‹ La vie de marianeChapitre 30 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

j avois, elle étoit devenue un objet de curiositéon simaginoit remarquer dans mes traits quelque chose qui sentoit mon aventure, on se prenoit pour moi dun goût romanesque. J'étois jolie, j'avois lair fin; vous ne sauriez croire combien tout cela me servoit, combien cela rendoit noble et délicat 1 attendrissement qu'on sentoit pour moi. On n'auroit pas caressé une petite princesse infortunée d une façon plus digne; c'étoit presque du respect que la compassion que j'inspirois.

Les dames surtout s'intéressoient pour moi au delà de ce que je puis vous dire; c'étoit à qui d entre elles me feroit le présent le plus joli, me donneroit Thabit le plus galant.

Le curé, qui, quoique curé de village, avoit beaucoup d'esprit et étoit un homme de très Donne famille, disoit souvent, depuis, que, dans tout ce que ces dames avoient alors fait pour moi il ne leur avoit jamais entendu prononcer le mot de chanté; c'est que c'étoit un mot trop dur et qui blessoit la mignardise des sentimens qu'elles avoient Aussi, quand elles parloient de moi, elles ne disoient point cette petite fille; c'étoit toujours celte aimable enfant.

Etoit -il question de mes parens , c'étoient des étrangers, et sans difficulté de la première condition de leur pays; il n'étoit pas possible que cela fut autrement, on le savoit comme si on l'avoit vu : il couroit là-dessus un petit raisonnement que chacune d elles avoit grossi de sa pensée, et qu'en-

lO LA VIE DE M A RI ANNE'

suite elles croyoient comme si elles ne l'avoient pas fait elles-mêmes.

Mais tout s'use, et les beaux sentimens comme autre chose. Quand mon aventure ne fut plus si fraîche, elle frappa moins l'imagination. L'habitude de me voir dissipa les faniaisies qui me faisoient tant de bien, elle épuisa le plaisir qu'on avoit à m'aimer : ce n'avoit été qu'un plaisir de passage, et au bout de six mois cette aimable enfant ne fut plus qu''une pauvre orpheline, à qui on n'épargna pas alors le mot de charité; on disoit que j'en méritois beaucoup. Tous les curés me recommandèrent chez eux, parce que celui chez qui j'étois n'étoit pas riche; mais la religion de ces dames ne me fut pas si favorable que me l'avoit été leur folie, je n'en tirai pas si bon parti, et j'aurois été fort à plaindre sans la tendresse que le cuié et sa sœur prirent pour moi.

Cette sœur m'éleva comme si j'avois été son enfant. Je vous ai déjà dit que son frère et elle étoient de très bonne famille : on disoit qu'ils avoient perdu leur bien par un procès, et que lui, il étoit venu se réfugier dans cette cure, où elle l'avoit suivi, car ils s'aimoient beaucoup.

Ordinairement, qui dit nièce ou sœur de curé de village dit quelque chose de bien grossier et d'approchant d'une paysanne.

Mais cette fille-ci n'étoit pas de même : c'étoit une personne pleine de raison et de politesse, qui joignoit à cela beaucoup de vertu.

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