‹ La vie de Joseph-François Perrault [microforme]Chapitre 9 sur 25 · QUÉBEC · texte numérisé non relu

QUÉBEC

Imprimé par THOMAS CARRY & CIE.

Rue Buade, Chien d'Or,

À Son Excellence le Très-Honorable Marraew, LorD AYLMER, Gouverneur en Chef du Bas et du Haut- Canada, etc. etc.

My Lord,

Il ne peut y avoir que le désir de vous plaire qui ait pu m’engager à vous détailler la vie d’un sujet aussi mince que moi; tout le mérite qu'aura cette narration sera d’être vraie dans toutes ses parties, Les événements de ma vie n’ont rien d’extraordinaire si ce n’est sa longueur, la jouissance pleine et entière de mes facultés intellectuelles et corporelles à un âxe où presque tous les hommes en sont dépourvus; ce que je dois à la lecture, dans ma jeunesse, d’un traité sur la longévité dans lequel l’auteur avançait deux propositions qui me sont restées profondément gravées dans l'esprit, “que la tempérance ‘et la sobriété étaient le fondement de la longévité et pro- ‘“ curaient deux avantages de la dernière importance, celui ‘“ du sALUT et de la SANTÉ.”

Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais perdu de vue ces deux grands moyens et que j'ai constamment travaillé depuis l’âge de vingt ans à devenir vieux, et j'ai bien réussi; j'en atteste tous ceux qui me connaissent, et ils conviendront qu'il n’y a pas d'homme de mon âge qui soit plus dispos, plus laborieux, plus actif et plus gai que moi, à l’âge de de quatre-vingts ans que je parcours depuis le premier juin 1753, jour de ma naissance.

Comme il est d'usage dans les biographies de donner

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la généalogie de celui dont on décrit la vie, je m'y conformerai, et je dirai que mes parents, tant paternels que maternels, étaient de Ia profession mercantile; que mon aïeul était un marchand forain, fils de Jacques-François Perrault, chirurgien, en la ville de Cosne-sur-Loire, diocèse d'Auxerre, et de Dame Marguerite Caché; qu'il s'établit dans le Canada, et s’y maria à Dile Pagé-Carcy, fille de M. Pagé-Carcy, bourgoois de Québec, comme appert par son contrat de mariage passé devant Mtre Lacetière, notaire, le 22 novembre 1715 ; qu’il eût cinq garçons et deux filles ; que trois d’entr’eux suivirent la profession du commerce; un entra dans l’état ecclésiastique, et l’autre dans la marine marchande; que l’une des filles épousa un nommé Beausein, marchand, et l’autre mourut fille, pensionnaire à l'Hôtel-Dieu de Québec, à un âgs avancé. Je les ai bien connus tous les cinq; l'aîné était un négociant résidant à Québec, dont les affaires étaient fort étendues, ainsi que celles de mon père; ils possédaient chacun une maison à la basse-ville ; un autre d'eux était établi à Trois-Rivières; l’ecclésiastique était chanoine de la cathédrale, et est mort Grand- Vicaire ; le marin commandait un vaisseau marchand ; mais ayant été pris en mer, il fut ruiné et obligé de se charger do la conduite d’une habitation au Cap-François, où il gagna environ trois cent mille francs, dont il achetu une plantation à la Nouvelle-Orléans, où il finit ses jours.

Mon père, qui avait laissé Québec en 1759, à l'approche de l’armée anglaise, qui venait faire le siège de cette ville, s'était réfugié aux Trois-Rivières, où il eut le

malheur de perdre sa femme, Demoiselle Josephte Baby, qu'il avait épousée à Montréal, sœur de l'honorable François Baby, décédé membre du Conseil Exécutif et Législatif, fille de M. Raymond Baby et de Demoiselle Thérèse LeComte Dupré.

Il ramena sa famille à Québec aussitôt après que la tranquilité fut rétablie dans le pays ; elle consistait en cinq garçons et trois filles,

Il se détermina à passer en France pour y régler ses affaires mercantiles, et disposer des effets qui étaient restés en magasin, à Larochelle, et qui n'avaient pu lui être envoyés, en conséquence de la prise du pays par les Anglais, qui en empêchaient l'importation.

Les enfants furent mis en pension chez divers particuliers jusqu’à ce que les religieuses Ursulines et les Ecclésiastiques du Séminaire de Québec eussent rétabli leur pensionnat, où les plus âgés furent placés. C’est dans ces asiles que nous avons été élevés.

Mon père n'ayant trouvé d’autre moyen de se défaire des marchanchises qu’il avait à Larochelle que de les aller vendre à la Nouvelle-Orléans, s’y transporta et nous appela auprès de lui en 1772. Nous partîmes au nombre de six pour l'aller rejoindre; mon frère aîné était parti l’année d’auparavant pour aller auprès de mon oncle Michel, gérant l'habitation Macnaimara, (1) au Cap- François, et le plus jeune était mort. (2)

(1) Celle du propriétaire du même nom qui habitait la Nouvelle- Orléans, et avec lequel le général Haldimand correspondait pour affaires, pendant qu'il gouvernait à Pensacola.

(2) C'était l’avant dernier, François,

Notre navigation fut des plus malheureuses. (1) Nous perdîmes à la Dominique le bâtiment qui nous transportait, et tous nos effets. Nous fûmes obligés de prendre passage dans un autre qui nous transporta au Cap- François, où nous fûmes bien accueillis de notre oncle Michel. Quand je fus rétabli des fièvres que j'avais attrapées dans la traversée, au bout de deux mois nous en partîmes dans une goëlette pour la Nouvelle-Orléans,

en compagnie de M. Cabaret, (2) offisier d'Infanterie, et de sa dame.

Un voyage qui n'excède pas ordinairement dix jours, nous prit un mois. Nous eûmes le malheur de toucher sur les bancs de la Floride, et le choc fut si violent que notre beaupré fut rompu et le gouvernail emporté, en sorte que nous fûmes obligés de relàcher à la Havane, où nous fûmes détenus deux mois, au bout duquel temps nous parvinmes enfin à la Nouvelle-Orléans, sans autre désagrément que de n’y point trouver notre père.

Comme je n'avais rien à faire là, et que l’oisiveté m'était à charge, j'offris mes services gratis à monsieur Lafitte, un marchand de Bordeaux, qui vraisemblablement est un des parents du fameux Lañfitte actuel, résidant en France.

Le printemps 1773, je montai le Mississipi avec monsieur De Rocheblave, et après trois mois d’une navi-

(1) Voir ses lettres du 13 août et 27 cotobre 1772, dans ‘Correspondances ” Perrault, l'aîné.

(2) Chevalier de St-Louis. Lettre de Josephte Perrault, 15 février 1775, de la Nouvelle-Orléans, à Perrault, l'aîné, Québec.

gation dangereuse, j'eus le plaisir d'embrasser mon'père établi à St, Louis des Illinois, à cinq cents lieues de la Nouvelle-Orléans, où il faisait un commerce considérable. Le surplus de la famille eut ordre de l’attendre à la Nouvelle-Orléans, où il fut les joindre peu après. Il lui restait alors deux filles et un garçon, en ayant marié une à M. Dorminil Moran, et envoyé le plus jeune garçon (1) à Larochelle, pour y être éduqué.

Je restai à la tête des affaires pendant son absence, et comme les équipements étaient faits et que j'avais beaucoup de loisir, je l’employai à étudier la langue espagnole; et je fis très bien puisque je pus servir d’interprète entre le gouverneur que mon père amenait aux Illinois, et auquel il avait cédé un intérêt dans son commerce. Je lui servis même de secrétaire pendant les trois années subséquentes de son administration.

‘J'ai resté sept années dans ce pays, et comme tous les les ans nous portions à la Nouvelle-Orléans les pelleteries que nous tirions de l’intérieur, j'en faisais le trajet alternativement avec mon père.

J'ai descendu et remonté ce fleuve trois fois ; je mettais trois semaines à le descendre et trois mois à le remonter,

Lorsqu'on laissait les habitations le long de la Pointe- Coupée, à une trentaine de lieues au-dessus de la Nouvelle-Orléans,on ne trouvait que trois mauvaises maisonr, à l'entrée de la Rivière des Arcansas, et aucune de Ià jusqu’au village de Ste. Geneviève, vingt lieues plus bas que celui de St, Louis, à la gauche du Mississipi en

(1) Baptiste,

montant, et dans deux autres villages à la droite, vis-àvis ceux-là.

Les dangers de la navigation du Mississipi ne proviennent pas tant du courant violent que des embarras formés par des arbres d’une prodigieuse hauteur et grosseur, qui poussent dans un sol peu ferme et que le courant déracine et entraîne, lesquels s’accrochent à ceux qui sont arrêtés sur le rivage et s’avancent quelques centaines de pieds dans le fleuve, et causent à leur tête une rapidité de courant si véhémente que les bateaux et les pirogues engloutiraient si on persistait à les vouloir faire passer, Il n’y a pas d'autre moyen alors que de traverser le fleuve pour passer de l’autre côté, où souvent on rencontre un danger aussi imminent, celui d’être écrasé par les arbres que le courant, forcé par ces embarras et poussé duns ces anses, déracine et fait tomber.

J'ai été quelques fois obligé de revenir sur mes pas, de faire couper quelques-uns des arbres sur les embarras, et me frayer ainsi un passage en frappant des cordellcs pour hâler mon bateau, et perdre ainsi une couple de jours pour ne faire qu’une lieue.

Tels sont les dangers et les peines que l’on éprouve en montant le fleuve, et ceux que l’on rencontre en descendant sont causés par ces gros et grands arbres qui sont arrêtés au fond de l’eau,et dont on voit la tête audessus balancer avec une telle force qu’ils crèvent les bateaux qui tombent dessus ; en sorte que l’on ne peut se mettre en dérive durant les nuits obscures Si ces scieurs de long, comme on les appelle, sont dangereux,

ceux qui ont perdu leur tête et qu’on nomme chicots ne le sont pas moins.

La terre, sur les bords du fleuve, est si légère qu'il se faisait souvent des ouvertures dans les pointes, qui abrégeaient quelques fois le chemin de dix à douze lieues. Je fus entraîné une fois dans une semblable ouverture et pensai y périr.

Un autre danger est la rencontre des partis de sauvages qui sont constamment en guerre les uns contre les autres, et se font un plaisir de piller les passants.

Une année, en montant le fleuve, je vis descendre trois pirogues chargées d’une trentaine de sauvages. Comme je ne voulais pas les recevoir, je fisamarrer mon bateau; J'armai mes vingt-cinq hommes de fusils chargés, que je tenais accrochés au tendelet, et fis signe aux sauvages de s'éloigner. Malgré le désir qu’ils manifestaient de vouloir nous aborder, voyant notre attitude guerrière, ils jugèrent prudent de continuer leur route sans faire aucune tentative; nous en fûmes quittes pour monter la garde la nuit suivante de crainte de surprise de leur part.

Un surcroît de danger naît souvent de la mauvaise humeur de l'équipage, formé de gens de toutes nations et de toutes couleurs, qui, excédés d’un travail pénible, murmurent constamment et sont toujours prêts à se soulever, si le maître n’est pas ferme et résolu.

Mon tour étant arrivé de descendre à la Nouvelle- Orléans, en 1778, je partis des Illinois vers le 20 de décembre, dans un bateau chargé de six cents paquets de

pelleteries, ours, chevreuils, cerfs, robes-de-bœufs, chats, castors et loutres, et huit hommes d'équipage qui sufrent pour diriger le bateau dans la descente et lui faire éviter les embarras, et surtout les scieurs de long, c’està-dire les arbres arrêtés au fond de l’eau, et que l’on voit de loin plonger et se relever, comme je l'ai dit plus haut.

J'étais accompagné de deux autres moyennes embarcations, appartenant à mes amis qui menaient aussi des pelleteries à la Nouvelle-Orléans.

Comme l'usage de mon père était d'observer et faire observer les jours d’abstinence à son équipage, recommandés par l'Eglise, et que j'avais ordre d’en faire autant, mes amis, qui suivaient mon bateau derrière lequel était attaché une pirogue où le cuisinier faisait l'ordinaire, sentant l'odeur d’une matelote, me demandèrent la permission de venir dîner avec moi, ce que je leur permis avec bien du plaisir, et profitai de eette occasion pour les engager à en faire autant à l'avenir, d'autant plus que cette alternative de gras et de maigre plaisait infiniment aux équipages, et contribuait à leur santé.

Arrivé à la Nouvelle-Orléans et ne trouvant qu'un vil prix de mes pelleteries, je pris le parti d'acheter les petites parties de pelleteries que mes amis et autres ne trouvait pas à vendre, et je fis courir le bruit que j'étais déterminé à les aller vendre en Europe. Les négociants effrayés de cette résolution me proposèrent des prix plus raisonnables que les premiers; en conséquence, je terminai par les leur vendre et je réalisai quinze cents piastres sur les achats que j'avais faits à mon compte particulier. Si cette petite ruse me réussit, j'eus le

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