‹ La vie de Joseph-François Perrault [microforme]Chapitre 10 sur 25 · LA VIS DE · texte numérisé non relu

LA VIS DE

malheur d’être, obligé de faire, protester des, lettres d'échange du colonel Clark, commandant pour les Américains aux Caskakias, sur un nommé Miller, négociant à la Nouvelle-Orléans, au montant de six mille piastres ; ce qui fut la cause d'un voyage désastreux que j'entrepris pour aller en faire le recouvrement dans la Virginie,

À mon retour aux Illinois, je trouvai ma sœur ainée, Marie-Joseph-Louise,(Josette)mariée à M.Martin Duralde, marchand du lieu, un homme extrêmement bien éduqué, et qui, quelques années après, fut nommé commandant au poste des Apeloussas.

Mon père ne pouvant se passer, dans son commerce, du capital des lettres de change protestées à la Nouvelle- Orléans, m'engagea à aller à la Virginie, en réclamer le montant du tireur, le Colonel Clark, En conséquence, j'écrivis au Colonel Rogers, un Virginien qui avait été envoyé à la Nouvelle-Orléans par l'Etat de la Virginie pour y faire l’achat de munitions de guerre, qui était arrivé aux Caskakias avec trois berges chargées, et se disposait à monter la Belle-Rivière, pour avoir un passage, Ayant obtenu son consentement, je partis des Illinois vers le commencement d'Octobre 1779, pour l’aller rejoindre, et nous partîmes peu de temps après des Caskakias pour faire ce trajet qui était assez périlleux, en raison des partis de sauvages que le gouvernementanglais expédiait pour empêcher les Américains de s'établir le long de cette Belle-Rivière.

Les trois berges avaient vingt-quatre hommes d’équipage, et je faisais le vingt-cinquième.

Notre navigation ne fut point interrompue jusqu'au près du Ouabache, où nous fimes rencontre d’une pirogue contenant quatre à cinq hommes, qui avait été le même jour attaquée par des sauvages, qui en avaient blessé quatre ; un mourut le même jour de la blessure d’une balle à travers le bas ventre, par laquelle sortaient les excréments ; un autre, un mulâtre, avait été atteint de trois coups de feu dans la main dont il se soutenait le long de la pirogue, en la tirant au large, lors de l'attaque ; un troisième avait le bras cassé, et le quatrième, blessé dans la poitrine, crachait le sang à pleine bouche, et à chaque fois qu'il respirait il le renvoyait par sa plaie.

Le Colonel les prit à son bord ; nous pansâmes leurs plaies de notre mieux, y mîmes des tampons de toile échiffée et trempés dans du taffia.

J’exhortai de mon mieux le Provençal qui avait reçu la balle à travers le corps et qui se plaignait amèrement de ce que les sauvages l'avaient si maladroitement blessé dans cette partie.

Le Colonel fit dépécer leur pirogue et bastingua sa berge des débris; il crut devoir établir des sentinelles pour nous garder la nuit.

Nous continuâmes le lendemain notre voyage et arrivâmes quelques jours après, sans autre rencontre malheureuse, au fort (1) que les Américains avaient bâti à la chute, Nous y fîmes un séjour d’une semaine, tant pour délasser l'équipage que pour nous ravitailler,

Il y avait dans ce fort une trentaine d'hommes de

(1) Louisville,

milice et un officier fort intimidés des partis sauvages qui rôdaient si fréquemment qu'ils n'avaient pas ôsé cueillir le Llé-d’inde semé alentour du fort,

Nous les laissâimes enfin et reçgûmes en échange de nos blessés trois prisonniers anglais que nous devions laisser au fort Duquêne, autrement le fort Pitt,

Notre navigation fut assez heureuse jusqu'à environ cinquante lieues au-dessus de la chute, lorsqu’étant (1) à déjeuner sur le milieu d’une longue batture de sable, nous entendîmes un coup de fusil qui attira notre attention, et nous fit porter la vue de l’autre côté de la rivière, dont il était parti. Un moment après, nous vîmes dériver un petit cajeu de bois sur lequel les sauvages ont coutume de mettre leurs fusils et vêtements quand ils traversent les rivières ; ce que le Colonel connaissait aussi bien que moi, en sorte qu'il crut de la prudence de ne pas aller passer la tête de la batture sans s'assurer s’il n'y aurait pas de danger en approchant la terre.

Le Colonel laissa six hommes pour garder les barges et amena les dix-huit autres à la découverte avec lui. Comme cette batture était fort large nous fûmes plus d’une demi-heure sans rien voir ni entendre; à la fin, cinq à six coups de fusil se firent entendre et peu après une décharge d’une vingtaine, ensuite une fusillade assez suivie pour me faire croire que nos gens avaient en tête un parti considérable.

J'étais dans une perplexité extrême, car la fusillade se faisait entendre de temps à autre ; et enfin je vis venir

(1) 5 octobre. Le Colonel Campbell fixe la date du départ au 27 septembre de Kaskakias, H, P.—B. 122, p. 246.

à nous trois hommes à la course, poursuivis par uue quinzaine de sauvages. Un de ces trois qui paraissait blessé à la jambe, car il boitait, pressé de près, se tourna et déchargea sa carabine sur le sauvage qui le pressait et qui était si près qu'il mit la main sur la carabine et évita le coup, qui cependant mit feu à sa chemise ; le sauvage lui donna un coup de son casse-tête sur la tête, le terrassa et lui enleva la chevelure à cinquante pas de moi.

Les autres sauvages, nous voyant une dizaine d’hommes à l’entour des barges, firent halte à cent pas de nous, et donnèrent par là occasion aux deux fuyards d’atteindre les barges. Aucun de nos gens eûtle courage de faire face à l'ennemi, les uns se jetèrent à la nage, les autres se cachèrent derrière les barges pour les pousser au large; j'eus beau crier feu, personne ne m'obéit, et moi-mème je ne pus décharger mon fusil, quoique je misse plusieurs fois en joue, tant celui que je visais faisait de zigzags pour éviter le coup. Enfin, une des barges au-dessus de celle où j'étais venant à dériver près de celle où j'étais, je sautai dedans avec mon fusil à la main; elle se trouva celle où étaient les trois Anglais que nous devions mener au fort Pitt. Lorsqu'ils fureut éloignés du rivage, ils se mirent à ramer et à traverser de l’autre côté de la rivière, où on voyait trois ou quatre sauvages qui avaiont vraisemblement été laissés là pour garder le bagage.

Aussitôt que la barge eût atteint le rivage, ils sautèrent dedans, me prirent au corps, m’arrachèrent mon

fusil et me lièrent ainsi que deux Américains qui se

trouvaient à bord; ils ne firent rien aux Anglais, soit qu'ils les connussent, ou qu’ils se fussent fait connaître.

En tournant la tête du côté de la batture que nous venions de laisser, je la vis couverte d’une centaine de guerriers qui s’empressaient de déchouer Les deux barges que nous avions laissées sur la grève, pour venir à nous, et quelques-uns à canarder ceux qui s'étaient jetés à l'eau ; arrivés à nous, ils nous dépouillèrent complètement, les culottes exceptées. (1)

(1) L'attaque était dirigée par les capitaines McKee et Elliott, et Simon Girty, partis du Détroitavec une centaine de sauvages, Chaouenons et Wyandots.

Parmi les compagnons d'armes du Colonel David Rogers, qui l’avaient suivi depuis la Nouvelle-Orléans, étaient le capitaine Robert Benham, qui en fuyant fut atteint d’une balle à la hanche et tomba sur la lisière du bois, où il se cacha sous un arbre renversé. Incapable de marcher, il serait péri là sans le secours d’un compagnon d’infortune nommé John Watson, qui, aprés le départ des sauvages, l’entendant gémir, vint à lui. Watson était gravement blessé lui-même, ayant les deux bras cassés par les balles. Comment tous les deux, au milieu de souffrances et de misères les plus cruelles, parvinrent pendant six semaines, en s’aidant mutuell:ment l’un des bras, l’autre des jambes, à sauver leur vie, est vraiment prodigieux. On peut en lire le récit dans ‘ Historical Shetches of Kentucky,” par Collins, p. 225.

La défaite de Rogers est rapportée dans plusieurs écrits, notamment dans ‘ History of the Girtys.”’ p. 110, de Butterfield. Dans la ‘ Vie de Patrick Henry,” par son descendant, Wm.Wirt Henry, le même incident est rapporté. Vol, 1, p. 167.

Mathew Elliott, dans une lettre datée de Choeney-Towns, du 11 octobre, au Capitaine Lernoult, doune les détails de la défaite de Rogers par Simon Girty. H,C. B, 100, p. 310.

Parmi les prisonniers, comme Perrault, se trouvait le Colonel John Campbell, devenu ensuite le fondateur de Louisville, Il se x ndit à un sergent anglais, nommé Samuel Chapman, pour éviter d’être fait prisonnier par les sauvages, ce qui lui sauva la vie, malgré qu’ils le revendiquassent comme leur prise,

Comme il commençait à être tard, ils campèrent pour passer la nuit, et établirent une forte garde à l’entour de nous et de leur prise, |

Je ne pus fermer l’œil de la nuit, tant je me considérais en danger de mort.

De grand matin, les sauvages déchargèrent les barges, se partagèrent le butin, en chargèrent plusieurs chevaux qu’ils avaient amenés avec eux, et firent plusieurs paquets portatifs que les plus jeunes portèrent sur leur dos. Ils me présentèrent celui d'un chef blessé, qui ne pouvait le porter, et comme. je faisais quelque difficulté de le prendre, ils se servirent d’un argument irrésistible, la menace d'un casse-tête, auquel je me rendis sans contestation, et je l’ai porté quatre-vingts lieues, à travers les forêts et les marais, quoiqu'il pesât au moins cent livres, trajet que nous commençâmes à faire le même jour, et que nous parcourûmes avec des peines et des privations infinies, pendant dix jours, avec la perspective de ma part de recevoir pour récompense une bonne bastonnade; ce qui ce vérifia un matin, à l'approche du village des Chaouenons, où les sauvages annoncèrent leur arrivée par des cris de mort, auxquels ceux dans le fort répondirent vivement, et accoururent vers nous armés de toutes sortes d'instruments offensifs.

Quand nous fâmes parvenus à un quart de lieue de ce fort, on nous plaça à distances égales sur le chemin qui conduisait au fort; j'étais à la tête, entouré d’une vingtaine deguerriers barbouillés de noir, ce qui est un signe de mort, On me fit signe de courir, mais avant que j'eus fait un pas, on me frappa à la tête avec la crosse

d’une carabine, si violemment, que je tombai évanoui, Quand la connaissance me revint, je me trouvai suffoqué par le poids de deux hommes tombés sur moi et que les autres tiraillaient; je profitai do cet incident pour me faufiler entre les jambes de ceux qui étaient debout et paraissaient se quereller. Arrivé dans l’éclaircie, je me levai avec précipitation, j'en culbutai deux, ce qui augmenta la confusion ; je me mis à courir, et comme j'étais expert dans cet exercice, aucun de ceux qui couraient après moi ne put m’atteindre; mais il y avait à la porte du fort, par où il me fallait passer, un sauvage qui était en attitude de me lancer un énorme caillou qu’il tenait à deux mains; mais comme j'étais poursuivi de près et que je n’avais d'autre alternative que de forcer le passage, je fis quelques caracoles pour éviter le caillou; cependant il m’atteignit à l'épaule et me fit faire une pirouette, et je fus tomber sur celui qui l'avait lancé et l’entrainai par ma chute dans une mare d’eau qui se trouvait derrière lui. Je me relevai si promptement qu’il ne put me saisir; j'entrai dans une loge qui se trouvait au centre du village, et être celle du conseil, et avoir le privilége de conserver la vie à ceux qui s’y réfugiaient, J'étais plein de boue et de sang et si essouflé que je respirais à peine.

Un moment après, il entra un personnage grave qui me présenta une gamelle pleine d’eau et me fit signe de me débarbouiller ; comme je savais que cette cérémonie était la sauvegarde de la vie, je m’y soumis avec bien de la joie.

Une demi-heure après, je vis entrer les sauvages qui

m'avaient reçu si chaudement, traînant après eux les corps des deux Américains, dont l’un était mortet l’autre respirait encore, mais sans connaissance; ils le lièrent en travers sur un cheval et l’amenèrent à nn autre village, pour consoler les parents du lieu qui avaient perdu deux hommes dans leur escarmouche avec nos gens.

Je me figurai là-dessus que, comme j'étais le moins maltraité et qu’on ne serait pas obligé d'employer un cheval pour me conduire, l’on me réservait pour quelque village plus éloigné.

Le chef blessé, dont je portais le paquet, et qui était le seul qui avait paru prendre quelqu’intérêt à masituation, vint, accompagné de plusieurs autres, me prendre et m'amena à son quartier.

Il y eût grand bal toute la nuit, on frappa au poteau, on chanta la guerre et on fit un vacarme infernal, tout le temps, dans la loge du conscil, à laquelle était adossé l'abri de notre logement,

Je fus informé par la suite que la querelle survenue lorsque j'étais étendu par terre évanoui du coup de carabine qui m'avait été donné à la tête et qui me donna l'occasion de m'’enfuir si heureusement, provint de ce que les sauvages, qui étaient près de moi, avaient ensanglanté les nez de ceux qui étaient derrière eux, en levant leur casse-tête pour me frapper.

Deux jours après, je partis de là avec le chef blessé, dont je portais le paquet, accompagnés des guerriers de son Village. En sortant du fort, on me fit passer dessus le ronc du corps de l'Américain dont on avait coupé la

tête et les membres, qui étaient plantés sur des piquets ; ce qui me fit craindre le même sort au lieu où l’on me menait.

Au bout de deux à trois jours de marche, je me doutais que l’on approchait de quelque village, par la toilette qué firent les sauvages qui me conduisaientetles cris de mort qu'ils faisaient,

Je fus si effrayé de ces apprêts que je pensai perdre tout sentiment ; cependant, l'expérience du passé me fortifia assez pour me donner l'espoir de me retirer de cette seconde épreuve; tant il est vrai que l'espérance ne nous abandonne jamais, quelque désespérée que soit notre situation.

Je vis donc sortir les sauvages du village, avec leurs femmes et leurs enfants, et venir à nous, sans trop d’émotion.

Les préparatifs étant faits, on me fit signe de courir, et je ne me le fis pas dire deux fois ; je partis si promptement que j'évitai les coups de ceux qui m’entouraiont et ne fus rattrapé par aucun d'eux; mais une vieille sauvagesse s'était plantée dans le milieu du chémin et m'attendait de pied ferme, armée d’une pioche. Je fus à elle tout droit, et avant qu’elle pût me frapper, je lui donnai un si furieux coup de pied dans le bas ventre qu'elle culbuta en arrière et s’exposa tellement que j'entendis un éclat de rire général, qui mit fin à la scène tragique préméditée.

Je fus conduit, après ce ridicule incident, à la maison d’un traiteur anglais, près du village, où je trouvai deux des prisonniers que nous devions conduire au fort Pitt.

Je restai là trois ou quatre jours. Un bon matin, je vis arriver deux jeunes sauvages montés à cheval qui vinrent me signifier de les suivre, si je voulais éviter le courroux des guerriers de leur village, pour la mort de leurs parents, et qu’ils me conduiraient au Détroit,

Je me déterminai à les suivre; nous marchâmes le reste du jour et bien avant dans la nuit, sans arrêter, Nous fîmes ainsi cinq à six jours de marche forcée, et arrivâmes enfin sur le bord de la décharge de la rivière des Mis dans le lac Erié, que je traversai à gué, au moyen d’un bâton, pour m'empêcher d’être renversé par le courant,

J'étais si harassé, si exténué, que j'entrai dans la maison d’un traiteur, sur le côté opposé; je me couchai et dormis jusqu’au lendemain, quoique je me fusse couché à 4 heures de l’après-midi, encore parce qu’on vint m’avertir qu’une chaloupe m'attendait pour me conduire au Détroit, où j'arrivai sur les neuf heures du soir. Je fus conduis au corps de garde et délivré au sergent, qui me donna du pain, que je n’avais pas vu depuis que j'avais laissé les TIlinois, et que je dévorai, n'ayant pas mangé de la journée; et comme je me regardai hors de tout danger de perdre la vie, je dormis paisiblement, pour la première fois depuis ma captivité, sur de la paille fraîche que le sergent fit étendre dans un petit cabinet qui ouvrait dans le corps de garde,

Je ne me réveillai qu’au grand jour; je priai le sergent d'envoyer avertir M. Dupéron Baby, mon oncle maternel, de l’arrivée d’un de ses neveux, prisonnier au corps de garde, où il vint aussitôt,

Après m'être fait connaître à lui, il fut immédiatement trouver le Major Despeyster, le commandant du poste, lui demanda la permission de me retirer chez lui, répondant de ma conduite, et excusant la possibilité de me présenter à lui dans l’état déplorable où je me trouvais, défiguré par la longue barbe, meurtri de coups et couvert des haillons que les sauvages avaient jetés sur le bord de la Belle-Rivière et échangés pour des neufs, lors dela prise de nos barges,

Il obtint cette permission sans difficulté et revint tout joyeux m'annoncer cette nouvelle. Il m'amena chez lui où je fus traité avec toute la tendresse et la sollicitude d’un bon parent.

Après que je fus un peu remis, décrassé et vêtu, il me présenta au commandant qui m'ordonna de me disposer à partir par les premières occasions, et aller me rapporter au Gouverneur en chef, le général Haldimand, à Québec.

Je fus malade tout l'hiver; les marques jaunes et bleues, que le collier, qui supportait le paquet du chef blessé, que j'avais porté, m’avaient faites, furent visibles pendant près de deux mois; l’éruption de boutons dont mon corps était couvert ne fut entièrement passée que dans le même espace de temps, et les fraîcheurs dans mes jambes se firent sentir plusieurs années après.

J'aurais bien désiré retourner auprès de mon père, mais je ne pus obtenir cette satisfaction du commandant ; {1) je fus obligé de m'embarquer le printemps 1780, et

(1) Lettre du Major Depeyster à Haldimand, 17 mai 1780, Archives Ottawa, 1888, 4a, p. 247.

de me rendre à Québec, sous la garde et responsabilité de M. MceComb, un ami de mon oncle.

Arrivé à Québec, je fus présenté au général Haldimand par l’Honorable François Baby, mon oncle. Quand ce général fut instruit des motifs du voyage que j'avais entrepris avec le colonel Rogers, il me fit expédier un passeport (1) pour aller rejoindre mon père, qu’il avait connu aux Trois-Rivières, lorsqu'il y commandait, en 1760, et uvec lequel il avait été plusieurs fois tuer des bécassines dans la commune.

Je profitai de la première occasion pour monter au Détroit et de là passer aux Illinois.

Passant au Détroit, j'y fus détenu jusqu’à l’automne, à guetter un passage, que je trouvai enfin avec des traiteurs qui se rendaient au poste Vincennes par la rivière des Mis, d'où je pouvais me rendre aux Illinois à cheval, à travers les prairies.

Le lendemain du départ, nous vîmes arriver, le soir, à notre campement, un canot dans lequel se trouvait un jeune homme nommé Rheil, que je connaissais. Il nous informa que le chemin au poste Vincennes était infesté de partis de guerre, que lui-même avait été fait prisonnier et qu’il me conseillait de me désister du projet d'aller au poste Vincennes ; qu’il y avait cent contre un à parier qu'il me serait fatal.

Les traiteurs épouvantés se déterminèrent à revenir

sur leurs pas, et je fus obligé de retourner avec eux au Détroit.

(1) Lettre du 30 août d'Haldimand, Ibid, p, 244.

Je passai ce second hiver chez mon oncle, où je me désennuiai en faisant l’école à ses enfants et en étudiant dans Savary, que je trouvai dans sa bibliothèque, la tenue des livres de compte, à parties doubles ; et je puis dire que je m'en suis rendu maître.

Mon oncle me voyant d'une conduite irréprochable et enclin à m'instruire, me proposa d'aller m'établir à Montréal, où il me chargerait de la vente de ses pelleteries et l'envoi de ses marchandises, et qu’il me prêterait £750 pour faire des affaires à mon compte, J’acceptai ces propositions généreuses avec gratitude et partis le printemps pour les effectuer,

Arrivé à Montréal, je mis ce capital de compte-à-demi entre les mains de ma tante Benoit, qui tenait un magasin de détail près de la porte des Récollets, et qui, par ce moyen, l’augmenta considérablement.

J’appris, la même année, la mort de mon pauvre père, à laquelle je fus extrêmement sensible,

Je me mariai en janvier 1783, avec la fille de la maison, Demoiselle Ursule MeCarthy, fille du Major Richard McCarthy, mort au service des Américains, (1) et de Dame Ursule Benoit, ma cousine germaine.

Comme la perte des lettres de change que javais éprouvée sur la Belle-Rivière me tenait au cœur, je me déterminai à faire un voyage à la Virginie, pour tâcher d’en faire le recouvrement auprès de cet Etat, dans ie printemps 1784; mais, malgré mes demandes, je n'ai pu

(1) Depeyster à Powell, 12 juillet 1781, Arch. Ottawa, 1887, vol. XX, 12, B. 101, p. 110.

en être payé, et le montant en a été entièrement perdu pour la famille. (1)

Revenu à Montréal, où le petit commerce que je faisais avec Madame Benoît était peu lucratif, je louai une maison près du marché de la Basse-Ville, et montai un magasin de détail considérable, que je. fus obligé de changer en un de faïence, de verrerie, de porcelaine et de cristal, qui, la première année, me donna un bénéfice raisonnable ; mais, l’année suivante, en ayant été ouvert deux en concurrence au mien, je fus contraint de me

désister de cette spéculation et de faire choix d’un autre état.

Comme il n’y avait, au barreau de Montréal, que quatre avocats, je suivis l'avis de mes amis qui m’engageaient à entrer dans cette profession. Je passai, en conséquence, un brevet d'apprentissage avec Maître Mêzières, avocat» pratiquant à Montréal, avec distinction,

Mais,comme j'étais chargé d’une jeune famille à laquelle il fallait pourvoir, je me mis à pratiquer au terme inférieur de la Cour du Banc du Roi, au moyen de procurations que je me faisais donner par mes clients ; ce qui me réussit assez bien.

(1) En référant aux Journaux de la Législature de la Virginie, pour cette année 1784, on voit que la requête de Joseph-François Perrault fut présentée et reçue ; que la Chambre Haute passa une résolution à l’effet de régler sa réclamation, mais la chambre basse, peu de jours après, la raya de l’ordre du jour. Depuis, aucunes autres démarches n’ont été faites pour recouvrement, Cependant, il est remarquable qu’une réclamation analogue présentée au Congrès des E.-U., par les représentants du colonel Vigo, a été admise, il ya a une quinzaine d’années environ,

Comme il me restait du loisir, je montrai à touir les livres de comptes, à parties doubles et à parties simples ; je fis et publiai des factum, dans les affaires importantes, ce qui me mit en vogue. Je traduisis de ‘“ Burns’ Justice,” les chapitres dont mes concitoyens avaient le plus de besoin pour décharger les devoirs de magistrats, de jurés et de connétables; ce qui me mit en état de soutenir ma famille sur un pied respectable jusqu’en 1795, qu'il plut à Son Excellence le Lord Dorchester de me nommer Greffier de la Paix et de la Cour du Banc du Roi, pour le district de Québec, en remplacement de M. Pierre Panet, promu un des honorables juges de Montréal.

Je me figurai que son Excellence ne m'avait accordé cette faveur que pour me consoler de ce que le Conseil Législatif avait rejeté le bi/{ que la Chambre d'Assemblée avait passé pour me dispenser de six mois d’apprentissage qui me restaient à faire avec Mtre. Mêzière, que sa mort avait interrompu.

J’occupe le même office depuis ce temps, et, j'ose croire, à la satisfaction du publie, par mon activité à expéiier les affaires, et l'ordre que j'ai établi daws le greffe et les archives,

Quoique les affaires de mon emploi exigent la plus grande partie de mon temps, j'ai trouvé et trouve encore le moyen de rédiger plusieurs ouvrages utiles.

J'ai commencé par un manuel pour les hui-siers, qui en avaient grandement besoin ; ensuite, un ‘ Recueil de questions sur le droit civil et criminel,” pour mettre les étudiants en droit en état de subir leur examen; enfin,

des extraits des jugements de la prévôté, et des arrêts du conseil souverain.

Lorsque j'eus l'honneur d'être élu représentant du comté d’Huntingdon (1), j'introduisis un bill pour établir des écoles de paroisse, et peu après un autre pour ériger une maison d'Industrie, qui ne rencontrèrent pas alors le concours de la Chambre.

Quelques années après, l'éducation étant venue l’ordre du jour, je m’en occupai spécialement, comme plusieurs autres. Je portai le zèle jusqu'à bâtir, à mes propres dépens, deux écoles dans le faubourg St. Louis de Québec, une pour les garçons, en 1830, et l’autre pour les filles, un an après, qui existent encore, et où je leur fais montrer à lire, écrire et compter, le matin, et, l'après-midi, à travailler ; les garçons,au jardinage l'été, et, l'hiver,à faire des instruments aratoires; les filles, à échiffer, carder, filer et tricotter ; à faire de la toile et des étoffes, enfin, à tailler et coudre ces effets. J'ai pourvu l’une d'outils de menuiserie et de charronnerie, et l’autre de différents métiers pour la toile et étoffe, de quenouilles e° fuseaux et de cordes. J'ai déboursé pour ces objets près de deux mille louis, et à faire imprimer des ouvrages classiques, que j'avais rédigés moi-même, et dont le pays manquait ; comme des grammaires anglaises, françaises et latines ; des vocabuluires, des manuels pour les instituteurs et institutrices; un abrégé de l'Histoire du Canada, un traité de grande et petite culture, un extrait des principes sur lesquels la culture est fondée, enfin, un traité de

(1) Ce comté comprenait ceux de Beauharnois et Huntingdon, d'aujourd'hui,

médecine vétérinaire; toutes choses que je désire voir enseignées à la jeunesse de mon pays, et pour le succès desquelles j'entrepris encore de former une ferme modèle que je confiai à M. Amury Girod, un élève de Hofroyt, en Suisse, et qui est tombée complètement, faute d’encouragement,

Si j'ai eu le déplaisir de voir tomber un établissement que je considérais comme très-important, j'en suis dédommagé par le succès des deux autres, que je vois prospérer à mon entière satisfaction, et que je prévois devoir servir de modèles pour les campagnes, avec le ternps.

Ces occupations ont entretenu chez moi une telle activité intellectuelle et corporelle qu’elles ont contribué à corroborer ces facultés, au lieu de les diminuer.

J’invite donc cordialement ceux qui aiment la vie à s’en créer de semblables, et je leur prédis les mêmes résultats,

Comme, vraisemblablement, votre Excellence sera curieux de connaître aussi le régime que j'ai observé pour me procurer une aussi longue vie et une santé aussi robuste, je vais le lui détailler avec aussi peu de prétention et d’ostentation que j'ai montré pour les événements qui me sont arrivés,

J'ai, en général, suivi la maxime de Martial qui est : ‘qu'il ne suffit pas de vivre, mais qu’il faut encore soigner la vie,” non est vivere, sedvalere vita; et cet autre, de je ne sais quel auteur; si tibi dificiant medici, tibi fiant hoc tria, mens laeta, requies, moderata diæta ; si vous manquez de médecins, les trois choses suivantes y suppléeront : la gaité, le repos et une diète modérée.

JOSEPH-FRANCÇOIS PERRAULT 57

Je me suis imposé les règles suivantes, d'après ces maximes que j'ai observées strictement, (1)

1. D'être modéré dans les plaisirs comme dans les peines : en conséquence, je n'ai commis aucun excès dans la jouissance des premiers, ni ne me suis laissé abattre par les secondes, persuadé qu’elles ne m'étaient infligées que pour mon plus grand bien, comme je l'avais éprouvé dans le cas où je fus ramené dans mon pays natal à coups de bâtons, pour y mener une vie heureuse et paisible, au lieu d’une pénible et vagabonde.

2, D'avoir autant de modération dans les événements heureux que dans les malheureux ; puisque c’est la divine providence qui les fait naître sans notre participation, et les distribue à son gré et pour notre plus grand bien.

3. Le travail et le repos, si nécessaires à l’homme, doivent aussi se sentir de la modération. Mon travail a été constant, mais jamais forcé ; je ne me suis jamais épuisé au travail. Si j'ai beaucoup écrit, c’est parce que je ne perdais pas de temps ; cependant, s’il survenait un ami je laissais, volontiers l’ouvrage pour le recevoir et jouir de sa conversation. Je me mettais à écrire dès les ‘ quatre heures du matin, en été, et dès cinq, en hiver. Je reprenais l’après midi et continuais jusqu’à neuf heures, que je me couchais ; ce que je fais encore saus en sentir aucun inconvénient, J'ai rarement passé ces heures de travail et do repos. Je dors profondément les nuits

(1) Ayant lu, à l’âge de trente ans, une notice sur la longévité du vieux Parr, il résolut dès ce moment de s’y conformer pour atteindre un grand âge.

entières, à moins que quelque événement imprévu ne vienne soudainement me troubler et que je n’aye pas eu le temps d'y refléchir et de m'y soumettre.

4, La modération dans le boire et dans le manger, quoique hors de mode, a été observée strictement par moi. Je n’ai jamais vu de table couverte de mets et de vin, sans me rappeler que c’étaient les ennemis du genre humain et plus destructifs que les roquettes nouvellement inventées ; qu’il mourait plus d'hommes par les excès de la bouche que par le tranchant des glaives ; non plus gladio quam occidere qulà. Je mange ordinairement, à mon diner, de la soupe, un morceau de bouilli et peu d’un «utre met quelconque; je bois, après ma soupe, un verre de vin rouge, un goblet de bière pendant le repas, après lequel je prends un demi verre d’eau-de-vie de France, pour aider la digestion; je finis le dessert par un doigt de vin blanc, ce qui me suffit pour la journée. Je déjeune le matin à six heures et demie, avec une tasse de thé, une tranche de pain avec du beurre, ou gros comme le pouce de saucisse; mon souper, le soir, à la même heure, consiste dans une tasse de thé et d'un peu de pain trempé dedans ; telle est ma nourriture ordinaire, et, comme je n’ai point l’estomac chargé, je dors d’un sommeil paisible et ne ronfle point.

J'oubliais de dire que depuis quarante ans, la première chose que je fais en me levant, le matin, et la dernière en me couchant, le soir, est d’avaler quelques gorgées d’eau froide, qui me causent constamment une agréable sensation et un zest que je ne peux décrire,

Tels sont, My Lord, les événements heureux et malheureux qui me sont survenus dans le cours de ma vie; les règles que je me suis imposées, auxquelles je ne fais qu'une seule exception, qui est de travailler ardemment et constamment à l’affaire de mon salut.

Je ne puis mieux terminer ma narration qu’en recommandantune soumission aveugle aux décrets de la divine Providence, qui se sert de moyens au-dessus de la conception humaine pour nous conduire à bien, comme on le voit dans le cas désespérant, dans le principe, et cependant des plus consolant, à la fin, de celui qui a l'honneur d’être, avec le plus profond respect, de Votre Excellence,

Le très humble et obéissant serviteur,

°J.-F. PERRAULT, Protonotaire.

Quebec, le 30e décembre 1833.

M. Perrault a passé trop brièvement sur les événements qui ont suivi de près son retour au Canada, à la suite de l’attaque où il fut fait prisonnier de guerre par les Anglais. Etabli depuis plusieurs années au poste St Louis, des Illinois, alors territoire espagnol, il avait demandé son élargissement, à titre de sujet de Sa Majesté Catholique, par requête au commandant du Détroit, at-

tendu qu'il n’était que simple passager à bord d’un convoi, Il n'avait point épousé la querelle de l’Amérique, ni rien fait contre les intérêts du Roi de la Grande- Bretagne. Il était détenu contrairement au droit des gens, vu sa qualité d'étranger et de sujet d’un Roi en paix avec les puissances belligérentes. Il ne demandait que l’occasion de retourner au sein de sa famille, à Pincourt,

Il demandait en même temps au commandant de travailler à lui faire remettre los papiers et lettres de change qu’on lui avait pris, selon les borderaux, notes et états qu’il portait sur lui, Le tout se montait à environ $12,000.

Le commandant Depeyster lui fit donner une simple réponse verbale, disant qu’il ne pouvait rien faire de son chef. Le prisonnier paraissait coupable, il fallait qu'il alla rendre compte de sa conduite au gouverneurgénéral Haldimand, à Québec. En conséquence, il devait se tenir prêt à partir par la première occasion.

Arrivé à Québec au printemps suivant,. M. Perrault obtint de demeurer chez l'honorable François Baby, son oncle. Le général Haldimand ne voulut pas lui permettre de retourner dans sa famille par les pays d’en haut, Mais il fit espérer à M. Baby de lui trouver quelque emploi à Québec. Ce ne fut qu'après plusieurs démarches et beaucoup de patience que le prisonnier fut enfin rendu à la liberté,

Au mois d'août suivant, il obtint un passeport du gouverneur, pour s'en retourner par les lace, Cependant,

il ne put rien recouvrer de ses $12,000. ‘ Cette somme, ‘écrivait-il, était toute notre pétite fortune, à mon père ‘et à moi, et nous sommes entièrement ruinés si nous ‘“ la perdons.”

N'ayant pu aller rejoindre son père à Saint-Louis, il revint se fixer définitivement à Montréal, dans l'automne de 1781. Le désir d’être utile à son oncle Duperron Baby entra pour beaucoup dans sa résolution ; les relations d’affaires et d'amitié entre eux étaient continuées sur un pied d'intimité et de bienveillance dont on pourra juger par la lettre ci-contre :

‘ J'ai reçu un surcroit de 100 et quelques louis que “ mon oncle Duperron m'a envoyé de crainte, dit-il, que “les déboursés que j'ai été dans le cas de faire pour lui ‘ n'aient diminué mes fonds. A:t-on jamais rien vu de ‘ pareil ? Réellement, c’est un homme unique ! De sem. “blables traits ne peuvent partir que de la plus belle ‘âme et la plus élevée. Quelle façon délicate d’obliger !

‘ Cependant, écrivait-il, en 1787, le commerce était “tombé, à Montréal, dans un anéantisser: ent total, faute ‘“ de circulation d'espèces.”

Peu de temps après, il ajoute : “ Il est si mauvais que “ l’on n’y fait plus rien.” Il le tint jusqu’à l'automne de 1790, alors il décida d’y renoncer pour la profession du barreau, Pendant qnatre années, il eut à lutter contre la fortune pour maintenir sa jeune famille, ‘ Je me prive du “ plaisir de vous aller voir, d'autant que je suis monsieur “ d’Argentcourt, dans le moment, où les réparations “ d'une maison, (la sienne) échappée des flammes ont

‘emporté jusqu’à mon dernier sol.” Lettre à M. Baby, 9 décembre 1892.

Dans une autre, il exprime sa détresse :—“ M, Monk a ‘écrit ici que le lieutenant gouverneur avait quarante et “ quelques emplois à nommer. Plut à Dieu que j'en puisse “ avoir un pour m'aider à nourrir ma nombreuse famille ! “ sans profession ni emploi, je trouve le temps bien dûr.” (22 octobre 1792, à M. Baby).

Cependant il travaillait avec ardeur pour la soutenir.

Parmi les divers factum qu’il préparait alors pour les avocats, il en est un qui mérite une mention spéciale et qui est, croyons-nous, le premier qu’il ait fait imprimer. Il est intitulé : “ Mémoire en cassation du testament de “ M, Simon Sanguinet, Ecr, Scigneur de la Salle, etc, ‘ Montréal, 10 janvier 1791, chez Mesplet, imprimeur et ‘ libraire, rue Notre-Dame, No. 44” C'est l’œuvre d’un bon jurisconsulte.

Cet abrégé trop court et trop mo leste, de la vie et des travaux d’un homme aussi remarquable, demande de plus amples développements sur la suite de sa carrière. Ils feront la mttière des chapitres à suivre.

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