‹ La vie de marianeChapitre 76 sur 76 · TROISIEME PARTIE ibl · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE ibl

ma parure, l'attendrirent pour nrioi; quand je parle de parure, c'est que cela n'y nuit pas.

Il est bon en pareille occasion de plaire un peu aux jeux, ils vous recommandent au cœur. Êtesvous malheureux et mal vécu, ou vous échappez aux meilleurs cœurs du monde, ou ils ne prennent pour vous qu'un intérêt fort tiède; vous n'avez pas l'attrait qui gagne leur vanité, et rien ne nous aide tant à être généreux envers les gens, rien ne nous fait tant goûter l'honneur et le plaisir de l'être, que de leur voir un air distingué.

La dame en question m'examina beaucoup , et auroit même attendu, pour me voir, que j'eusse retourné la tête, si on n'étoit pas venu l'avertir que la prieure l'attendoit à son parloir.

Au bruit qu'elle fit en se retirant, je revins à moi; et, comme j'entendois marcher, je voulus voir qui c'étoit : elle s'y attendoit, et nos yeux se rencontrèrent.

Je rougis, en la voyant, d'avoir été surprise dans mes lamentations; et, malgré la petite confusion que j'en avois, je remarquai pourtant qu'elle étoit contente de la physionomie que je lui montrois, et que mon affliction la touchoit. Tout cela étoit dans ses regards; ce qui fit que les miens (s'ils lui dirent ce que je sentois) durent lui paroître aussi reconnoissans que timides : car les âmes se répondent.

C'étoit en marchant qu'elle me regardoit ; je baissai insensiblement les yeux, et elle sortit.

ïSa LA VIE DE MARIANNE

Je restai bien encore un demi-quart d'heure dans l'église tant à essuyer mes larmes qu'à rêver à ce que je ferois le lendemain, si les soins de mon religieux ne réussissoient pas. « Que j'envie le sort de ces saintes filles qui sont dans ce couvent î me dis-je; qu'elles sont heureuses! »

Cette pensée m'occupoit, quand une tourière me vint dire honnêtement : « Mademoiselle, on va fermer l'église. — Tout à l'heure je vais sortir, Madame », lui répondis-je, n'osant la regarder que de côté, de peur qu'elle ne s'aperçût que j'avois pleuré; mais j'oubliois de prendre garde au ton dont je lui répondois, et ce ton me trahit. Elle le sentit si plaintif et si triste, me vit d'ailleurs SI jeune, si joliment accomm.odée, si Jolie moimême, à ce qu'elle me raconta ensuite, qu'elle ne put s'empêcher de me dire : « Helas ! ma chère •demoiselle, qu'avez-vous donc ? Mon bon Dieu! quelle pitié ! auriez-vous du chagrin ? c'est bien dommage : peut-être venez-vous parler à quelqu'une de nos dames? à laquelle est-ce. Mademoiselle? »

Je ne repartis rien à ce discours, mais mes yeux recommencèrent à se mouiller. Nous autres filles, ou nous autres femmes, nous pleurons volontiers dès qu'on nous dit : « Vous venez de pleurer » : c'est une enfance, et comme une mignardise que nous avons, et dont nous ne pouvons presque pas nous défendre.

« Eh ! mais, Mademoiselle, dites-moi ce que

c'est; dites, ajouta la tourière en insistant, irai-je avertir quelqu'une de nos religieuses? » Or, je réfléchissois à ce qu'elle me répetoit là-dessus. C'est peut-être Dieu qui permet qu'elle me fasse songer à cela » , me dis-je, tout attendrie de la douceur avec laquelle elle me pressoit; et tout de suite : « Oui, Madame, lui répondis-je, je souhaiterois bien parler à madame la prieure, si elle en a le temps.

— Eh bien , ma belle demoiselle, venez, repritelle, suivez-moi; je vais vous mener à son parloir, et elle s'y rendra un moment après. Allons. »

Je. la suivis donc; nous montâmes un petit escalier, elle ouvrit une porte, et le premier objet qui me frappe, c'est cette dame dont je vous ai parlé, que je n'avois. vue que lorsqu'elle sortit de l'église, et qui, en sortant, m'avoit regardée d'une manière si obligeante.

Elle me parut encore charmée de me revoir, et se leva d'un air caressant pour me faire place.

Elle étoit avec la prieure du couvent, et je vous ai instruite de ce qui étoit cause de sa visite.

« Madame, dit la tourière à la religieuse, j'ailois vous avertir; c'est mademoiselle qui vous demande. )>

Cette prieure étoit une petite personne courte, ronde et blanche, à double menton, et qui avoit le teint frais et reposé. Il n'y a point de ces mineslà dans le monde; c'est un embonpoint tout différent de celui des autres, un embonpoint qui s'est formé plus à l'aise et plus méthodiquement, c'est-

à-dire où il entre plus d'art, plus de façon, plus d'amour de soi-même que dans le nôtre.

D'ordinaire, c'est ou le tempérament, ou la quantité de nourriture, ou l'inaction et la mollesse qui nous acquièrent le nôtre, et cela est tout simple ; mais, pour celui dont je parle, on sent qu'il faut, pour l'avoir acquis, s'en être saintement fait une tâche : il ne peut être que l'ouvrage d'une délicate, d'une amoureuse et d'une dévote complaisance qu'on a pour le bien et pour l'aise de son corps; il est non seulement un témoignage qu'on aime la vie, et la vie saine, mais qu'on l'aime douce, oisive et friande ; et qu'en jouissant du plaisir de se porter bien, on s'accorde encore autant de douceurs et de privilèges que si on étoit toujours convalescente.

Aussi cet embonpoint religieux n'a-t-il pas la forme du nôtre, qui a l'air plus profane; aussi grossit-il moins un visage qu'il ne le rend grave et décent; aussi donne-t-il à la physionomie non pas un air joyeux, mais tranquille et content,

A voir ces bonnes filles, au reste, vous leur trouvez un extérieur affable, et pourtant un intérieur indifférent. Ce n'est que leur mine, et non pas leur âme, qui s'attendrit pour vous : ce sont de belles images qui paroissent sensibles, et qui n'ont que des superficies de sentiment et de bonté. Mais laissons cela, je ne parle ici que des apparences, et ne décide point du reste. Revenons à la prieure; j'en ferai peut-être le portrait quelque part.

« Mademoiselle, je sais votre servante, me ditelle en se baissant pour me saluer : puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler? — C'est moi qui en ai tout l'honneur, répondis-je encore plus honteuse que modeste, et, quand je vous dirois qui je suis, je n'en serois pas plus connue de vous, Madame.

— C'est, si je ne me trompe, mademoiselle que j'ai vue dans l'église oij je suis entrée un instant, dit alors la dame en question avec un souris tendre ; j'ai cru même la voir pleurer, et cela m'a fait de la peine. — Je vous rends mille grâces de votre bonté, Madame », repris-je d'une voix foible et timide; et puis je me tus. Je ne savois comment entrer en matière : l'accueil de la prieure, tout avenant qu'il étoit, m'avoit découragée; jen'espérois plus rien d'elle, sans que je pusse dire pourquoi : c'étoit ainsi que son abord m'avoit frappée, et cela revient à ces superficies dont je parlois, et que je ne démêlois pas alors. « Elle va me plaindre, et ne me secourra pas, me disois-je; il n'y a rien à faire. ))

Cependant ces dames, qui s'étoient levées, restoient debout, et j'en rougissois, parce que mon habit les trompoit^ et que j'étois bien au-dessous de tant de façons. « Souhaitez-vous que nous soyons seules ? me dit la prieure.

— Comme il vous plaira. Madame, répondis-je; mais je serois fâchée d'être cause que madame s'en allât, et de vous déranger ; si vous voulez, je reviendrai. »

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Ce que je dlsois dans l'intention d'échapper à rembarras où je m'étois mise, et de ne plus revenir.

(' Non, Mademoiselle, non, me dit la dame, en me prenant par la main pour me faire avancer : vous resterez, s'il vous plaît; ma visite est finie, et je partois; ainsi je vais vous laisser libre : vous avez du chagrin, je m'en suis aperçue; vous méritez qu'on s'y intéresse ; et, si vous vous en retourniez, je ne me le pardonnerois pas.

— Oui, Madame, lui dis-je, pénétrée de ce discours et tout en pleurs, il est vrai que j'ai du chagrin; j'en ai beaucoup, il n"'y a personne qui ait autant sujet d'en avoir que moi ; personne de si à plaindre, ni de si digne de compassion que je le suis; et vous me témoignez un cœur si généreux que je ne ferai point difficulté de parler devant vous, Madame : il ne faut pas vous retirer, vous ne me gênerez point ; au contraire, c'est un bonheur pour moi que vous soyez ici : vous m'aiderez à obtenir de madame la grâce que je viens lui demander à genoux (je m'y jetai en effet), et qui est de vouloir bien me recevoir chez elle.

— Eh î ma belle enfant, que vous me touchez! me répondit la prieure en me tendant les bras de l'endroit où elle étoit, pendant que la dame me relevoit affectueusement; que je me félicite du choix que vous avez fait de ma maison ! En vérité, quand je vous ai vue, j'ai eu comme un pressentiment de ce qui vous amène; votre m.odestie m'a

frappée. « Ne seroit-ce pas une prédestinée qui « me vient ? » ai-je pensé en moi-même : car il est certain que votre vocation est écrite sur votre visage; n'e'st-il pas vrai, Madame? Ne trouvezvous pas comme moi ce que je vous dis là? (^'elle est belle! qu'elle a l'air sage! Ah! ma fille , que je suis ravie! que vous me donnez de joie! Venez, mon ange, venez. Je gagerois qu'elle est fille unique, et qu'on la veut marier malgré elle. Mais, dites-moi, mon cœur, est-ce tout à l'heure que vous voulez entrer? Il faudra pourtant informer vos païens, n'est-ce pas? Chez qui enverrai-je?

— Hélas! ma mère, répondis-je, je ne puis vous indiquer personne. » Ma confusion et mes sanglots m'arrêtèrent là.

« Eh bien ! me dit-elle, de quoi s'agit-il ?

— Non, personne, continuai-je; rien de ce que vous croyez, ma mère; je n'ai pas la consolation d'avoir des parens : du moins ceux que j'ai , je ne les ai jamais connus.

— Jésus, Mademoiselle! reprit-elle avec un refroidissement imperceptible et grave; voilà qui est bien fâcheux , point de parens ! Eh ! comment cela se peut-il? qui est-ce donc qui a soin de vous? car apparemment que vous n'avez point de bien non plus? Que sont devenus votre père et votre mère ?

— Je n'avoisque deux ans, lui dis-je, quand ils ont été assassinés par des voleurs qui arrêtèrent le carrosse de voiture où ils étoient avec moi ; leurs dômes-

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tiques y périrent aussi ; il n'y eut que moi à qui on laissa la vie, et je fus portée chez un curé de village qui ne vit plus, et dont la sœur, qui étoit une sainte personne , m'a élevée avec une bonté infinie ; mais malheureusement elle est morte ces jours passés à Paris, oîi elle étoit venue tant pour la succession d'un parent, qu'elle n'a pas recueillie à cause des dettes du défunt, que pour voir s'il y auroit moyen de me mettre dans quelque état qui me convînt. J'ai tout perdu par sa mort; il n'y avoit qu'elle qui m'aimoit dans le monde, et je n'ai plus de tendresse à espérer de personne; il ne me reste plus que la charité des autres; aussi n'est-ce qu'elle et son bon cœur que je regrette, et non pas les secours que j'en recevois; je rachèterois sa vie de la mienne : elle est morte dans une auberge où nous étions logées; j'y suis restée seule, et on m'y a pris une partie du peu d'argent qu'elle me laissoit. Un religieux, son confesseur, m'a tirée de là et m'a remise, il y a quelques jours, entre les mains d'un homme que je ne veux pas nommer, qu'il croyoit homme de bien et charitable, et qui nous a trompés tous deux, qui n'étoit rien de tout cela. Il a pourtant commencé d'abord par me mettre chez NL^^ Dutour, une marchande lingère; mais à peine y ai-je été qu'il a découvert ses mauvais desseins par de l'argent qu'il m'a forcée de prendre, et par des présens que je me suis bien doutée qui n'étoient pas honnêtes, non plus que -certaines manières qu'il avoit et qui ne signifioient

rien de bon, puisqu'à la fin il n'a pas eu honte, à son âge, de me déclarer, en me prenant par les mains, qu^'û étoit mon amant , qu'il entendoit que je fusse sa maîtresse, et qu'il avoir résolu de me mettre dans une maison d'un quartier éloigné , où il seroit plus libre d'être amoureux de moi sans qu'on le sût, et où il me promettoit des rentes, avec toutes sortes de maîtres et de magnificence; à quoi j'ai répondu qu'il me faisoit horreur d'être si hypocrite et si fourbe, « Eh î Monsieur, lui ai-je « dit, est-ce que vous n'avez pas de religion ? Quelle « abominable pensée ! •> Mais j'ai eu beau dire ; ce méchant hom.me , au lieu de se repentir et de revenir à lui, s'est emporté contre moi, m'a traitée d'ingrate, de petite créature qu'il puniroit si je parlois, et m'a reproché son argent, du linge qu'il m'avoit acheté, et cette robe que je porte, et que je mettrai ce soir dans le paquet que j'ai déjà fait du reste, pour lui renvoyer le tout dès que je serai rentrée chez M^^ Dutour, qui de son côté m'a donné mon congé pour demain matin, parce qu'elle n'est payée que pour aujourd'hui; de sorte que je ne sais plus de quel côté tourner, si le père Saint-Vincent, de chez qui je viens en ce moment pour lui conter tout, et qui m'avoit bonnement menée à cet horrible homme, ne trouve pas demain à me placer en quelque endroit, comme il m'a promis d'y tâcher.

« Au sortir de chez lui, j'ai passé par ici, et je suis entrée dans votre église à cause quejepleurois

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le long du chemin et qu'on me regardoit; et puis Dieu m'a inspiré la pensée de me jeter à vos pieds, ma mère, et d'implorer votre aide. »

Là finit mon petit discours ou ma petite harangue, dans laquelle je ne mis point d'autre art que ma douleur , et qui fit son effet sur la dame en question. Je la vis qui s'essujoit les yeux; cependant elle ne dit mot alors, et laissa répondre la prieure, qui avoit honoré mon récit de quelques gestes de main, de quelques mouvemens de visage, qu'elle n'auroit pu me refuser avec décence; mais il ne me parut pas que son cœur eût donné aucun signe de vie.

« Certes votre situation est fort triste. Mademoiselle ^car il n'y eut plus ni de belle enfant ni démon ange; toutes ces douceurs furent supprimées) ; mais tout n'est pas désespéré; il faut voir ce que ce religieux, que vous appelez le père Saint-Vincent, fera pourvous, reprit-elle d'un air de compassion posée. Ne dites-vous pas qu'il s'est chargé de vous trouver une place? Il lui est bien plus aisé de vous rendre service qu'à moi qui ne sors point, et qui ne saurois agir. Nous ne voyons, nous ne connoissons presque personne ; et, à l'exception de madame et de quelques autres dames qui ont la bonté de nous aimer un peu, nous sommes des semaines entières sans recevoir une visite. D'ailleurs, notre maison n'est pas riche; nous ne subsistons que par nos pensionnaires, dont le nombre est fort diminué depuis quelque temps : aussi sommes-nous endet-

tées, et si mal à notre aise que j'eus l'autre jour le chagrin de refuser untî jeune fille, un fort bon sujet, qui se présentoit pour être converse, parce que nous n'en recevons plus, quelque besoin que nous en ayons; et que, nous apportant peu, elles nous seroient à charge. Ainsi de tous côtés vous voyez notre impuissance, dont je suis vraiment mortifiée : car vous m'affligez, ma pauvre enfant (ma pauvre î quelle différence de style ! auparavant elle m'avoit dit : ma belle), vous m'affligez; mais que ne vous êtes-vous adressée au curé de votre paroisse ? Notre communauté ne peut vous aider que de ses prières, elle n'est pas en état de vous recevoir; et tout ce que je puis faire, c'est de vous recommander à la charité de nos dames pensionnaires ; je quêterai pour vous, et je vous remettrai demain ce que j'aurai ramassé. (Quêter pour un ange, la belle chose à lui proposer! )

— Non, ma mère, non, répondis-je d'un ton sec et ferme, je n'ai encore rien dépensé de la petite somm.e d'argent que m'a laissée mon amie, et je ne venois pas demander l'aumône. Je crois que, lorsqu'on a du cœur, il n'en faut venir à cela que pour s'empêcher de mourir, et j'attendrai jusqu'à cette extrémité; je vous remercie.

— Et moi, je ne souffrirai point qu'une fille aussi bien née y soit jamais réduite, dit en ce moment la dame qui avoit gardé le silence. Reprenez courage, Mademoiselle ; vous pouvez encore prétendre à une amie dans le monde; je

veux VOUS consoler de la perte de celle que vous regrettez, et il ne tiendra pas à moi que je ne vous sois aussi chère qu'elle vous l'a été. Ma mère, ajouta-t-elle en adressant la parole à la religieuse, je payerai la pension de mademoiselle; vous pouvez la faire entrer chez vous. Cependant, comme elle vous est absolument inconnue, et qu'il est juste que vous sachiez quelles sont les personnes que vous recevez , nous n'avons, pour vous ôter tout scrupule là-dessus, et pour empêcher même qu'on ne trouve à redire à l'inclination que je me sens pour mademoiselle, nous n'avons, dis-je, qu'à envoyer tout à l'heure votre tourière chez cette dame Dutour, qui est ma marchande, et dont sans doute le bon té.moignage justifiera ma conduite et la vôtre. >>

Je compris d'abord à ce discours qu'elle étoit bien aise elle-même de connoître un peu mieux son sujet, et de savoir à qui elle avoit affaire; mais observez, je vous prie, le tour honnête qu'elle prenoit pour cela,, et avec quel ménagement pour moi, avec quelle industrie elle me cachoit l'incertitude qui pouvoit lui rester sur ce que je disois, et qui étoit fort raisonnable.

On ne sauroit payer ces traits de bonté-lè^. De toutes les obligations qu'on peut avoir à une belle àme, ces tendres attentions, ces secrètes politesses de sentimens, sont les plus touchantes. Je les appelle secrètes, parce que le cœur qui les a pour vous ne les compte point, ne veut point en charger

votre leconnoissance ; il croit qu'il n'y a que lui qui les sait ; il vous les soustrait, il en enterre le mérite; et cela est adorable.

Pour moi, je fus au fait, les gens qui ont euxmêmes un peu de noblesse de cœur se connoissent en égards de cette espèce, et remarquent bien ce qu'on fait pour eux.

Je me jetai avec transport, quoique avec respect, sur la main de cette dame, que je baisai longtemps, et que je mouillai des plus tendres et des plus délicieuses larmes que j'aie versées de ma vie: c*est que notre àme est haute, et que tout ce qui a un air de respect pour sa dignité la pénètre et l'enchante ; aussi notre orgueil ne fut-il jamais ingrat.

« Madame, lui dis-je, consentez-vous que j'écrive deux mots à M^^ Dutour par la tourière? Vous verrez mon billet; et je songe que, dans les circonstances oîi je suis et qu'elle n'ignore pas, elle pourroit craindre de la surprise et ne pas s'expliquer librement.— Oui-da, Mademoiselle, me répondit-elle, vous avez raison, écrivez. Ma mère, voulez-vous bien nous donner une plume et de l'encre? — Avec plaisir», dit la prieure toute radoucie, et qui nous passa ce qu'il falloit pour le billet : il fut court; le voici à peu près:

La personne qui vous rendra cette lettre^ Madame, ne va chez vous que pour s'informer de moi ; vous aurez la bonté de lui dire naïvement et dans la La Vie de Marianne. I. 2 5

pure vérité ce que vous en savez^ tant pour ce qui concerne mes n^œurs et mon caractère que pour ce qui a rapport à mon histoire et à la manière dont on m'a mise chez vous. Je ne vous saurois aucun gré de tromper les gens en ma faveur: ainsi ne faites point difficulté de parler suivant votre conscience, sans vous soucier de ce qui me sera avantageux ou

non. Je suis, Madame

(Et Maricmne au bas pour toute signature.)

Ensuite je présentai ce papier à ma future bienfaitrice, qui, après l'avoir lu en riant, et d'un air qui sembloit dire : « Je n'ai que faire de cela », le donna à travers la grille à la prieure, et lui dit : « Tenez, ma mère, je crois que vous serez de mon avis ; c'est que quiconque écrit de ce ton-là ne craint rien.

— A merveille, reprit la religieuse quand elle en eut fait la lecture, à merveille, on ne peut rien de mieux » ; et sur-le-champ, pendant que je mettois le dessus de la lettre, elle sonna pour faire venir la tourière.

Celle-ci arriva, salua fort respectueusement la dame, qui lui dit: a A propos, j'ai vu votre sœur à la campagne; on est fort contente d'elle où je l'ai mise, et j^ai quelque chose à vous en dire », ajouta-t-elle en la tirant un moment à quartier pour lui parler. Je présumai encore que j'étois cette sœur dont elle i'entretenoit, et qu'il s'agissoit de quelques ordres qui me regardoient; et deux ou

trois mots, comme, « oui, Madame, laissez-moi faire », prononcés tout haut par la tourière , qui me regardoit beaucoup, me le prouvèrent.

Quoi qu'il en soit, cette fille prit le billet, partit, et revint une petite demi-heure après. Ce qui fut dit entre la dame, la prieure et moi pendant cet intervalle de temps, je le passe : voici la tourière de retour; j'oublie pourtant une circonstance, c'est qu'avant qu'elle rentrât dans le parloir, une autre fille de la maison vint avertir la dame qu'on souhaitoit lui dire un mot dans le parloir voisin. Elle j alla, et n'y resta que cinq ou six minutes; à peine étoit-elle revenue que nous vîmes paroître la tourière, qui apparemment venoii de la quitter, et qui, avec une gaieté de bon augure et débutant par un enthousiasme d'amitié pour moi, m'adressa d'abord la parole.

« Ah ! sainte Mère de Dieu, que je viens d'entendre dire du bien devons, Mademoiselle! Allez, je l'aurois deviné, vous avez bien la mine de ce que vous êtes. Madame, vous ne sauriez croire tout ce qu'on m'en vient de conter : c'est qu'elle est sage, vertueuse, remplie d'esprit, de bon cœur, civile, honnête, enfin la meilleure fille du monde; c'est un trésor, hors qu'on dit qu'elle est si malheureuse que nous en venons de pleurer, la bonne madame Dutour et moi; il n'y a ni père ni mère, on ne sait qui elle est : voilà tout son défaut ; et, sans la la crainte de Dieu, elle n'en seroit pas plus mal, la pauvre petite ! témoin un gros richard qu'elle a

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congédié pour de bonnes raisons, !e vilain qu'il est! Je vous conterai cela une autre fois, je vous dis seulement le principal. Au reste, Madame, j'ai fait comme vous me l'avez commandé : je n'ai pas dit votre nom à la marchande; elle ne sait pas qui est-ce qui s'eftquête. »

La dame rougit à cette indiscrétion de la tourière, qui me révéloit que c'étoit de moi dont elles avoient parlé à part ; et cette rougeur fut une nouvelle bonté dont je lui tins compte.

« Voilà qui est bien, ma bonne ; en voilà assez, lui dit-elle. Et vous, Mademoiselle, n'entrerezvous pas aujourd'hui? avez-vous quelques hardes à prendre chez la marchande, et faut-il que vous y alliez? — Oui, Madame, répondis-je, et je serai de retour dans une demi-heure, si vous me permettez de sortir.

— Faites, Mademoiselle; allez, reprit-elle, jevous attends. »

Je partis donc ; le couvent n'étoit pas éloigné de chez M™s Duiour, et j'y arrivai en très peu de temps malgré un reste de douleur que je sentois encore à mon pied.

La lingère causoit à sa porte avec une de ses voisines; j'entrai, je la remerciai, je l'embrassai de tout mon cœur : elle le méritoit.

(( Eh bien, Marianne ! Dieu merci, vous avez donc trouvé fortune ? eh bien ! par-ci, eh bien ! parlà; qui est cette dame qui a envoyé chez moi? » J'abrégeai. « Je suis extrêmement pressée, lui

dis-je; je vais me déshabiller et mettre cet habit dans un paquet que j'ai commencé là-haut, qu'il faut que j'achève, et que vous aurez la bonté de faire porter aujourd'hui chez le neveu de M. de Climal. — Oui, oui, reprit-elle, chez M. de Valville; je le connois, c'est moi qui le fournis. — Chez lui-même, lui dis-je, vous me remettez son nom » ; et, en lui répondant, je montois déjà l'escalier qui menoit à la chambre.

Dès que j'y fus, et vite, et vite, j'ôte la robe que j'avois , je reprends mon ancienne, je mets l'autre dans le paquet; et le voilà fait. Il y avoit une petite écritoire et quelques feuilles de papier sur la table ; j'en prends une, et voici ce que j'y m.ets pour Valville :

Monsieur^ il n'y a que cinq ou six jours que je connois M. de Clinml, votre oncle j et je ne sais pas oit il loge, ni ou lui adresser les hardes qui lui appartiennent, et que je vous prie de lui remettre. Il m'avoit dit quilmeles donnait par charité, car je suis pauvre • et je ne les avois prises que sur ce pied-là; mais, comme il ne m^a pas dit vrai et qu'il m'a trompée, elles ne sont plus à nioi, et je les rendsj, aussi bien que quelque argent qu'il a voulu à toute force que je prisse. Je naurois pas recours à vous dans cette occasion, si j'avois le temps d'envoyer chezun récollet, nommé le père Saint-Vincent, qui a cru me rendre service en me faisant connoltre votre oncle, et qui vous apprendra, quand vous le voudrez, à vous

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reprocher l'insulte que vous avez faite à une fille affligée, vertueuse^ et peut-être votre égale.

Que dites-vous de ma lettre? J'en fus assez contente, et la trouvai mieux que je n'aurois moi-même espéré de la faire, vu ma jeunesse et mon peu d'usage; mais on seroit bien stupide si, avec des sentimens d^honneur, d'amour et de fierté, on ne s'exprimoit pas unpeu plus vivement qu'à son ordinaire.

Aussitôt ce billet écrit, je pris le paquet, et je descendis en bas.

Je supprime ici un détail que vous devinerez aisément : c'est ma petite cassette pleine de mes bardes, que je ne pouvois pas porter moi-même, et que j'envoyai prendre en haut par un homme qui s'étoii dévoué au service de tout le quartier, et qui se tenoit d'ordinaire à deux pas du logis; ce sont mes adieux à M^^ Dutour, qui me promit que le ballot et le billet pour Valville seroient remis à leur adresse en moins d'une heure ; ce sont mille assurances que nous nous fîmes, cette bonne femme et moi ; ce sont presque des pleurs de sa part, car elle ne pleura pas tout à fait, mais je croyois toujours qu'elle alloit pleurer. Pour moi, je versai quelques larmes par tristesse : il me sembloit, en me séparant de la Dutour et en sortant de sa maison, que je quittois une espèce de parente, et même une espèce de patrie, et que j'allois, à la garde de Dieu, dans un pays étranger, sans avoir le temps

de me reconnoître. J'élois comme enlevée : il y avoit quelque chose de trop fort pour moi dans la rapidité des événemensqui me déplaçoient, qui me transportoient; je ne savois où, ni entre les mains de qui j'allois tomber.

Et ce quartier dont je m'eloignois, le comptezvous pour rien ? Il me mettoit dans le voisinage de Valville, de ce Valville que j'avois dit que je ne verrois plus, il est vrai ; mais il étoit bien rigoureux de se trouver prise au mot: je m'étois promis de ne plus le voir, et non pas de ne le pouvoir plus, ce qui est bien autrement sérieux; et le cœur ne se mène pas avec cette rudesse-là : ce qui l'aide à être ferme, dans un cas comme le mien, c'est la liberté d'être foible ; et cette liberté, je la perdois par mon changement d'état, et j'en soupirois; mon courage en étoit abattu.

Cependant il faut partir; allons, me voilà en chemin : j'ai dit à la Dutour que c'étoit à un couvent que je me rendois. Comment s'appelle-t-il ? Je l'ignore aussi bien que le nom de la rue; mais je sais mon chemin, le crocheteur me suit; à son retour il l'instruira, et, si par hasard elle voit Valville, elle pourra l'instruire aussi : ce n'est pas que je le souhaite, c'est seulement une réflexion que je fais en marchant et qui m'amuse. Eh bien ! oui, il saura le lieu de m.a retraite; que m'importe? qu'en peut-il arriver? Rien, à ce qu'il me semble. Est-ce qu'il tentera de m.e voir ou de m'écrire? Oh! que non, me disois-je. Oh ! que si, devois-je dire, si

je m'étois répondu sincèiemeni, et suivant la consolante apparence que j'y trouvois.

Mais nous approchons du couvent, et nous y sommes; j'y revenois bien moins parée que je n'en étois partie : ma bienfaitrice m'en demanda la raison.

(( C'est, lui dis-je, que j'ai repris mes hardes, et que j'ai laissé chez Mme Dutour toutes celles que vous m'avez vues, Madame, afin qu'elle les fasse rendre à l'homme dont je vous ai parlé, et de qui je les tenois. — Ma chère fille, vous n'y perdrez rien », me répondit-elle en m'embrassant ; après quoi j'entrai. Je revins la remercier à travers les grilles du parloir; elle partit, et me voilà pensionnaire.

J'aurai bien des choses à vous dire de mon couvent ; j'y connus bien des personnes; j'y fus aimée de quelques-unes, et dédaignée de quelques autres; et je vous promets l'histoire du séjour que j'y fis : vous l'aurez dans la quatrième partie. Finissons celle-ci par un événement qui a été la cause de mon entrée dans le monde.

Deux ou trois jours après que je fus chez ces religieuses, ma bienfaitrice m'y fit habiller comme si j'avois été sa fille, et m'y pourvut, sur ce piedlà, ;de toutes les hardes qui m'étoient nécessaires. Jugez des sentimens que je pris pour elle; je ne la voyois jamais qu'avec des transports de joie et de tendresse.

On remarqua que j'avois de la voix, elle voulut

que j'apprisse la musique. La prieure avoit une nièce à qui on donna un maître de clavecin; ce maître fut le mien aussi. « Il y a des talens, me dit cette aimable dame, qui servent toujours, quelque parti qu'on prenne: si vous êtes religieuse, ils vous distingueront dans votre maison ; si vous êtes du monde, ce sont des grâces de plus, et des grâces innocentes. »

Elle me venoit voir tous les deux ou trois jours, et il y avoit déjà trois semaines que je vivois là dans une situation d'esprit très difficile à dire : car je tâchois d'être plus tranquille que je ne l'étois, et ne voulois point prendre garde à ce qui m'empêchoit de l'être, et qui n'étoit qu^une folie secrète qui me suivoit partout.

Valville savoit sans doute oîi je demeurois; je n'entendois pourtant point parler de lui, et mon cœur n'y cornprenoit rien. Quand Valville auroit trouvé le moyen de me donner de ses nouvelles, il n'y auroit rien gagné; j'avois renoncé à lui, mais je n'entendois pas qu'il renonçât à moi : quelle bizarrerie de sentiment!

Un jour que je revois à cela, malgré que j'en eusse (et c'étoit l'après-midi), on vint me dire qu'un laquais demandoit à me parler : je crus qu'il venoit de la part de ma bienfaitrice, et je passai au parloir. A peine considérai-je ce prétendu domestique, qui ne se montroit que de côté, et qui d'une main tremblante me présenta une lettre. « De quelle part ? lui dis-je.— Voyez, Mademoiselle »,

me répondit-il d'un ton de voix ému, et que mon cœur reconnut avant moi, puisque j'en fus émue moi-même.

Je le regardai alors en prenant sa lettre, je lui trouvai les jeux sur moi; quels yeux, Madame! Les miens se fixèrent sur lui; nous restâmes quelque temps sans nous rien dire; et il n'y avoit encore que nos cœurs qui se parloient, quand une tourière arriva, qui me dit que ma bienfaitrice alloit monter, et que son carrosse venoit d'entrer dans la cour. Remarquez qu'elle ne la nomma pas. « C'est votre bonne maman j>, me dit-elle, et puis elle se retira.

a Ah! Monsieur, retirez-vous », criai-je toute troublée àValvilie (car vous voyez bien que c'étoit lui), qui ne me répondit que par un soupir en sortant.

Je cachai ma lettre en attendant ma bienfaitrice, qui parut un instant après, et qui amenoit avec elle une dame que j'ai bien aimée, que vous aimerez aussi sur le portrait que je vous en ferai dans ma quatrième partie et que je joindrai à celui de cette chère dame qu'on appeloit ma mère.

E ris en vous envoyant ce paquet, Madame. Les différentes parties de l'histoire de Marianne se suivent ordinairement de fort loin. J'ai coutume de vous les faire attendre très longtemps; il n'y a que deux mois que vous avez reçu la troisième, et il me semble que je vous entends dire : « Encore une troisième partie! a-t-elle oublié qu'elle me l'a envoyée? »

Non, Madame, non : c'est que c'est la quatrième; rien que cela, la quatrième. Vous voilà bien étonnée, n'est-ce pas? voyez si je ne gagne pas à avoir été paresseuse : peut-être qu'en ce moment vous me savez bon gré de ma diligence, et vous ne la remarqueriez pas si j'avois coutume d'en avoir.

A quelque chose nos défauts sont bons. On voudroit bien que nous ne les eussions pas; mais on les supporte, et on nous trouve plus aimables de nous en corriger quelquefois, que nous ne le paroîtrions avec les qualités contraires.

Vous souvenez-vous de M. de... ? C'étoit un grondeur éternel et d'une physionomie à l'avenant. Avoit-il un quart d'heure de bonne humeur, on l'aimoit plus dans ce quart d'heure qu'on ne l'eût aimé pendant toute une année, s'il avoit toujours été agréable; de mémoire d'homme on n'avoit vu tant de grâces à personne.

Mais commençons cette quatrième partie; peutêtre avez-vous besoin de la lire pour la croire; et, avant que de continuer mon récit, venons au portrait de ma bienfaitrice, que je vous ai promis, avec celui de la dame qu'elle a amenée, et à qui dans les suites j'ai eu des obligations dignes d'une reconnoissance éternelle.

Quand je dis que je vais vous faire le portrait de ces deux dames, j'entends que je vous en donnerai quelques traits. On ne sauroit rendre en entier ce que sont les personnes; du moins cela ne me seroit pas possible : je connois bien mieux les gens avec qui je vis que je ne les définirois ; il y a des choses en eux que je ne saisis point assez pour les dire, et que je n'aperçois que pour moi, et non pas pour les autres ; ou, si je les disois, je les dirois mal : ce sont des objets de sentiment si compliqués et d'une netteté si délicate qu'ils se brouillent dès que ma réflexion s'en mêle; je ne sais plus par où les prendre pour les exprimer; de sorte qu'ils sont en moi, et non pas à moi.

N'êtes-vous pas de même? il m.e semble que mon âme, en mille occasions, en sait plus qu'elle

Q^U ATRIÈME PARTIE 2o5

n'en peut dire, et qu'elle a un esprit à part, qui est bien supérieur à Fesprit que j'ai d'ordinaire. Je crois aussi que les hommes sont bien au-dessus de tous les livres qu'ils font. Mais cette pensée me mèneroit trop loin : revenons à nos dames et à leur portrait. En voici un qui sera un peu étendu, du moins j'en ai peur; et je vous en avertis, afin que vous choisissiez, ou de le passer, ou de le lire.

Ma bienfaitrice, que je ne vous ai pas encore nommée, s'appeloit M"^^ de Miran; elle pouvoit avoir cinquante ans. Quoiqu'elle eût été belle femme, elle avoit quelque chose de si bon et de si raisonnable dans la physionomie que cela avoit pu nuire à ses charmes, et les empêcher d'être aussi piquans qu'ils auroient dû l'être. Quand on a l'air si bon, on en paroît moins belle : un air de franchise et de bonté si dominant est tout à fait contraire à la coquetterie; il ne fait songer qu'au bon caractère d'une femm.e, et non pas à ses grâces; il rend la belle personne plus estimable, mais son visage plus indifférent : de sorte qu'on est plus content d'être avec elle que curieux de la regarder.

Et voilà, je pense, comme on avoit été avec Mme de Miran; on ne prenoit pas garde qu'elle étoit belle femme, mais seulement la meilleure femme du monde. Aussi, m'a-t-on dit, n'avoit-elle guère fait d'amans, mais beaucoup d'amis , et même d'amies; ce que je n'ai pas de peine à croire, vu cette innocence d'intention qu'on voyoit en elle, vu cette mine simple, consolante et paisible qui

devoit rassurer l'amour-propre de ses compagnes, et la faisoit plus ressembler à une confidente qu'à une rivale.

Les femmes ont le jugement sûr là-dessus. Leur propre envie de plaire leur apprend tout ce que vaut un visage de femme, quel qu'il soit, beau ou laid, il n'importe : ce qu'il a de mérite, fût-il imperceptible, elles l'y découvrent, et ne s'y fient pas; mais il y a des beautés entre elles qu'elles ne craignent point; elles sentent fort bien que ce sont des beautés sans conséquence; et apparemment que c'étoit ainsi qu'elles avoient jugé de M^^ de Miran.

Or, à cette physionomie plus louable que séduisante, à ces yeux qui demandoient plus d'amitié que d'amour, cette chère dame joignoit une taille bien faite, et qui auroit été galante si Mn^^de Miran l'avoit voulu, mais qui, faute de cela, n'avoit jamais que des mouvemens naturels et nécessaires, et tels qu'ils pouvoient partir de l'âme du monde de la meilleure foi.

Quant à l'esprit, je crois qu'on n'avoit jamais songé à dire qu'elle en eût, mais qu'on n'aVoit jamais dit aussi qu'elle en manquât. C'étoit de ces esprits qui satisfont à tout sans se faire remarquer en rien; qui ne sont ni forts ni foibles, mais doux et sensés; qu'on ne critique ni qu'on ne loue, mais qu'on écoute.

Fût-il question des choses les plus indifférentes, Mme de Miran ne pensoit rien, ne disoit rien qui

ne se sentît de cette abondance de bonté qui faisoit le fond de son caractère.

Et n'allez pas croire que ce fût une bonté sotte, aveugle, de ces bontés d'une âme foible et pusillanime, et qui paroissent risibles même aux gens qui en profitent.

Non, la sienne étoit une vertu; c'étoit le sentiment d'un cœur excellent; c'étoit cette bonté proprement dite qui tiendroit lieu de lumière, même aux personnes qui n'auroient pas d'esprit, et qui, parce qu'elle est vraie bonté, veut avec scrupule être juste et raisonnable, et n'a plus envie de faire un bien dès qu'il en arriveroit un mal.

Je ne vous dirai pas même que M^^" de Miran eût ce qu'on appelle de la noblesse d'âme; ce seroit aussi confondre les idées : la bonne qualité que je lui donne étoit quelque chose de plus simple, de plus aimable et de moins brillant. Souvent ces gens qui ont Tâme si noble ne sont pas les meilleurs cœurs du monde ; ils s'entêtent trop de la gloire et du plaisir d'être généreux, et négligent par là bien des petits devoirs. Ils aiment à être loués, et Mme de Miran ne songeoit pas seulement à être louable ; jamais elle ne fut généreuse à cause qu'il étoit beau de l'être, mais à cause que vous aviez besoin qu'elle le fût; son but étoit de vous mettre en repos , afin d'y être aussi sur votre compte.

Lui marquiez-vous beaucoup de reconnoissance? ce qui l'en flattoit le plus, c'est que c'étoit signe

que VOUS étiez content. Quand on remercie tant d'un service, apparemment qu'on se trouve bien de l'avoir reçu, et voilà ce qu'elle aimoit à penser de vous : de tout ce que vous lui disiez, il n'y avoit que votre joie qui la récompensoit.

J'oubliois une chose assez singulière, c'est que, quoiqu'elle ne se vantât jamais des belles actions qu'elle faisoit, vous pouviez vous vanter des vôtres avec elle en toute sûreté, et sans craindre qu'elle y prît garde; le plaisir de vous entendre dire que vous étiez bon, ou que vous l'aviez été, lui fermoit les yeux sur votre vanité, ou lui persuadoit qu'elle étoit fort légitime; aussi contribuoit-elle à l'augmenter tant qu'elle pouvoit : oui, vous aviez raison de vous estimer, il n'y avoit rien de plus juste; et à peine pouviez-vous vous trouver autant de mérite qu'elle vous en trouvoit elle-même.

A l'égard de ceux qui s'estiment à propos de rien, qui sont glorieux de leur rang ou de leurs richesses, gens insupportables et qui fâchent tout le monde, ils ne fâchoient point M^^- de Miran : elle ne les aimoit pas, voilà tout; ou bien elle avoit pour eux une antipathie froide, tranquille et polie. Les médisans par babil, je veux dire ces gens à bons mots contre les autres, à qui pourtant ils n'en veulent point, la fatiguoient un peu davantage, parce que leur défaut choquoit sa bonté naturelle^ au lieu que les glorieux ne choquoient que sa raison et la simplicité de son caractère.

Elle pardonnoit aux grands parleurs, et rioit

Q^UATP.iÈME PARTIE 209

bonnement en elle-même de l'ennui qu'ils lui donnoient, et dont ils ne se doutoient pas.

Trouvoit-elle des esprits bizarres, entêtés, qui n'entendoient pas raison ? elle prenoit patience, et n'en étoit pas moins leur amie. Eh bien! c'étoient d'honnêtes gens qui avoient leurs petits défauts ; chacun n'avoit-il pas les siens? et voilà qui étoit fini. Tout ce qui n'étoit que faute de jugement, que petitesse d'esprit, bagatelle que cela avec elle ; son bon cœur ne l'abandonnoit pour personne, ni pour les menteurs qui lui faisoient pitié, ni pour les fripons qui la scandaiisoient sans la rebuter, pas même pour les ingrats qu'elle ne comprenoit pas. Elle ne se refroidissoit que pour les âmes malignes ; elle auroit pourtant servi les personnes de cette espèce, mais à contre-cœur et sans goût; c'étoient là ses vrais méchans, les seuls qui étoient brouillés avec elle, et contre qui elle avoit une rancune secrète et naturelle qui l'éloignoit d'eux sans retour.

Une coquette qui vouloit plaire à tous les hommes étoit plus mal dans son esprit qu'une femme qui en auroit aimé quelques-uns plus qu'il ne falloit; c'est qu'à son gré il y avoit moins de mal à s'égarer qu'à vouloir égarer les autres ; et elle aimoit mieux qu'on manquât de sagesse que de caractère; qu'on eût le cœur foible que l'esprit impertinent et corrompu.

Mnie de Miran avoit plus de vertus morales que de chrétiennes, respectoit plus les exercices de sa La Vie de Marianne. I. 27

religion qu'elle n'y satisfaisoil ; honoroit fort les vrais dévots, sans songer à devenir dévote; aimoit plus Dieu qu'elle ne le craignoit, et concevoit sa justice et sa bonté un peu à sa manière, et le tout avec plus de simplicité que de philosophie ; c'éioit son cœur, et non pas son esprit qui philosophoit là-dessus.

Telle étoit M^^ de Miran, sur qui j'aurois encore bien des choses àdire, mais à la fin je serois trop longue; et, si par hasard vous trouvez déjà que je l'aie été trop, songez que c'est ma bienfaitrice, et que je suis bien excusable de m''être un peu oubliée dans le plaisir que j'ai eu de parler d'elle.

Il vous revient encore un portrait, celui de la dame avec qui elle étoit ; mais ne craignez rien, je vous en fais grâce pour à présent, et en vérité je me l'épargne à moi-même : car je soupçonne qu'il ne sera pas court non plus, qu'il ne sera pas même aisé, et il est bon que nous reprenions toutes deux haleine. Je vous le dois pourtant, et vous l'aurez pour Pacquit de mon exactitude. Je vois d'ici où je le placerai dans cette quatrième partie; mais je vous assure que ce ne sera que dans les dernières pages, et peut-être ne serez-vous pas fâchée de l'y trouver. Vous pouvez, du moins, vous attendre à du singulier. Vous venez de voir un excellent cœur; celui que j'ai encore à vous peindre le vaudra bien, et sera pourtant différent. A l'égard de l'esprit, ce sera toute la force de celui des hommes, mêlée avec toute la délicatesse de celui des femmes.

Continuons mon récit. « Bonjour, ma fille^ me dit M"^^ de Miran en entrant dans le parloir; voici une dame qui a voulu vous voir, parce que je lui ai dit du bien de vous; et je serai ravie aussi qu'elle vous connoisse, afin qu'elle vous aime. Eh bien! Madame, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, la voilà: comment la trouvez-vous? n'est-il pas vrai que ma fille est gentille ?

— Non, Madame, reprit cette amie d'un air caressant, non, elle n'est pas gentille : ce n'est pas là ce qu'il faut dire, s'il vous plaît; vous en parlez avec la modestie d'une mère. Pour moi, qui suis une étrangère, il m'est permis de dire franchement ce que j'en pense, et ce qui en est : c'est qu'elle est charmante, et qu'en vérité je ne sache point de figure plus aimable ni d'un air plus noble. »

Je baissai les yeux à un discours si flatteur, et je ne sus y répondre qu'en rougissant. On s'assit; la conversation s'engagea. « Y a-t-il rien dans la physionomie de mademoiselle qui pronostique les infortunes qu'elle a essuyées ? dit M^e Dorsin (c'étoit le nom de la dame en question). Mais il faut tôt ou tard que chacun ait ses malheurs dans ce monde; et voilà les siens passés, j'en suis sûre.

— Je le crois aussi, Madame, répondis-je modestement. Puisque j'ai rencontré madame, et qu'elle a la bonté de s'intéresser à moi, c'est un grand signe que mon bonheur commence, » C'étoit de M°^e de Miran dont je parlois comme vous le voyez, et qui, avançant sa main à la grille pour me

prendre la mienne dont je ne pus lui passer que trois ou quatre doigts, me dit: « Oui, Marianne, je vous aime, et vous le méritez bien; soyez désormais sans inquiétude ; ce que j'ai fait pour vous n'est encore rien, n'en parlons point. Je vous ai appelée ma fille ; imaginez-vous que vous l'êtes, et que je vous aimerai autant que si vous l'étiez. »

Cette réponse m'attendrit, mes yeux se mouillèrent; je tâchai de lui baiser la main, dont elle ne put à son tour m'abandonner que quelques doigts.

(( L'aimable enfant ! s'écria là-dessus M™e Dorsin; savez-vous bien que je suis un peu jalouse de vous, Madam.e, et qu'elle vous aime de si bonne grâce que je prétends en être aimée aussi, moi? Faites comme il vous plaira, vous êtes sa m^ère; et je veux du moins être son amie: n'y consentez- vous pas. Mademoiselle ?

— Moi, Madame! repartis-je, le respect m'empêche de dire qu'oui, je n'ose prendre cette libertélà; mais, si ce que vous me dites m'arrivoit, ce seroit encore aujourd'hui un des plus heureux jours de ma vie. — Vous avez raison, ma fille, me dit M™e de Miran; et le plus grand service qu'on puisse vous rendre, c'est de prier madame de vous tenir parole et de vous accorder son amitié. Vous la lui promettez, Madame? » ajouta-t-elle en parlant à M^ne Dorsin, qui, de l'air du monde le plus prévenant, dit sur-le-champ : «Je la lui donne; mais à condition qu'après vous il n'y aura personne qu'elle aimera autant que moi.

— Non, non, dit M"^e de Miran, vous ne vous rendez pas justice;. et moi, je lui défends bien de mettre entre nous là-dessus la moindre différence, et j'ose vous répondre qu'elle m'obéira de reste. » Je baissai encore lesyeux, endisant trèssincèrement que j'étois confuse et charmée.

M"^^ de Miran regarda tout de suite à sa montre. « Il est plus tard que je ne croyois, dit-elle, et il faut que je m'en aille bientôt. Je ne vous vois aujourd'hui qu'en passant, Marianne; j'ai beaucoup de visites à faire: d'ailleurs je me sens abattue et veux rentrer de bonne heure chez moi. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, j'ai eu mille choses dans l'esprit qui m'en ont empêchée.

^ — Mais en effet, Madame, repris-je, j'ai cru vous voir un peu triste 'et cela étoit vrai), et j'en ai été inquiète ; est-ce que vous auriez du chagrin?

■ — Oui, reprit-elle, j'ai un fils qui est fort honnête homme, dont j'ai toujours été très contente, et dont je ne le suis pas aujourd'hui. On veut le marier, il se présente un parti très avantageux pour lui. Il est question d'une fille riche, aimable, fille de condition, dont les parens paroissent souhaiter que le mariage se fasse; mon fils lui-même, il y a plus d'un mois, a consenti que des amis communs s'en mêlassent. On l'a mené chez la jeune personne, il Ta vue plus d'une fois, et depuis quelques semaines il néglige de conclure. Il semble qu'il ne s'en soucie plus; et sa conduite me désole, d'au-

tant plus que c'est une espèce d'engagement que j'ai pris avec une famille considérable, à qui je ne sais que dire pour excuser la tiédeur choquante qu'il montre aujourd'hui.

— Elle ne durera pas, je ne saurois ie croire, reprit M^^ Dorsin, et je vous le répète encore, votre fils n'est point un étourdi: c'est un jeune homme qui a de l'esprit, de la raison, de l'honneur. Vous savez sa tendresse, ses égards et son respect pour vous, et je suis persuadée qu'il n'y a rien à craindre. Il viendra demain dîner chez moi ; il m'écoute ; laissez-moi faire, je lui parlerai : car de dire que cette petite fille dont on vous a parlé, et qu'il a rencontrée en revenant de la messe, l'ait dégoûté du mariage en question, je vous l'ai déjà dit, c'est ce qui ne m'entrera jamais dans l'esprit.

— En revenant de la messe, Madame ! dis-je alors un peu étonnée à cause de la conformité que cette aventure avoit avec la mienne (vous vous souvenez que c'étoit au retour de l'église que j'avois rencontré Valville), sans compter que le mot de petite fille étoit assez dans le vrai.

— Oui, en revenant de la messe, me répondit Mme Dorsin; ils en sortoient tous deux, et il n'y a pas d'apparence qu'ils se soient vus depuis.

— Eh ! que sait-on? On la fait si jolie que cela m'alarme, repartit M™e de Miran ; et puis vous savez, quand elle fut partie, les mesures qu'il prit pour la connoître. »

Des mesures! autre motif pour moi d'écouter.

Q U ATRIÈME PARTIE 2l5

« Eh ! mon Dieu, Madame, à quoi vous arrêtezvous là? s'écria M*e Dorsin. Elle est jolie, à la bonne heure ; mais y a-t-il moyen de penser qu^ine grisette lui ait tourné la tête ? car il n'est question que d'une grisette, ou tout au plus de la fille de quelque petit bourgeois, qui s'étoit mise dans ses beaux atours à cause du jour de fête. »

Un jour de fête! ah! Seigneur, quelle date! est-ce que ce seroit moi? dis-je encore en moimême toute tremblante, et n'osant plus faire de questions.

« Oh ! je vous demande, ajouta M^^ Dorsin, si une fille de quelque distinction va seule dans les rues, sans laquaiSj sans quelqu'un avec elle, comme on a trouvé celle-ci, à ce qu'on vous a dit ; et qui plus est, c'est qu'elle se jugea elle-même, et qu'elle vit bien que votre fils ne lui convenoit pas, puisqu'elle ne voulut ni qu'on la ramenât, ni dire qui elle étoit, ni oià elle demeuroit : ainsi, quand on le supposeroit si amoureux d'elle, où la retrouve ra-t-il ? Il a pris des mesures, dites-vous? ses gens rapportent qu'il fît courir un laquais après le fiacre qui l'emmenoit. (Ah! que le cœur me bat ici!) Mais est-ce qu'on peut suivre un fiacre? Et d'ailleurs, ce même laquais, que vous avez interrogé, vous a dit qu'il avoit eu beau courir après, et qu'il l'avoit perdue de vue. »

Bon! tant mieux, pensois-je ici, ce n'est plus moi ; le laquais qui me suivit me vit descendre à ma porte.

2l6 LA VIE DE MARIANNE

« Ce gaiçonvous trompe, continua M"is Dorsin ; il est dans la confidence de son maître, dites-

vous ?

Aïe ! aïe ! cela se pourroit bien. C'est moi qui me le disois.

(( Eh bien! soit; je veux qu'il ait vu arrêter le fiacre i c'est la dame qui parle), et que votre fils ait su où demeure la petite fille : qu'en concluez-vous? qu'il s'est pris de belle passion pour elle, qu'il va lui sacrifier sa fortune et sa naissance; qu'il va oublier ce qu'il est, ce qu'il vous doit, ce qu'il se doit à lui-même, et qu'il ne veut plus ni aimer ni épouser qu'elle? En vérité, est-ce là votre fils ? Le connoissez-vous à de pareilles extravagances? Eh! c'est à peine ce qu'on pourroit craindre d'un imbécile ou d'un écervelé reconnu pour tel. Je veux croire que la fille lui a plu, mais de la façon dont lui devoit plaire une fille de cette sorte-là, à qui on ne s'attache point, et qu'un homme de son âge et de sa condition tâche de connoître par goût de fantaisie, et pour voir jusqu'oïl cela le mènera: c'est tout ce qu'il en peut être. Ainsi, soyez tranquille, je vous garantis que nous le marierons, si nous n'avons que les charmes de la petite aventurière à combattre. Voilà quelque chose de bien redoutable ! »

Petite aventurière ! le terme étoit encore de mauvais augure. « Je ne m'en tirerai jamais», me disois-je; cependant, si ces dames en étoient demeurées là , je n'aurois su affirmativement ni

Q^U A T R î E M E PARTIE 2 I 7

qu'espérer ni que craindre; mais M^^ de Miran va éclaircir la chose.

« Je serois assez de votre avis, répondit-elle d'un air inquiet, si on ne disoit pas que mon fils n'est triste et de méchante humeur que depuis le jour de cette malheureuse aventure, et il est constant que je l'ai trouvé tout changé. Mon fils est naturellement gai, vous le savez; et je ne le vois plus que sombre , que distrait , que rêveur ; ses amis mêmes s'en aperçoivent. Le chevalier, qu'il ne quittoit point, et avec qui il est si lié , le fatigue et l'importune : il lui fît dire hier qu'il n'y étoit pas. Ajoutez à cela les courses de ce même laquais dont je vous ai parlé, que mon fils dépêche quatre fois par jour, et avec qui, quand il revient, il a toujours de fort longs entretiens. Ce n'est pas là touî;j'oubliois de vous dire une chose : c'est que j'ai été ce matin parler au chirurgien qu'on alla chercher pour visiter le pied de la petite personne. »

Oh! pour le coup, me voici comme dans mon cadre. A l'article du pied , figurez-vous la pauvre petite orpheline anéantie; je ne sais pas comment je pus respirer avec l'effroyable battement de cœur qui me prit.

« Ah ! c'est donc moi ! » me dis-je. Il me sembla que je sortois de l'église, que je me voyois encore dans cette rue où je tombai, avec ces maudits habits que Climal m'avoit donnés, avec toutes ces parures qui me valoient le titre de grisette en ses beaux atours des jours de fête.

Quelle situation pour moi, Madame ! Et ce que j'y sentois de plus humiliant et de plus fâcheux, c'est que cet air si noble et si distingué que Mme Dorsin en entrant avoit dit que j'avois, et que M°ïe de Miran me trouvoit aussi, ne tenoit à rien dès qu'on me connoîtroit : m'appartenoit-il de venir rompre un mariage tel que celui dont il étoit question?

Oui, Marianne avoit l'air d'une fille de condition, pourvu qu^elle n'eût point d'autre tort que d'être infortunée, et que ses grâces n'eussent causé aucun désordre; mais Marianne aimée de Valville , Marianne coupable du chagrin qu'il donnoit à sa mère , pouvoit fort bien redevenir grisette, aventurière et petite fille, dont on ne se soucieroit plus, qui indigneroit, et qui étoit bien hardie d'oser toucher le cœur d'un honnête homme.

Mais achevons d'écouter M^^ de Miran, qui continue, à qui, dans la suite de son discours, il échappera quelques traits qui me ranimeront, et qui en est au chirurgien à qui elle alla parler.

« Et qui m'a dit de bonne foi, continua-t-elle , que la jeune enfant étoit fort aimable, qu'elle avoit l'air d'une fille de très bonne famille, et que mon fils, dans toutes ses façons, avoit marqué un vrai respect pour elle; et c'est ce respect qui m'inquiète : j'ai peine, -quoi que vous disiez, à le concilier avec l'idée que j'ai d'une grisette. S'il l'aime et qu'il la respecte, il l'aime donc beaucoup, il l'aime donc d'une manière qui sera dan-

Q^UATRIEME PARTIE 219

gereuse, et qui peut le mener très loin. Vous concevez bien d'ailleurs que tout cela n'annonce pas une fille sans éducation et sans mérite ; et , si mon fils a de certains sentimens pour elle, je le connois , je n'en espère plus rien; ce sera justement parce qu'il a des mœurs, de la raison et le caractère d'un honnête homme , qu'il n'y aura presque pas de remède à ce misérable penchant qui l'aura surpris pour elle, s'il la croit digne de sa tendresse et de son estime. »

Or, mettez-vous à la place de l'orpheline, et voyez , je vous prie, que de tristes considérations à la fois! Doucement pourtant; il s'y en joignoit une qui étoit bien agréable.

Avez-vous pris garde à cette mélancolie où, disoit-on, Valville étoit tombé depuis le jour de notre connoissance? Avez-vous remarqué ce respect que le chirurgien disoit qu'il avoit eu pour moi? Vraiment mon cœur, tout troublé, tout effrayé qu'il avoit été d'abord, avoit bien recueilli ces petits traits-là; et ce que M^e de Miran avoit conclu de ce respect ne lui étoit pas échappé non plus.

« S'il la respecte, il l'aime donc beaucoup m, avoit-elle dit, et j'étois tout à fait de son avis; la conséquence me paroissoit fort sensée et fort satisfaisante : de sorte qu'en ce moment j'avois de la honte, de l'inquiétude et du plaisir; mais ce plaisir étoit si doux , cette idée d'être véritablement aimée de Valville eut tant de charmes, m'inspira des sentimens si désintéressés et si rai-

sonnables, me fit penser si noblement; enfin, le cœur est de si bonne composition quand il est content en pareil cas, que vous allez être édifiée du parti que je pris : oui , vous allez voir une action qui prouva que Valville avoit eu raison de me respecter.

Je n'étois rien , je n'avois rien qui pût me faire considérer, mais à ceux qui n'ont ni rang ni richesses qui imposent, il leur reste une âme, et c'est beaucoup ; c'est quelquefois plus que le rang et la richesse , elle peut faire face à tout. Voyons comment la mienne me tirera d'affaire.

Mme Dorsin répliqua encore quelque chose à M°^e de Miran sur ce qu'elle venoit de dire.

Cette dernière se leva pour s'en aller, et dit : « Puisqu'il dîne demain chez vous, tâchez donc de le disposer à ce mariage. Pour moi, qui ne puis me rassurer sur l'aventure en question, j'ai envie , à tout hasard, de mettre quelqu'un après mon fils ou après son laquais, quelqu'un qui les suive l'un ou l'autre, et qui me découvre où ils vont : peutêtre saurai-je par là quelle est la petite fille, supposé qu'il s'agisse d'elle , et il ne sera pas inutile delà connoître. Adieu, Marianne, je vous reverrai dans deux ou trois jours.

— Non, lui dis-je en laissant tomber quelques larmes, non, Madame; voilà qui est fini : il ne faut plus me voir, il faut m'abandonner à mon malheur : il me suit partout, et Dieu ne veut pas que j'aie jamais de repos.

— Quoi? que voulez-vous dire? me réponditelle; qu'avez-vous, ma fille? D'où vient que je vous abandonnerois? »

Ici mes pleurs coulèrent avec tant d'abondance que je restai quelque temps sans pouvoir prononcer un mot.

« Tu m'inquiètes, ma chère enfant , pourquoi donc pleures-tu ?» ajouta-t-elle en me présentant sa main comme elle avoit déjà fait quelques momens auparavant. Mais je n'osois plus lui donner la mienne. Je me reculois honteuse, et avec des paroles entrecoupées de sanglots : «Hélas! Madame, arrêtez, lui dis-je; vous ne savez pas à qui vous parlez, ni à qui vous témoignez tant de bontés. Je crois que c'est moi qui suis votre ennemie, que c'est moi qui vous cause le chagrin que vous avez.

— Comment 1 Marianne , reprit-elle étonnée, vous êtes celle que Valville a rencontrée, et qu'on porta au logis? — Oui, Madame, c'est moi-même, lui dis-je, je ne suis pas assez ingrate pour vous le cacher; ce seroit une trahison affreuse, après tous les soins que vous avez pris de moi , et que vous voyez bien que je ne mérite pas , puisque c'est un malheur pour vous que je sois au monde; et voilà pourquoi je vous dis de m'abandonner. Il n'est pas naturel que vous teniez lieu de mère à une fille orpheline que vous ne connoissez pas, pendant qu'elle vous afflige et que c'est pour l'avoir vue que votre fils refuse de vous obéir. Je me trouve bien confuse de voir que vous m'ayez

tant aimée , vous qui devez me vouloir tant de mal. Hélas ! vous vous y êtes bien trompée , et je vous en demande pardon. »

Mes pleurs continuoient; ma bienfaitrice ne me répondoit point, mais elle me regardoit d'un air attendri, et presque la larme à l'œil elle-même.

« Madame , lui dit son amie en s'essuyanî les yeux, en vérité, cette enfant me touche ; ce qu'elle vient de vous dire est admirable : voilà une belle âme, un beau caractère ! »

M^ae de Miran se taisoit encore et me regardoit toujours.

a Vous dirai-je à quoi je pense? reprit tout de suite Mn^e Dorsin : vous êtes le meilleur cœur du monde, et le plus généreux; mais je me mets à votre place, et, après cet événement-ci, il se pourroit fort bien que vous eussiez quelque répugnance à la voir davantage ; il faudra peut-être que vous preniez sur vous pour lui continuer vos soins. Voulez-vous me la laisser? Je me charge d'elle en attendant que tout ceci se passe. Je ne prétends pas vous l'ôter, elle y perdroit trop ; et je vous la rendrai dès que le mariage de votre fils sera conclu, et que vous me la redemanderez. »

A ce discours, je levai les yeux sur elle d'un air humble et reconnoissant , à quoi je joignis une très humble et très légère inclination de tête; je dis légère, parce que je compris dans mon cœur que je devois la remercier avec discrétion, et qu'il

Q^UATKIÈME PARTIE 223

falloit bien paroîtie sensible à ses bontés, mais non pas faire penser qu'elles me consolassent , comme en effet elles ne me consoloient pas. J'accomipagnai le tout d'un soupir; après quoi Mme Dorsin , reprenant la parole, dit à ma bienfaitrice : « Voyez, consultez-vous.

— De grâce, un moment, répondit M'^^ ,^q Miran ; tout à l'heure je vais vous répondre : laissez-moi auparavant m'informer d'une chose.

« Marianne, me dit-elle, n'avez-vous point eu de nouvelles de mon fils depuis que vous êtes ici ?

— Hélas! Madame, répondis-je, ne m'interrogez point là-dessus; je suis si malheureuse que je n'aurai encore que des sujets de douleur à vous donner, et vous n'en serez que plus en colère contre moi; il est juste que vous m'ôtiez votre amitié, et que vous laissiez là une fille qui vous est si contraire ; mais il ne vous servira de rien de la haïr davantage, et je voudrois pouvoir m'exempter de cela : ce n'est pas que je refuse de vous dire la vérité; je sais bien que je suis obligée de vous la dire, c'est la moindre chose que je vous doive; mais ce qui me retient, c'est la peine qu'elle vous fera, c'est la rancune que vous en prendrez contre moi, et toute l'affliction que j'en aurai moi-même.

— Non, ma fille, non, reprit M^e de Miran; parlez hardiment, et ne craignez rien de ma part : Valville sait-il où vous êtes? est-il venu ici? »

Ce discours redoubla mes larmes; je tirai ensuite de ma poche la lettre que j'avois reçue de

Valville, et que je n'avois pas décachetée; et, la lui présentant d'une main tremblante :

« Je ne sais, lui dis-je à travers mes sanglots, comment il a découvert que je suis ici, mais voilà ce qu'il vient de me donner lui-même. »

Mn^e de Miran la prit en soupirant, l'ouvrit, la parcourut, et jeta les yeux sur son amie, qui fixa aussi les siens sur elle : elles furent toutes deux assez longtemps à se regarder sans se rien dire; il me sembla même que je les vis pleurer un peu ; et puis M^^ Dorsin, en secouant la tête : a Ah! Madame, dit-elle, je vous demandois Marianne; mais je ne l'aurai pas, je vois bien que vous la garderez pour vous.

— Oui, c'est ma fille plus que jamais », répondit ma bienfaitrice avec un attendrissement qui ne lui permit de dire que ce peu de mots; et surle-champ elle me tendit une troisième fois la main, que je pris alors du mieux que je pus, et que je baisai mille fois à genoux , si attendrie moi-même que j'en étois comme suffoquée. Il se passa en même temps un moment de silence qui fut si touchant que je ne saurois encore y penser sans me sentir remuée jusqu'au fond de l'âme.

Ce fut Mme Dorsin qui le rompit la première. « Est-ce qu'il n'y a pas moyen que je l'embrasse ? s'écria-t-elle. Je n'ai de ma vie été si émue que je le suis; je ne sais plus qui des deux j'aime le plus, ou de la mère ou de la fille.

— Ah çà 1 Marianne, me dit M^e de Miran

quand tous nos mouvemens furent calmés, qu'il ne vous arrive donc plus, tant que je vivrai, de dire que vous êtes orpheline; entendez-vous? Venons à mon fils. C'est sans doute M^e Dutour, cette marchande chez qui vous demeuriez, qui lui aura dit oii vous êtes.

— Apparemment, répondis-je; je ne le lui ai pourtant pas dit à elle-même, et je n'avois garde, puisque j'ignorois le nom du couvent quand j'y suis entrée; mais l'homme dont j'ai été obligée de me servir pour faire porter mes hardes ici est de son quartier : ce sera lui qui le lui aura appris; et puis M. de Valville, qui me fit suivre par un laquais, lorsque je sortis de chez lui en fiacre, et qui a su que j'étois descendue chez M^^^ Dutour, a sans doute interrogé cette bonne dame, qui n'aura pas manqué de lui apprendre tout ce qu'elle en savoit; c'est ce que j'en puis juger : car, pour moi, il n'y a point de ma faute ; je n'ai contribué en rien à tout ce qui est arrivé; et une marque de cela, c'est que depuis ce temps-là je n'ai entendu parler de M. de Valville que d'aujourd'hui; il ne m'a donné sa lettre que cette après-midi, encore ne me l'a-t-il rendue que par finesse. »

Je n''eus pas plus tôt lâché ce dernier mot que j'en sentis toute la conséquence : c'étoit engager M^ie de Miran à m'en demander l'explication; et le déguisement de Valville étoit un article que j'aurois peut-être pu soustraire à sa connoissance sans blesser la sincérité dont je me piquois La Vie de Marianne. I. 29

22b LA VIE DE MARIANNE

avec elle, et j'étois indiscrète à force de candeur.

Mais enfin le mot étoit dit, et M^^ de Miran n'avoit plus besoin que je l'expliquasse, elle savoit déjà ce qu'il signifioit. « Par finesse ! me réponditelle ; je suis donc au fait, et voici commuent.

« C'est qu'en sortant de carrosse dans la cour du couvent, j'ai vu par hasard un jeune homme en livrée qui descendoit de ce parloir-ci, et j'ai trouvé qu'il ressembloit tant à mon fils que j'en ai été frappée; j'ai même pensé vous le dire. Madame. A la fin pourtant j'ai regardé cela comme une chose singulière à laquelle je n'ai plus fait d'attention; mais à présent, Marianne, que je sais que mon fils vous aime, je ne doute pas qu'au lieu d'un homme qui lui ressembloit, ce ne soit lui-même que j'aie vu tantôt; n'est-il pas vrai?

— Hélas ! Madame, lui dis-je après avoir hésité un instant, à peine arrivoit-il, quand vous êtes venue; j'ai pris sa lettre sans le regarder, et je ne l'ai reconnu qu'à un regard qu'il m'a jeté en partant : je me suis écriée de surprise; on vous a annoncée, et il s'est retiré.

— Du caractère dont il est, dit alors M^^ de Miran en parlant à son amie, il faut que Marianne ait fait une prodigieuse impression sur son cœur; voyez à quoi il a pu se résoudre, et quelle démarche : prendre une livrée!

— Oui, reprit M^^^ Dorsin : cette action-là conclut qu'il l'aime beaucoup assurément, et voilà une physionomie qui le conclut encore mieux.

— Mais ce mariage qui est presque arrêté, Madame, dit ma bienfaitrice, cet engagement que j'ai pris de son propre aveu, comment s'en tirer? Jamais Valville ne terminera; je vous dirai plus, c'est que je serois fâchée qu'il épousât cette fille, prévenu d'une aussi forte passion que celle-ci me le paroît. Oii ! comment le guérir de cette passion?

— L'en guérir, nous aurions de la peine, repartit M^ie Dorsin ; mais je crois qu^il suffira de rendre cette passion raisonnable, et nous le pourrons avec le secours de mademoiselle; c^est un bonheur que nousayons affaire à elle : nous venons de voir un trait du caractère de son cœur qui prouve de quoi sa tendresse et sa reconnoissance la rendront capable pour une mère comme vous ; or, pour déterminer votre fils à remplir vos engagemens et les siens, il ne s"'agit, de la part de votre fille, que d'un procédé qui sera bien digne d'elle ; c'est qu'il est seulement question qu'elle lui parle elle-même; il n"*}^ a qu'elle qui puisse lui faire entendre raison. Il vous obéiroit pourtant si vous l'exigiez, j'en suis persuadée; il vous respecte trop pour se révolter contre vous; mais, comme vous dites fort bien, vous ne voulez pas le forcer, et vous pensez juste; vous n'en feriez qu'un homme malheureux qui le deviendroit par complaisance pour vous, qui ne se consoleroit pas de l'être devenu, parce qu'il diroit toujours: « Je pouvois ne pas l'être » ; au lieu que Marianne, par mille raisons sans réplique, qu'elle saura lui dire avec douceur, qu'elle peut même

paroître lui dire avec regret, en fera un homme bien convaincu qu'il l'aimeroit en vain, qu'elle n'est pas en état de l'aimer, et par là lui calmera le cœur et le consolera de la nécessité où il s'est mis d'épouser la jeune personne qu'on lui destine; de sorte qu'alors ce sera lui qui se mariera, et non pas vous qui le marierez. Voilà ce qui m'en semble.

— C'est fort bien dit, reprit M"^^ de Miran, et votre idée est très bonne ; j'y ajouterai seulement une chose.

« Ne seroit-il pas à propos, pour achever de lui ôter toute espérance, que ma fille feignît de vouloir être religieuse, et ajoutât même qu'à cause de sa situation elle n'a point d'autre parti à prendre? Ce que je dis làne signifie rien au moins, Marianne, me dit-elle en s'interrompant. Ne croyez pas que ce soit pour vous insinuer de quitter le monde : j'en suis si éloignée qu'il faudroit que je vous visse la vocation la plus marquée et la plus invincible pour y consentir, tant j'aurois peur que ce ne fût simplement que votre peu de fortune ou l'inquiétude de l'avenir, ou la crainte de m'être à charge, qui vous y engageât; entendez-vous, ma fille? Ainsi ne vous y trompez pas ; je n'envisage ici que mon fils, je ne prétends que vous indiquer le moyen de l'amener à mes fins, et de l'aider à surmonter un amour que vous ne méritez que trop qu'il ait pour vous, qu'il seroit trop heureux d'avoir pris, et dont je serois charmée moi-même, sans les

usages et les maximes du monde, qui, dans l'infortune où vous êtes, ne me permettent pas d'y acquiescer. Hélas! cependant quevousmanque-t-il? Ce n'est ni !a beauté, ni les grâces, ni la vertu, ni le bel esprit, ni l'excellent cœur; et voilà pourtant tout ce qu'il y a de plus rare, de plus précieux; voilà les vraies richesses d'une femme dans le mariage, et vous les avez à profusion. Mais vous n'avez pas vingt mille livres de rentes ; on ne feroit aucune alliance en vous épousant ; on ne connoît point vos parens, qui nous feroient peut-être beaucoup d'honneur; et les hommes, qui sont sots, qui pensent mal, et à qui pourtant je dois compte de mes actions là-dessus, ne pardonnent point aux disgrâces dont vous souffrez, et qu'ils appellent des défauts.

« La raison vous choisiroit, la folie des usages vous rejette.

« Tout ce détail, je vous le fais par amitié, et afin que vous ne regardiez pas les secours que je vous demande contre l'amour de Valville comme un sujet d'humiliation pour vous.

— Eh! mon Dieu, Madame, ma chère mère (puisque vous m'accordez la permission de vous appeler ainsi), que vous êtes bonne et généreuse ! m'écriai-je en me jetant à ses genoux, d'avoir tant d'attention, tant de ménagem.ent pour une pauvre fille qui n'est rien, et qu'une autre personne que vous ne pourroit plus souffrir! Eh! mon Dieu, où serois-je sans la charité que vous avez pour moi?

23o LA VIE DE MARIANNE

songez-vous que sans vous, ma mère, j'aurois actuellement la confusion de demander ma vie à tout le monde ? et, malgré cela, vous avez peur de m'humilier : y a-t-il encore sur la terre un cœur comme le vôtre?

— Eh ! ma fille, s'écria-t-elle à son tour, qui est-ce qui n'auroit pas le cœur bon avec toi, chère enfant? Tu m'enchantes. — Oh ! elle vous enchante, à la bonne heure, dit alors M^^^ Dorsin; mais finissez toutes deux, car je n'y saurois tenir : vous m'attendrissez trop.

— Revenons donc à ce que nous disions, reprit ma bienfaitrice. Puisque nous décidons qu'elle parlera à Valville, attendra-t-elle qu'il revienne la voir? ou, pour aller plus vite, ne vaut-il pas mieux qu'elle lui écrive devenir?

— Sans difficulté, dit M^^ Dorsin : qu'elle écrive; mais je suis d'avis auparavant que nous sachions ce qu'il lui dit dans la lettre que vous tenez, et que vous avez lue tout bas : c'est ce qui réglera ce que nous devons faire. — Oui, dis-je aussi d'un air simple et naïf, il faut voir ce qu'il pense, d'autant plus que j'ai oublié de vous dire que je lui écrivis, le jour que je vins ici, une heure avant que d'y entrer. — Eh ! pourquoi, Marianne ? me dit NL^^ de Miran.

— Hélas! par nécessité, Madame, répondis-je; c'est que je lui envoyois un paquet où il y avoit une robe que je n'ai mise qu'une fois, du linge et quelque argent; et, comme je ne voulois point

Q^UATRIÉME PARTIE 281

garder ces vilains présens, que je ne savois point la demeure de cet homme riche qui me les avoit donnés, de cet homme de considération dont je vous ai parlé, qui avoit fait semblant de me mettre par pitié chez WL^^ Dutour, et qui avoit pourtant des intentions si malhonnêtes, j'écrivis à M. de Valvilie, qui savoit où il demeuroit, pour le prier d'avoir la bonté de lui faire tenir le paquet de ma part.

— Eh ! par quel hasard, dit M^- de Miran, mon fils savoit-il donc la demeure de cet hommelà ?

— Eh ! Madame, vousallez encore être étonnée, répondis-je; il la sait, parce que c'est son oncle. — Quoi! reprit-elle, M. de Climal ? — C'est luimême, repris-je. C'étoit à lui que ce bon religieux dont je vous ai parié m'avoit menée, et ce fut chez vous que j'appris qu'il étoit l'oncle de M. de Valville, parce qu'il y vint une demi-heure après qu'on m'y eut portée le jour de ma chute; et ce fut lui aussi que M. de Valvilie surprit l'après-midi à mes genoux, chez la marchande de linge, dans Tinstant qu'il m'entretenoit de son amour pour la première fois, et qu'il vouloit, disoit-il, me loger dès le lendemain bien loin de là, afin- de me voir plus en secret et de m'éloigner du voisinage de M. de Valvilie.

— Juste Ciel ! que m'apprenez-vous? s'écriat-elle ; quelle foiblesse dans mon frère! Madame, ajouta-t-elle à son amie, au nom de Dieu, ne dites

mot de ce que vous venez d'entendre. Si jamais une aventure comme celle-là venoit à être sue, jugez du tort qu'elle feroit à M. de Climal, qui passe pour un homme plein de vertu, et qui, en effet, en a beaucoup, mais qui s'est oublié dans cette occasion-ci. Le pauvre homme, à quoi songeoit-il? Allons, laissons cela, ce n'est pas de quoi il est question. Voyons la lettre de mon fils. »

Elle la rouvrit. « Mais, dit-elle tout de suite en s'arrêtant, il me vient un scrupule : faisons-nous bien de la lire devant Marianne ? Peut-être aimet-elle Valville : il y a dans ce billet-ci beaucoup de tendresse ; elle en sera touchée, et n'en aura que plus de peine à nous rendre le service que nous lui demandons. Dis-nous, ma chère enfant, n'y a-t-il point de risque? qu'en devons-nous croire ? Aimestu mon fils?

— Il n'importe. Madame, répondis-je; cela n'*empêchera pas que je ne lui parle comme je le dois.

— Il n'importe, dis-tu î tu Taimesdonc, ma fille? reprit-elle en souriant. — Oui, Madame, lui disje, c^est la vérité; j'ai pris de Finclination pour lui tout d^abord, sans savoir que c'étoit de l'amour. Je n^y songeois pas : j'avois seulement du plaisir à le voir, je le trouvois aimable; et vous savez que je n"'avois point tort, car il Test beaucoup : c'est un jeunehomme si doux, si bien fait, qui vous ressemble tant! et je vous ai aimée aussi, dès que je vous ai vue ; c'est la même chose. » M^^ Dorsin et elle se

Q^UATRîÈME PARTIE 233

mirent à rire là-dessus. « Je ne me lasse point de Fentendre, dit la première, et je ne pourrai plus me passer de la voir; elle est unique.

— Oui, j'en conviens, repartit ma bienfaitrice; mais je vais pourtant la quereller d'avoir dit à mon fils qu'elle l'aimoit, à cause que c'est un discours indiscret.

— Ah ! mon Dieu! Madame, jamais! m'écriai-je; il n'en sait rien, je n'en ai pas ouvert la bouche. Est-ce qu'unefilleosedireàunhomme qu'elle l'aime? à une dame encore, passe, il n'y a pas de mal; mais M. de Valville n'en a pas le moindre soupçon, à moins qu'il ne l'ait deviné; et, quand il s'en douteroit, cela ne lui servira de rien, Madame; vous le verrez, je vous le promets, ne vous embarrassez point. Eh bien! oui, il est aimable, il faudroit être aveugle pour ne le pas voir; mais qu'est-ce que cela fait ? c'est tout comme s'il ne l'étoit pas plus qu'un autre, je vous assure, je n'y prendrai pas garde; et je serois bien ingrate d'en agir autrement.

— Ah! ma chère fille, me dit Mme de Miran, il te sera bien difficile de résoudre ce cœur-là à renoncer à toi; plus je te vois, plus je désespère que tu le puisses : essayons pourtant, et voyons ce qu'il t'écrit. »

La lettre étoit courte, et la voici, autant que je puis m'en ressouvenir :

// y a trois semaines que je vous cherche, Mademoiselle, et que je me meurs de douleur. Je n'ai pas

dessein de vous parler de mon amour ; il ne mérite plus que vous Vécoutiez. Je ne veux que me jeter à vos pieds, que vous montrer l'affliction où je suis de vous avoir offensée; je ne veux que vous demander pardon, non pas dans l'espérance de l'obtenir, mais afin que vous vous vengiez en me le refusant. Vous ne savez pas combien vous pouvez me punir ; il faut que vous le sachiez ; je ne demande que la consolation de vous l'apprendre.

C'étoit là à peu près ce que contenoit la lettre; elle me pénétra, et j'avoue que mon cœur en secret n'en perdit pas un mot, je crois même que M^ie de Miran s'en aperçut, car elle me dit en me regardant :;iMa fille, ce billet vous touche, n'est-ce pas? — Je ne dirai point que non, ma mère, je ne sais point mentir, répondis-je : ne craignez rien pourtant, je n'en ferai pas mon devoir avec moins de courage, au contraire.

— Mais, repartit-elle, de quelle offense parlet-il donc? — De la mauvaise opinion qu'il témoigna avoir de moi quand il trouva M. de Climal à mes genoux, repartis-je; et, depuis qu'il a reçu ma lettre, où je le priois de remettre le paquet de hardes à son oncle, il a bien vu qu'il s'éloit trompé sur mon compte, et que j'étois innocente; et voilà pourquoi il a mis qu'il m'a offensée.

— Sur ce pied-là, dit M^e Dorsin, ce qu'il lui écrit marque bien autant de probité que d'amour. J'aime à le voir rendre justice à la vertu de Ma-

rianne : c'est le procédé d'un honnête homme; et plus il estime votre fille, moins elle aura de peine à l'amener à ce que la raison et la conjoncture présente exigent qu'il fasse; comptez là-dessus.

— Vous me persuadez, répondit ma bienfaitrice; mais il est temps de nous retirer; finissons. Nous convenons donc qu^ Marianne écrira à Valville. — Il ne s'agit que d'un mot, lui dis-je, et je puis tout à l'heure l'écrire devant vous, Madame : voici de l'encre et du papier dans ce parloir.

— Eh bien! soit, ma fille; écris, tu as raison, une ligne suffira » ; et sur-le-champ je fis ce billet-ci :

Je n'ai pu vous parler tantôt, Monsieur; et j'aurois pourtant quelque chose à vous dire.

« Mais, ma mère, quand le prierai-je de venir? dis-je alors à M^^e de Miran en m'interrompant.

— Demain, à onze heures du matin » , me répondit-elle.

Et je vous serois obligée, ajoutai-je en continuant d'écrire, de venir ici demain, à onze heures du matin; je vous attendrai. Je suis...

Et toujours Marianne au bas.

Je mis dessus le billet l'adresse telle que ma bienfaitrice me la dicta; elle se chargea de le cacheter, de le faire porter par quelque domestique du couvent, à qui elle parleroit en s'en retournant, et je le lui donnai.

« Je t'avertis que je me trouverai aussi au rendez-vous, ma fille, me dit-elle lorsqu'elle me quitta; 'fy arriverai seulement quelques instans après lui, pour te laisser le temps de lui dire que je t'ai rencontrée dans ce couvent, que c'est moi qui t'y ai mise en pension, et que dans nos entretiens le hasard t"'a appris que j'étois sa mère; que je t'ai dit qu'il me chagrinoit; que, depuis qu'il avoit vu une jeune personne qu'on avoit portée chez moi, et dont tu ajouteras que je t'ai conté l'histoire, il refusoit de terminer un mariage qui étoit arrêté : je me montrerai là-dessus comme si j'arrivois pour te voir; et puis ce sera à toi, ma fille, à achever le reste. Adieu, Marianne, jusqu'à demain. — Adieu, ma chère enfant, me dit aussi M^- Dorsin; je suis votre bonne amie au moins, ne l'oubliez pas; jusqu'au revoir, et ce sera bientôt : je veux qu'au premier jour elle vienne dîner avec vous chez moi, Madame; et, si vous ne me l'amenez pas, je viendrai la chercher, je vous en avertis.

— Je serai de la partie la première fois, dit M™e de Miran, après quoi je vous la laisserai tant qu'il vous plaira. »

Je ne répondis à tout cela que par un souris et par une profonde révérence; elles s'en allèrent, et je restai dans une situation d'esprit assez paisible.

Qui m'auroit vue m'auroit crue triste; et dans le fond je ne l'étois pas, je n'avois que l'air de l'être, et, à me bien définir, je n'étois qu'attendrie.

Je soupirois pourtant comme une personne qui

auroit eu du chagrin; peut-être même croyois-je en avoir, à cause de la disposition des choses : car, enfin, j'aimois un homme auquel il ne falloit plus penser, et c'étoit là un sujet de douleur; mais, d'un autre côté, j'en étois tendrement aimée, de cet homme; et c'est une grande douceur : avec cela on est du moins tranquille sur ce qu'on vaut; on a les honneurs essentiels d'une aventure, et on prend patience sur le reste.

D'ailleurs, je venois de m'engager à quelque chose de si généreux; je venois de montrer tant de raison, tant de franchise, tant de reconnoissance, de donner une si grande idée de mon cœur, que ces deux dames en avoient pleuré d'admiration pour moi. Oh ! voyez avec quelle complaisance je devois regarder ma belle âme, et combien de petites vanités intérieures dévoient m'amuser et me distraire du souci que j'aurois pu prendre!

Mais venons aux suites de cet événement, et passons au lendemain.

Sans doute que ma lettre fut exactement rendue à Valville. C'étoit à onze heures du matin que je l'attendois au couvent, et il ne manqua pas d'y arriver à l'heure précise.

La première fois qu'il m'y avoit vue, à ce qu'il m'a dit depuis, il avoit cru nécessaire de se travestir, par deux raisons : l'une étoit qu'après l'insulte qu'il m'avoit faite, je refuserois de lui parler, s'il me demandoit sous son nom ;] l'autre, que l'abbesse voudroit peut-être savoir ce qui l'amenoit,

et qui il étoit, avant que de me permettre de le voir; au lieu que toutes ces difficultés n'y seroient plus dès qu'il paroîtroit sous la figure d'un domestique, qui venoit même de la part de M'^^e de Miran : car c'étoit une précaution qu'il avoit prise.

Mais cette fois-ci il comprit bien par la teneur de mon billet, qui étoit simple, que je le dispensois de tout déguisement, et qu'il n'en étoit pas besoin.

Il m'a avoué depuis que le peu de façon que j'y faisois l'avoit inquiété; et effectivement, ce n'étoit pas trop bon signe ; une pareille visite n'avoit plus l'air d'intrigue : elle étoit trop innocente pour promettre quelque chose de bien favorable.

Quoi qu'il en soit, onze heures venoient de sonner, quand l'abbesse elle-même vint m'annoncer Valville.

« Allez, Marianne, me dit-elle : c'est le fils de Mme de Miran qui vous demande; elle me dit hier, après qu'elle vous eut quittée, qu'il viendroit vous voir: il vous attend. »

Le cœur me battit dès que j'appris qu'il étoit là. « Je vous suis bien obligée, Madame, répondis-je ; j'y vais. » Et je partis. Mais je marchai lentement, pour me donner le temps de me rassurer.

J'allois soutenir une terrible scène; je craignois de manquer de courage; je me craignois moimême; j'avois peur que mon cœur ne servît lâchement ma bienfaitrice.

J'oubliois encore de vous parler d'un article qui me faisoit honneur.

C'est que j'étois restée dans mon négligé, je dis dans le négligé où je m'étois laissée en me levant : point d'autre linge que celui avec lequel je m'étois couchée, linge assez blanc, mais toujours flétri, qui ne vous pare point quand vous êtes aimable, et qui vous dépare un peu quand vous ne l'êtes point.

Joignez-y une robe à l'avenant, et qui me servoit le matin dans ma chambre. Je n'avois, en un mot, que les grâces que je n'avois pu m'ôter, c'est-à-dire celles de mon âge et de ma figure, avec lesquelles je pourrai encore me soutenir, me disois-je bien secrètement en moi-même, et si secrètement que je n'y faisois pas attention, quoique cela m'aidât à renoncer aux agrémens que je ne m.e donnois pas, et dont je faisois un sacrifice à Mme de Miran.

Ce n'est pas qu'elle eût songé à me dire : « Ne vous ajustez point » ; mais je suis sûre que, dès qu'elle m'auroit vue ajustée, elle auroit tout d'un coup songé que je ne devois pas l'être. Enfin je parus; me voilà dans le parloir où je trouvai Valville.

Qu'il étoit bien mis, lui ! qu'il avoit bonne mine! Hélas! qu'il avoit l'air tendre et respectueux! Que je lui sentis d'envie de me plaire, et qu'il étoit flatteur pour une fille comme Marianne de voir qu'un homme comme lui mît sa fortune à trouver

grâce devant elle! Car ce que je dis là étoit écrit dans ses yeux; Valville ne sembloit respirer que ce sentiment-là.

Il tenoit une lettre à la main; c'étoit la mienne, celle où je lui avois mandé de venir.

« Je ne sais, dit-il en me montrant cette lettre qu'il baisa, si je dois me réjouir ou m'affliger de l'ordre que j'ai reçu de votre part dans ce billet; mais je n'y obéis pas sans inquiétude. »

Et il falloit voir avec quelle timidité, avec quel air de défiance sur son sort, il me tenoit ce discours.

«Monsieur, lui répondis-je, extrêmement émue de tout ce que son abord avoit de tendre et de charmant, asseyez-vous. »

Il fallut ensuite que je reprisse haleine; il s'assit.

« Oui, Monsieur, continuai-je d'une voix encore un peu tremblante, j'ai à vous parler. — Eh bien. Mademoiselle, repartit -il tout tremblant à son tour, de quoi s'agit-il ? que m'annoncezvous par ce début? Votre abbesse sait apparemment la visite que je vous rends?

— Oui, Monsieur, lui dis-je; c'est elle-même qui, en vous nommant, est venue m'avertir que vous me demandiez.

— En me nommant! s'écria-t-il; et comment cela se peut-il? Je ne la connois point, je ne l'ai jamais vue ; vous lui avez donc dit qui j'étois?Vous êtes donc convenues ensemble que vous m'enverriez chercher?

— Non, Monsieur, je ne lui ai rien confié; tout ce qu'elle savoit, c'est que vous deviez venir, et c'est une autre que moi qui l'en a instruite; mais, de grâce, écoutez-moi.

« Vous voulez me persuader que vous m'aimez, et je crois que vous dites vrai; mais quel dessein pouvez-vous avoir en m'aimant ?

— Celui de n'être jamais qu'à vous, me répondit-il froidement, mais d'un ton ferme et déterminé, celui de m'unir à vous par tous les liens de l'honneur et de la religion : s'il y en avoit de plus forts, je les prendrois, ils me feroient encore plus de plaisir; et, en vérité, ce n'étoit pas la peine de me demander mon dessein; je ne pense pas qu'il puisse en venir d'autre dans l'esprit d'un homme qui vous aime, Mademoiselle : mes intentions ne sauroient être douteuses ; il ne reste plus qu'à savoir si elles vous seront agréables, et si je pourrai obtenir de vous ce qui fera le bonheur de ma vie. »

Quel discours, Madame ! Je sentis que les larmes m'en venoient aux yeux; je crois même que je soupirai, il n'y eut pas moyen de m'en empêcher; mais je soupirai le plus bas qu'il me fut possible, et sans oser lever les yeux sur lui.

« Monsieur, lui dis-je, ne vous ai-je pas dit les malheurs que j'ai essuyés dès mon enfance ? Je ne sais point de qui je suis née; j'ai perdu mes parens sans les connoître; je n'ai ni bien ni famille, et nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre : d'ailleurs, il y a encore des obstacles insurmontables. La Vie de Marianne. I. 3i

— Je vous entends, me dit-il de l'air d'un homme consterné ; c'est que votre cœur se refuse au mien.

— Non, ce n'est point cela, lui dis-je sans pouvoir poursuivre.

— Ce n'est point cela, Mademoiselle, me répondit-il, et vous me parlez d''obstacles ! »

Nous en étions là de notre conversation, quand Mme deMiran entra : jugez de la surprise de Valville.

« Quoi ! c'est ma mère ! s'écria-t-il en se levant : ah ! Mademoiselle, tout est concerté. — Oui, mon fils, lui dit-elle d'un ton plein de douceur et de tendresse : nous voulions vous le cacher; mais je vous l'avoue de bonne foi, je savois que vous deviez être ici, et nous étions convenues que je m'y rendrois. Ma chère fille, ajouta-t-elle en s'adressant à moi, Valville est-il au fait? l'as-tu instruit?

— Non, ma mère, lui dis-je fortifiée par sa présence, et ranimée par la façon affectueuse dont elle me parloit de\ant lui ; non, je n'ai pas eu le temps; monsieur ne venoit que d'entrer, et notre entretien ne faisoit que commencer quand vous êtes arrivée; mais je vais lui conter tout devant vous, ma mère. »

Et sur-le-champ : « Vous voyez. Monsieur, dis. je à Valville, qui ne savoit ce que nous voulions dire avec ces noms que nous nous donnions, vous voyez comment M.^^ de Miran me traite : ce qui vous marque bien les bontés qu'elle a pour moi, et même

Q^UATRIEME PARTIE 24^

les obligations que je lui ai. Je lui en ai tant que cela n'est pas croyable; et vous seriez le premier à dire que je serois indigne de vivre si je ne vous conjurois pas de ne plus songer à moi. » Valville à ces mots baissa la tête et soupira.

« Attendez, Monsieur, attendez, repris-je; c'est vous-même que je prends pour juge dans cette occasion-ci.

« Il n'y a qu'à considérer qui je suis; je vous ai déjà dit que j'ai perdu mon père et ma mère. Ils ont été assassinés dans un voyage dont j'étois avec eux dès l'âge de deux ans; et depuis ce temps, voici. Monsieur, ce que je suis devenue. C'est la sœur d'un curé de campagne qui m'a élevée par compassion. Elle est venue à Paris avec moi pour une succession qu'elle n'a pas recueillie; elle y est morte, et m'y a laissée seule et sans secours dans une auberge. Son confesseur, qui est un bon religieux, m'en a tirée pour me présenter à M. de Ciimal, votre oncle; M. de Climal m'a mise chez une lingère, et m'y a abandonnée au bout de trois jours; je vous ai dit pourquoi, en vous priant de lui remettre ses présens. La lingère me dit qu'il falloit prendre mon parti; je sortis pour informer ce religieux de mon état, et c'est en revenant de chez lui que j'entrai dans l'église de ce couvent-ci pour cacher mes pleurs qui me suffoquoient : ma mère, qui est présente, y arriva après moi ; et c'est une grâce que Dieu m'a faite. Elle me vit pleurer dans un confessionnal; je lui fis pitié, et je suis

pensionnaire ici depuis le même jour : c'est elle qui paye ma pension, qui m'a habillée, qui m*a fournie de tout abondamment, magnifiquem.ent, avec des manières, des tendresses, des caresses qui font que je ne saurois y penser sans fondre en larmes; elle vient me voir, elle me parle, elle me chérit, et en agit avec moi comme si j'étois votre sœur; elle m'a même défendu de songer que je suis orpheline, et elle a bien raison ; je ne dois plus me ressouvenir que je le suis ; cela n'est plus vrai : il n'y a peut-être point de fille, avec la meilleure mère du monde, qui soit si heureuse que moi. » Ma bienfaitrice et son fils, à cet endroit de mon discours, me parurent émus jusqu'aux larmes.

« Voilà ma situation, continuai-je, voilà où j'en suis avec M^^ de Miran. Vous qui, à ce qu'on dit, êtes un jeune homme plein de raison et de probité, comme il me l'a semblé aussi, parlez-moi en conscience, Monsieur : vous m''aimez; que me conseillez-vous de faire de votre amour, après ce que je viens de vous dire? Il faut regarder que les malheureux à qui on fait la charité ne sont pas si pauvres que moi ; ils ont du moins des frères, des sœurs, ou quelques autres parens; ils ont un pays, ils ont un nom, avec des gens qui lesconnoissent; et moi, je n'ai rien de tout cela : n'est-ce pas là être plus misérable et plus pauvre qu'eux?

— Va, ma fille, me dit M^e de Miran, achève, et ne t'arrête point là-dessus. — Non, ma mère, repris-je, laissez-moi dire tout. Je ne dis rien que

de vrai, Monsieur ; et cependant vous me demandez mon cœur pour m'épouser. Ne seroit-ce pas là un beau présent que je vous ferois? Ne seroit-ce pas une cruauté à moi que de vous le donner? Eh! mon Dieu, quel cœur vous donnerois-je, sinon celui d'une étourdie, d'une évaporée, d'une fille sans jugement, sans considération pour vous? Il est vrai que je vous plais; mais vous ne vous attachez pas à moi seulement à cause que je suis jolie, ce ne seroit pas la peine ; et apparemment que vous me croyez d'un bon caractère ; et, en ce cas, comment pouvez-vous espérer que je consente à un amour qui vous attireroit le blâme de tout le monde, qui vous brouilleroit avec toute une famille, avec tous vos amis, avec tous les gens qui vous estiment, et avec moi aussi : car quel repentir n'auriez-vous pas, quand vous ne m'aimeriez plus, et que vous vous trouveriez le mari d'une femme qui seroit moquée, que personne ne voudroit voir, et qui ne vous auroit apporté que du malheur et que de la honte? Encore n'est-ce rien que tout ce que je dis là, ajoutai-je,avec un attendrissement qui me fitpleurer. Aprésent que je suis si obligée à M^^e de Miran, quelle méchante créature ne serois-je pas, si je vous épousois ? Pourriez-vous sentir autre, chose pour moi que de l'horreur, si j'en étois capable ? Y aurcit-il rien de si abominable que moi sur la terre, surtout dans l'occurrence où je sais que vous êtes ? Car je suis informée de tout : ma mère me vint voir hier à son ordinaire; elle étoit triste,

246 LA VIE DE xM A RI AN NE

je lui demandai ce qu'elle avoit, elle me dit que son fils la chagiinoit; je l'écoutois sans m'attendre que je serois mêlée là dedans; elle me dit aussi qu'elle avoit toujours été fort contente de ce fils, mais qu'elle ne le reconnoissoit plus depuis qu'il avoit vu une certaine jeune fille : là-dessus, elle me conta notre histoire, et cette jeune fille qui vous dérange, qui fait que vous manquez à votre parole, qui afflige aujourd'hui ma mère, qui lui a ôté le bon cœur et la tendresse de son fils, il se trouve que c'est moi. Monsieur, que c''est cette pensionnaire qu'elle fait vivre et qu'elle accable de bienfaits. Après cela. Monsieur, voyez, avec l'honneur, avec la probité, avec le cœur estimable, tendre et généreux que vous avez coutume d'avoir, voyez si vous souhaitez encore que je vous aime, et si vous-même vous auriez le courage d'aimer un- monstre comme j'en serois un si j'écoutois votre amour. Non, Monsieur, vous êtes touché de ce que je vous apprends, vous pleurez; mais ce n'est plus que de tendresse pour ma mère et que de pitié pour moi. Non, ma mère, vous ne serez plus ni triste ni inquiète; M. de Valville ne voudra pas que je sois davantage le sujet de votre chagrin : c'est une douleur qu'il ne me fera pas à moi-même. Je suis bien sûre qu'il ne troublera plus le plaisir que vous avez à me secourir; il y sera sensible au contraire, il voudra y avoir part, il m'aimera encore, mais comme vous m'aim.ez; il épousera la demoiselle en question, il l'épousera à cause de lui-même

qui le doit, à cause de vous qui lui avez procuré ce parti pour son bien, et à cause de moi qui l'en conjure comme de la seule marque qu'il peut me donner que je lui ai été véritablement chère : c'est une consolation qu'il ne refusera pas à une fille qui ne sauroit être à lui, mais qui ne sera jamais à personne, et qui de son côté ne refuse pas de lui dire que, si elle avoit été riche et son égale, elle avoit si bonne opinion de lui qu'elle l'auroit préféré à tous les hommes du monde ; c'est une consolation que je veux bien lui donner à mon tour, et je n'y ai pas de regret pourvu qu'il vous contente. »

Je m'arrêtai alors, et me mis à essuyer les pleurs que je versois. Valville, toujours la tête baissée et plongé dans une profonde rêverie , fut quelque temps sans répondre. M"^® de Miran le regardoit et attendoit, la larme à l'œil, qu'il parlât; enfin il rompit le silence, et, s'adressant à ma bienfaitrice :

« Ma mère, lui dit-il, vous voyez ce que c'est que Marianne; mettez-vous à ma place, jugez de mon cœur par le vôtre. Ai-je eu tort de l'aimer.'' me sera-t-il possible de ne l'aimer plus? ce qu'elle vient de me dire est-il propre à me détacher d'elle? Que de vertus, ma mère ! et il faut que je la quitte ! vous le voulez; elle m'en prie; et je la quitterai; j'en épouserai une autre; je serai malheureux, j'y consens; mais je ne le serai pas longtemps. »

Ses pleurs coulèrent après ce peu de mots; il ne les retint plus : elles attendrirent M^^ de Miran, qui pleura comme lui et qui ne sut que dire; nous

nous taisions tous trois, on n'entendoit que des soupirs.

«Eh ! Seigneur, m'écriai-je avec amour, avec douleur, avec mille mouvemens confus que je nesaurois expliquer, eh ! mon Dieu, Madame, pourquoi m'avez-vous rencontrée ? je suis au désespoir d'être au monde, et je prie le Ciel de m'en retirer. — Hélas ! me dit tristement Valville, de quoi vous plaignezvous? ne vous ai-je pas dit que je vous quitte?

— Oui, vous me quittez, lui répondis-je ; mais, en me le disant, vous désolez ma mère, vous la faites mourir, vous la menacez d'être malheureux, et vous voulez qu'elle se console; vous demandez de quoi nous avons à nous plaindre! Eh! qu'exigez-vous de plus que ce que je vous ai dit? Quand on est généreux, qu'on est raisonnable, n'y a-t-il pas des choses auxquelles il faut se rendre? Eh bien, vous ne m'épouserez pas ; mais c'est Dieu qui ne l'a pas permis; mais je n'épouserai personne, et vous m.e serez toujours cher, Monsieur. Vous ne me perdez point, je ne vous perds point non plus : je serai religieuse; mais ce sera à Paris, et nous nous verrons quelquefois ; nous aurons tous deux la même mère; vous serez mon frère, mon bienfaiteur, le seul ami que j'aurai sur la terre, le seul homme que j'y aurai estimé, et que je n'oublierai jamais.

— Ah ! ma mère, s'écria encore Valville en tombant subitement aux genoux de M^e de Miran, je vous demande pardon des pleurs que je vous vois répandre et dont je suis cause. Faites de moi ce

qu'il VOUS plaira, vous êtes la maîtresse; mais vous m'avez perdu ; vous avez mis le comble à mon admiration pour elle en m'attirant ici : je ne sais plus oîi j'en suis; ayez pitié de l'état où je me trouve; tout ceci me déchire le cœur; emmenez-moi, sortons. J'aime mieux mourir que de vous affliger; mais, vous qui avez tant de tendresse pour moi, que voulez-vous que je devienne?

— Hélas! mon fils, que veux-tu que je te réponde ? lui dit cette dame. Il faudra voir; je te plains, je t'excuse, vous me touchez tous deux, et je t'avoue que j'aime autant Marianne que tu l'aimes toi-même. Lève-toi, mon fils; ceci n'a pas réussi comme je le crojois : ce n'est pas sa faute; je lui pardonne l'amour que tu as pour elle; et, si tout le m.onde pensoit comme moi, je ne serois guère embarrassée, mon fils. »

A ces derniers mots, dont Valville comprit tout le sens favorable, il se rejeta à ses genoux, lui prit une main qu'il baisa mille fois sans parler. « Eh bien! Madame, lui dis-je, m'aimerez-vous encore? y a-t-il d'autre remède que de m'abandonner ?

— Le Ciel m'en préserve, ma chère enfant! me répondit-elle; que viens-tu me dire? Va, encore une fois, sois tranquille : je suis contente de toi. Mon fils, ajouta-t-elle d'un air de bonté qui me ravit encore, je ne te presse plus de terminer le mariage en question; cela va me brouiller avec d'honnêtes gens, mais je t'aime encoi-e mieux qu'eux.

— Vous me rendez la vie, repartit Valville; je suis le plus heureux de tous les fils ; mais, ma mère, que ferez-vous de Marianne? Ne me permettrez-vous pas de la voir quelquefois ? — Mon fils, lui répondit-elle, tu me demandes plus que je ne sais : laisse-moi y rêver, nous verrons. — Consentez du moins que je l'aime, ajouta-t-il. — Eh ! juste Ciel! à quoi serviroit-il que je te le défendisse? Aime-la, mon enfant, aime-la; il en arrivera ce qui pourra », reprit-elle.

J'avois pourtant dit que j'allois être religieuse, et je pensai le répéter par excès de zèle ; mais, comme M^^ de Miran l'oubUoit, je m'avisai tout d'un coup de réfléchir que je ne devois pas l'en faire ressouvenir.

Je venois de m'épuiser en générosité, il n'y avoit rien que je n'eusse dit pour détourner Valville de m'aimer; m.ais, s'il plaisoit à Mn^e de Miran de vouloir bien qu'il m'aimât, si son propre cœur s'attendrissoit jusque-là pour son fils ou pour moi, je n'avois qu'à me taire ; ce n'étoit pas à moi à lui dire : « Madame, prenez garde à ce que vous faites. » Cet excès de désintéressement de ma part n'auroit été ni naturel ni raisonnable.

Ainsi je ne dis mot. Elle se leva. « Quelle dangereuse petite fille tu es, Marianne! me dit-elle en se levant. Adieu ! partons, mon fils. » Et le fils ne cessoit de lui baiser la main qu'il tenoit, ce qui n'étoit pas si mal entendu.

« Oui, oui, ajouta-t-elle, je comprends bien ce

(QUATRIÈME PARTIE 25l

que cela veut dire; mais je ne déciderai rien; je ne sais à quoi me résoudre : quelle situation ! Adieu, il est tard; va dîner, ma fille; je te reverrai bientôt. » Je la saluai alors sans rien répondre, et, comme je paroissois pleurer et que je m'essuyois les yeux de mon mouchoir : « Pourquoi pleurestu? me dit-elle : je n'ai rien à te reprocher; je ne saurois te savoir mauvais gré d'être aimable; va-t'en, tranquillise-toi; donne-moi la main, Valville. »

Et sur-le-champ elle descendit l'escalier, aidée de son fils, qui, par discrétion, ne me parla que des yeux et ne prit congé de moi que par une révérence, que je lui rendis d'un air mal assuré, et comme une personne qui avoit peur de s'émanciper trop et d'abuser de l'indulgence de la mère en le saluant.

Me voilà seule, et bien plus agitée que je ne l'avois été la veille, lorsque M^^ de Miran me quitta.

Aussi y avoit-il ici matière à bien d'autres mouvemens. « Aime-la, mon enfant; il en arrivera ce qui pourra», avoit dit ma bienfaitrice à son fils, « et puis nous verrons; je ne sais que résoudre », avoitelle ajouté; et, dans le fond, c'étoit m'avoir dit à moi-même : « Espérez ». Aussi espérois-je, mais en tremblant, mais en me traitant de folle d'oser espérer si mal à propos; et, en pareil cas, on souffre beaucoup; il vaudroit mieux ne voir aucune lueur de succès que d'en voir une si foible, qui ne vient flatter l'âme que pour la troubler.

« Est-ce que j'épouserois Valville?» medisois-je; je ne le croyois pas possible, et je sentois pourtant que ce seroit un malheur pour moi si je ne l'épousois pas. C'est là tout ce que mon cœur avoit gagné aux discours incertains de M^^ de Miran : n'étoit-ce pas là le sujet d'un tourment de plus?

Je n'en dormis point la nuit suivante ; j'en dormis mal deux ou trois nuits de suite : car je passai trois jours sans entendre parler de rien, et ce ne fut pas, s'il m'en souvient, sans un peu de murmure contre ma bienfaitrice.

« Que ne se détermine-t-elle donc! disois-je quelquefois; à quoi bon tant de longueurs? » Et làdessus je crois que je boudois contre elle.

Enfin le quatrième jour arriva, et elle ne paroissoit point; mais, au lieu d'elle, Valville, à trois heures après midi, me demanda.

On vint me le dire, et c'étoit me donner la liberté d'aller lui parler; cependant je n'en usai pas. Je l'aimois, et mille fois plus que je ne l'avois encore aimé; j'avois une extrême envie de le voirj une extrême curiosité de savoir s'il n'avoit rien de nouveau à m'apprendre sur notre amour, et malgré cela je me retins; je refusai de l'aller trouver, afin que, si M^^ de Miran le savoit, elle m'en estimât davantage : ainsi mon refus n'étoit qu'une ruse. Je fis donc prier Valville de trouver bon que je ne le visse point, à moins qu'il ne vînt de la part de sa mère; ce que je ne présumois point, puisqu'elle

ne m'avoit pas avertie, comme en effet elle ignoroit sa visite.

Valville n'osa me tromper, et fut assez sage pour se retirer. Ce trait de prudence rusée me coûta extrêmement; je commençois à me le reprocher, quand il me fit dire qu'il me reverroit le lendemain avec Mms de Miran ; et voici à propos de quoi il pouvoit m'en assurer : c'est que le lendemain il devoit y avoir une cérémonie dans notre couvent ; une jeune religieuse y faisoit sa profession, et ses parens en avoient invité toute la famille de Valville : la mère, le fils, l'oncle et toute la parenté; ce que j'appris après, et ce que je présumai au moment oii je les vis dans l'église.

Vous savez qu'en de pareilles fêtes les religieuses paroissent à découvert, et qu'on tire le rideau de leur grille ; observez aussi que je me mettois ordinairement fort près de cette grille. M^e de Miran étoit arrivée si tard, avec toute sa compagnie, qu'elle n'eut que le temps d'entrer tout de suite dans l'église. Je vous ai dit que j'ignorois qu'elle fût invitée, et ce fut pour moi une agréable surprise lorsque je la vis qui traversoit pour venir se placer près de notre grille ; un cavalier d'assez bonne mine, quoique un peu âgé, lui donnoit la main.

Une file d'autres personnes la suivoit, à ce qu'il me parut; je ne la quittai point des yeux, elle ne me voyoit point encore.

Enfin elle arrive, et la voilà assise avec le cava-

264 LA VIE DE Marianne

lier à côté d'elle. Ce fut alors qu'à travers ceux qui la suivoient je démêlai M, de Climal et Valville.

« Quoi! M. de Climal! » dis-je en moi-même avec un étonnement où peut-être entroit-il un peu d'émotion : ce qui est de certain, c'est que j'aurois mieux aimé qu'il n'eût point été là; je ne savois s'il devoit m'être indifférent qu'il y fût, ou si je devois en être fâchée; mais, à tout prendre, ce n'étoit pas une agréable vision pour moi , j'avois droit de le regarder comme un méchant homme, que ma seule présence déconcerteroit.

Encore ne seroit-ce rien pour lui que l'embarras de me voir, en comparaison des circonstances qui alloient s'y joindre, et des motifs d'inquiétude et de confusion qui alloient l'accabler. Je n'attendois que l'instant de faire ma révérence à M^^ de Miran, sa sœur; et M™e de Miran ne manqueroit pas d'y répondre avec cet accueil aisé, tendre et familier, qui lui étoit ordinaire. Oh! que penseroit-il de cette familiarité? quelles suites fâcheuses n'en pouvoit-il pas prévoir? Madame, concevez combien il me trouveroit redoutable pour sa gloire, et combien un méchant qui vous craint est lui-même à craindre.

Et tout ce que je vous dis là m'agitoit confusément.

Son neveu fut le premier qui m'aperçut, et qui me salua avec je ne sais quel air de gaieté et de confiance qui étoit de bon augure pour nos affaires.

M. de Climai, qui s'asseyoit en ce moment, ne le vit point me saluer. Il parloit au cavalier qui étoit auprès de M^^ de Miran.

Cette dame les écoutoit et ne regardoit point encore du côté des religieuses. Enfin elle jeta les yeux sur nous, et m'aperçut.

Ce furent aussitôt de profondes révérences de ma part, qui m'attirèrent de la sienne de ces démonstrations qui se font avec la main, et qui signifioient : « Ah! bonjour, ma chère enfant; te voilà? ;) Son frère, qui tiroit alors de sa poche une espèce de bréviaire, remarqua ces démonstrations, les suivit de l'œil, et vit sa petite lingère, qui ne paroissoit pas avoir beaucoup perdu en le congédiant, et dont les ajustemens ne dévoient pas lui faire regretter le paquet de hardes malhonnêtes qu'elle lui avoit renvoyées.

Ce pauvre homme (car Tinstant approche où il méritera que j'adoucisse mes expressions sur son chapitre), ce pauvre homme, pour qui, par une espèce de fatalité, je devois toujours être un sujet d'embarras et d'alarmes, perdit toute contenance en me voyant, et n'eut pas la force de me regarder en face.

Je rougis à mon tour, mais en ennemie hardie et indignée, qui se sent l'avantage d'une bonne conscience, et qui a droit de confondre une âme coupable et au-dessous de la sienne.

Je doutois s'il me salueroit ou non, et il n'en fit rien, et je l'imitai par hauteur, par prudence,

et même par une sorte de pitié pour lui : il y avoit de tout cela dans mon esprit.

Je m'aperçus que M^^ de Miran l'obsen^oit, et je suis persuadée qu'elle sentit bien le désordre où il se trouvoit, tant à cause de moi qu'à cause de Valville, que, par bonheur pour lui encore, il croyoit seul au fait de son indignité. Le service commença; il y eut un sermon qui fut fort beau; je ne dis pas bon : ce fut avec la vanité de prêcher élégamment qu'on nous prêcha la vanité des choses de ce monde, et c'est là le vice d'un grand nombre de prédicateurs : c'est bien moins pour notre instruction qu'en faveur de leur orgueil qu'ils prêchent; de sorte que c'est presque toujours le péché qui prêche la vertu dans nos chaires.

La cérémonie finie, M^~ de Miran me demanda et vint au parloir avant que de partir; elle n'avoit que son fils avec elle. M. de Climal s'étoit déjà retiré. « Bonjour, Marianne, me dit-elle; le reste de ma compagnie m'attend en bas, à l'exception de mon frère, qui est parti; et je ne suis montée que pour te dire un mot. Voici Valville qui t'aime toujours, qui me persécute, qui est toujours à mes genoux pour obtenir que je consente à ses desseins : il dit que je ferois son malheur si je m'y opposois, que c'est une inchnation insurmontable; que sa destinée est de t'aimer, et d'être à toi. Je me rends, je ne saurois dans le fond condamner le choix de son cœur; tu es estimable, et c'est assez pour un homme qui t'aime et qui est riche. Ainsi,

mes enfans, aimez-vous, je vous le permets : toute autre mère que m^oi n'en agiroit pas de même. Suivant les maxim.es du monde, mon fils fait une folie, et je ne suis pas sage de souffrir qu'il la fasse; mais il y va, dit-il, du repos de sa vie, et il me faudroit un autre cœur que le mien pour résister à cette raison-là. Je songe que Valville ne blesse point le véritable honneur, qu'il ne s'écarte que des usages établis, qu'il ne fait tort qu'à sa fortune, qu'il peut se passer de Taugmenter. Il assure qu'il ne sauroit vivre sans toi; je conviens de tout le mérite qu'il te trouve : il n'y aura, dans cette occasion-ci, que les hommes et leurs coutumes de choqués. Dieu ni la raison ne léseront pas. Qu'il poursuive donc. Ce sont tes affaires, mon fils; tu es d'une famille considérable, on ne connoît point celle de Marianne ; l'orgueil et l'intérêt ne veulent point que tu l'épouses; tu ne les écoutes pas, tu n'en crois que ton amour. Je ne suis, à mon tour, ni assez orgueilleuse m assez intéressée pour être inexorable, et je n'en crois que ma bonté. Tu m'y forces par la crainte de te rendre malheureux; je serois réduite à être ton tyran, et je crois qu'il vaut mieux être ta mère. Je prie le Ciel de bénir les motifs qui font que je te cède; mais, quoiqu'il arrive, j'aime mieux avoir à me reprocher mon indulgence qu'une inflexibilité dont tu ne profiterois pas, et dont les suites seroient peut-être encore plus tristes. »

Valville, à ce discours, pleurant de joie et de La Vie de Marianne. I. 3 3

reconnoissance, embrassa ses genoux. Pour moi, je fus si touchée, si pénétrée, si saisie, qu'il ne me fut pas possible d'articuler un mot; j'avois les mains tremblantes, et je n'exprimai ce que je sentois que par de courts et fréquens soupirs.

«Tu ne me dis rien, Marianne, me dit ma bienfaitrice; mais j'entends ton silence, et, je ne m'en défends point, je suis moi-même sensible à la joie que je vous donne à tous deux. Le Ciel pouvoit me réserver une belle-fille qui fût plus au gré du monde, mais non pas qui fût plus au gré de mon cœur. »

J'éclatai ici par un transport subit. « Ah! ma mère, m'écriai-je, je me meurs; je ne me possède pas de tendresse et de reconnoissance. »

Là, je m'arrêtai, hors d'état d'en dire davantage à cause de mes larmes: je m'étois jetée à genoux, et j'avois passé une moitié de ma main par la grille pour avoir celle de Mi"e de Miran, qui en effet approcha la sienne; et Valville, éperdu de joie et comme hors de lui, se jeta sur nos deux mains qu'il baisoit alternativement.

« Écoutez, mes enfans, dit M^^ de Miran après avoir regardé quelque temps les transports de son fils : il faut user de quelque prudence en cette conjoncture-ci; tant que vous resterez dans ce couvent, ma fille, je défends à Valville de vous y venir voir sans moi; vous avez conté votre histoire à l'abbesse; elle pourroit se douter que mon fils vous aime, que peut-être j'y consens; elle en rai-

sonneroit avec ses religieuses, qui en parleioient à d'autres, et c'est ce que je veux éviter. Il n'est pas même à propos que vous demeuriez longtemps dans cette maison, Marianne; je vous y laisserai encore trois semaines ou tout au plus un mois, pendant lequel je vous chercherai un couvent où l'on ne saura rien des accidens de votre vie, et où, sous un autre nom que le mien, je vous placerai moi-même, en attendant que j'aie pris des mesures et que j'aie vu comment je me conduirai pour préparer les esprits à votre mariage et pour empêcher qu'il n'étonne : on vient à bout de tout avec un peu de patience et d'adresse, surtout quand on a une mère comme moi pour confidente, »

Valville, là-dessus, alloit retomber dans ses remercîmens, et moi dans les témoignages de mon respect et de ma tendresse; mais elle se leva. «Tu sais qu'on m'attend, dit-elle à son fils; renferme ta joie, je te dispense de me la montrer, je la vois de reste : descendons.

— Ma mère, reprit son fils, Marianne sera encore un mois ici; vous me défendez de la voir sans vous : cela ne veut-il pas dire que je vous accompagnerai quelquefois, quand vous viendrez? — Oui, oui, dit-elle, il faudra bien ; mais une ou deux fois seulement, et pas davantage. Allons, sortons; au nom de Dieu, laisse-moi te conduire. Il y aura une difficulté à laquelle je ne songeois pas; c'est que mon frère connoît Marianne, sait qui elle est, et peut-être serons-nous obligés de vous marier se-

crètement. Tu es son héritier, mon fils; c'est à quoi il faut prendre garde. Il est vrai qu'après son aventure avec Marianne on pourroit espérer de le gagner, de lui faire entendre raison, et nous nous consulterons sur le parti qu'il y aura à prendre ; il m'aime, il a quelque confiance en moi, je la mettrai à profit , et tout peut s'arranger. Adieu , ma fille. » Et sur-le-champ elle se hâta de descendre, et me laissa plus charmée que je n'entreprendrai de le dire.

Je vous ai conié qu'il y avoit trois ou quatre nuits que je n'avois presque pas dormi de pure inquiétude; à présent, mettez-en pour le moins autant que je passai dans l'insomnie. Rien ne réveille tant qu'une extrême joie ou que l'attente certaine d'un grand bonheur; et, sur ce pied-là, jugez si je devois avoir beaucoup de disposition à dormir.

Imaginez-vous ce que je deviens quand je pense que j'épouserai Valville, et combien de fois mon âme en tressaille, et si, avec tant de tressaillemens, j'avois le sang bien reposé.

Les deux premiers jours je fus simplement enchantée, ensuite il s'y joignit de l'impatience. Oui, j'épouserai Valville, M^e de Miran me l'a dit, me l'a promis; mais cet événement, quand arriverat-il? Je vais demeurer encore un mois ici; on doit me mettre après dans un autre couvent, afin de prendre des mesures pour ce mariage ; mais ces mesures seront-elles bien longues à prendre? ira-t-on vite? On n'en sait rien; on ne fixe aucun temps,

on peut changer de sentiment. Et ces pensées aîtéroient extrêmement ma satisfaction; j'en souffrois quelquefois presque autant que d'un vrai chagrin ; j'aurois voulu pouvoir sauter de l'instant où j'étois à l'instant de ce mariage.

Enfin ces agitations, tant agréables que pénibles, s'affoiblirent et se passèrent. L'âme s'accoutume à tout, sa sensibilité s'use, et je me familiarisai avec mes espérances et avec mes inquiétudes.

Me voilà donc tranquille. Il y avoit cinq ou six jours que je n'avois vu ni la mère ni le fils, quand un matin on m'apporta un billet de M^^ de Miran, où elle me m^andoit qu'elle me viendroit prendre à une heure après midi avec son fils, pour me mener dîner chez M^^e Dorsin;son billet finissoit par ces mots :

Et surtout rien de négligé dans ton ajustement, entends-tu? je veux que tu te pares.

Et vous serez obéie, dis-je en moi-même en lisant sa lettre; aussi avois-je bien intention de me parer, même avant que d'avoir lu l'ordre; mais cet ordre mettoit encore ma vanité bien plus à son aise; j'allois avoir de la coquetterie par obéissance.

Quand je dis de la coquetterie, c'est qu'il y en a toujours à s'ajuster avec un peu de soin, c'est tout ce que je veux dire : car jamais je ne me suis écartée de la décence la plus exacte dans ma parure; j'y ai toujours cherché l'honnête, et par sa-

gesse naturelle, et par amour-propre, oui, par amour-propre.

Je soutiens qu'une femme qui choque la pudeur perd tout le mérite des grâces qu'elle a : on ne les distingue plus à travers la grossièreté des moyens qu'elle emploie pour plaire; elle ne va plus au cœur, elle ne peut plus même se flatter de plaire; elle débauche, elle n'attire plus comme aimable, mais seulement comme libertine, et par là se met à peu près au niveau de la plus laide qui ne se ménageroit pas. Il est vrai qu'avec un maintien sage et modeste moins de gens viendront lui dire : ('Je vous aime»; mais il y en aura peut-être encore plus qui le lui diroient, s'ils osoient : ainsi ce ne seront pour elle que des déclarations de moins, et non pas des amans; de façon qu'elle y gagnera du respect, et n'y perdra rien du côté de l'amour. Cette réflexion a coulé de ma plume sans que j'y prisse garde; heureusement elle est courte, et j'espère qu'elle ne vous ennuiera pas. Continuons.

Onze heures sont sonnées; il est temps de m'habiller, et je vais me mettre du meilleur air qu'il me sera possible, puisqu'on le veut; et c'est encore bon signe qu'on le veuille : c'est une marque que M°ae de Miran persiste à m'abandonner le cœur de Valville; si elle hésitoit, elle n'exposeroit pas ce jeune homme à tous mes appas; n'est-il pas vrai ?

C'est aussi ce que je pense en m'habillant, et j'ai bien du plaisir à le penser; mes grâces s'en

ressentiront, j'en aurai le teint plus clair et les yeux plus vifs.

Mais me voilà prête, une heure va sonner, j'attends M"3e de Miran, et, pour me désennuyer en l'attendant, je vais de temps en temps me regarder dans mon miroir, retoucher à ma coiffure qui va fort bien, et à qui pourtant, par une nécessité de geste, je refais toujours quelque chose.

On ouvre ma porte; M^^^ de Miran vient d'arriver, on m'en avertit, et je pars; son fils étoit à la porte du couvent, et il me donna la main jusqu'au carrosse où ma bienfaitrice étoit restée.

Je ne vous dis pas que quelques sœurs converses que je trouvai sur mon chemin en descendant de chez moi me parurent surprises de me voir si jolie. « Jésus! mignonne, que vous êtes belle!)) s'écrièrent-elles avec une simplicité naïve à laquelle je pouvois me fier.

Je vis Valville prêt à s'écrier à son tour, il se retint : la tourière étoit présente, et il ne s'expliqua que par un serrement de main que j'approuvai d'un petit regard qui n'en fut que plus doux pour être timide.

« M. de Climal ne se porte pas bien, me dit-il dans le trajet; il a un peu de fièvre depuis deux jours. — Tant pis, répondis-je; je ne lui veux point de mal, et il faut espérer que ce ne sera rien. » Là-dessus nous arrivâmes au carrosse.

« Allons, monte, Marianne, me dit ma bienfaitrice; hâtons-nous, il se fait tard. )> Et je montai.

«Tu es fort bien, ajouta-t-elle en m'examinant, fort bien. — Oui, dit Valville avec un souris; grâce à sa beauté et à sa figure, elle est on ne peut pas mieux.

— Écoute, Marianne, reprit M"^^ de Miran, tu sais que nous allons dîner chez M^e Dorsin; il y aura du monde, et nous sommes convenues toutes deux que je t'y mènerois comme la fille d'une de mes meilleures amies qui est morte, qui étoit en province et qui, en mourant, t'a confiée à mes soins; souviens-toi de cela : ce que je dirai est presque vrai; j'aurois aimé ta mère si je l'avois connue ; je la regarde comme une amie que j'ai perdue : ainsi je ne tromperai personne.

— Hélas! Madame, répondis-je extrêmement attendrie, vos bontés pour moi vont toujours en augmentant depuis que j'ai le bonheur d'être à vous; toutes les paroles que vous m'avez dites sont autant d'obligations que je vous ai, autant de bienfaits de votre part.

— Il est vrai, dit Valville, qu'il n'y a point de mère qui ressemble à la nôtre; aussi ne sauroit-on dire combien on l'aime.

— Oui, reprit-elle d'un air badin, je crois que tu m'aimes beaucoup, mais que tu me cajoles un peu.

« Au reste, ma fille, je ne connois point de meilleure compagnie que celle où je te m.ène, ni de plus choisie; ce sont tous gens extrêmement sensés et de beaucoup d'esprit que tu vas voir : je

Q^UATRIÈME PARTIE 265

ne te prescris rien; tu n'as nulle habitude du monde, mais cela ne te fera aucun tort auprès d'eux ; ils n'en jugeront pas moins sainement de ce que tu vaux, et je ne saurois te présenter nulle part où ton peu de connoissance à cet égard soit plus à l'abri de la critique; ce sont de ces personnes qui ne trouvent ridicule que ce qui l'est réellement : ainsi ne crains rien, tu ne leur déplairas pas, je l'espère. »

Nous arrivâmes alors, et nous entrâmes chez Mme Dorsin; il y avoit trois ou quatre personnes avec elle.

«Ah! la voilà donc enfin, vous me l'amenez, dit-elle à M"^^ de Miran en me voyant. Venez, Mademoiselle, venez, que je vous embrasse, et allons nous mettre à table ; on n'attendoit que vous. » Nous dînâmes. Quelque novice et quelque ignorante que je fusse en cette occasion-ci, comme l'avoit dit M^^^ de Miran, j'étois née pour avoir du goût, et je sentis bien, en effet, avec quelles gens je dînois.

Ce ne fut point à force de leur trouver de l'esprit que j'appris à les distinguer; pourtant il est certain qu'ils en avoient plus que d'autres, et que je leur entendois dire d'excellentes choses; mais ils les disoient avec si peu d'effort, ils y cherchoient si peu de façon, c'étoit d'un ton de conversation si aisé et si uni, qu'il ne tenoit qu'à moi de croire qu'ils disoient les choses les plus communes. Ce n'étoient point eux qui y mettoient de la finesse,

266 LA VIE DE MARIANxNE

c'étoit de la finesse qui s'y rencontroit ; ils ne sentoient pas qu'ils parloient mieux qu'on ne parle ordinairement; c'étoient seulement de meilleurs esprits que d'autres, et qui par là tenoient nécessairement de meilleurs discours qu'on n'a coutume d'en tenir ailleurs, sans qu'ils eussent besoin d'y tâcher, et je dirois volontiers sans qu'il y eût de leur faute; car on accuse quelquefois les gens d'esprit de vouloir briller : oh ! il n'étoit pas question de cela ici; et, comme je l'ai déjà dit, si je n'avois pas eu un peu de goût naturel, un peu de sentiment, j'aurois pu m'y méprendre, et je ne me serois aperçue de rien.

Mais, à la fin, ce ton de conversation si excellent, si exquis, quoique si simple, me frappa.

Ils ne disoient rien que de juste et que de convenable, rien qui ne fût d'un commerce doux, facile et gai; j'avois compris le monde tout autrement que je ne le voyois là (et je n'avois pas tant de tort : je me l'étois figuré plein de petites règles frivoles et de petites finesses polies, plein de bagatelles graves et importantes, difficiles à apprendre, et qu'il falloit savoir sous peine d'être ridicule, toutes ridicules qu'elles sont elles-mêmes.

Et point du tout; il n'y avoit rien ici qui ressemblât à ce que j'avois pensé, rien qui dût embarrasser mon esprit ni ma figure, rien qui me fît craindre de parler, rien au contraire qui n'encourageât ma petite raison à oser se familiariser avec la leur; j'y sentis même une chose qui m'étoit fort

commode, c'est que leur bon esprit suppléoit aux tournures obscures et maladroites du mien. Ce que je ne disois qu'imparfaitement, ils achevoient de le penser et de l'exprimer pour moi, sans qu'ils y prissent garde; et puis ils m'en donnoient tout l'honneur.

Enfin ils me mettoient à mon aise; et moi qui m'imaginois qu'il y avoit tant de mystère dans la politesse des gens du monde, et qui l'avois regardée comme une science qui m'étoit totalement inconnue et dont je n'avois nul principe, j'étois bien surprise de voir qu'il n'y avoit rien de si particulier dans la leur, rien qui me fût si étranger; mais seulement quelque chose de liant, d'obligeant et d'aimable.

Il me sembloit que cette politesse étoit celle que toute âme honnête, que tout esprit bien fait trouve qu'il a en lui dès qu'on la lui montre.

Mais nous voici chez M^^ Dorsin, aussi bien qu'aux dernières pages de cette partie de ma vie; c'est ici où j'ai dit que je ferois le portrait de cette dame ; j'ai dit aussi, ce me semble^ qu'il seroit long, et c'est de quoi je ne réponds plus. Peut-être sera-t-il court, car je suis lasse. Tous ces portraits me coûtent : voyons celui-ci pourtant.

Mme Dorsin étoit beaucoup plus jeune que ma bienfaitrice : il n'y a guère de physionomie comme la sienne; et jamais aucun visage de femme n'a tant mérité que le sien qu'on se servît de ce terme de physionomie pour le définir et pour exprimer tout ce qu'on en pensoit en bien.

Ce que je dis là signifie un mélange avantageux de mille choses dont je ne tenterai pas le détail.

Cependant voici en gros ce que j'en puis expliquer. Mine Dorsin étoit belle, encore n'est-ce pas là dire ce qu'elle étoit ; ce n'auroit pas été la première idée qu'on eût d'elle; en la voyant, on avoit quelque chose de plus pressé à sentir ; et voici un moyen de me faire entendre.

Personnifions la beauté, et supposons qu'elle s'ennuie d'être si sérieusement belle, qu'elleveuille essayer du seul plaisir de plaire, qu'elle tempère sa beauté sans la perdre, et qu'elle se déguise en grâces; c'est à M^^ Dorsin à qui elle voudra ressembler; et voilà le portrait que vous devez vous faire de cette dame.

Ce n'est paslà tout; jene parle ici que du visage, tel que vous l'auriez pu voir dans un tableau de Mme Dorsin.

Ajoutez à présent une âme qui passe à tout moment sur cette physionomie; qui va y peindre tout ce qu'elle sent; qui y répand l'air de tout ce qu'elle est ; qui la rend aussi spirituelle, aussi délicate, aussi vive, aussi fière, aussi sérieuse, aussi badine, qu'elle l'est tour à tour elle-même; et jugez par là des accidens de force, de grâce, de finesse, et de l'infinité des expressions rapides qu'on voyoit sur ce visage.

Parlons maintenant de cette âme, puisque nous y sommes. Quand quelqu'un a peu d'esprit et de sentiment, on ditd'ordinaire qu'il a les organes épais ;

et un de mes amis, à qui je demandai ce que cela signifioit, me dit gravement et en termes savans : « C'est que notre âme est plus ou moins bornée, plus ou moins embarrassée, suivant la conformation des organes auxquels elle est unie, w

Et, s'il m'a dit vrai, il falloit que la nature eût donné à M™^ Dorsin des organes bien favorables : car jamais âme ne fut plus agile que la sienne, et ne souffrit moins de diminution dans sa faculté de penser. La plupart des femmes qui ont beaucoup d'esprit ont une certaine façon d'en avoir qu'elles n'ont pas naturellement, mais qu'elles se donnent.

Celle-ci s'exprime nonchalamment et d'un air distrait, afin qu'on croie qu'elle n'a presque pas besoin de prendre la peine de penser et que tout ce qu'elle dit lui échappe.

C'est d'un air froid, sérieux et décisif, que cellelà parle, et c'est pour avoir aussi un caractère d'esprit particulier.

Une autre s'adonne à ne dire que des choses fines, mais d'un ton qui est encore plus fin que tout ce qu'elle dit ; une autre se met à être vive et pétillante. M°^e Dorsin ne débitait ce qu'elle disoit dans aucune de ces petites manières de femme : c'étoit le caractère de ses pensées qui régloit bien franchement le ton dont elle parloit ; elle ne songeoit à avoir aucune sorte d'esprit; mais elle avoit l'esprit avec lequel on en a de toutes les sortes, suivant que le hasard des matières l'exige; et je crois que vous m'entendrez, si je vous dis qu'ordi-

nairement son esprit n'avoit point de sexe, et qu'en même temps ce devoit être de tous les esprits de femme le plus aimable, quand M^^ Dorsin vouloit.

Il n'y a point de jolie femme qui n'ait un peu trop envie de plaire; de là naissent ces petites minauderies plus ou moins adroites par lesquelles elle vous dit : « Regardez-moi ».

Et toutes ces singeries n'étoient point à l'usage de Mn^e Dorsin ; elle avoit une fierté d'amourpropre qui ne lui permettoit pas de s'y abaisser, et qui la dégoûtoit des avantages qu'on en peut tirer ; ou, si dans la journée elle se relâchoit un instant là-dessus, il n'y avoit qu'elle qui le savoit; mais, en général, elle aimoit mieux qu'on pensât bien de sa raison que de ses charmes ; elle ne se confondoit pas avec ses grâces ; c'étoit elle que vous honoriez en la trouvant raisonnable; vous n'honoriez que sa figure en la trouvant aimable.

Voilà quelle étoit sa façon de penser ; aussi auroit-elle rougi de vous avoir plu, si dans la réflexion vous aviez pu vous dire : « Elle a tâché de me plaire »; de sorte qu'elle vous laissoit le soin de sentir ce qu'elle valoit, sans se faire l'affront de vous y aider.

A la vérité, ce dégoût qu'elle avoit pour tous ces petits moyens de plaire, peut-être étoit-elle bien aise qu'on le remarquât ; et c'étoit là le seul reproche qu'on pouvoit hasarder contre elle, la seule espèce de coquetterie dont on pouvoit la soupçonner en la chicanant.

Et en tout cas,- si c'est là une foiblesse, c'est du moins de toutes les foiblesses la plus honnête, je dis même la plus digne d'une âme raisonnable, et la seule qu'elle pouiroit avouer sans conséquence : il est naturel de souhaiter qu'on nous rende justice ; la plus grande de toutes les âmes ne seroit pas insensible au plaisir d'être connue pour telle.

Mais je suis trop fatiguée pour continuer; je m'endors : il me reste à parler du meilleur cœur du monde, en même temps du plus singulier, comme je vous l'ai déjà dit ; et c'est une besogne que je ne suis pas en état d'entreprendre à présent : je la remets à une autre fois, c'est-à-dire dans ma cinquième partie, où elle viendra fort à propos, et cette cinquième, vousl'aurez incessamment. J'avois promis dans ma troisième de vous conter quelque chose de mon couvent; je n'ai pu le faire ici, et c'est encore partie remise. Je vous annonce même l'histoire d'une religieuse qui fera presque tout le sujet de mon cinquième livre.

B!Bl

Imprimé par D. Jouaust

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