LE PROTONOTAIRE PERRAULT
heureux résultats, voir prévaloir la vérité qu'il a prêchée de la voix et de l'exemple. M. Perrault avait compris et voulu faire comprendre que l’enfant de l’indigent a, plus encore que celui du riche, besoin d'éducation. Mais comme il faut au peuple, peu instruit et par conséquent trop indifférent, plus que des facilités, il faut des tentations à défaut même de la coercition ; il faisait travailler les jeunes gens hors de leurs heures de classes, et les payait même pour leur travail, les douant ainsi d’un métier, d’une éducation primaire suffisante pour leur vocation future et aidant même pécuniairement à leurs familles. Pareille idée, prêchée et cultivée par le sacrifice d'une fortune, ne vaut-t-elle pas une belle illustration ? ”
‘ Le pays a fourni en abondance d’éloquents orateurs, d’habiles jurisconsultes, de profonds politiques, de savants écrivains, d'actifs, de probes industriels, combien a-t-il produit de philanthropes'‘pratiques du genre du vénérable patriarche de Québec ? ”
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La notice nécrologique qui suit, en partie, a paru dans le Journal de Québec du 9 avril 1844, rédigé par feu l'honorable Joseph Cauchon, et contient entre autre le panégyrique, non surchargé, de M. Perrault, au lendemain de ses funérailles,
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‘ Mais sa fidélité à remplir ses devoirs officiels n’est
pas le seul ni le plus grand mérite de M. Perrault aux yeux de ses compatriotes. Les sacrifices qu'il a faits pour leur procurer l'éducation, et avec elle le bien-être, est quelque chose de plus dans leur cœur. Ayant été élu membre pour le comté de Huntingdon, il introduisit un bill dans la Chambre qui avait pour but d'établir des écoles de paroisse; puis nn autre pour l'érection d'une maison d'industrie, Malheureusement le pays n'était pas encore mûr pour de pareilles mesures, et il dut échouer dans ce noble projet. Mais il n’en est pas moins le père de l'éducation du peuple Canadien, et ce titre cher et glorieux personne ne saurait le lui arracher. Intrépide voyageur, accoutumé aux dangers et aux obstacles de toute nature, il fut le premier qui s’enfonça dans cette forêt que le fer civilisateur de l'intelligence avait laissé vierge.”
“ Tlexistait bien alors de hautes institutions littéraires, mais elles étaient trop hautes et par conséquent inaccessibles à la grande masse des habitants.”
‘ Plus, tard les premières semences jetées par ce vénérable citoyen duns une terre inculte produisirent leur fruit, car le sol était riche do sa nature. L'éducation devint donc à l'ordre du jour; la chambre vota des sommes considérables et des écoles élémentaires furent établies dans toutes les paroisses. Mais au milieu de cette agitation de tous les esprits qui travaillaient pour donner au peuple ia nourriture intellectuelle dont il avait besoin, on se demande pourquoi on ne voit pas figurer le nom de M. Perrault dans les fastes parlementaires, Jamais, en effet, il ne fut appelé auprès de la
chambre pour donner ses lumières sur le sujet spécial de ses études. Les hommes ont été injustes à toutes les phases de la société, et les passions d’une nature ou d'une autre, ont toujours été sur la voie de l’homme pour l'arrêter même dans des projets utiles, entièrement étrangers à ces passions.”
‘“ Le mulheur voulut qu'une divergence dans des opinions politiques fit perdre au pay: tant de dévouement pour l'éducation. Cependant cet oubli injuste ne ralentit pas ce zèle sans limites, et ce qu’il ne put fuire pour le pays par le pays, il le fit par lui-même, Il fit donc ériger des écoles pour les deux sexes dans le faubourg Saint-Louis, à Québec. Dans ces écoles il faisait montrer le matin tout ce qui s'enseigne dans les écoles ordinaires, et l’après-midi, à l'école des garçons, l'été, on enseignait à jardiner, et l'hiver, à faire des instruments aratoires. Les filles apprenaient à échiffer, carder, filer, tricoter, à faire do la toile et des étoffes ; enfin à tailler et à coudre. L'école des garçons était pourvue d'outils de menuiserie et de charronnerie, etc; cello des filles de différents métiers à toile et à étoffe, etc.”
‘“ M. Perrault a déboursé plus de deux mille louis pour ces objets, et comme le pays manquait entièrement de livres élémentaires, il en rédigea et en fit imprimer plusieurs à ses propres dépens, tels que Vocabulaires, Manuels pour les instituteurs, Grammaires anglaises, françaises et latines, Abrégé de l'Histoire du Canada, Traité de grande et petite Culture, Extraits des principes sur lesquels la culture est fondée, Traité de médecine vétérinaire...
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‘ Enfin pour compléter son œuvre, il étabit une fermemodèle; et toutes ces entreprises, dans le but d’instruire ses concitoyens des choses les plus utiles, lui ont coûté le sacrifice, nous assure-t-on, de près de six mille louis. Aujourd'hui toutes ces belles institutions sont tombées, bien que les mandataires du peuple eussent dû les perpétuer, en les encourageant et en instruisant ainsi le pays.”
‘Tel a été, nous disons, le sublime dévouement de ce citoyen par excellence, qui repose maintenant sous les voûtes de l’église de Notre-Dame de Québec, (1) et qui s’est fait pauvre pour faire le bien de ses semblables. Et la reconnaissance où est-elle ? Repose-t-elle avec lui dans la tombe ? Non elle se peint par le regret sur toutes les figures, et la présence des Frères de la Doctrine Chrétienne aux funérailles, suivis de leurs élèves, atteste de leur regret et du regret de toute la jeunesse pour la perte du père de l'éducation du peuple Canadien.”
‘ Ses mœurs furent toujours sans reproche et sa foi sans tache. Il fut moral par raison et par religion, et pendant plus de 90 ans il a suivi un régime de vie qui l'a conduit à l'extrême vieillesse où il est parvenu. Il est mort presque sans souffrance, et sans presque s’en apercevoir, étant prêt pour l'éternité, et ne cessant de remercier le Seigneur de ce qu’il lui donnait une mort si inaperçue et si douce. Au moment où il paraissait devant son Dieu, il venait de parler avec cette lucidité d'esprit qui ne l’a jamais abandonné pendant sa vie
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(1) 11 fut inhumé dans la chapelle Sainte-Anne,
presque centenaire. On croit qu'il était le dernier de ceux qui sont nés à Québec sous la domination française.”
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# Dans toute la ville de Québec, il n’y avait pas un per-
sonnage qui fut plus connu de tout le monde, en son temps, que le grand-père Perrault, ainsi qu’on le désignait communément. Il y était nécessairement en évidence par son emploi, et par sa participation aux affaires publiques importantes, où on le trouvait en tête depuis un demi-siècle. Sa personne d’ailleurs attirait l’attention par son aspect vénérable. En sorte que les survivants des deux générations qu'il avait vu passer devant lui, par déférence pour son grand âge et sa haute respectabilité, lui avait conféré, plusieurs années avant s& mort, le titre patriarcal de grand-père Perrault, de même qu’on l'avait fait pour le grand-père Boucher, gouverneur des Trois-Rivières.
Cette coutume, ainsi répandue, était un hommage parlant rendu à ses vertus et à la dignité de son caractère.
Telle a été la carrière publique de ce digne citoyen, dont sa ville natale a bien raison d’être fière,
Nous croyons n'avoir pas déçu l'attente du lecteur, en annonçant, dès notre début, que sa vie offrait un modèle à suivre dans tous les états où il a été appelé, et qu'il en a rempli tous les devoirs avec la sagesse et la constance d’un civisme éclairé.
De même il peut servir d'exemple dans sa vie privée,
Nous demandons qu’il nous soit permis d'y pénétrer.
Entrons donc maintenant dans l'intérieur de “ l'Asile- Champêtre ” pour considérer lu vie intime de la famille et la société qu’on y rencontrait,
Aussitôt que cette demeure eût été construite, M. Perrault s’y était installé avec sa jeune épouse et ses six enfants. Les époux y vivaient heureux et contents, dans une union bien assortie, fondée sur une inclination mutuelle et une véritable estime réciproque. M. Perrault n'avait pas eu égard aux avantages de la fortune en prenant une compagne, et, comme il l’écrivaità un ami en lui annonçant son mariage projeté, il entendait y suppléer à lui seul par son industrie. Leurs jours coulaient ainsi doucement, quand un malheur imprévu vint en interrompre le cours.
En retournant de la ville chez elle Mme Perrault fit la rencontre de soldats avinés et turbulents, qui lui causèrent une frayeur dont elle fut violemment saisie. Les suites amenèrent une couche prématurée qui, peu de jours après, se termina fatalement par sa mort, le 23 avril 1800, à l'âge de trente-trois ans seulement.
Cette perte, si prompto et imprévue, causa une douleur profonde à l'époux ainsi délaissé. Il la ressentit toute sa vie, Jamais aucune autre affection ne remplaga celle de l'épouse qu'il avait aimée d’un amour conjugal parfait, et qui avait fait son bonheur pondant dix-sept ans.
Il concentra sur ses enfunts, tous en bas âge, la tendresse qu'il avait pour leur mère, et se résigna à supporter, pour le reste de sa vie, avec une entière
soumission à la Providence, le sort de viduité qu’elle lui avait fait. |
Le vide qu’il ressentait au fond du cœur fut, croyonsnous, une des causes qui le porta à s'appliquer aux œuvres de bienfaisance que nous avons énumérées.
Il continua cependant à maintenir, avec un courage stoïque, sa sérénité habituelle.
Nous allons le suivre sous son toit, au sein de sa famille, dans sa nouvelle existence.
Sa maison était comparativement petite, à un seul étage, avec un souhassement ou rez-de-chaussée, et des mansardes étroites. Du côté est attonait une serre, avec bonne exposition au midi. Une grande salle d'entrée, donnant devant et en arrière sur les jardins, servait d'unique pièce comme salon, lieu de réunion, d’occupation ou d'étude. L’ameublement en était simple, mais l’ensemble confortable. Un piano, un orgue et divers autres instruments de musique, tels que flûtes, violons, etc, montraient le goût de la famille pour cet art d'agré- : ment. Le tapis de cette salle sortait de la filature du métier de son école, la trame du lin de la culture de sa ferme modèle, et la laine du tissage de l’école des filles, Il se plaisait à le montrer comme exemple pratique d'économie domestique (1),
(1) Après la mort de M. Perrault, l’Asile-Champêtre fut vendu à M. Jacques Blan:uard, qui y fit divers agrandissements. Passé cn. suite en d’autres mains, il fut détruit par un incendie vers 1890, et il n’en reste aucun vestige. Le voisin du côté est a acquis le frent de l'emplacement pour agrandir son jardin sur la Grande-Allée, Le reste, divisé en lots à bâtir, reste en jachère. On n’y voit plus que . deux ou trois vieux arbres rabougris pour rappeler les anciennes glantations,.
Au milieu des occupations incessantes et du travail régulier au dedans et au dehors de l'habitation, tout y annonçait l’ordre et la paix. Pourtant la demeure était fort remplie, et surtout d'enfants, si on en juge par le nombre de personnes de tout âge et de tout sexe qui ont habité successivement ou vécu sous le toit hospitalier de son vénérable chef. Il n’est pas hors de propos d’en faire une courte énumération, si incomplète qu’elle soit.
Commençons par ses propres enfants, au nombre de six ; les enfants du docteur Buchanan, son gendre, devenu, comme dit ci-devant, veuf une seconde fois, et qui avait eu de son premier mariage avec Lucy Richardson deux garçons et une fille nommée Jane, tous laissés orphelins et sans parents quelconques, à la mort de leur père, dont M. Perrault se chargea de deux comme tuteur; puis éleva Jane chez lui comme une de ses propres enfants.
Ajoutons les cinq jeunes enfants de Madame Bender, sa fille, qui vint chercher un asile chez son père en 1824, et qui tous vécurent avec lui jusqu’à sa mort; encore les trois jeunes enfants, filles du docteur ‘Jharles Perrault, que le choléra enleva en 1832; les enfants de madame Globenky, sa petite fille ; ceux de M. Prime de Martigny, son gendre; et, comme si sa maison n’était pas suffisamment remplie, il regut comme pensionnaires ses deux petits-neveux, James et Raymond Baby, de Sandwich, qui faisaient leur éducation à Québec.
De plus, il adopta à l’âge de deux ans et éleva un nommé François Duffaut qui, par la suite, alla s'établir avec succès comme marchand dans les environs de Montréal.