je n'oserais exiger de solution définitive, mais je crois que l'on pourrait ajouter quelque chose à l'explication qu'il a proposée et qui se résume en ceci, que Jésus a toujours gardé simultanément les deux ordres de conception du royaume de Dieu, l'un servant de véhicule temporaire à l'autre. Je pense qu'on doit lui accorder au moins que Jésus, comme tous les prophètes, s'est représenté l'ère nouvelle dont il était l'initiateur comme devant se réaliser pbis promptement que les conditions réelles du progrès de l'humanité ne le permettent. A présent, jusqu'à quel point ses disciples, très-attachés aux espérances apocalyptiques, n'ont-ils pas donné à ses paroles une précision, des connexions qui n'étaient pas dans sa pensée? N'ont-ils pas plus d'une fois présenté comme doctrine positive ce qui n'était qu'une manière de dire empruntée au vocabulaire ambiant? Jésus a certainement prévu qu'une grande catastrophe nationale serait la conséquence du refus du peuple juif d'adopter le Messie pacifique ei de sa persistance à vouloir le Messie de ses rêves. Naturellement, à cette prévision devait se rattacher celle de grands changements sur la terre entière. Ses auditeurs ont pu, ont dft bien souvent confondre deux ordres d'événements qui n'avaient dans sa pensée qu'un lien logique. La manière dont il désire qu'on envisage la mission de Jean-Baptiste (Matth., xi, 14), prouve que, sur ce point ai probablement sur d'autres encore, il cherchait è donner un autre tour aux espérances nationales. Il est bien remarquable que, dans sa fameuse réponse à Caïphe, il se soit exprimé, d'après le texte le plus ancien (Matth., xxvi, 64, modifié dans un sens millénaire dans l'évangile de Marc, xiv, 62, et dans un sens moins paradoxal par Luc, xxu, 69), comme si sa venue sur les nuées du ciel, c'est-à-dire en puissance et en gloire, devait dater du moment même de sa mort

Mais surtout j'observe qu'en soumettant à la critique l'enseignement de Jésus, on oublie trop souvent le court espace de temps pendant lequel il lui fut donné de tirer les conséquences de ses principes, qui ne tendaient à rien mo?ns en effet qu'à changer le monde. Trois ans, ce n'est pas assez pour un enseignement philosophique, c'est encore bien moins pour une prédication populaire, itinérante, qui doit à chaque instant revenir sur son principe pour tâcher de Tiraplanter en divers lieux. Aucune religion, plus que le christianisme, nja le droit d'exiger de ceux qui la jugent d'être appréciée d'après son principe, car elle est tout intérieure, faisant tout reposer sur une disposition du cœur, et n'attachant aucune valeur indépendante aux formes, dogmes, conceptions qui pourront se greffer plus ou moins légitimement sur elle. Il y a un moyen bien simple de savoir en quoi consiste l'essence du christianisme selon le Christ lui-même : c'est de rechercher, non pas ce qu'il a pu savoir ou dire du monde physique ou de l'histoire humaine, mais les conditions auxquelles selon lui on participe au royaume de Dieu ou au salut. Les Béatitudes du Sermon de la montagne, sa réponse au Scribe intelligent (Marc, xii, 28, suiv.), sa description du jugement dernier, bien d'autres passages encore, fournissent la réponse. Ni prêtres, ni dogmes, ni œuvres de dévotion ne procurent le salut, c'est l'amour qui l'assure : voilà la pensée mère de l'Évangile et voilà aussi ce qui en fait plus qu'une religion, mais la religion éternelle.

Maintenant son fondateur a eu la claire conscience que le renouvellement du monde sortirait de là, et que par conséquent lui-même régnerait sur l'humanité en qualité d'introducteur dans ce royaume de Dieu, qui vient et doit toujours venir. Il trouvait cette idée englobée jusqu'à un certain point dans la croyance populaire de son temps, relative à l'œuvre et au rôle du Messie. Sa conception religieuse, due non pas à des recherches méthodiques et raisonnées comme celles d'un philosophe grec ou moderne, mais aux inspirations de son merveilleux génie et de son cœur pur, en d'autres termes au Saint-Esprit, procédait vis-à-vis des croyances de son peuple, par voie d'épuration indirecte, imprévue, à mesure, si j'ose ainsi dire, que le besoin s'en faisait sentir. Les traditions religieuses, nous le savons par expérience, fournissent à la prédi-

cation populaire des formes arrêtées, mais très-commodes et même indispensables, dans lesquelles des idées nouvelles peuvent se mouvoir assez longtemps sans les briser, à plus forte raison quand il y a entre le vieux et le neuf des analogies foncières, des parallélismes qui permettent de les faire coïncider à chaque instant. Voilà dans quel sens je me représente l'adhésion et l'opposition que Jésus déclare tout à la fois aux croyances messianiques de ses con« temporains : s'il eût vécu plus longtemps, la logique interne de son principe eût fait toujours plus prédominer l'opposition sur l'adhésion globale, qu'il avait dû leur accorder d'abord en considération des éléments vraiment prophétiques et religieux qu'elles offraient à sa conscience ; et si l'on veut poursuivre la solution de ce difficile problème, je crois qu'on la trouvera de ce côté-là sans qu'il en résulte un amoindrissement réel de sa personne ou de son œuvre. Après cela, constatons, mais n'exagérons pas l'importance des idées millénaires aux premiers siècles de l'Église. On se crut alors à la fin d'un vieux monde, à l'aurore d'un nouveau, on n'avait pas précisément tort, et plus dMne rancune, plus d'une vanité, plus d'un désir de vengeance ou de domination se nourrirent de l'attente fiévreuse d'une interversion totale des choses. Mais le monothéisme chrétien, surtout le sentiment de dignité qu'il rendait à l'âme, la vitalité et le repos qu'il procurait à la conscience, voilà quels furent au fond les vrais moyens de propagation de l'Évangile. Autrement on ne comprendrait pas pourquoi ce ne fut pas un judaïsme quelque peu grécisé, qui conquit le monde : car le judaïsme ne le céda en rien, en fait d'attentes millénaires, au christianisme primitif, qui, du reste, les avait reçues de lui.

Des réflexions analogues me sont suggérées par le chapitre de la Vie de Jésus^ qui traite de l'importante question des miracles. M. Renan a eu parfaitement raison d'observer que cette question ne saurait se poser vis-à-vis de Jésus, comme elle se poserait pour nous visrà-vis d'un contemporain qui viendrait nous parler au nom de Dieu, en accomplissant des choses prodigieuses en garantie de sa mission. Pour discuter le surnaturel, il faut avoir une notion développée de Tordre naturel ; cette notion suppose une certaine étendue de connaissances scientifiques, une certaine dose d'esprit philosophique, et pas l'ombre de tout cela n'existait en Judée au

premier siècle de notre ère. C'est aussi pourquoi je n'aime pas cette phrase de la page 257 : c< Jésus dut donc choisir entre ces deux » partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. » Il semblerait que cette alternative se posa devant son esprit, qu'il en soupesa soigneusement le pour et le contre, et qu'il se décida, comme on se décide entre deux maux, en choisissant le moindre. Il n'en fut pas ainsi. Jésus dut être frappé certainement du caractère merveilleux des guérisons qui s'opérèrent sous l'influence de son regard et de sa parole. La réalité de semblables guérisons, quelque difficile qu'en soit l'explication pour nos médecins classiques, ne saurait être révoquée en doute. On en a vu dans bien d'autres rencontres. Seulement, on en a trop vu, et dans trop de rencontres, pour que ce phénomène démontre pour nous l'intervention spéciale d'un pouvoir surnaturel. Mais la chose ne pouvait se présenter de cette manière aux yeux de Jésus et de ses contemporains, et, dès lors, Jésus ne pouvait ni ne devait se refuser à accorder aux malheureux qui en espéraient le soulagement de leurs souflFrances, ces bénédictions, ces impositions de mains, ces attouchements qui pouvaient avpir des conséquences si bienfaisantes. Telle fut la base positive de cette auréole miraculeuse qui ne tarda pas à envelopper Jésus de la tête aux pieds. Mais, à la distance où nous sommes des événements et avec les documents que nous possédons, il est absolument impossible de séparer les faits réels des créations de l'enthousiasme. Ce que je maintiens, c'est l'absence de calcul en tout cela. Je ne dirais donc pas que a Jésus ne fut thaumaturge et exorciste que malgré lui, » que a ses miracles furent une concession que lui arracha la nécessité passagère ; » je dirais tout simplement que Jésus fit autour de lui le bien qu'il pouvait faire sans se préoccuper des objections que la nature des moyens employés pouvait soulever dans l'esprit plus philosophique, surtout plus scientifique d'un autre âge.

En même temps, ce que je relèverp.is avec plus d'insistance que M. Renan, c'est la très-médiocre estime que Jésus professe à l'endroit du merveilleux en tant que signe devant accréditer une mission divine. En cela, il est novateur au suprême degré, et il a fallu dix-huit siècles à la chrétienté pour qu'une très-faible partie de ceux qui la composent rejoignissent sur ce point la pensée du

86 LA VIE DE JÉSnS DE M. RENAN.

Maître. Non-seulement, il ressort d'une foule d'endroits que les biographes canoniques de Jésus tenaient aux miracles infiniment plus que lui, mais encore plusieurs déclarations catégoriques, sorties de sa bouche, enlèvent aux miracles tout le prix qu'ils pourraient avoir aux yeux des croyants. Les miracles, pour lui, sont au fond si peu miraculeux, sont si peu l'indice assuré d'une mission divine, qu'il reconnaît aux faux messies, aux faux prophètes, aux disciples des Pharisiens, le pouvoir d'en opérer, et même de trèsgrands. Lui-même ne fait jamais montre des siens. C'est ordinairement à l'écart qu'il mène ceux qui lui demandent leur guérison, et il défend qu'on en parle. Il pense que la résurrection même d'un mort serait inutile à ceux qui ne veulent pas se convertir. Je ne connais rien de plus frappant à cet égard que la réponse, pleine de sens et si peu comprise d'ordinaire, qu'il fit à ses adversaires, un jour que ceux-ci, peu touchés du menu fretin des miracles que la rumeur populaire lui attribuait, lui demandèrent « un signe du ciel, » c'est-à-dire un prodige éclatant qui forçât les plus récalcitrants à s'incUner devant lui. « Une génération méchante, leur dit- » il, demande un signe, mais elle n'en recevra pas d'autre que » celui de Jonas le prophète (Matth., xii, 39; Luc, xi, 29).» Il était impossible de répondre avec plus d'esprit : « Vous n'en aurez pas!» Car, Jonas, selon la légende, détermina les Ninivites à se convertir sans avoir fait devant eux le moindre miracle. Cette ingénieuse remarque de Jésus fut si peu comprise de son entourage, qu'un des évangélistes lui annexe un commentaire en rapport avec le séjour du prophète en pleine mer dans le ventre du poisson, commentaire aussi impossible que l'événement lui-même auquel il fait allusion. Enfin, ce qui est digne de toute attention, c'est que Jésus lit la volonté divine, non pas dans les événements exceptionnels ou anormaux, mais, au contraire, dans l'ordre régulier des choses. Il ne sait pas un mot de chimie ni de botanique, mais il a parfaitement remarqué le travail intérieur d'une masse qui fermente, ainsi que le développement régulier, automatique, d'une plante qui pousse; et il se sert de ces faits naturels pour expliquer comment, dans son idée, le royaume de Dieu doit se développer graduellement dans l'humanité. Cette indifférence de la nature qui nous cache si souvent la face du Dieu vivant, ce soleil qui

LA Vit; t(S, 9iSt78 Dfi M. HEl^ÀN. S7

soorit au méchant comme au juste, cette pluie qui fertilise le champ de rimpie aussi bien que celui du fidèle, tout cela est pour luv plein de sens et de révélations; c'est la preuve que Dieu est supérieur aux rancunes humaines, et qu'à l'exemple du Père céleste, il nous faut répondre à l'injure par la bénédiction, au mal par le bien. En un mot, étant donnée une situation intellectuelle où nos débats concernant le surnaturel n'eussent pas même été concevables, il est impossible d'être moins thaumaturge, en principe et en fait, que Jésus, impossible aussi de séparer plus nettement son œuvre et sa doctrine des vicissitudes que l'avenir réservait au point de vue miraculeux. Si jamais préjugé contemporain a mérité d'être énergiquem«nt réfuté au nom du Christ lui-même, c'est celui qui consiste à slmaginer qu'on ne peut être chrétien qu*en croyant aux miracles.

Je termine, bien que les sujets de critique ou d'éloge se multiplient à perte de vue, ou plutôt à cause de cela. En résumé, je sahie dans la Vie de Jésus de M. Renan un premier essai, fort brillant, de l'application des lois et des procédés de l'histoire à un domaine que se sont disputé si longtemps les préjugés et les passions multicolores, et aussi un pas hardi qui nous mène vers de nouveaux horizons où la science et la religion sont appelées à se réconcilier. Le succès éclatant de son œuvre ne prouve pas seulement en faveur de la forme. Il a bien certainement pour cause première l'inquiétude religieuse qui s'est emparée des âmes mécontentes du passé et du présent, et soupçonnant quelque chose de mieux que les orthodoxies et les incrédulités qui nous ont été léguées. A tous ces titres, le livre de M. Renan fera date dans notre histoire littéraire et plus encore dans l'histoire de notre progrès spirituel. — D'autre part, je me crois en droit d'ajouter que Jésus n'est pas sorti de cette biographie aussi grand, aussi pur qu'il l'est en réalité.

Donc le Christ selon M. Renan est selon moi un Christ amoindri. Mais je ne prendrai pas congé sur ce ton, d'un livre à qui j'ai dû, et tant d'autres avec moi, de délicieuses et saintes impressions. Le christianisme que je professe n'est ni dogmatique ni sacerdotal, et l'évolution moderne du protestantisme à laquelle mes consictions me rattachent a la prétention de concilier la liberté de la pensée et

les précieux avantages de la vie religieuse commune. Comme chrétienSs nous disons qu'il en est de la vérité comme de la justice : heureux, non pas ceux qui croient la posséder, mais ceux qui en ont faim et soif! Comme chrétiens aussi, nous avons appris que le vrai blasphème est, non pas Topposition au Fils de l'homme, mais celui qui se commet contre le Saint-Esprit, contre cet esprit divin qui est pureté, espérance et amour. Selon nous, la base essentielle et J'élément éternel du christianisme, c'est l'esprit religieux de progrès et de charité qu'a introduit si puissamment dans le monde le fondateur du royaume intérieur de Dieu. Cet esprit, une fois qu'on le possède, fait éclore dans l'âme toutes les persuasions nécessaires pour bien vivre et bien mourir. Par conséquent, en toute œuvre humaine, nous regardons avant tout à l'esprit qu'elle dénote, et dans la mesure où elle provient d'une ardente recherche de la vérité, où elle veut contribuer au bien et au progrès de tous, nous disons qu'elle est chrétienne.

Voilà pourquoi, malgré les dissentiments graves que j'ai indiqués dans le cours de cette étude, je sens qu'entre M. Renan et nous, Hans une sphère supérieure à celle de la controverse exégétique et dogmatique, il y a des aspirations, des espérances, des tendances communes. Il est une sympathie de l'esprit, qui réunit les intelligences les plus divisées sur tout le reste, quand elles s'accordent à croire, en dépit de toutes les contradictions de la surface, au bien, au vrai, à ce qui est généreux et pur, à la nécessité de le chercher et de le répandre, et au but divin vers lequel marche à pas lents notre pauvre humanité.

Plus d'une fois avec M. Renan, je veux gravir en pensée cette colline de Galilée, au sommet de laquelle on oublie les larmes des choses et les injustices des hommes. Quand je méditerai désormais la parole évangélique, je penserai aux vertes montagnes et aux lacs limpides, près desquel? un cœur pur découvrit que Dieu est notre Père céleste : cela dit amen à ceci. Nous nous rendrons souvent ensemble au pied de cette croix où expira le Fils de l'homme, pour Tentendre parler, là encore, de son Père et du nôtre, et nous humilier devant cette « folie de Dieu » qui a fait de l'infâme gibet un trône éblouissant de gloire. Nous y puiserons le sentiment précieux

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