‹ La vie de la Mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 18 sur 51 · SO S · texte numérisé non relu

SO S

ES ES LEE LES TEE YXE >

CA

Marie de l’Incarnation. Liv. II. 455

tion de cette suradorable Majesté, je reconnaissais ma bassesse, je la confessais devant Dieu que j'adorais profondément. Tout d’un coup, j'oubliai la personne du Père et celle du Saint-Esprit, et me trouvai tout absorbée en celle du Verbe divin qui caressait mon âme, et lui donnait à entendre qu’il était l'époux de toutes celles qui lui sont fidèles. J’entendais cette vérité, et j'en avais une très-grande certitude, et cette connaissance était une préparation prochaine à voir cette vérité effectuée en moi. En ce moment, cette suradorable Personne s’empara de mon âme, l’embrassa avec un amour inexplicable, l’unit à soi, et la prit pour son épouse. L’embrassement se fit par des touches divines, et des pénétrations du Verbe en moi et de moi en lui; en sorte que n'étant plus à moi, je demeurai à lui par intimité d'amour et d'union. Mon âme se voyant si riche par la jouissance de son bien infini, voulait pourtant, par un doux acquiescement, être sa captive. Elle voulait tout pour lui et rien pour elle, n’aimant rien que d’être dénuée de tout, et contente de pouvoir le posséder lui seul. Oh! que cette jouissance est

douce! c’est un labyrinthe d'amour, où l’on est. enivré et saintement enchanté. On ne sait

ce qu'on est, ni si l’on est, parce que l'on

est perdu dans cet océan d'amour. Par petits moments je me connaissais, et un rayon de lumière me donnait la vue du Père et du Saint- Esprit. Aussitôt je faisais des actes d’adoration, de soumission et d'amour; puis, sans que je m'en aperçusse, je retournais dans les embrassements du Verbe, où j'étais perdue comme auparavant, etalors je mevoyaiscomme impuissante à rendre mes hommages au Père et au Saint-Esprit, parce que le Verbe captivait mon âme et toutes ses puissances, et me voulait toute pour lui. Dans l’excès de son amour et de ses embrassements, quand il me permettait de porter mes regards sur le Père et sur le Saint-Esprit, c'était afin que ces regards rendissent témoignage de ma dépendance. D'ailleurs, 1l me semblait que je ne sortais point de l’unité de l’essence : c’est là que je crus connaître et expérimenter que le Verbe est véritablement l’époux de l’âme. Cependant il ne se passait rien d’imaginaire en moi. Il faudrait que j’eusse la sainteté des Séraphins

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Marre ae l'Incarnation. Liv. II. 135

» pour pouvoir dire ce qui se passa dans cette

extase et ces ravissements d'amour. L'âme

». n’y fait que patir, et il ne lui serait pas possible

de s’en distraire, ni d'y inettre du plus ou du moins, car elle a été prévenue et s’est plutôt vue dansla possession, qu’elle n’a connu qu’elle y devait entrer. Elle expérimente sans cesse ce moteur gracieux qui, dans l’accomplissement de ce mariage mystique, la consume d’un feu sacré infiniment doux et agréable, et lui fait chanter un épithalame continuel. Les livres ni l'étude ne peuvent en apprendre les façons de parler qui sont toutes célestes. Aussi viennentelles du doux air des embrassements mutuels de ce Verbe suradorable et de l’âme, que, par les baisers de sa divine bouche, il remplit de

son esprit et de sa vie. Je ne saurais penser à

tout cela sans une nouvelle émotion de cœur, et le sentiment en est toujours deineuré en mon âme. Ce mot, Verbe éternel, m'est une nourriture qui me remplit sans cesse, et un parfum dont mon âme est continuellement embaumée.

» Cependant la tendance ayant cessé par la

» jouissance, ce sont des caresses, ce sont des

» amours qui consument l'épouse, qui la font » expirer entre les bras de l'époux... Je m’arrête » à penser si je pourrais trouver quelque com- » paraison qui puisse servir à faire connaître » ma pensée sur les embrassements du Verbe et » de l’âme, mais je n’en trouve point. L'âme » paraît sentir que le Verbe est Dieu, consubs- » tantiel et égal à son Père, immense, éternel, » infini; que toutes choses ont été faites et sub- » sistent par lui. Toutefois, elle lui parle avec » une familiarité inconcevable, et se regardent » comme son épouse, elle lui dit : Vous êtes à » moi et je suis à vous. Allons, mon époux, al- » lons vaquer aux affaires que vous m'avez com-

EE | EE ù | f

» mises. Ainsi en tout elle recherche sa gloire, raère | » selon les connaissances qu’il lui en donne, et ils sé | » n’a plus d’autre passion que de le faire régner était | | | » comme maître absolu sur tous les cœurs, quoi me | | » qu'il lui en doive coûter. wa Il Tancis que ces choses se passaient dans l’in- L es fl térieur de la jeune veuve, à l’extérieur elle ne hé | paraissait occupée que des soins domestiques; 4

on ne pouvait comprendre comment elle n’en de w

était pas accablée. En faisant les affaires de sa sédal

sœur, elle songeait à assurer le salut du grand pour

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Marie de l’Incarnation. Liv. IT. 137

nombre de serviteurs et de gens de travail qui avaient rapport à elle. Elle ne trouvait rien d’impossible , rien au-dessous d'elle, lorsqu'il s’agissait de les retirer des occasions d’offenser Dieu, ou de les porter à quelque action sainte; et elle était si bien entrée dans leur esprit, qu'avec une simplicité charmante, ils lui rendaient compte de toutes leurs actions, s’entr'accusant même charitablement de leurs fautes. Quelquefois, profitant de leurs bonnes dispositions, elle les assemblait pour leur faire (les instructions sur leurs devoirs. Elle les reprenait avec bonté et avec zèle, quand ils s’en étaient écartés un peu ; et ces bonnes gens lui étaient soumis comme des enfants à leur mère, jusque-là qu’elle les faisait lever quand ils s'étaient couchés sans avoir prié Dieu. Elle

.… était leur refuge dans tous leurs besoins, et leur

médiatrice auprès de son frère, quand ils avaient encouru sa disgrâce. Souvent ils tombaient malades par troupe, et elle se faisait tout à la fois leur garde, leur médecin et leur servante. Au milieu de tout cela, elle dit qu’elle était contrainte de céder aux touches intérieures de Celui qui pos-

sédait son cœur; qu’elle se prosternait à terre,

pour le caresser en s’humiliant, et lui protes- : 8.

tait qu’il l’obligeait infiniment de lui donner les moyens de lui rendre quelque petit service par ces actions basses, dans lesquelles elle trouvait un trésor; qu’il continuait et redoublait ses caresses, et qu’ators elle était contrainte de s’enfermer, de peur d’être aperçue; car son âme brûlait d’un feu qui lui ôtait la liberté de respirer, et l’obligeait à lui parler tout haut, pour exhaler ce feu. O mon amour ! s’écriait-elle, 7e n’en puis plus : ou laissez-moi un peu respirer, ou Ôtez-mot la vie, car vos amours me font souffrir ce qu'une dme enfermée dans la ns d'un corps ne peut supporter.

Quelquefois elle se sentait remplie d’un amour véhément, qui ne lui laissait pas le pouvoir de faire aucun acte extérieur pour se soulager. Cela durait deux ou trois jours, pendant lesquels il lui semblait que son cœur dût éclater, et elle en ressentait dans le corps une douleur si grande , que si ces accès eussent duré davantage, elle assure qu’elle en serait morte. La dissipation des affaires ne pouvait même la distraire, et ne laissait pourtant pas de la soulager un peu à l'extérieur. Enfin son cœur, comme une fournaise embrasée à laquelle on donne du jour, se dilatait avec des pa-

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murie de l’Incarnaton. Liv. II. 159

roles si ardentes, qu’il semblait, dit-elle, que ce fussent autant de flammes lancées par une ven geance d’amour vers Celui qui l'avait tant fait souffrir. Semblable à ces animaux mystérieux dont parle Ezéchiel, qui allaient et revenaient sans cesse sur leurs pas, selon que l'esprit les déterminait, elle disait àson divin Epoux tout ce que l'amour lui inspirait; mais le plus souvent, elle se plaignait à lui de ce qu’il ne la faisait pas mourir d'amour. « Je ne faisais, dit-elle, autre chose

» ni nuit ni jour, et il m'était comme im-

». possible d'arrêter cette impétuosité, n'ayant, » pour ainsi dire, aucun pouvoir sur moi. Cela, » continue-t-elle, se peut vraiment appeler un » martyre, mais il est très-aimable, parce qu'il » vient du bien-aimé. Le corps cependant souf- » frait, parce que je me voyais en un vide de » tout, et que la nature ne recevait point de sou- » lagement de l’intérieur ; au contraire, elle en » recevait de la peine, jusque-là qu’il semblait » que la poitrine dût s’ouvrir. On ne le croirait » pas, mais il s’en faut bien que je dise tout ce » qui en est. J’ai été plus longtemps en cet état » qu’en aucun autre, et je m'en étonnais à cause » des occupations que j'avais et qui ne me parais-

» aient guère compatibles avec une tèlle disposi- » tion. D'un autre côté, mon directeur craignant » que ces violents assauts du divin amour ne » m'affaiblissent trop, jugea à propos de modé- » rer mes pénitences, et j’obéis. »

Dans ces transports, elle parlait quelquefois à ” Dieu avec une privauté dont ceux qui n’ont pas assez de connaissance des voies sublimes par où l'Esprit-Saint fait marcher certaines âmes choisies, seraient un peu surpris. Ceux qui ont fait quelque progrès dans l’étude de la Théologie mystique en jugeront autrement. D'ailleurs ,\la sainte veuve n’épargnait rien pour se tenir dans le respect qui est dû à la Majesté divine, maïs

elle n’était pas la maîtresse de ces impressions.

« Toutes les grandeurs de Dieu, dit-elle, dont » d » j'avais continuellement la vue, excitaient un » D » si grand amour dans mon âme, qu’elle oubliait » D » la majesté, sans l'oublier pourtant; maisc’est LE ,1 » que je ne la voyais plus qu’amour. Attirée par »f » ce regard, j'étais comme captive, ou plutôt » I » comme une folle qui dit sans raison tout ce » » qu'elle dit. Il n’y a point de paroles plus char- » € » mantes que celles que fournissait à mon cœur »

» la véhémence de l’amour. Hors de l’oraison » ]

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Marie de l’Incarnation. Liv. II. 141

actuelle, ce n’était que transports et qu'élans. Allant à l’oraison., je tressaillais en moi-même et disais : Allons dans la solitude, mon cher amour, afin que je vous embrasse à mon aise, et que, respirant mon âme en vous, elle ne soit plus que vous-même par union d'amour.

Enfin, dès que j'étais à l’oraison, je me sentais saisie par l’amour, et il me tenait collée à lui, en sorte que je n’étais plus à moi. Ces divins embrassements étaient interrompus par le sommeil , qui était une espèce de martyre à mon âme, et qui me faisait crier : Ah! mon bien-aimé, quand serai-je délivrée de cette misère? Souvent, couchée sur mon cilice ét réveillée par l'amour, je chantais, en l'honneur de mon bien-aimé , un cantique que son esprit me faisait produire. Puis, mon corps étant brisé de faligues, j'étais contrainte de dire : ‘ Mon divin amour, je vous prie de me laisser prendre un peu de repos, afin que je puisse mieux vous servir, puisque vous voulez que je vive. La même chose arrivait lorsqu'au fort de mes occupations, ce bien-aimé m'occupait trop, car je le priais de me laisser agir, lui promettant de me laisser après cela consumer

dans ses chastes et divins embrassements. Je prenais quelquefois un livre, mais les efforts que je me faisais pour m’appliquer à ce que je lisais, n’aboutissaient qu'à me causer de violents maux de tête, et il en était à peu près de même des prières vocales que j'étais obligée de partager, pour ne les pas manquer, sinon lorsque j'étais à la campagne à l'écart, où je chantais, car alors le chant me soulageait. De temps en temps aussi je jetais pour me distraire les yeux sur les campagnes; mais mon épithal continuait toujours , et j'étais occupée de toute autre chose que de ce que je regardais. Aussi ce ‘que j'en faisais n’était que pour amuser la partie inférieure, afin qu'elle ne püût nuire à l'esprit. »

J'ai déjà dit que son union avec Dieu, quoi-

que très-intime, ne lui Ôtait point la liberté de

vaquer à ses affaires; mais il n’en était pas de même des conversations où elle se trouvait engagée, il ne lui était pas possible d’en suivre aucune. Ceux avec qui elle était plus souvent s’en apercevaient, et son beau-frère prenait quelquefois plaisir à lui faire des questions sur ce qu'on avait dit. Alors le rouge lui montait au

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uoi- 6 de

Marie de l'Incarnaton. Liv. II, 145

visage , et de peur de lui faire de la peine, on changeait de discours. Cette abstraction alla si

loin, qu’elle ne reconnaissait pas même les per-

sonnes avec qui elle avait souvent traité d’affaires, et qu’elle fut obligée de faire de grands efforts, pour qu'on ne s’aperçût pas de ce qui se passait entre elle et le sacré Verbe incarné, dont elle continue à parler d’une manière toujours nouvelle et toujours inspirée.

« C'était, dit-elle, un continuel renouvellement d'alliance entre mon âme et son bienaimé. Si, sortant de l’union, il m’en eût fallu parler, cela m'eût fait voler, pour m'’élancer encore en lui. Je m’y suis trouvée surprise en parlant à mon confesseur ; car je me sentais ravir la parole, et il me fallait asseoir promptement, et patir en mon âme un plaisir indicible. L'union se fortifie de plus en plus, et il faut que ce Dieu d’amour soit le possesseur de tout. On ne peut.plus lire ni écrire, ni réciter aucune prière. Ce sont des retours redoublés, où l’âme se consomme. Elle languit, elle meurt sans cesse, et néanmoins cette lan-

» gueur est sa force , et cette mort est sa vie.

L'esprit la mène où il veut, sans qu’elle lui

résiste ; et lorsque, je ne sais par quelle inclination secrète, ou par inadvertance, quelque objet veut arrêter sa volonté, l’époux la ravit à soi, et par sa divine motion lui donne une activité amoureuse, qui lui faitchantersesamours. Ce sont des mouvements divins que la langue humaine ne saurait exprimer, üne privauté des hardiesses, des retours d'amour inexplicables. Lorsque j'étais obligée d’aller à la campagne, mon esprit était bien satisfait de se voir libre du grand tracas, et alors le divin Époux me faisait expérimenter dans le silence un nouveau mariage, me tenant plusieurs jours de suite, sans me permettre un respir, ni aucun retour. Je portais l'effet de ce que dit saint Paul, que {a parole de Dieu est efficace, qu’elle sépare l'âme d'avec l'esprit et qu’elle est plus pénétrante qu'une épée à deux tranchants (Hebr. 4. 12). En cette souffrance, je sentais une plénitude plus dure à supporter que toutes les douleurs d’une mort cruelle. Je prenais ma course pour me distraire, ou plutôt le corps, sans la participation de l'esprit, cherchait de la distraction. J’allais comme une insensée dans les allées des bois et des vignes.

> inclixelque ravit à Le aclihours.

langue ivauté explià Camde se > divin silence isieurs espir, que dit jcace, qu’elle trarice, je porter Île. Je plusprit , Je une ignes.

Marie de l'Incarnation. Liv. II. 445

» Puis l'esprit revenant à soi, abattait le corps » qui se laissait tomber où il se trouvait. Alors » in’; avait rien autre chose à faire quede souf- » frir la domination de la Personne sacrée du » Verbe. L’âme en souffrant aime d’un amour » fixe, qui lui est infus ; elle voit néanmoins » qu'elle aura son retour par la privauté dont elle » a été anoblie: mais elle veut la souffrance, » parce qu’elle ne peut vouloir que ce que le » Bien-Aimé veut et fait en elle par son amou- » reuse loi. »

C’est apparemment sur de pareilles expériences que quelqu: ystiques ont soutenu que la volonté pouv:.. «ner sans le secours de l’entendement. Quoi qu'il en soit, la servante de Dieu dit encore qu'il y avait des temps où l’entendement et la volonté gardaïent également le silence, et qu'alors le seul fond de l’âme chantait son Cantique d'amour : ce qu’il ne faut pas prendre dans l’exacte rigueur des termes, puisque l'âme ne peut agir que par les puissances. Mais alors le Cantique semblait tellement imprimé dans la substance de l'âme , que sans parler, ses respirs formaient l’harmonieuse mélodie qui ravissait

son âme dans la pensée de ces paroles, mon

Dieu! mon Dieu! dont la signification avait pour elle une étendue infinie. Souvent à demi-endormie, elle les entendait au fond de son âme, et-quelquefois même elle en était éveillée.

Son fils l’ayant priée, lorsqu'elle était en Ca- ;

nada, de dissiper certains doutes qu’il avait sur quelques expressions de ses écrits , qui lui paraissaient dures , elle répondit que tout cela ne se faisait point par méthode, mais par l’abondance dé l'Esprit de grâce; en quoi l’âme éprouve ce que dit saint Paul, que le Saint-Esprit p pri pour nous avec des gémissementsinexplicable (Rom. v. 26.) « Qui pourrait, ajouta-t-elle, » nombrer les jeux sacrés et les saintes inven- » tions du divin amour? Il n'y a que l'Esprit di- » vin qui meut ainsi ses enfants, qui les puisse, » écrire. On ferait un gros volume de chacun » de ces états, lorsqu'on en expérimente l'acte » formel, et cela délasserait la nature qui souffre.

Quelquefois, dans ces violents accès, il lui pre-

nait un nouveau désir de mourir, qui la consumait de sorte qu’elle desséchait à vue d'œil. Elle s’en plaignait à Celui qui étaitl’auteur desa peine. » O Amour! lui disait-elle, quand vous embras- » serai-je? n’avez-vous point pitié de moi dans

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Marie de l’Incarnation. Liv. II. 147.

it pour » le tourment que je souffre? Hélas! hélas! mon mi-en- amour, ma beauté, ma vie! au lieu de me | âme, guérir, vous vous plaisez à mes maux. Votre . | » amour le peut-il souffrir? venez donc, que je en Ca- | vous embrasse , et que je meure entre vos bras ait sur sacrés! Dans un autre transport, elle s’écriait : ni pa- Amour! suradorable amour! le suprême ami ela ne » de mon cœur, que fais-je ici-bas sur la terre ’abon- » parmi les souillures du monde? Ne savez-vous )rOUVE » pas, à mon Bien-Aimé! qu'aux âmes qui vous ) prie » aiment, c'est une chose insupportable que ables. » d’être séparées de vous, et de vous voir offen- -elle, D » ser par de si misérables sujets? » Un jour, soufnven- frant les assauts de l'amour , et tout ensemble la

rit di- vue de ses fautes, ces deux peines qui la pressaient également, la firent s’écrier: « O pureté! » Ô netteté! de quelle importance est la moindre » faute! Retranchez donc en moi ce qui s’oppose au pur amour. Mon doux amour! mes délices adorables! ne savez-vous pas que mon désir est véritable? oui, vous le savez, car mon cœur est nu en votre présence. Que je sois donc »«toute vôtre, comme vous êtes tout mien : pos- » sédez-moi, et que je. vous nassède par un » mélr nge- d'amour. Autel sacré, que ce sacri-

» fice se fasse sur vous! Brasier adorable, faites » brûler celle qui ne veut vivre que dans vos » flammes! Mais, Ô secret impénétrable ! je vis » et je meurs tout ensemble. Je vis, Parce qu'on » ne peut être uni à vous sans vivre de votre » vie; et je meurs, parce que cette union est une » mort qui fait fuir tout ce qui n'est pas vous. » Ainsi, vivante et mourante, je ne suis pas À » moi, mais à VOUS. »

IL n'est pas étonnant que. cette Ame, ainsi livrée aux saintes saillies et aux plus extr ardeurs de l’amour, tirât sa force de la Fr nion; mais que des austérités, dont le récit fait frémir, fussent pour son corps, déjà abattu par ces opérations divines, une source de force, sans quoi elleauraitsuccombé, c’estun de ces mystères dé la vie mystique , que ne comprennent pas même ceux qui en font l’expérience.

Le martyre d'amour qui faisait alors la disposition habituelle de la vertueuse veuve, consiste particulièrement à ne pouvoir aimer Dieu autant qu'on le voudrait aimer, et s"tant qu’on le connait aimable; car plus on aime et plus l'on veut aimer: l'amour, par ses accroissements continuels, devient insat‘able; et cette insatiabilité,

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Marie,de l’Incarnation. Liv. II. 149

sil est permis de s’exprimer ainsi, échauffe et dilate tellement le cœur, qu'elle cause quelquefois la mort.

Le désir ardent qu'elle avait de voir Dieu aimé, la portait quelquefois à de saintes folies. Ayant rencontré dans la rue un Religieux de sa connaissance, elle l’aborda, et d’un air d’enthousiasme : « Mon Père, lui dit-elle, aimez-vous » Dieu ? car si vous ne l’aimez pas, je ne puis » vous parler. » Une autre fois, étant en oraison , elle entendit au fond de son âme ces paroles du Cantique: Vulnerasti cor meum, Soror mea Sponsa; vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum ( Cant. 4.9 ); et aussitôt elle répondit: « SL je vous ai blessé, ce n’est qu’en vous ren- » voyar. les traits que vous lanciez sur mon » cœur. » Ce qui suit dans son Journal, mérite encore d’être rapporté; il renferme de grands secrets de cet amour qui faisait tout à la fois sa joie et son tourment.

« D’autres fois, disait-elle, je sentais que » mon esprit voulait suivre l'Esprit du divin » Sauveur, qui semblait aussi le vouloir attirer » à lui. Le corps souffrait et ressentait vivement » cette division: mais la douceur de l'union de

» la Personne sacrée du Verbe avec l'Esprit » répandait dans la partie inférieure une séré- » nité qui la ürait de la längueur, et me faisait » concevoir par expérience ce que dit l’Épouse » au Cantique: Mon dme est toute fondue d'a- » mour, lorsque mon Bien-A1mé a parlé, (Cent.

» 5. 6.) Puis je retournais dans un autre élat

.» d'union, qui causait l’activité amoureuse, et

» les douces privautés avec le divin Epoux. La |

» nature n’y participait point par sentiment,

»’ mais elle y était soutenue par une voie fort

» secrète. Il n’est pas possible de.dire combien

» il y a de ressorts dans ces voies de l'Esprit, :

» surtout quand on continue dans un amour » actuel, où l'Esprit de Dieu se plaît à découvrir » à l’âme son épouse, ses richesses et ses magni- » ficences divines.

C'est ainsi que le Verbe incarné faisait souffrir à son épouse tout ce que l’agonie a de plus douloureux. Souvent, pour exhaler son feu, elle était obligée d'aller à l’écart se plaindre tout haut à Celui qui la faisait souffrir. D’autres fois, la violence de ces assauts l’obligeait à se jeter par terre. Quan:l elle était devant le monde et qu’elle n'était pas en liberté de sortir, il lui fallait s’ap-

puyeï enco qu'o en te faisai senté à gré venué la so viole Î autan U pelés prire dont disait si elle laissa furen cins 1 pouve avait Ce l'âge tous (

l'Esprit 1e sérée faisait Épouse ue d'a- , (Cant,

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Jmbien Esprit, amour

couvrir magni-

ouffrir e plus u, elle xt haut ois, la er par qu’elle It S'ap-

puyer, ou tenir ses mains attachées à sa ceinture; encore avait-elle ‘bien de la peine à empêcher qu'on ne s’aperçüt de quelque chose. De temps en temps elle perdait tout sentiment; ce qui se faisait avec: beaucoup de douceur. Souvent elle sentait dans le cœur comme si on le lui eût percé à grands coups redoublés. Enfin elle est convenue depuis, qu’encore qu’elle soupirât après la solitude, jamais elle n’eût pu résister à la violence de l'amour, si elle n’eût été occupée autant qu’elle l'était dans les affaires extérieures.

Un jour elle tomba malade. Les médecins appelés la trouvèrent fort souffrante , mais ne comprirent rien ni dans son mal, ni dans la manière dont elle le déclarait. Entre autres choses, elle disait qu’elle sentait au cœur une douleur comme si elle eût été blessée avec un fer émoussé. On ne

Jaissa pas: de lui faire bien des remèdes, qui tous

furent parfaitement inutiles. A la fin, les médecins la quittèrent, en disant que Celui-là seul pouvait guérir la plaie de son cœur qui la lui avait faite.

Ce fut ainsi que Madame Martin vécut jusqu’à l’âge de vingt-huit à vingt-neuf ans, regardant tous ces transports, ces langueurs et ce martyre

152 La Vie de la Mère habituel, comme les épreuves du noviciat de la vieintérieure qu’elle espérait de mener, et qu’elle mena en effet jusqu'à sa mort, dans une plus ‘grande paix. Voici comme elle s’exprime sur ce changement. « Enfin, dit-elle, Notre-Seigneur » m'ôta ces grands transports et ces accès vio- » lents qui m’avaient tant fait souffrir, et depuis » ce temps-là mon âme est demeurée dans son » centre, qui est Dieu. Ce centre est en elle- » même, et elleyestau-dessus de toutsentiment. » C'estune chose si simple et si délicate, que jene

» la puis exprimer. On peut parler de tout, on un D » peut lire, écrire, travailler, et faire tout ce Ge q

» que l'on veut, sans se distraire de cette occu- Ds » pation, et sans cesser d’être uni à Dieu. Au vient » bout de quelque temps, je craignis de tomber tant c » dans l'illusion ; et je m’adressai à Dieu, pour port « le conjurer qu’il ne le permit pas. Il me ré- Dieu. » pondit intérieurement : Demeure là; je veux tandi » que tu fasses ici ce que les Bienheureux font : Ce » dans le ciel. Je compris par ces paroles que l'ava » cet état est d’une grande pureté, et que qui âge ( » sait s'appliquer à Dieu, bénir sa bonté, et de- de b » meurer collé à lui par union d'amour dans le lait :

fond de son âme, où tout est calme. et dé- re

t de la qu’elle e plus sur ce lgneur S viodepuis ns son ellement.

e jene at, on oul ce OCCcuu. Au omber pour Le réveux Kk font S que e qui et deans le t dé-

Marie de l'Incarnation. Liv. II. 153 » gagé des sens, jouit, autant qu'ilse peut ici- » bas , des biens et de la félicité des Saints. Les » orages des tentations n'arrivent point là, et » rien ne peut tirer l’âme de cet heureux séjour, » que son infidélité. »:

Quoique la parole de Dieu l’eût rassurée sur son état, elle ne laissa pas d’en parler à son confesseur et à un autre Père Feuillant, nommé dom Eustache de Saint-Paul , fort habile homme dans la science des Saints. L’unet l’autre approuvèrent sa voie, et l’exhortèrent à la fidélité envers un Dieu qui se montrait si libéral à son égard. Ce qu’elle dit, que les tentations ne vont point

jusqu’auséjour de l’âme dans la disposition qu’elle

vient de décrire, elle l'explique ailleurs en ajoutant que, dans cet état, les tentations n’entrent poñit jusqu’au fond de l’âme, quiest le cabinet de Dieu, et où l’épouse jouit de l’époux dans la paix, tandis que les sens sont dans le trouble.

Cependant son fils, dont l'éducation seule l'avait jusque-là retenue dans le siècle , étant en âge de se passer de ses soins, elle songea tout de bon à suivre la voix du Seigneur qui l’appelait à la Religion. A mesure que le divin Sauveur

. la remplissait de son esprit, le monde lui deve- : 9,

nait insupportable; et bientôt la nécessité où elle se trouvait d'y demeurer encore, quoique Dieu lui donnât des assurances que cela ne durerait pas longtemps, fût pour elle un vrai martyre. Est-il possible, lui dit-elle un jour, dans un transport où cette peine l'avait jetée : « Est-il possi- » ble, mon chaste amour , que vous ne soyez » point touché de mes plaintes et de mes gémis- » sements? Vous me faites voir et goûter les biens » quisont cachés dans vos trésors évangéliques; » vous charmez mon âme par leur beauté; vous » me consumez dans ma langueur : quel plaisir » prenez-vous de me faire ainsi souffrir? Ah! » il faut pourtant que vous m'éloigniez de ce » monde, puisque son esprit est si contraire au » vôtre. Accordez-moi donc cette grâce, ou Ôtez- » moi la vie. »

Jusque-là elle n’avait point encore fait choix d'aucune religion. La lecture des œuvres de sainte Thérèse la faisait pencher du côté des Carmélites ; mais le Général des Feuillants étant venu sur ces entrefaites à Tours, lui offrit une place aux Feuillantines, et lui ajouta que si elle voulait prendre ce parti, l'Ordre se chargerait

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de l'éducation de son fils. Cette proposition n’é-

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Marie de l’Incarnation. Liv. IL. 155

tait pas, ce semble, à rejeter, d'autant plus qu’elle levait en un moment tous les obstacles qui retenaient la servante de Dieu dans le siècle. D'ailleurs les Feuillantines faisant profession d’une grande solitude, et leur règle étant trèsaustère, il y avait de quoi la dédommager de ce qui l’attirait aux Carmélites. Mais Dieu avait d’autres desseins, et cette âme fidèle ne pouvait se déterminer qu’à ce qu'elle connaissait être de sa volonté. Elle ne fit donc point de réponse pu- : sitive au Général des Feuillants, et continua de consulter Dieu. Sur ces entrefaites, les Ursulines s'établirent à Tours. Madame Martin avait entendu parler de ces religieuses, et avant même qu’elle sût rien de leur institut , elle s’était sentie fortement attirée à se ranger parmielles. La connaissance qu'elle eut de leurs fonctions fortifia cet attrail, etelle n’espéra point de trouver ailleurs de quoi contenter le désir extrême qu’elle avait de travailler au salut du prochain. Mais comme elle n'avait point de bien, elle ne vavait pas grande apparence qu’elle pût être reçue dans une maison qui n’était pas encore bien fondée; et elle croyait que la prudence ne lui permettait pas de refuser les. offres du Général des Feuil-

lants. Après que sa raison eut ainsi longtemps combattu contre des désirs, un jour ces mèmes désirs furent changés en une inspiration si forte, qu'il lui semblait que tout ce qu'il y avait au monde la menaçait de ruine (ce sont ses termes) si elle ne se sauvait promptement aux Ursulines, La première chose qu’elle fit alors, fut d’exposer à son confesseur tout ce qui se passait dans son âme; et ce religieux, quelque envie qu'il eût de donner une sainte à son ordre, ne balança pas sur son exposé, à lui dire que, non-seulement Dieu la voulait aux Ursulines, mais que pour ne pas se rendre coupable d'infidélité, il

fallait qu’elle usât de diligence, et ne différât pas

d’un moment l'exécution d’un ordre qui lui était intimé d’une manière si sensible.

Ce n’était pas seulement aux Feuillantines qu'on avait voulu l’engager. Dans le temps de sa plus grande incertitude sur le choix d’une religion, l’évêque de Dôle passant par Tours, et surpris de ce qu’on lui disait de l'excellent esprit et de l’éminente vertu de la jeune veuve, la voulut voir. Il fut charmé de l'entretien qu'il eut avec elle, et n’omit rien pour l’engager à le suivre dans son diocèse, où il prétendait com-

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Marie de l’Incarnation. Liv. II. 157

mencer par elle, l'établissement d’un monastère de la Visitation, qu’il voulait y fonder. Elle le pria de lui donner le temps de consulter Dieu; et au bout de quelques jours, elle lui répondit

‘qu’elle était bien mortifiée de ne pouvoir pro-

fiter de l’honneur qu'il lui faisait , mois qu’elle croyait que Dieu ne la voulait pas chez les Filles de Sainte-Marie. |

Cependant la difficulté qui l’avait empêchée d'abord de songer aux Ursulines , subsistait encore toute entière , lorsqu'elle apprit que la Mère Françoise de Saint-Bernard, qui était fort de ses amies, venait d’être élue Supérieure de la nouvelle maison de Tours. Cette élection lui fit concevoir quelque espérance; mais il y eut plus. La Supérieure, que Dieu conduisait par des voies assez semblables à celles de Madame Martin, ne se vit pas plutôt chargée de la Communauté, qu’elle fut fortement inspirée d’y attirer son amie; et dès le jour même qu'elle fut élue, elle la fit appeler pour lui communiquer

son dessein. La servante de Dieu reçut avec toute la reconnaissance possible la proposition

que lui faisait la Supérieure; mais ce n'évait pas sa coutume de rien conclure , sans en avoir

158 La Vie de la Mère traité. avec Dieu et avec son Père spirituel. Aïnsi elle pria la Mère de Saint-Bernard de trouver bon qu’elle prît du temps avant que de rien résoudre. Etant retournée chez elle, et voulant examiner devant le Seigneur l'offre qu’on venait de lui faire, elle retomba tout-à-coup dans ses premières irrésclutions, mais d’une manière d'autant plus violente, que ce n’était plus qu'une pure tentation. L’artifice qu’employa particulièrement le tentateur pour la porter à résister aux volontés de Dieu, fut de lui remettre devant les yeux le peu de soin qu’elle avait des intérêts de son fils. et des siens, et de lui faire croire qu’elle était dans l'obligation de rester dans le siècle, pour réparer les fautes qu’elle avait faites en cette matière. Cette attaque fut assez longue ; mais'enfin Dieu vint au secours de sa servante. Il lui fit connaître qu’elle n'avait rien fait que par son ordre, et lui inspira une ferme contiance que sa divine Providence aurait soin d’un fils, pour qui elle n’avait voulu amasser d'autre trésor que ceux du ciel. Dès que les ténèbres de son esprit furent dissipées, et qu'il n’y eut plus qu’à s'élever au-dessus des tendressès de la nature en se séparant de son fils, elle

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se résolut à faire le sacrifice; et les. Ursulines ayant consenti de la recevoir sans dot, le jour fut pris pour son entrée.

La vertueuse veuve croyait foucher le port, lorsqu'un orage imprévu l’en écarta. Son fils disparut tout-à-coup; ce qui la mit dans une grande inquiétude, et donna à penser à bien du monde. On ne manqua pas de dire au’il fallait qu’une femme fût bien imprudente ei bien dénaturée, d'abandonner son fils à l’âge où il avait le plus besoin de sa vigilance; et cela, après qu'elle ne s'était nullement mise en peine de lui amasser de quoi vivre honnêtement, et le pousser selon son état. L'esprit de ténèbres se mit de la partie, el transformé, à son ordinaire, en Ange de lumière , lui livra les plus rudes assauts. La pauvre mère, dans cette situation, crut devoir aller chercher de la consolalion auprès de la Supérieure des Ursulines. À peine étaitelle au parloir, que son directeur y entra. Il ne savait rien encore de ce qui faisait le sujet de la douleur dont sa pénitente était accablée; elle le lui apprit, et s’attendit bien que ce Religieux, qui avait, pour elle une tendresse vraiment paternelle, prendrait part à sa peine; mais elle se

trouva bien loin de compte, lorsque le Père, prenant un ton extrêmement sévère, lui dit, ou qu’elle n’avait guère de foi, si elle ne croyait pas que cet accident fût arrivé par un ordre secret de la Providence; ou, si elle le croyait, qu’elle n’était guère soumise aux ordres de Dieu. Qu'elle faisait asse: voir que ses vertus étaient superficielles, et qu’elle devait bien craindre que ce ne fussent plutôt des ruses du démon de l’hypocrisie, que le fruit d’une véritable piété.

Il y a beaucoup moins à craindre pour les grandes âmes d’une conduite austère de la patt des directeurs, que de cette lâche complaisance où tombent la plupart, faute de savoir de quelle importance il est de.ne pas laisser entrevoir aux personnes qu'ils dirigent , l’idée qu'ils ont de leur vertu. Dom Raymond de Saint-Bernard était un grand maître dans cet art, et il savait d'autant mieux la route par laquelle il fallait mener les âmes à la plus haute perfection, qu'il y marchait lui-même, et qu’il y avait fait de grands progrès. Tandis qu'il parlait, sa pénitente était à ses pieds, s’humiliant encore plus. qu'on ne l’humiliait. Cependant son cœur, abimé dans la tristesse, jela un soupir : le directeur en prit

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occasion de lui faire de sanglants reproches sur sa sensibilité. Il ajouta à cela les choses les plus dures et les plus méprisantes; après quoi il lui commanda de se lever, et de sortir, en lui disant que la maison de Dieu n’était pas faite pour des

âmes aussi imparfaites qu’elle était. L’humble

veuve obéit, fit une profonde révérence, et se retira. Dès qu'elle fut sortie, le Père et la Supérieure demeurèrent quelque temps comme immobiles dans l'admiration d’une vertu si rare, “et la compassion succédant à l’admiration, ils ne purent se défendre de verser bien des larmes.

Mais quelque affligée que fût Madame Mar-

ln, le fond de son âme était dans sa paix

ordinaire. Deux choses surtout la fortifiaient dans celte disgrâce. La première était la circonstance du temps auquel elle avait perdu son fils , qui était celui auquel on lit dans l'Évangile, que le Fils de Dieu resta dans Jérusalem à l'insu de ses parents, et qu’il fut trois jours perdu pour eux. La seconde était la prédiction que lui avait faite, quelque temps auparavant, un saint Religieux, qu’elle recevrait bientôt une grande faveur du ciel; mais que pour s’y disposer , il lui faudrait porter une grande croix. Elle ne douta

point que cette croix ne fût la fuite de son fils, et que par cette épreuve Dieu ne la préparât à son entrée en Religion. Elle ne se trompa point.

Comme:elle avait mis de tous côtés des gens en campagne , son fils ne put aller bien loin, et f:1 trouvé sur le pont de Blois, d’où on le ramen: à Tours, le troisième jour de son départ. On a su depuis que son dessein était d'aller à Paris, cuez le correspondant de son oncle, et que ce qui lui avait fait prendre cette résolution , était un certain air sombre et froid avec lequel son oncle* et sa tante, dont jusque-là 1l n'avait reçu qhe descaresses, lercgardaient, depuis qu’ik savaient la résolution de sa mère, que lui-même ne savait pas encore. .

Le retour de cet enfant ne fit point cesser les murmures que sa fuite avait excités. Cependant une voix intérieure qui suivait partout la vertueuse mère, lui faisait comprendre qu’il était temps de quitter le monde. Son confesseur la pressait de son côté, et elle se résolut à obéir sans délai. Cette résolution ne fut pas plutôt prise , que tous ses doutes et ses scrupules s’évanouirent. Son union avec Notre-Seigneur fut accompagnée d’une impression si forte, qu’elle

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Marie de l’Incarnation. Liv. II. 163

en perdait le repos de la nuit. Le fruit de cette opération, fut un abandon général d'elle-même et des intérêts de son fils; une grandeur d’âme qui l’éleva au-dessus des sentiments d2 la nature; une paix inébranlable et une admirable allégresse, qui la fit voler à l'exécution des ordres du Ciel. Une âme si flexible aux moindres mouvements de la grâce, et si bien disposée à faire tout ce qu'elle connaîtra être la volonté de Dieu, peut s’assurer qu’elle n’agit guère que par l’impression que lui donne l’Esprit-Saint, et que c’est lui qui règle toutes ses démarches par son souffle divin. Madame Martin prit donc jour pour entrer au noviciat des Ursulines; et ce jour venu, elle appela son fils, et lui parla en ces termes :

: « Mon fils, je ne puis plus différer à vous faire » part d’une chose que j'ai cru vous devoir teuir » cachée jusqu’à présent. Dès le moment que je » perdis votre père, avec qui je n'ai vécu que » deux ans, Dieu m'inspira le dessein de quitter » le monde, et d’embrasser la vie religieuse. Il » ne m'en demandait pas alors l'exécution, par- » ce que je vous étais nécessaire; mais aujour- » d’hui cette raison ne subsiste plus. Il faut donc, » mon cher fils, que j'obéisse. Quel honneur

164 * La Vie de la Mère É | » pour mui, que Dieu m’ait ainsi choisie pour » le servir dans sa maison! et quel avantage » pour vous d’avoir une mère qui ne sera plus . » occupée qu'à offrir au Seigneur des vœux pour » votre salut! vous jugez bien que je n’ai pas be- ‘» soin de votre consentement, puisque le grand » Maître a parlé : je veux cependant bien vous .» le demander, et je m’assure que vous ne me » le refuserez pas. « À ces'mots, elle regarda son fils sans rien dire, et d’un air sérieux mêlé de tendresse, qui le déconcerta ; aussi fut-il assez long-temps interdit, et dans son étonnement il ne put faire que cette réponse d’enfant. « Je ne » vous verrai donc plus, ma chère mère? Il ne s'ensuit pas, reprit la courageuse mère; vous » me verrez, mon cher fils, tant qu'il vous » plaira. Puisque cela est, repartit l'enfant en- » core tout ému, je le veux bien. Alors la ser- » vante de Dieu continua ainsi : J'aurais eu bien ».de la peine, mon cher fils, à me séparer de » vous, si vous vous y éliez opposé; mais puis- » que vous y consentez, je me retire, et yous » laisse entre les mains de Dieu. Vous n'avez point de biens; mais celui que j'ai choisi pour mon héritage, sera aussi le vôtre, et si vous

Marie de l’Incarnation. Liv. II. 465

avez sa crainte, vous posséderez le plus pré-

cieux trésor de la terre. Vous n'aurez plus

de mère ici-bas ; mais dans le ciel vous en avez

une qui vous dédommagera bien de la perte

que vous allez faire. Soyez-lui fidèle, ayez en

elle une entière confiance, et elle ne vous

manquera jamais au besoin. Je vous ai recommandé à ma sœur, qui m'a promis d'a-

voir soin de vous. Ayez pour elle le même amour et le même respect que vous avez

eus jusqu'ici pour moi. » Elle finit en donnant

à ce cher fils de très-salutaires avis: elle l’em-

brassa et se disposa à partir.

C'était un matin 23 de janvier. Elle était allée de bonne heure recevoir la bénédiction de son Archevêque, qui voulut la voir : un assez grand nombre de ses amis et de ses parents lui firent cortége, et son fils était à ses côtés. La

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