‹ La vie de marianeChapitre 29 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vrai que l'histoire en est particulière, mais je la gâterai, si je l'écris : car où voulez-vous que je prenne un style ?

Il est vrai que dans le monde on m'a trouvé de l'esprit; mais, ma chère, je crois que cet espritlà n'est bon qu'à être dit, et qu'il ne vaudra rien à être lu.

Nous autres jolies femmes (car j'ai été de ce nombre), personne n'a plus d'esprit que nous quand nous en avons un peu; les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons : en nous écoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu'ils voient.

•J'ai vu une jolie femme dont la conversation passoit pour un enchantement. Personne au monde ne s'exprimoit comme elle; c'étoit la vivacité, c'étoit la finesse même qui parloit : les connoisseurs n'y pouvoient tenir de plaisir. La petite vérole lui vint, elle en resta extrêmement marquée; quand la pauvre femme reparut, ce n'étoit plus qu'une babillarde incommode. Voyez combien auparavant elle avoit emprunté d'esprit de son visage ! Il se pourroit bien faire que le mien m'en eût prêté aussi dans le temps qu'on m'en trouvoit beaucoup. Je me souviens de mes yeux de ce tempslà, et je crois qu'ils avoient plus d'esprit que moi.

Combien de fois me suis-je surprise à dire des choses qui auroient eu bien de la peine à passer toutes seules! Sans le jeu d'une physionomie friponne qui les accompagnoit, on ne m'auroii pas

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applaudi comme on faisoit, et, si une petite vérole étoit venue réduire cela à ce que cela valoit, franchement, je pense que j'y aurois perdu beaucoup. Il n'y a pas plus d'un mois, par exemple, que vous me parliez encore d'un certain jour (et il y a douze ans que ce jour est passé; où, dans un repas, on se récria tant sur ma vivacité ; eh bien ! en conscience, je n'étois qu'une étourdie. Croiriezvous que je l'ai été souvent exprès pour voir jusqu'où va la duperie des hommes avec nous? Tout me réussissoit, et je vous assure que , dans la bouche d'une laide , mes folies auroient paru dignes des Petites-Maisons, et peut-être que j'avois besoin d'être aimable dans tout ce que je disois de mieux: car, à cette heure que mes agrémens sont passés, je vois qu'on me trouve un esprit assez ordinaire, et cependant je suis plus contente de moi que je ne l'ai jamais été. Mais enfin, puisque vous voulez que j'écrive mon histoire et que c'est une chose que vous demandez à mon amitié, soyez satisfaite; j'aime encore mieux vous ennuyer que de vous refuser.

Au reste, je parlois tout à l'heure de style, je ne sais pas seulement ce que c'est. Comment faiton pour en avoir un? Celui que je vois dans les livres, est-ce le bon? Pourquoi donc est-ce qu'il me déplaît tant le plus souvent? Celui de mes lettres vous paroît-il passable ? J'écrirai ceci de même.

N'oubliez pas que vous m'avez promis de ne

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jamais dire qui je suis; je ne veux être connue que de vous.

Il y a quinze ans que je ne savois pas encore si ie sang d'où je sortois étoit noble ou non, si j'étois bâtarde ou légitime. Ce début paroît annoncer un roman : ce n'en est pourtant pas un que je raconte ; je dis la vérité comme je l'ai apprise de ceux qui m'ont élevée.

Un carrosse de voiture qui aîloit à Bordeaux fut, dans la route, attaqué par des voleurs ; deux hommes qui étoient dedans voulurent faire résistance , et blessèrent d'abord un de ces voleurs ; mais ils furent tués avec trois autres personnes ; il en coûta aussi la vie au cocher et au postillon, et il ne restoit plus dans la voiture qu'un chanoine de Sens et moi, qui paroissois n'avoir tout au plus que deux ou trois ans. Le chanoine s'enfuit, pendant que, tombée dans la poriière, je faisois des cris épouvantables, à demi étouffée sous le corps d'une femme qui avoit été blessée, et qui, malgré cela, voulant se sauver, étoit retombée dans la portière, où elle mourut sur moi, et m'écrasoit.

Les chevaux ne faisoient aucun mouvement, et je restai dans cet état un bon quart d'heure, toujours criant et sans pouvoir me débarrasser.

Remarquez qu'entre les personnes qui avoient été tuées, il y avoit deux femm.es : l'une belle et d'environ vingt ans, et l'autre d'environ quarante; la première fort bien mise , et l'autre habillée comme le seroit une femme de chambre.

Si l'une des deux étoit ma mère, il y avoit plus d'apparence que c'étoit la jeune et la mieux mise, parce qu'on prétend que je lui ressemblois un peu, du moins à ce que disoient ceux qui la virent morte, et qui me virent aussi , et que j'étois vêtue d'une jnanière trop distinguée pour n'être que la fille d'une femme de chambre.

J'oubliois à vous dire qu'un laquais, qui étoit un des cavaliers de la voiture, s'enfuit blessé à travers champs, et alla tomber de foiblesse à l'entrée d'un village voisin , où il mourut sans dire à qui il appartenoit; tout ce qu'on put tirer de lui, un moment avant qu'il expirât, c'est que son maître et sa maîtresse venoient d'être tués ; mais cela n'apprenoit rien.

Pendant que je criois sous le corps de cette femme morte qui étoit la plus jeune, cinq ou six officiers qui couroient la poste passèrent, et, voyant quelques personnes étendues mortes auprès du carrosse qui ne bougeoit, entendant un enfant qui crioit dedans, s'arrêtèrent à ce terrible spectacle, ou par la curiosité qu'on a souvent pour les choses qui ont une certaine horreur, ou pour voir ce que c'étoit que cet enfant qui crioit et pour lui donner du secours. Ils regardent dans le carrosse, y voient encore un homme tué, et cette femme morte tombée dans la portière, où ils jugeoient bien par mes cris que j'étois aussi.

Quelqu'un d'entre eux, à ce qu'ils ont dit depuis, vouloit qu'ils se retirassent ; mais un autre,

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ému de compassion pour moi, les arrêta , et, mettant le premier pied à terre, alla ouvrir la portière où i'étois, et les autres le suivirent. Nouvelle horreur qui les frappe : un côté du visage de cette dame morte étoit sur le mien , et elle m'avoit baignée de son sang. Ils repoussèrent cette dame, et toute sanglante, me retirèrent de dessous elle.

Après cela, il s'agissoit de savoir ce qu'on feroit de moi, et oii l'on me mettroit : ils voient de loin un petit village, où ils concluent qu'il faut me porter, et me donnent à un domestique qui me tenoit enveloppée dans un manteau.

Leur dessein étoit de me remettre entre les mains du curé de ce village, afin qu'il me cherchât quelqu'un qui voulût bien prendre soin de moi ; mais ce curé, chez qui tous les habitans les conduisirent, étoit allé voir un de ses confrères; il n'y avoit chez lui que sa sœur, fille très pieuse, à qui je fis tant de pitié qu'elle voulut bien me garder, en attendant l'aveu de son frère ; il y eut même un procès-verbal de fait sur tout ce que je vous ai dit, et qui fut écrit par une espèce de procureur fiscal du lieu.

Chacun de mes conducteurs ensuite donna généreusement pour moi quelque argent , qu'on mit dans une bourse dont on chargea la sœur du curé; après quoi tout le monde s'en alla.

C'est de la sœur de ce curé de qui je tiens tout ce que je viens de vous raconter.

Je suis sûre que vous en frémissez ; on ne peut,

en entrant dans la vie, éprouver d'infortune plus grande et plus bizarre. Heureusement je n'y étois pas quand elle m'arriva, car ce n'est pas y être que de l'éprouver à l'âge de deux ans.

Je ne vous dirai point ce que devint le carrosse, ni ce qu'on fit des voyageurs tués; cela ne me regarde point.

Quelques-uns des voleurs furent pris trois ou quatre jours après, et, pour comble de malheur, on ne trouva, dans les habits des personnes qu'ils avoient assassinées, rien qui pût apprendre à qui j'appartenois. On eut beau recourir au registre qui est toujours chargé du nom des voyageurs, cela ne servit de rien ; on sut bien par là qui ils étoient tous, à l'exception de deux personnes, d'une dame et d'un cavalier, dont le nom assez étranger n'instruisit de rien , et peut-être qu'ils n'avoient pas dit le véritable. On vit seulement qu'ils avoient pris cinq places , trois pour eux et pour une petite fille, et deux autres pour un laquais et une femme de chambre qui avoient été tués aussi.

Par tout cela, ma naissance devint impénétrable, et je n'appartins plus qu'à la charité de tout le monde.

L'excès de mon malheur m'attira d'assez grands secours chez le curé oùj'étois, et qui consentit, aussi bien que sa sœur, à me garder.

On venoit pour me voir de tous les cantons voisins : on vouloit savoir quelle physionomie

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