‹ La vie de la Mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 46 sur 51 · SES · texte numérisé non relu

SES

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qu'aux os. Tout ce qui avait été à son usage fut enlevé en un instant, et celles qui ne purent y avoir part, tâchèrent de se dédommager en lui faisant toucher leurs livres, leurs chapelets et leurs médailles; en quoi il fallut aussi contenter la dévotion des personnes du dehors. Ses obsèques se firent avec tout l'appareil possible. Le Gouverneur général et l’Intendant y assistérent avec tout ce qu’il y avait dans la ville de personnes considérables, et le Père Lallemant prononça l’Oraison funèbre.

Le lendemain, M. de Bernières et le Père Lallemant se transportèrent dans le caveau où le saint corps avait été déposé, firent ouvrir la bière; et un peintre qu'ils avaient amené, tira le portrait de la défunte, dont le visage n'avait encore rien perdu de son premier éclat. La Mère de l’Incarnation était d’une taille haute, d’un port grave et majestueux, mais d'une majesté tempérée par une douceur humble et modeste. Lorsqu'elle était encore dans le siècle, tout son air avait quelque chose de si grand et de si admirable, qu’on s’arrêtait dans les rues pour la voir passer. Ses traits étaient réguliers, mais c’étail une beauté mâle, et l’on y voyait toute la gran-

son usage ne purent ager en lui hapelets et i contenter , Ses obsèossible. Le assistèrent Ile de peremant pro-

e Père Lalveau où le t ouvrir la ené, tira le n'avait en- La Mère de , d'un port ajesté temdeste. Lorsut son air de si admibour la voir

ais c'était

le la gran-

Marie de l'Incarnaton. Liv. VI. 399

deur de son courage. Elle était forte et bien constituée , d’une humeur très-agréable ; el quoique la présence de Dieu, qu’elle avait continuelle, Jui donnât je ne sais quoi de céleste et qui imprimait le respect, on n’était cependant jamais embarrassé n1 gêné avec elle.

On voit par ses écrits qu’elle était une des plus spirituelles femmes de son siècle. Tout y est so-

. lide: elle pense juste, elle approfondit tout,

donne à ce qu'elle dit un tour ingénieux, et son style a cette simplicité noble où peu d'écrivains parviennent. Elle n’entreprenait rien qu’elle n’y réussit parfaitement , et les plus habiles ouvriers étaient surpris de l’entendre parler de leurs arts aussi bien qu'eux. Nulle ne la surpassa, et peu l’égalèrent en adresse dans les ouvrages propres aux personnes de son sexe. Ce qu'on admirait le plus en elle était une pénétration et une solidité de jugement qui allaient si loin, qu'on ne doutait pas que son union intime avec Dieu ne lui eût communiqué des’ lumières surnaturelles.

Elle n’eut cependant jamais aucune peine à les soumettre au jugement d'autrui. Aussi, bien éloignée de l'erreur de ceux qui se persuadent qu'il y va de la gloire de Dieu de ne point céder

en ce qu'ils croient venir de son inspiration , elle

se serait jugée indigne des dons célestes, et les

aurait eus pour suspects, si elle eût eu la moindre attache à son sens. Dom Raymond de Saint-. Bernard , qui avait reconnu d’abord que Dieu avait de grands desseins sur elle, n'avait rien

négligé pour l’établir dans une profonde humi-

lité. Il la traitait souvent très-durement, et avait le plaisir de la voir s’humilier encore plus qu'il

ne l’humiliait. Il en était de même de la Mère Françoise de Saint-Bernard, quifutsa Supérieure

une bonne partie du temps qu’elle demeura au

monastère de Tours. Cette vertueuse fille , qui avait une grande lumière expérimentale des voies de Dieu ; et qui connaissait aussi mieux que personne ce que c’élait que la Mère de l’Incarnation,

la traita souvent d’une manière où il paraissait de

l’excès à ceux qui ne savaient pas les raisons

qu’elle avait d'en user ainsi. L’abjection était la

chose qui causait un plaisir plus réel à la ser-

vante de Dieu. Un jour qu’elle pensait aux

moyens de s'humilier, Dieu lui dit au fond du

cœur qu'elle s’abaissât jusqu’au plus profond

anéantissement , que c'était là le centre où elle

trouverait son repos. Aussitôt elle se mit à con-

tion , elle tes, et les la moin-

de Saint-

que Dieu avait rien de humiit, et avait plus qu’il e la Mère SFR

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Marie de l'Incarnation. Liv. VI. 401 sidérer ce qui pouvait le plus flatter son amourpropre, afin d’en faire à Dieu le sacrifice , et elle trouva que c’étaient les exercices de Religieuse de

Chœur, surtout la psalmodie et l'instruction. Sur-'

le-champ elle résolut de faire tous ses efforts pour obtenir qu'on la réduisit au rang de Sœur converse. Elle alla trouver sa Supérieure, et lui fit les instances les plus fortes pour en obtenir ce qu’ellesouhaitait. La Supérieure répondit qu’elle y penserait. Cette réponse, et plus encore l'air dont elle fut faite, lui donna quelque espérance; elle se laissa aller à la joie d’être sur le point de servir Dieu dans un état où tous ses sentiments seraient humiliés. Au bout de quelque temps, elle renouvela ses poursuites auprès de sa Supérieure, qui lui dit qu’elle consulterait et en passerait par tout ce que les personnes à qui elle en parlerait auraient décidé. La décision ne fut pas favorable aux désirs de l’humble Religieuse, qui, voyant par là que la volonté de Dieu n'était pas ce qu’elle avait cru d’abord , chercha d’autres moyens de s’anéantir.

La patience et l'humilité vont toujours de compagnie , et se perfectionnant l’une l’autre, contribuent également à rendre la dévotion so-

ide. I serait assez difficile de dite dans quel état, de tous ceux par où a passé la Mère de l’Incarnation, elle a eu le plus à souffrir, On ne nous représente son mariage que comme la source d’une infinité de croix des plus pesantes. La manière dont elle s’y comporta fut si héroïque, que l'admiration qu’elle excitait ne laissait presque point de place à la compassion.

Après la mort de son mari, elle se trouva sâns bien, sans ressource, et chargée d’un enfant au berceau ; on peut juger de ce que la pauvretéiet la dépendance lui attirèrent de croix. La constance qu'elle y fit paraître passe tout ce qu'on en peut dire. Nous avons vu ce qu’elle eut à souffrir chez son frère. La religion où elle se retira ensuite est un port, et il semble qu'on n’y ait point à craindre de grandes tempêtes ; mais combien de fois a-t-on vu échouer au port ceux qui avaient résisté à toutes les fureurs de la mer. On dirait qu'en embrassant une profession plus sainte, on contracte une plus grande sensibilité; un orgueil secret déguisé en zèle fait qu’on se la justifie à soi-même, et qu'on s’imagine prendre en main les intérêts de la vertu et de la religion ; lorsque, par une délicatesse dont les mondains

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Londains |

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auraient honte, on ne veut rien souffrir. Le principe qui faisait agir la Mère de l’Incarnation

était trop solide pour donner dans un travers si dangereux. Elle regarda toujours le saint habit de la Religion comme la livrée d’un Dieuhomme, dont toute la vie n’a été qu'opprobres et souf-

frances. Elle eut occasion de le faire paraître dès

le Noviciat. Il se trouva parmi les novices une jeune fille d’un esprit extrêmement vain et mauvais qui la prit en aversion, et qui ne manquait guère d'occasion de lui faire de la peine, même jusqu’à l’insulter plus d’une fois sur ce qu’elle ne donnait à Dieu que les restes d’un cœur qui avait été engagé, et sur cela elle s’échappaït en des discours où la pudeur n'était pas assez ménagée. À tout cela, l’humble veuve n’opposa jamais que des amitiés et des services ; elle prit même plus d’une fois la défense de celle qui la persécutait si cruellement. Mais Dieu la vengea : l'orgueilleuse Novice fut frappée de peste, et en mourut dans des sentiments bien différents de ceux qu’elle avait eus jusque-là , pleine de confusion de sa conduite scandaleuse, de reconnaissance pour la bonté de Dieu, qui ne semblait lui abréger ses jours que pour lui épargner la honte

d’être renvoyée, et les périls auxquels elle allait être exposée dans le monde , et convaincue qu’elle devait cette grâce de prédeslination aux prières de celle qu’elle avait si fort maltraitée.

Ce ne fut pas là l’unique occasion qu’eut la servante de Dieu de souffrir dans son monas-

tère de Tours ; car, après avoir parlé en termes fort expressifs de ses peines intérieures, elle ajoute : « Les mortifications que j'endurais de la part du prochain étaient bien plus sensibles. Mais je m'en tais, parce que j'ai toujours cru que Notre-Seigneur les permettait pour mon bien, Ainsi j'aimais d’un amour tendre et sincère ceux qui me les suscitaient. » Quant aux traverses qu'elle eut en Canada, c’est assez dire que sa patience y donna de l’étonnement à ces saints fondateurs de l'Eglise de la Nouvelle- France, qui n'avaient pas de la vertu une idée commune. Un jour, une Religieuse, presque autant lassée que charmée de son inaltérable douceur au milieu des plus indignes traitements, lui en témoigna sa surprise d’une manière où il paraissait de l'émotion ; toute la réponse que lui fit la généreuse Mère fut, qu’elle ne se souvenait

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pas que les personnes dont il s'agissait lui eussen causé le moindre déplaisir. Aussi cette grandeur d’âme poussée si loin, l’avait mise en possession de la récompense attachée à la douceur évangélique. Elle était la maîtresse des cœurs, et 1l n’était pas possible de lui vouloir résister. Pour en venir là, il faut avoir un grand fond de charité, et nous avons vu que ce fut la vertu dominante de notre illustre Fondatrice. On l’a vue, au fort de l’hiver, tirer les couvertures de son lit et se dépouiller même de ses habits pour en cou-

vrir ses Novices, demeurant elle-même exposée

au froid le plus piquant, échauffée du seul feu de sa charité. Pendant son Noviciat, la peste se mit parmi les Novices, et emporta d’abord celle dont nous avons parlé. Le danger où toute la Communauté était exposée obligea à faire changer d'air aux Novices. La sœur de la Mère de l’Incarnation leur offrit une fort belle maison de campagne, et on l'accepta. La servante de Dieu y alla avec les autres, et montra bien qu'il n’y a que les Saints qui savent accorder à propos les soulagements que demande la nature, avec ce que le devoir exige. Tout consistait à récréer ces jeunes filles et à leur ôter l’idée du péril ; et

c'est ce qu’elle faisait de la manière la plus aimable, inventant mille moyens innocents de les divertir , tandis qu’elle se chargeait de tout le poids de la régularité , afin que les anciennes Mères n’entreprissent pas d’abréger le temps de ces divertissements , sous prétexte de ne pas laisser cette jeunesse dans une plus longue dissipation.

Mais ce fut dans la supériorité que la Mère de l’Incernation montra toute l'étendue de sa charité. Non-seulement ce qu'il y avait de plus pénible était toujours son partage, mais ses filles étaient tous les jours surprises de voir que leur besogne était faite, tandis qu’elles étaient au lit, ou à la récréation , ou dans quelque autre occupation plus tranquille ; elle en usait ‘le même à l'égard des domestiques; et pour ce qui est des pauvres, tout ce qu’on en peut dire, c'est qu'il fallait que le pain et l'argent se multipliassent entre ses mains, pour fournir à tout ce qu'elle donnait ; et qu’étant pauvre, chargée d’une Communauté pauvre et accablée de dettes, les indigents trouvaient en elle des ressources qu'ils ne trouvaient pas ailleurs. Elle avait encore l’adresse d'aller au-devant des besoins de ceux à qui la

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honte de demander est plus dure que leur propre indigence, et elle savait leur cacher à euxmêmes les secours qu’elle leur donnait. On l’a vue dans le temps qu’elle était chargée de toutes les affaires de son frère, avoir en même temps sur les bras un grand nombre de domestiques malades. Elle ne les abandonnaït ni le jour ni la nuit, et ne pouvait souffrir qu'aucune des servantes leur rendit le moindre service. Souvent il y avait des plaies ulcérées qui jetaient une infection épouvantable: elle semblait en faire ses délices. Quelquefois ces malades étaient furieux: rien ne l’étonnait, et une femme seule fournissait à ce qui eût donné bien de l'embarras à plusieurs hommes.

Dans le même temps, un bon bourgeois de Tours fut accusé d’un crime dont il était innocent, et mis au cachot. Les apparences étaient si fortes contre lui, que tous ses amis l’abandonnèrent. On le poussait vivement, lorsque Madame Martin entreprit de le sauver. La prévention du public contre l'accusé était à un point, qu'une partie de l’odieux retomba sur sa charitable avocate. Les juges mêmes lui dirent qu’ils ne pouvaient comprendre comment unepersonne

de piété comme elle, se chargeait d’une si mauvaise cause. Elle, sans se rebuter, alla son chemin , et enfin eut la consolation d’avoir fait toucher au doigt l’innocence du prétendu criminel. : Dieu pour récompenser sa charité , lui avait donné une grâce toute particulière pour eonsoler les affligés. Un mot de sa bouche, quelquefois même un de ses regards, dissipait les plus grands chagrins. Mais c'était principalement dans les tentations et dans les peines d'esprit qu’on la trouvait admirable. On ne la quittait point qu'on ne fût soulagé. Il semblait que l’Esprit-Saint, qui a inspiré les auteurs sacrés, lui mît dans la bouche ce que ces divines Ecritures avaient de plus conforme aux dispositions de chacun. Ses lettres qu’elle n’avait assurément pas le loisir de composer, et où il est aisé de voir que rien n’est étudié, sont remplies d’une doctrine si céleste, de traits si lumineux et si enflammés, qu'il suffit de les lire, pour se convaincre que personne n'a peut-être jamais possédé plus parfaitement qu'elle toutes les parties de la science des Saints, et n’a été plus capable d’en donner des leçons. En effet, pour peu qu’on la pratiquât, on remarquait que l'Esprit sanctificateur non-seulement répandait

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Mère

et ne » esl » he » se sant meu Ave » pi » di

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en elle une grande abondance de lumières surnaturelles, et lui communiquait une force toute divine, mais qu’il donnait encore à ses paroles une efficacité à laquelle rien ne résistait. Une Religieuse qui avait un grand fond d’amour et de crainte de Dieu, se trouva un jour accablée de tentations et de peines intérieures, et dans un resserrement qui lui ôtait la liberté de s’ouvrir à qui que ce fût; ce qui rendit bientôt son mal extrême. Elle avait tout à craindre d’une situation si triste, et elle était déjà sur le bord du précipice, lorsqu'elle se sentit poussée avec une espèce de violence d'aller déclarer son tourment à la Mère de l’Incarnation. Elle l’alla donc trouver dans sa chambre, et n’y eut pas été longtemps, que la

Mère qui la vit troublée, ne disant rien de suite

et ne faisant que soupirer, lui dit : « Votre peine » est grande, ma chère Sœur, mais, puisque vous » ne pouvez me l’apprendre, prions Dieu en- » semble qu'il me la fasse connaître. » En disant cela elle s’appuya la tête sur la main et demeura ainsi penchée l’espace d’un Pater et d’un Ave. Puis se relevant : « Hé bien! ma Sœur, re- » prit-elle, deviez-vous avoir tant de peine à me » dire telle et telle chose? Quoi donc, ne me con-

410 La Vie de la Mère naissez-vous pas encore? Allez, mon enfant, tout cela n’est rien. Voici ce que vous devez faire pour sortir de cet état. Dieu vous aime, ma chère Sœur, ajouta-t-elle, soyez fidèleet prenez courage ; vous n'êtes pas encore au bout; maïs Dieusauratirersa gloire de tout. Allezdece pas vous prosterner devant le St-Sacrement , » etabandonnez-vons au bon plaisir de Dieu. » A mesure qu'elle parlait, cette âme affligée sentait diminuer ses peines, et elle n’était pas sortie de la chambre, que le calme était entièrement remis dans son cœur. La même chose arriva plusieurs fois à la même personne, qui en a rendu publiquement témoignage, et à plusieurs autres. On a vu la servante de Dieu, tandis qu’elle était encore dans le siècle, non-seulement faire tomber à son approche les armes des mains de ceux qui étaient près de s’entr'égorger, mais leur tirer du cœur toute leur haine, et les obliger à lui sacrifier leurs plus vifs ressentimentsi Elle entra un jour dans une maison, où une femme venait de tomber dans une espèce de fureur, sur ce qu’on lui avait appris que son fils s'était trouvé dans une méchante affaire, et courait risque d’être saisi par la justice. Elle je-

1 enfant, us devez us aime, leet preau bout; llezdece rement , Dieu. » À ée sentait sortie de ent remis plusieurs ndu puautres.

s qu'elle ent faire s mains égorger, Le, et les ressen!iison, où Le ‘espèce que son ffaire, et Elle je-

Marie de l'Incarnaton. Liv. VI. 411

tait des cris épouvantables : ses yeux étincelants,

ses bras étendus, tout son corps en convulsion,

donnaient un spectacle qui inspirait de l’horreur.

Mais rien ne causait tant de frayeur que la ma-

nière dont elle invoquait le diable qui paraissait la posséder. La sainte veuve voulut d’abord essayer de la ramener à son bon sens par des paroles pleines de douceur. Mais voyant qu’elle ne gagnait rien, elle se jeta à son cou, et la tint étroitement embrassée. Dans le moment, la voilà aussi tranquille que si elle se fût éveillée d’un doux sommeil. Elle avoua que tout le temps qu'avait duré son accès, elle avait eu devant les yeux plus d’un million de flambeaux ardents qui lui avaient causé ces violents transports, et qu’au moment que la charitable mère l’avait embrassée , tout s'était évanoui.

Tant de douceur et de charité ne peuvent être le fruit que d’une grande mortification. 11 faut n’avoir point de passions, ou les avoir bien mortifiées, pour être ainsi à tout le monde plus qu’à soi-même, souvent aux dépens de ses propres intérêts ; et pour tout dire en un mot, il faut se haïr soi-même pour aimer le prochain d’un

amour aussi parfait. On a déjà assez parlé des

austérités de la Mère de J’Incarnation, et on croit pouvoir assurer que peu de Saints ont été en cela aussi loin qu’elle. C’est assez dire, qu’à force de mortifier son goût, elle en avait perdu le sentiment; qu'elle ne traitait pas mieux ses autres sens ; que la manière dont elle prenait son repos, élait une vraie pénitence; et que sous l’extérieur d’une vie commune dont elle ne se départit jamais, depuis qu'elle fut entrée en Religion, elle trouva le moyen de ne laisser aucune partie de son corps sans son supplice particulier.

La mortification des deux plus nobles facultés de l’homme qui se fait par l’obéissance, est sans doute la plus parfaite et la plus difficile. La Mère de l’Incarnation fit toujours vair par sa conduite le cas qu’elle en faisait, et la préférence qu’elle lui donnait sur toutes les autres vertus. En voici un exemple qu’elle donna en cessant de vivre. Sa Supérieure lui ayant envoyé une religieuse pour la garder, tandis que l’Infirmière entendrait la Messe, cette bonne fille commença par lui demander comment elle se trouvait; elle répondit qu’elle avait la bouche extrêmement sèche. La Religieuse lui offrit de la lui rafraîchir; elle le refusa, et dit qu'il fallait attendre l’Infirmitre,

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Marie de l'Incarnation. Liv. VI. 415

ou sa permission, afin que tout se fit dans l’ordre de l’obéissance. Assez peu de temps après, elle entra en l’agonie.

I lui arriva quelques années après son arrivée en Canada, une chose qui fait bien voir que les Saints ne croient pas qu'il y ait jamais d’oc-

casion où il leur soït permis de ne pas se sou- ,

mettre aux lumières de ceux qui ont droit de leur commander. Nous avons vu qu’en attendant qu'on püût bâtir le monastère, on avait logé les Religieuses dans une petite maison. L’incom-

modité de ce lieu étroit croissant à mesure que le

nombre des Religieuses augmentait, il fallut enfin les en tirer, et penser sérieusement à les mettre plus au large. On s’assembla d’abord pour voir en quel lieu on bâtirait. Madame de la Peltrie, les anciennes Religieuses, et le Supérieur des Missions, dirent tous leur avis, qui se

trouva uniforme. La Mère de l’Incarnation ne

crut pas l'endroit qu'on marc ait avantageux, et elle dit son sentiment avec sa franchise ordinaire. Il fut rejeté, et même avec quelque sorte de mépris. Elle ne dit rien, et la chose fut conclue comme on l'avait proposé; mais on fut bientôt contraint de revenir à son avis.

Dans une autre occasion, comme elle faisait bâtir une Église, le Père Lallemant , à qui elle en .communiqua le plan, lui dit qu’il n’approuvait pas une Chapelle de douze pieds en carré, qui était comprise dans le dessin. Elle répondit que le marché était fait, et qu’il n’en coûterait pas quatre cents livres davantage. Le Supérieur tint bon, et répondit que quatre cents livres étaient quelque chose pour des filles qui n'avaient rien. La servante de Dieu se soumit, et commença par faire murer l'ouverture qui devait communiquer de la Chapelle dans l’Église. Son obéissance ne fut pas longtemps sans récompense. Quelques années après, M. de Tracy, vice-roi de la Nouvelle-France, étant allé visiter la maison, et quelqu'un par hasard lui ayant parlé de ce que je viens de dire, il fut touché d’un si bel exemple de soumission, et donna sur l’heure de quoi bâtir la Chapelle beaucoup plus magnifiquement que ne l'avait voulu faire la Mère de l’Incarnation.

On était si persuadé que l’obéissance pouvait tout sur elle, que dans ses maladies, qui furent longues et fréquentes en Canada, on n’employait point d'autre motif pour la résoudre à tout ce

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Morie de l'Incarnation. Liv. NI. 415

qu'on souhaitait d’elle ; car dans le temps même qu’elle était Supérieure, elle voulait être soumise aux moindres ordres de ses Infirmières. C'est ainsi qu'en commandant, elle ne désapprenait point à obéir, parce que c'était en obéissant, qu'elle avait appris à commander.

De l'assemblage de tant de vertus, il se forma cette admirable simplicité qui rend la piété si aimiable, et qui est un des plus précieux dons que le ciel puisse communiquer à la terre. Mais tous ne sont pas en état d’en connaître le prix. Elle consiste particulièrement à se dépouiller de son propre esprit, et elle est la perfection de cette pauvreté d'esprit, qui tient le premier rang parmi les Béatitudes évangéliques. La Mère de l’Incarnation n’avait en entrant en Religion que des inclinations saintes à sacrifier ; elle assure qu'elle s’en dépouilla, de sorte qu’elle n'avait plus de pouvoirni de vouloir sur elle-même, et qu’elle n'aurait eu aucune peine à obéir à des enfants. En effet, une des Novices la voyant un jour travailler à quelque ouvrage, prit la liberté de lui dire qu'elle ne faisait pas bien. « Montrezmoi donc, mon enfant, » reprit doucement la Mère. La jeune fille dit son sentiment, et quoi-

PT La Vie de la Mère

qu'elle se trompât, l’humble Supérieure aima mieux faire moins bien, en donnant un grand exemple de simplicité, que de faire mieux en suivant ses propres lumières. Ces choses paraitront petites; mais dans les âmes élevées, tout est grand, et les plus petites choses sont les marques les plus certaines de la solidité de leur vertu.

Un Père Jésuite, qui a éprouvé la servante de Dieu autant qu’une âme le peut être, dit un jour à quelques religieuses , que toutes ses verlus étaient grandes ; mais qu’elle était incomparable en pureté et en humilité; et que, s’il lui était permis de parler, il dirait des choses qui étonneraient. Elle n'avait en vue que la gloire du Fils de Dieu, et c’est ce qui lui faisait prendre un si grand soin pour donner de bonne heure aux enfante au’elle élevait, de l'horreur pour les moindres imperfections. Le moyen le plus efficace dont elle se servait pour cela, était de leur inspirer une dévotion tendre envers le sacré Verbe. Elle usait en cela de manières si engâgeantes, qu'on voyait les plus petites pensionnaires se porter au bien par inclination et avec attrait. Quelquefois elle les assemblait pour leur ap-

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Marie de l'Incarnation. Liv. VI. 417

prendre à prier. D’abord elle leur mettait devant les yeux quelques-unes des vertus ou quelque circonstance de la vie et de la mort du Sauveur ; elle les exerçait à s’en entretenir, et finissait par un discours amoureux et affectif en forme de colloque. Enfin elle marquait la résolution qu'il fallait tirer de cette méditation. Cela se faisait avec tant de piété, que ces enfants sortaient de

ces exercices toutes embrasées du feu céleste qui

consumait le cœur de leur sainte maîtresse. On leur a souvent ouï dire qu'elles n'avaient qu’à jeter les yeux sur elle pour être touchées de dévotion, et l’opinion qu’elles avaient de sa sainteté était si grande, que quand elles la voyaient en oraison , elles allaient par respect lui baiser les pieds et les habits; et quoiqu’elles ne prissent pas toujours garde à ne point faire de bruit, jamais elles ne furent aperçues. La Mère de Sainte- Croix, qui ne l’avait point quittée depuis Dieppe, a déclaré qu’en trente-trois ans qu'elle avait eu le bonheur de vivre avec elle, jamais elle ne lui avait vu. faire une faute contre la douceur, la patience, l'humilité, la charité, la modestie, la pauvreté et l’obéissance, et qu'il ne s'était présenté aucune occasion de pratiquer ces vertus,

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qu’elle n’en eût profité. Avec cela elle fut ferme dans le gouvernement ; mais il est vrai que n'ayant guère à gouverner que des saintes, elle eut peu de sujets de faire éclater cette fermeté. Ainsi vécut, ainsi mourut l’illustre Marie de l'Incarnation. L'histoire nous présente peu de femmes qu’on puisse lui comparer ; et je crois que personne de ceux qui se donneront la peine d'examiner attentivement ses actions et ses écrits, ne fera difficulté d’en convenir. Tout ce que nous avons eu dans ce sièele de plus distingué par la sainteté et par le mérite, en a ainsi jugé ; et les plus grands éloges qu’on lui ait donnés sont venus de ceux qui l'ont connue plus parfaitement. Le Père Jérôme Lallemant, qui a été plus longtemps que personne son directeur, et entre les bras duquel elle expira , qui outre les affaires de sa conscience , en a eu à traiter avec elle de toutes les sortes , et dont elle rend elle-même ce témoignage dansunelettre à son fils, que c'était l’homme le plus saint et le plus éclairé dans les voies de Dieu, qu’elle eût connu en toute sa vie, ne parlait de ses vertus et de ses éminentes qualités qu'avec admiration. Enfin on peut dire qu'au moment qu'elle cessa de vivre, la voix pu-

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Marie de l’Incarnation. Liv. VI. 49

blique la canonisa dans tous les lieux où elle était connue.

Dès la nuit même qui suivit sa mort, sa nièce qui était Religieuse au Monastère de Tours, la vit étendue sous un drap mortuaire , et entendit une voix qui lui dit : elle est morte. La voix était si proche , qu’elle sentit comme l’haleine de la personne qui lui parlait et quelle en fut éveillée. Il se répandit en même temps dans son âme une très-sensible consolation. Elle raconta le lendemain ce qui lui était arrivé. On fit ce qu'on put pour l'empêcher a’ajouter foi à ce songe, mais on n'y réussit pas, et l’arrivée des premiers vaisseaux ne le vérifia que trop. Une autre personne religieuse d’une éminente piété, et qui n’a jamais voulu être nommée , eut de grandes assurances de la gloire dont jouissait la servante de Dieu. Comme elle se préparait à communier pour le repos de son âme , elle entra dans une douce extase où Dieu lui fit voir que cette sainte âme n’avait point passé par le feu du Purgatoire. Il Jui découvrit ensuite là beauté ravissante dont il l’avait ornée, et tout ensemble les principaux fondements de sa vie intérieure

et cachée ; son anéantissement parfait, son union avec Dieu, si intime et jamais interrompue ; son état perpétuel de victime ; ses abandonnements, par le moyen desquels Dieu la rendait une image du Sauveur abondonné sur. la croix ; la . perte entière d'elle-même en Dieu, en vertu de laquelle il semblait qu’elle ne subsistait plus que par l’Ëtre de Dieu ; son zèle infatigable pour le salut des âmes, qui lui faisait, au sens de Moïse et de saint Paul , oublier le sien propre, pour agir et ne souffrir que pour celui des Sauvages ; et beaucoup d’autres particularités dont cette bonne Religieuse n’avait eu jusque-là aucune connaissance. Dieu lui fit voir ensuite comment elle pourrait imiter tant de vertus, et lui ordonna d'écrire ce qui venait de lui être révélé. Elle le fit, et porta son écrit à sa Supérieure qui le communiqua à Dom Claude Martin. Il porte en substance que la Mère de l’Incarnation s'était tellement anéantie et écoulée en Dieu, qu’elle n'avait plus de réflexion aperçue sur ellemême ; que désus-Christ l'avait si’intimement et si parfaitement possédée, qu'il avait par elle glorifié son Père, comme par une victime très-

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Marie de l’Incarnation. Liv. VI. 421

pure ; que la partie inférieure de son âme avait été dans le dernier abandon ; qu’elle ne pensait pas même à s’appliquer le mérite de ses peines, soit pour sa propre purification , soit pour une plus grande ou plus prompte jouissance de la gloire , ne pensant alors ni au Paradis ni à l’enfer, mais s’oubliant de telle sorte par le zèle de la gloire de Dieu, qu’elle ne voulait que se laisser conduire par l’amour du salut des âmes ; que cet état de la sainte Mère lui. avait été manifesté avec tant de clarté, et une si forte impression, qu’elle avait senti toute la nature en frémir, et qu’elle en avait été pénétrée d’une trèsvive douleur , accompagnée d’une fort grande angoisse de cœur ; en sorte que, pendant trois jours, elle ne respirait qu'avec peine; qu'après la communion Notre-Seigneur lui dit ces paroles : « Ceux qui s’oublient eux-mêmes et leurs » intérêts propres pour mon amour et pour ma » gloire, je ne les oublierai jamais, et je ne me » laisserai point surmonter par ma créature.

» Si cette âme qui a tant souffert s’est aban- » donnée à moi, tu vois que j'en ai pris le soin,

» et qu’elle me glorifiera éternellement. »

422 La Vie de la Mère, etc.

Elle ajoute qu’ensuite elle reçut de fortes impressions des choses qui regardaient sa propre perfection.

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Approbation. | 499

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