TROISIEME PARTIE lyO
çà! il est lard, j'ai affaire ; adieu, soyez tranquille; il y a loin d'ici chez vous : que le Ciel vous conduise. A demain. «
Je le saluai sans pouvoir prononcer un seul mot, et je partis pour le moins aussi triste que je l'avois été en arrivant chez lui : les saintes et pieuses consolations qu'il venoit de me donner me rendoient mon état encore plus effrayant qu'il ne me l'avoit paru; c'est que je n'étois pas assez dévote, et qu'une àme de dix-huit ans croit tout perdu, tout désespéré, quand on lui dit en pareil cas qu'il n'y a plus que Dieu qui lui reste : c'est une idée grave et sérieuse qui effarouche sa petite confiance; à cet âge on ne se fie guère qu'à ce qu'on voit, on ne connoît guère que les choses de la terre.
J'étois donc profondément consternée en m'en retournant; jamais mon accablement n'avoit été si grand. Quelques embarras dans la rue m'arrêtèrent à la porte d'un couvent de filles; j'en vis celle de l'église ouverte, et, moitié par un sentiment de religion qui me vint en ce moment, moitié dans la pensée d'aller soupirer à mon aise, et de cacher mes larmes qui fixoient sur moi l'attention des passans, j'entrai dans cette église, où il n'y avoit personne et où je me mis à genoux dans un confessionnal.
Là, je m'abandonnai à mon affliction, et je ne gênai ni mes gémissemens ni mes sanglots; je dis mes gémissemens, parce que je me plaignois, parce que je prononçois des mots, et que je disois :
ibo LA VIE DE MARIANNE
a Pourquoi suis-je venue au monde, malheureuse que je suis? Que fais-je sur la terre? Mon Dieu, vous m'y avez mise, secourez-moi. » Et autres choses semblables.
J'étois dans le plus fort de mes soupirs et de mes exclamations, du moins je le crois, quand une dame que je ne vis point arriver, et que je n'a^ perçus que lorsqu'elle se retira, entra dans Péglise.
Je sus après qu'elle arrivoit de la campagne ; qu'elle avoit fait arrêter son carrosse à la porte du couvent, où elle étoit fort connue et oia quelques personnes de ses amies l'avoient priée de rendre, en passant, une lettre à la prieure, et que, pendant qu'on étoit allé avertir cette prieure de venir à son parloir, elle étoit entrée dans l'église, dont elle avoit, comme moi, trouvé la porte ouverte.
A peine y fut-elle que mes tons gémissans la frappèrent; elle y entendit tout ce que je disois et m'y vit dans la posture de la personne du monde la plus désolée.
J'étois alors assise, la tête penchée, laissant aller mes bras, qui retomboient sur moi, et si absorbée dans mes pensées que j'en oubliois en quel lieu je me trouvois.
Vous savez que j'étois bien mise; et, quoiqu'elle ne me vît pas au visage , il y a je ne sais quoi d'agile et de léger qui est répandu dans une jeune et jolie figure, et qui lui fit aisément deviner mon âge. Mon affliction, qui lui parut extrême, la toucha; ma jeunesse, ma bonne façon, peut-être aussi