HUITIEME PARTIE
J'ai ri de tout mon cœur, madame, de votre colère contre mon infidèle. Vous me demandez quand viendra la suite de mon histoire ; vous me pressez de vous l'envoyer. Hâtezvous donc, me dites-vous, je l'attends : mais de grâce, qu'il n'y soit plus question de Valville ; passez tout ce qui le regarde ; je ne veux plus entendre parler de cet homme-là.
Il faut pourtant que je vous en parle, marquise ; mais que cela ne vous inquiète pas : je vais d'un seul mot faire tomber votre colère et vous rendre cet endroit de mes aventures le plus supportable du monde.
Valville n'est point un monstre comme vous vous le figurez. Non : c'est un homme fort ordinaire, madame ; tout est plein de gens qui lui ressemblent, et ce n'est que par méprise que vous êtes si indignée contre lui, par pure méprise.
C'est qu'au lieu d'une histoire véritable, vous avez cru lire un roman. Vous avez oublié que c'était ma vie que je vous racontais : voilà ce qui a fait que Valville vous a tant déplu ; et dans ce sens-là, vous avez eu raison de me dire : Ne m'en parlez plus. Un héros de roman infidèle! on n'aurait jamais rien vu de pareil. 11 est réglé qu'ils doivent tous être constants, on ne s'intéresse à eux que sur ce pied-là, et il est d'ailleurs si aisé de les rendre tels ! il n'en coûte rien à la nature, c'est la fiction qui en fait les frais.
Oui, d'accord. Mais, encore une fois, calmez-vous ; revenez à mon objet, vous avez pris le change. Je vous récite ici des faits qui vont comme il plaît à l'instabilité des choses humaines, et non pas des aventures d'imagination qui vont comme on veut. Je vous peins, non-pas un cœur fait à plaisir, mais le cœur d'un homme, d'un Français qui a réellement existé de nos jours...
Homme, Français et contemporain des amants de notre temps, voilà ce qu'il était. Il n'avait pour être constant que ces trois petites difficultés à vaincre ; entendez-vous, madame? Ne perdez point cela de vue. Faites-vous ici un spectacle de ce cœur naturel, que je vous rends tel qu'il a été, c'est-à-dire, avec ce qu'il a eu de bon et de mauvais ; vous l'avez d'abord trouvé charmant, à présent vous le trouvez haïssable, et bientôt vous ne saurez plus comment le trouver ; car ce n'est pas encore fait, nous ne sommes pas au bout.
Valville qui m'aime dès le premier instant avec une tendresse aussi vive que subite (tendresse ordinairement de peu de durée ; il en est d'elle comme de ces fruits qui passent vite, à cause qu'ils ont été mûrs de trop bonne heure) -, Valville, dis-je, à sa volage humeur près, fort honnête homme, mais né extrêmement susceptible d'impressions, rencontre une beauté mourante qui le touche et qui me l'enlève ; mais ce Valville ne m'a pas laissée pour toujours ; ce n'est pas là son dernier mot. Son cœur n'est pas usé pour moi, il n'est seulement qu'un peu rassasié du plaisir de m'aimer, pour en avoir trop pris d'abord.
Le goût lui en reviendra ; c'est pour se reposer qu'il s'écarte ; il reprend haleine, il court après une nouveauté, et j'en reviendrai une pour lui plus piquante que jamais; il me reverra pour ainsi dire, sous une figure qu'il ne connaît pas encore : ma douleur et les dispositions d'esprit oii il me trouvera, me changeront, me donneront d'autres grâces ; ce ne sera plus la même Marianne.
Je badine de cela aujourd'hui ; je ne sais pas comment j'y résistai alors. Continuons, et rentrons dans tout le pathétique de mon aventure.
Nous en sommes à la lettre de Valville que je lisais, et que j'achevai malgré les soupirs qui me suffoquaient. Mademoiselle Varthon avait les yeux fixés à terre, et paraissait rêver profondément en pleurant.
Pour moi, la tête renversée dans mon fauteuil, je restai
presque sans sentiment. A la fin je me soulevai, et me mis à regarder cette lettre. Ah ! Valville,m'écriai-je, je n'avais donc qu'à mourir ! Et puis tournant les yeux sur mademoiselle Varthon : Ne vous affligez pas, mademoiselle, lui dis-je : vous serez bientôt libre de vous aimer tous deux ; je ne vivrai pas longtemps ; voilà du moins le dernier de tous mes malheurs.
A ce discours, cette jeune personne, sortant tout d'un coup de sa rêverie, et m'apostrophant d'un air assuré:
Eh ! pourquoi voulez-vous mourir ? me dit-elle. Pour qui êtes-vous si désolée? Est-ce là un homme digne de votre douleur, digne de vos larmes ? Est-ce là celui que vous avez prétendu aimer? Est-il tel que vous le pensez ?Auriez-vous fait cas de lui, si vous l'aviez connu ? Vous y seriez-vous attachée ? Auriez-vous voulu de son cœur? Il est vrai que vous l'avez cru aimable, j'ai cru aussi qu'il l'était ; et vous vous trompiez, je me trompais. Allez, Marianne, cet homme-là n'a point de caractère, il n'a pas même un cœur; on n'appelle pas cela en avoir un. ^'otre Valville est méprisable. Ah ! l'indigne, il vous aime, il va vous épouser ; vous tombez malade, on lui dit que votre vie est en danger ; qu'en arrive-t-il ? Qu'il vous oublie. C'est ce temps-là qu'il prend pour me venir dire qu'il m'aime, moi qu'il n'avait jamais vue qu'un instant, qui ne lui avais pas dit deux mots. Eh ! qu'est-ce que c'est donc que cet amour qu'il avait pour vous? Quel nom donner, je vous prie, à celui qu'il a pour moi ? D'oii lui est venue cette fantaisie de m'aimer dans de pareilles circonstances? Hélas ! je vais vous le dire, c'est qu'il m'a vue mourante : cela a remué cette petite âme faible qui ne tient à rien, qui est le jouet de tout ce qu'elle voit d'un peu singulier. Si j'avais été en bonne santé, il n'aurait pas pris garde à moi ; c'est mon évanouissement qui en a fait un infidèle ; et vous qui êtes si aimable, si capable de faire des passions, peut-être avez-vous eu besoin d'êlre infortunée, et d'être dangereusement tombée à sa porte, pour le fi.xer quelques mois. Je conviens avec vous qu^il vous a regardée beaucoup à l'église, mais c'est à cause que
VOUS êtes belle ; et il ne vou.^ aurait peut-être pas aimée sans votre situation et votre chute.
Hélas ! n'importe, il m'aimait, m'écriai-je en l'interrompant, il m'aimait et vous me l'avez ôté : je n'avais peut-être que vous seule à craindre dans le monde.
Laissez-moi achever, me répondit-elle, je n'ai pas tout dit. Je vous ai avoué qu'il m'a plu ; mais ne vous imaginez pas qu'il le sache ; il n'en a pas le moindre soupçon ; il n'y a que vous qui pouvez l'en instruire, il ne mérite pas de le savoir ; et, tout indisposée que vous êtes sans doute aujourd'hui contre moi, je vous prie, mademoiselle, gardezmoi le secret là- dessus, si ce n'est par amitié,du moins par générosité. Une fille d'un aussi bon caractère que vous n'a que faire d'aimer les gens pour en user^bien avec eux. surtout quand elle n'a pas un juste sujet d'en être mécontente. Adieu, Marianne, ajouta-t-elle en se levant; je vous laisse ]a lettre de Valville, faites-en l'usage qu'il vous plaira ; montrez-la à madame de Miran, montrez-la à son fils, j'y consens. Ce qu'il a osé m'y écrire ne me compromet en rien ; et si par hasard mon témoignage vous est nécessaire, si vous souhaitez que je paraisse pour le confondre, je suis si indignée contre lui, je me soucie si peu de le ménager, je le dédaigne tant, lui et son ridicule amour, que je m'associe de bon cœur à votre vengeance. Au surplus, mon parti est pris : je ne le verrai plus, à moins que vous ne l'exigiez : j'oublierai même que je l'ai vu, ou, s'il arrive que je le revoie, je ne le reconnaîtrai pas ; car de lui faire l'honneur de le fuir, il n'en vaut pas la peine. Quant à vous, je ne vous crois ni ambitieuse ni intéressée ; et si vous n'êtes que tendre et raisonnable, en vérité vous ne perdez rien. Le cœur de Valville n'est pas ce qu'il vous faut, il n'est point fait pour payer le vôtre, et ce n'est pas sur lui que doit tomber votre tendresse; c'est comme si vous n'aviez point eu d'amant.
Ce n'est point en avoir un que d'avoir celui de tout le monde. Valville était hier le vôtre ; il est aujourd'hui le mien, à ce qu'il dit ; il sera demain celui d'une autre, et ne
sera jamais celui de personne. Laissez-le donc à tout le monde, à qui il appartient ; et réservez, comme moi, votre cœur pour quelqu'un qui pourra vous donner le sien, et ne le donner jamais qu'à vous.
Après ces mots elle vint m'embrasser, sans que je fisse aucun mouvement. Je la regardai, voilà tout, je jetai des yeux égarés sur elle ; elle prit une de mes mains qu'elle pressa dans les siennes. Je la laissai faire, et n'eus la force ni de lui répondre ni de lui rendre ses caresses ; je ne savais si je devais l'aimer ou la haïr, la traiter de rivale ou d'amie.
11 me semble du moins que dans le fond de mon âme je lui sus quelque gré de ces témoignages de franchise et d'amitié que je reçus, d'elle, aussi bien que du parti qu'elle prenait de ne plus voir Valville.
Je l'entendis soupirer en me quittant. Je ne vous verrai que demain, me dit-elle, et j'espère vous retrouver plus tranquille et plus sensible à notre amitié.
A tout cela, nulle réponse de ma part; je la suivis seulement des yeux jusqu'à ce qu'elle fût sortie.
Me voilà donc seule, immobile, et toujours renversée dans mon fauteuil, où je restai bien encore une demi-heure dans une si grande confusion de pensées et de mouvements, que j'en étais comme stupide.
La religieuse dont je vous ai quelquefois parlé, qui m'aimait et que j'aimais, entra et me surprit dans cet accablement de cœur et d'esprit. J'eus beau la voir, je n'en remuai pas davantage, et je crois que toute la communauté serait entrée, que c'aurait été de même.
Il y a des afflictions où l'on s'oublie, où l'âme n'a plus la discrétion de faire aucun mystère de l'état où elle est. Vienne qui voudra, on ne s'embarrasse guère de servir de spectacle, on est dans un entier abandon de soi-même ; et c'est ainsi queij'étais.
Cette religieuse, étonnée de mon immobilité, de mon silence et de mes regards stupides, s'avança avec une espèce d'effroi.
DE MARIAiNNE. 345
Eh ! mon Dieu, ma tille, qu'est-ce (}ue c'est ? qu'uvez-vous ? me dit-elle ; venez-vous de vous trouver mul ?
Non, lui répondis-je. Et j'en restai là.
Mais de quoi s'agit-il ? Vous voilà pâle, abattue, et vous pleurez, je pense ! Avez-vous regu quelque mauvaise nouvelle ?
Oui, lui repartis-je encore , et puis je me tus.
Elle ne savait que penser de mes monosyllabes, et de l'air imbécile dont je les prononçais.
Alors elle aperçut cette lettre qui était sur moi, que je tenais encore d'une main faible, et que j'avais trempée de mes larmes.
Est-ce là le sujet de votre affliction, ma chère enfant? ajouta-t-elle en me la prenant, et me permettez-vous de voir ce que c'est?
Oui. (C'est encore moi qui réponds.) Eh ! de qui est-elle." Hélas ! de qui elle est ! Je n'en pus dire davantage, mes pleurs me coupèrent la parole.
Elle en fut touchée, je vis qu'elle s'essuyait les yeux ; ensuite elle lut la lettre ; il ne lui fut pas difficile de juger de qui elle étail, elle savait mes affaires : elle voyait dans cette lettre une déclaration d'amour ; on priait la personne à qui on l'adressait de ne m'en rien dire ; on y parlait de madame de Miran, qui devait l'ignorer aussi. Ajoutez à cela l'affliction oià j'étais ; tout la forçait de conclure que Valville avait écrit la lettre, et que je venais en ce moment d'apprendre son infidélité.
Allons, mademoiselle je suis au fait, me dit- elle : vous pleurez, vous êtes consternée ; ce coup-ci vous accable, et j'entre dans votre douleur. Vous êtes jeune, et vous manquez d'expérience ; vous êtes née avec un bon cœur, avec un cœur simple et sans artifice ; le moyen que vous ne soyez pas pénétrée de l'accident qui vous arrive ! 0 ui, mademoiselle, plaignez-vous, soupirez, répandez des larmes dans ce premier instant ; moi, qui vous parle, je connais votre situation, je l'ai éprouvée, je m'y suis vue, et je fus d'abord aussi affligée quo vous ; mais une amie que j'avais, qui était
à peu près de l'âge que j'ai à présent, et qui me surprit dans l'état où je vous vois, entreprit de me consoler; elle me parla raison, me dit des choses sensibles : je l'écoutai, et elle me consola.
Elle vous consola! m'écriai-je en levant les yeux au ciel ; elle vous consola, madame !
Oui, me répondit-elle. Vous ne comprenez pas que cela se puisse, et je pensais comrae vous.
Voyons, me dit cette amie, de quoi vous désespérez-vous? de l'accident du monde le plus fréquent, et qui tire le moins à conséquence pour vous. Vous aimiez un homme qui vous aimait et qui vous quitte, qui s'attache ailleurs ; et vous appelez cela un grand malheur ! Mais est-il bien vrai que c'en soit un? et ne se pourrait-il pas que ce fût le contraire? Que savez-vous s'il n'est pas avantageux pour vous que cet hommelà ait cessé de vous aimer? si vous ne vous seriez pas repentie de l'avoir épousé ? si sa jalousie, son humeur, son libertinage, si mille défauts essentiels qu'il peut avoir et que vous ne connaissez point, ne vous auraient pas fait gémir le reste de votre vie? Vous ne regardez que le moment présent, jetez votre vue un peu plus loin. Son infidélité est peut-être une grâce que le ciel vous a faite ; la Providence qui nous gouverne est plus sage que nous, voit mieux ce qu'il nous faut,nous aime mieux que nous ne nous aimons nous-mêmes; et vous pleurez aujourd'hui de ce qui sera peut-être dans peu de temps le sujet de votre joie. Mettez-vous bien dans l'esprit que vous ne deviez pas épouser celui dont il est question, et qu'assurément ce n'était pas votre destinée ; qu'il est très possible que vous y gagniez, comme j'ai gagné moimême, ajouta-t-elle, à ne pas épouser unjeunehommeriche,à qui j'étais chère, qui me Tétait, cl qui me laissa aussi pour en aimer une autre, devenue depuis .sa femme ; cette femme est malheureuse à ma place, et, avant que d'être à lui, elle aurait eu Taveugle folie de se consumer en regrets, s'il l'avait quittée à son tour. Vous m'allez dire que vous l'aimez, que vous n'avez point de bien, et qu'il aurait fait votre fortune ; soit : mais n'aviez-vous que son infidélité à craindre? Était-il à
labri d'une iiiulailie ? Ne pouvait-il pas mourir ? et on ce ■as, tout éluit-il perdu? N'y avait-il plus de ressources pour vous ? et celles qui vous seraient restées, son inconstance vous les ôte-t-elle ? Ne les avez-vous pas aujourd'hui ? Vous l'aimez : pensez-vous que vous ne pourrez jamais aimer ([ue lui, et qu'à cet égard tout est terminé pour vous ! Eh ! mon Dieu, mademoiselle, est-ce qu'il n'y a plus d'hommes sur la terre, et de plus aimables que lui, d'aussi riches, de plus riches même, de plus grande distinction, qui vous aimeront davantage, et parmi lesquels il y en aura quelqu'un que vous aimerez plus que vous n'avez aimé l'autre ? Que signifievotredcsolation'.'Quoi ! mademoiselle,àvoLreâge! Eh ! vous êtes si jeune, vous ne faites que commencer à vivre. Tout vous rit ; Dieu vous a donné de l'esprit, du caractère, de la figure; vous avez mille heureux hasards à attendre ; et vous vous désespérez parce ((u'un homme, qui reviendra peut-être, et dont vous ne voudrez plus, vous manque de parole !
Voilà ce que mon amie me dit dans les premiers moments (le ma douleur, ajouta ma religieuse ; et je vous le dirai aussi quand vous pourrez ra'entendre.
Ici je fis un soupir, mais de ces soupirs qui nous échappent quand on nous dit quelque chose qui adoucit le chagrin oii nous sommes.
Elle s'en aperçut. Ces motifs de consolation me touchèrent, me dit-elle tout de suite, et ils doivent vous toueher encore davantage ; ils vous conviennent plus qu'ils ne me convenaient. Mon amie me parlait de mes ressources ; vous en avez plus que je n'en avais : je ne vous le dis pas pour vous flatter ; j'étais assez passable ; mais ce n'était ni votre figure, ni vos grâces, ni votre physionomie ; il n'y a point de comparaison. A l'égard de l'esgrit et des qualités de l'âme, vous avez des preuves de l'impression que vous faites à tout le monde de côté-là ; vous voyez l'estime et la tendresse que madame dé Miran a pour vous ; je ne sache dans noire maison aucune personne raisonnable qui ne soit prévenue en votre faveur. Madame Dorsin, dont vous m'avez parlé, et
qui passe pour être si bon juge du mérite, serait une autre madame de Miran pour vous, si vous vouliez. Vous avp^ plu à tous ceux qui vous ont vue chez elle ; partout ou vous avez paru, c'est de même ; nous en savons quelque chose. Je me compte pour rien, mais je ne m'attache pas aisément ; j'y suis difficile, et je me suis tout d'un coup intéressée à vous. Eh ! qui est-ce qui ne s^y intéressera pas ? Qu'est-ce pour vous qu'un amant de moins, qui se déshonore en vous quittant, qui ne fait tort qu'à lui et non pas à vous, et qui, de tous les partis qui se présenteront, n'est pas à mon gré le plus considérable ?
Ainsi, soyez tranquille, Marianne, je dis absolument tranquille ; il n'est pas question ici d'un grand effort de raison pour l'être ; et le moindre petit sentiment de fierté, joint à tout ce que je viens de vous dire, est plus qu'il n'en faut pour vous consoler.
Je la regardai alors, moitié vaincue par les raisons et moitié attendrie de reconnaissance pour toute la peine que je lui voyais prendre afin de me persuader ; et je laissai tomber amicalement mon bras sur elle d'un air qui signifiait, je vous remercie, il est bien doux d'être entre voj=. mains.
C'était là en effet ce que je sentais; ce qui marquttit que ma douleur se relâchait. Nous sommes bien près de nous consoler quand nous nous affectionnons aux gens qui nous consolent.
Cette obligeante fille resta encore une heure avec moi, toujours à me dire les choses du monde les plus insinuantes, qu'elle avait l'art de me faire trouver sensées. Il est vrai qu'elles l'étaient, je pense ; mais, pour m'y rendre attentive, il fallait encore y joindre Fattrait de ce ton affectueux, de cette bonté de cœur avec laquelle elle me les disait.
La cloche l'appela pour souper; quant à moi, on m'apportait encore à manger dans ma chambre.
Ah çà 1 me dit-elle en riant, je vous laisse. Mais ce n'est plus un enfant sans réflexion que je quitte, comme vous l'étiez lorsque je suis arrivée ; c'est une fille raisonnable, qui se connaît et qui se rend justice. Eh 1 Seigneur, à quoi son-
giez-vous avec vos soupirs et votre accablement ? ajouta-tellf ■ oh ! je ne vous le pardonnerai pas sitôt, et je prétonds vous appeler petite fille encore longtenips à cause de cela.
Je ne pus, à travers ma tristesse, m'empêcher de sourire à ce discours badin, qui ne laissait pas que d'avoir sa force, et qui me disposait tout doucement à penser qu'en effet je m'exagérais mon malheur. Est-ce que nos amis le prendraient sur ce ton-là avec nous si le motif de notre afliiction était si grave? Voilà à peu près ce qui s'insinue dans notre esprit, quand nous voyons nos amis n'y faire pas plus de façon en nous consolant.
Là-dessus elle partit. Une sœur converse m'apporta à souper ; elle rangea quelque chose dans ma chambre. Cette bonne fille était naturellement gaie. Allons, allons, me ditelle, vous voilà déjà presque aussi vermeille qu'une rose ; votre maladie est bien loin, il n'y paraît plus ; ne ferez-vous pas un petit tour de jardin après souper?
Non, lui dis-je ; je me sens fatiguée, et je crois que je me coucherai dès que j'aurai mangé.
Eh bien ! à la bonne heure, pourvu que vous dormiez, me répoP'^'''-elle ; ceux qui dorment valent bien ceux qui se promènent. Aussitôt elle s'en alla.
Vous jugez bien que je fis un souper léger ; et quoique ma religieuse eût un peu ramené mon esprit, et m'eût mise en état de me calmer moi-même, il me restait toujours un grand fonds de tristesse.
Je repassais tous ses discours. Vous ne faites que commencer à vivre, m'avait-elle dit ; et elle a raison, me répondais-je ; ceci ne décide encore de rien ; je dois me préparer à bien d'autres événements. D'autres que lui m'aimeront, il le verra, et ils lui apprendront à estimer mon cœur. Et c'est en effet ce qui arrive souvent, soit dit en passsant.
Un volage est un homme qui croit vous laisser comme solitaire ; se voit- il ensuite remplacé par d'autres, ce n'est plus là son compte ; il ne l'entendait pas ainsi, c'est un accident qu'il n'avait pas prévu ; il dirait volontiers, est-ce bien elle ? il ne savait pas que vous aviez tant de charmes.
De nouvelles idées soccédaient à celles-là. Faut-il que le plus aimable de tous les hommes, oui, le plus aimable, le plus tendre, on a beau dire, je n'en trouverai point comme lui, faut-il que je le perde? Ah ! monsieur de Valville, les grâces de mademoiselle Varthon ne vous justifieront pas, et j'aurai peut être autant de partisans qu'elle. Là-dessus je pleurai, et je me couchai.
Parmi tant de pensées qui me roulaient dans la tête, il y en eut une qui me fixa.
Eh quoi 1 avec de la vertu, avec de la raison, avec un caractère et des sentiments qu'on estime, avec ma jeunesse et les agréments qu'on dit que j'ai, j'aurais la lâcheté de périr d'une douleur qu^on croira peut-être intéressée, et qui entretiendra encore la vanité d'un homme qui en use si indignement !
Cette dernière réflexion releva mon courage ; elle avait quelque chose de noble qui m'y attacha, et qui m'inspira des résolutions qui me tranquillisèrent. Je m'arrangeai sur la manière dont j'en agirais avec Valville, et dont je parlerais à madame de Miran dans cette occurrence.
En un mol, je me proposai une conduite qui était fière, modeste, décente, digne de cette Marianne dont on faisait tant de cas ; enfin une conduite qui, à mon gré, servirait bien mieux à me faire regretter de Valville, s'il lui restait du cœur, que toutes les larmes que j'aurais pu répandre, qui souvent nous dégradent aux yeux mêmes de l'amant que nous pleurons, et qui peuvent jeter du moins un air de disgrâce sur nos charmes.
De sorte qu'enthousiasmée moi-même de mon petit plan généreux, je m'assoupis insensiblement et ne me réveillai qu'assez tard ; mais aussi ne me réveillai-je que pour soupirer.
Dans une situation comme la mienne, avec quelque inindustrie qu'on se secoure, on est sujette à de fréquentes rechutes, et tous ces petits repos qu'on se procure sont bien fragiles. L'âme n'en jouit qu'en passant, et sait bien qu'elle n'est tranquille que par un tour d'imagination qu'il faudrait
qu'elle conservât, mais qui la gêne trop ; de façon qu'elle en revient toujours à l'état qui lui est le plus commode, qui est d'être agitée.
Et c'est aussi ce qui m'arriva. Je songeai que non seulement Valville était un infidèle, mais que madanr.e de Miran ne serait plus ma mère. Ah ! Seigneur, n'être point sa fille? ne point occuper cet appartement qu'elle m'avait montré chez elle !
Souvenez-vous-en, madame : de cet appartement j'aurais passé dans le sien ; quelle douceur ! Elle me l'avait dit avec tant de tendresse, je me l'étais promis, j'y comptais, et il fallait y renoncer ! Valville ne voulait plus que cela s'accomplît ; et dans mon petit arrangement de la veille je n'avais point songé à cet article-là.
Et ce portrait de ma mère, madame, que deviendra-t-il ? ce portrait que j'avais demandé, qu'elle m'avait assuré qu'on mettrait dans ma chambre, qui y est peut-être déjà, et qui y était inutilement pour moi? Que de douleurs ! il m'en venait toujours de nouvelles.
J'attendais madame de Miran ce jour-là ; mais je ne l'attendais que l'après-midi, et cependant elle arriva le matin. ■ Ma religieuse, qui était venue chez moi quelques instants après que j'avais été habillée, et dont l'entretien m'avait encore soulagée, cette religieuse, dis-je, était à peine sortie, que je vis entrer mademoiselle Varthon.
Il n'était que onze heures du matin ; elle me parut abattue, mais moins triste que la veille. Je lui fis un accueil qu'on ne pouvait appeler ni froid ni prévenant, qui était mêlé de beaucoup de langueur ; et franchement, malgré tout ce qu'elle m'avait dit, j'avais quelque peine à la voir. Je ne sais si elle y prit garde, mais du moins ce fut sans témoigner y faire attention.
J'ai crn devoir vous apprendre une chose, me dit-elle d'un air ouvert, mais à travers lequel j'aperçus de l'embarras ; c'est que je sors d'avec M. de Valville.
Elle s'arrêta là, comme honteuse elle-même de la nouvelle qu'elle m'apprenait.
A ce début, si étonnant pour moi après tout ce qu'elle m'avait dit à cet égard, je soupirai d'abord. Ensuite : Je n'ai pas de peine à le croire^ lui répondis-je toute consternée.
N'allez pas me condamner sans m'entendre, reprit-elle aussitôt ; je vous avais assuré que je ne le verrais plus, et c'était mon intention ; mais je n'ai pas deviné que c'était lui qui était là-bas. Et là-dessus elle disait vrai, je l'ai su depuis.
On est venu m'avertir qu'on me demandait de la part de madame de Miran, continua-t-elle, et vous sentez bien que je ne pouvais pas me dispenser de paraître ; il y aurait eu de l'impolitesse, et même de la malhonnêteté, à refuser de descendre sans avoir d'excuse valable à alléguer. Ainsi il a fallu me montrer, quoique avec répugnance, car j'ai hésité d'abord ; il semblait que j'avais un pressentiment de ce qui allait m'arriver. Jugez de mon étonnement quand j'ai trouvé M. de Valville au parloir.
Vous vous êtes donc retirée ? lui dis-je d'un voix faible et tremblante. Vraiment je n'y aurais pas manqué, me répondit-elle en rougissant ; mais dès que je l'ai vu, je n'ai pu résister à un mouvement de colère qui m'a prise, et qui était bien naturel ; n'auriez-vous pas été comme moi ? Non, lui dis-je ; il y aurait eu beaucoup plus de colère à vous en aller.
Peut-être bien, reprit-elle mais mettez-vous à ma place avec l'opinion que j'avais de lui.
Ce terme, que favais, me lit peur; il n'était pas de bon augure.
Vous êtes bien hardi, monsieur, lui ai-je dit (c'est elle qui parle,) de venir encore me surprendre après la lettre que vous m'avez écrile et que vous ne m'avez fait recevoir qu'en me trompant. En venez-vous chercher la réponse? La voici, monsieur : c'est que votre lettre et que vos visites m'offensent, et que le petit service que vous m'avez rendu, dont je vous savais gré, ne vous dispensait pas d'observer les égards que vous me devez, surtout dans les circonstances
de l'engagement où vous êtes avec une jeune personne que vous ne pouvez quitter sans perfidie. C'est elle que vous avez à voir ici, monsieur, et non pas moi, qui ne suis point faite pour être l'objet d'une galanterie aussi injurieuse.
Voilà ce que j'étais bien aise de lui dire avant de le quitter, ajouta-t-elle ; après quoi j'ai fait quelques pas pour le laisser là, sans daigner l'écouter ; et j'allais sortir, quand je lui ai entendu dire : Ah ! mademoiselle, vous me désespérez ! et cela avec un cri si douloureux et si emporté, que j'ai cru devoir m'arrêter, dans la crainte qu'il ne criât encore, et que cela ne fît une scène ; ce qui aurait été fort désagréable.
Oh ! non, lui dis-je ; il n'exlravague pas. Il était inutile d'être si prudente.
Vous m'excuserez, me répondit-elle un peu confuse, vous m'excuserez. La tourière, ou quelqu'un de la cour, n'avait qu'à venir au bruit, je n'aurais su que dire. Ainsi il était plus sage de rester pour un moment, car je ne croyais pas que ce fût pour davantage.
Eh bien ! monsieur, que voulez-vous? lui ai-je dit toujours du même ton. Je n'ai rien à savoir de vous.
Hélas! mademoiselle, je n'ai, je vous jure, qu'un seul mot à vous dire, qu'un seul mot. Revenez, je vous prie, m'a-t-il répondu avec un air si effaré, si ému, qu'il n'y a pas eu moyen de poursuivre mon chemin ; c'était trop risquer.
Je me' suis donc avancée. Voyons donc, monsieur, de quoi il s'agit.
Je venais vous informer, a-t-il repris, que ma mère passera ici entre onze heures et midi, dans le dessein de vous emmener dîner avec Marianne ; elle ne m'a point chargé de vous l'apprendre, mais je me suis imaginé que vous me permettriez de vous prévenir.
Ce n'était pas la peine, monsieur, lui ai-jc dit ; madame de Miran me fait beaucoup d'honneur, et je verrai le parti que j'ai à prendre. Est-ce là tout?
Quoi ! lui demander encore si c'est là tout? Vous ne finirez donc jamais ? dis-je à mademoiselle Varthon.
Eh ! mais, au contraire, reprit-elle ; est-ce là tout'i signifiait seulement qu'il m'impatientait. Je ne le disais qu'afin d'avoir un prétexte de me sauver; car j'appréhendais toujours son air ému ; on ne sait comment faire avec des esprits si peu maîtres d'eux. Et alors, en m'assurant qu'il allait linir, il a entamé un discours que j'ai été obligée d'écouter tout entier. C'était sa justification sur votre compte, à l'occasion de ce que je lui avais parlé de perfidie ; et vous jugez bien que ses raisons ne m'ont pas persuadée qu'il tût aussi excusable qu'il croit l'être; mais je vous avoue que je ne l'ai pas trouvé non plus tout à fait si coupable que je le pensais.
Ah ! Seigneur, m'écriai-je ici sans lever la tête, que j'avais toujours tenue baissée par ménagement pour elle, c'est-à-dire, pour lui épargner des regards qui lui auraient dit : Vous n'êtes qu'une hypocrite; ah! Seigneur, pas tout à fait si coupable ! Eh ! vous le méprisiez tant hier, ajoatai-je.
Eh ! mais vraiment oui, reprit-elle ; je le méprisais ; il me paraissait le plus indigne homme du monde, et je ne prétends pas qu'il n'ait point de tort ; je dis seulement qu'il en a moins que nous ne nous l'imaginions ; et je ne le dis même que pour diminuer l'affliction où vous êtes, que pour vous rendre son procédé moins fâcheux ; ce n'est que par amitié que je vous parle; écoutez jusqu'au bout: vous l'avez regardé comme un volage, comme un perfide qui a subitement changé ; et point du tout, cela vient de plus loin ; il y avait déjà quelque temps qu'il tâchait d'avoir d'autres sentiments. Voilà ce qu'il m'a dit presque la larme à l'œil; c'était même un peu avant votre maladie qu'il combattait son amour qu'on lui reprochait; il cherchait à se dissiper, à aimer ailleurs; il ne vdulait qu'un objet; il m'a vue, je ne lui ai point déplu, il a senti cette légère préférence qu'il nie donnait sur d'autres, et il en a profité pour s'en tenir à moi ; voilà tout.
Eh ! mon Dieu, mademoiselle, lui dis-je en l'interrompant,
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est-ce donc là ce que vous voulez que j'écoute ? Est-ce là la consolation que vous m'apportez?
Eh ! mais oui, reprit elle, je me suis figuré que c'en était une. N'est-il pas plus doux pour vous de penser que ce n'est point par inconstance, ou faute d'amour, qu'il vous a laissée ; que même il s'est fait violence en vous quittant ; qu'il ne vous quitte que par des motifs qu'il croit raisonnables, et qui, si je ne me trompe, vous le paraîtront assez, si vous voulez que je vous les dise, pour vous ôter la désaiJjréable opinion que vous avez de lui? et je ne tâche pas à autre chose.
Ah çà ! voyons : vous m'avez conté votre histoire, ma chère Marianne ; mais il y a bien de petits articles que vous ne m'avez dits qu'en passant, qui sont extrêmement importants, et qui ont pu vous nuire. Valville, qui vous aimait, ne s'y est point arrêté, il ne s'en est point soucié; et il a bien fait. Mais votre histoire a éclaté ; ces petits articles ont été sus de tout le monde, et tout le monde n'est pas Valville, n'est pas madame de Miran ; les gens qui pensent bien sont rares. Cette marchande de linge chez qui vous avez été en boutique ; ce bon religieux qui a été vous chercher du secours chez un parent de Valville ; ce couvent où vous avez été vous présenter pour être reçue par charité ; cette aventure de la marchande qui vous reconnut chez une dame appelée madame de Fare ; votre enlèvement d'ici, votre apparition chez le ministre en si grande compagnie ; ce petit commis qu'on vous destinait à la place de Valville, et cent autres choses qui font, à la vérité, qu'on loue votre caractère, qui prouvent qu'il n'y a point de fille plus estimable que vous, mais qui sont humiliantes, qui vous rabaissent, quoique injustement, et qu'il est cruel qu'on sache à cause de la vanité qu'on a dans le monde : tout cela, dis-je, dont Valville n'a tenu compte, lui a été représenté. Vous ne sauriez croire tout ce qu'on lui a dit là-dessus, ni combien on condamne sa mère, combien on persécute ce jeune homme sur le dessein qu'il a de vous épouser ; ce sont des amis qui rompent avec lui, ce sont des parents qui ne veulent plus le
voir, s'il ne renonce pas à son projet ; il n'y a pas jusqu'aux indifférents qui ne le raillent; en un mot, c'est tout ce qu'il y a de plus mortifiant qu'il faut qu'il essuie ; ce sont des avanies sans fin ; je ne vous en répète pas la moitié. Quoi ! une fille qui n'a rien ! dit-on ; quoi ! une fille qui ne sait qui elle est 1 Eh ! comment oserez-vous la montrer, monsieur ? Elle a de la vertu ? Eh ! n'y a-t-il que les filles de ce genre-là qui en ont? N'y a-t-il que votre orpheline d'aimable? Elle vous aime ! Eh ! que peut-elle faire de mieux? Est-ce là un amour si flatteur? Pouvez-vous être sûr qu'elle vous aurait aimé, si elle avait été votre égale? A-t-elle eu la liberté du choix? Que savez-vous si la nécessité oià elle était ne lui a pas tenu lieu de penchant pour vous? Et toutes ces idées-là vous viendront quelque jour dans l'esprit, ajoute-t-on malignement et sottement ; vous sentirez l'affront que vous vous faites à présent, vous le sentirez ; et du moins allez vivre ailleurs, sortez de votre pays, allez vous cacher avec votre femme pour éviter le mépris oii vous tomberez ici ; mais, en quelque endroit que vous alliez, n'espérez pas éviter le malheur de la haïr, et de maudire le jour où vous l'avez connue.
Oh ! je n'en pus écouter davantage ; je m'étais tue pendant toutes les humiliations qu'elle m'avait données ; j'avais enduré le récit de mes misères. A quoi m'eût servi de me défendre ou de me plaindre ? Il n'était plus douteux que j'avais affaire à une fille toute déterminée à suivre son penchant : je voyais bien que Valville s'était justifié auprès d'elle, qu'il l'avait gagnée, et qu'elle cherchait à le disculper auprès de moi, pour se dispenser elle-même de le mépriser autant qu'elle s'y était engagée. Je le voyais bien, et mes reproches n'eussent abouti à rien.
Mais cette haine dont elle avait la cruauté de me parler, et qu'on prédisait à Valville qu'il aurait pour moi, ces malédictions qu'il donnerait au jour de notre connaissance, me percèrent le cœur, et poussèrent ma patience à bout.
Ah ! c'en est trop, mademoiselle, m'écriai-je, c'en est trop. Lui, me détester ! Lui, maudire le temps oii il m"a
vue ! Et vous avez le courage de me l'annoncer, de venir m'entretcnir d'une idée aussi affreuse, et de m'en entretenir sous prétexte d'amitié, pour me consoler, diles-vous, pour diminuer mon. aflliction ! Et vous croyez que je ne vous , entends pas, que je ne vois pas le fond de votre cœur? Ah ! Seigneur, à quoi bon me déchirer comme vous faites? Eh ! ne sauriez-vous l'aimer sans achever de m'ôter la vie ? Vous voulez qu'il soit innocent, vous voulez que j'en convienne. Eh i)ien ! mademoiselle, il Test ; rendez-lui votre estime ; il a bien fait, il devait rougir de m'aimer, je vous l'accorde, je vous passe l'énumération de tous les opprobres dont notre mariage le couvrirait. Oui, je ne suis plus rien ; la moindre des créatures est plus que moi ; je nai subsisté jusqu'ici que par charité ; on le sait, on me le reproche ; vous me le répétez, vous m'écrasez, et en voilà assez ; je suis assez avilie, assez convaincue que Valville a dû m'abandonner, et qu'il a pu le faire sans en être moins honnête homme ; mais vous me menacez de sa haine et de ses malédictions,moi qui ne vous réponds rien, moi qui me meurs ! Ah ! c'en est trop, vous dis-je, et Dieu me vengera, mademoiselle, vous le verrez ; vous pouviez, justifier Valville, et m'insinuer que sa passion pour vous n'est point blâmable, sans venir m'accabler de ce présage barbare qu'on lui fait sur mon compte ; et c'est peut-être vous qn'il haïra, mademoiselle ; c'est peut-être vous, et non pas moi, prenez-y garde !
Cette violente sortie l'étourdit : elle ne s'attendait pas à être si bien devinée ; je la vis pâlir et rougir successivement.
Vous interprétez bien mal mes intentions, me réponditelle d'un air troublé. Ah ! Seigneur, quel emportement ! Je vous écrase, je vous déchire, et Dieu me punira ; voilà qui est étrange! Eh! de quoi me punirait-il, mademoiselle? Ai-je quelque part à vos chagrins? Suis-je responsable des idées qu'on inspire à ce jeune homme ? Est-ce ma faute, à moi, s'il en est frappé? Et, dans le fond, est-il si étonnant qu'elles lui fassent impression ? Oui, je vous le dis encore,
ceci change tout ; il y a ici bien moins d'infidélité que de faiblesse, il est impossible d'en juge" autrement. Ceux qui lui parlent ont plus de tort que lui ; et il est certain que ce n'est pas là un perfide, mais seulement un homme mal conseillé. J'ai cru vous faire plaisir en vous l'apprenant, et voilà toute la finesse que j'y entends. Voilà tout, mademoiselle ; je souhaiterais qu'il eût résisté à tout ce qu'on lui a .dit, il en serait plus louable ; mais de dire que ni vous, ni moi, ni personne, ayons le droit de le mépriser, non ; toute -la terre excusera la faute qu'il a faite ; elle ne le perdra dans l'esprit de qui que ce soit; c'est mon sentiment ; et si vous êtes équitable, ce doit être aussi le vôtre, pour la tranquillité de votre esprit.
Je serais encore plus tranquille si cet entretien-ci finissait, lui dis-je en pleurant.
Ah ! comme il vous plaira ; il n'ira pas plus loin, me répondit-elle, et je vous assure qu'il est fini pour la vie. Adieu, mademoiselle, ajouta-t-elle en se retirant. Je ne fis que baisser beaucoup la tête, et la laissai partir.
Vous allez croire que je vais m'abandonner à plus de douleur que jamais ; du moins, comme vous voyez, m'arrive-t-il un nouveau sujet de chagrin assez considérable.
Avant cet entretien, tout infidèle qu'était Valville, je ne pouvais absolument dire que j'eusse une rivale. 11 est vrai qu'il aimait mademoiselle Varthon ; mais elle n'en était pas moins mon amie ; elle ne voulait point de lui, elle m'exhortait à le mépriser aussi ; et encore une fois, ce n'était pas là une vraie rivale, au lieu qu'à présent c'en est une bien complète. Mademoiselle Varthon aime Valville. et l'aimera ; elle y est résolue, ses discours me l'annoncent ; et, suivant toute apparence, ce doit être là un renouvellement de désespoir pour moi. Je vais recommencer à pleurer sans fin, n'est-ce pas ? Point du tout.
Un moment après qu'elle fut sortie de ma chambre, insensiblement mes larmes cessèrent ; cette augmentation ■de douleur les arrêta, et m'ôta la force d'en verser.
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Quand un miilheur, qu'on a cru extrême et qui nous désespère, devient encore plus grand, il senable que notre âme renonce à s'en affliger ; l'excès qu'elle y voit la met à la raison, ce n'est plus la peine qu'elle s'en désole; elle lui cède et se tait. Il n'y a plus que ce parti-là pour elle ; et ce •fut celui que je pris sans m'en apercevoir.
Ce fut dans cette espèce d'état de sang-froid que je contemplai clairement ce qui m'arrivait, que je me convainquis qu'il n'y avait plus de remède, el que je consentis à endurer patiemment mon aventure.
Ue façon que je sortis de là avec une tristesse profonde, mais paisible et docile ; ce qui est un état moins cruel que le désespoir.
"Voilà donc à quoi j'en étais avec moi-même, quand cette sœur converse, qui m'avait apporté à manger la veille, arriva-. Madame de Miran est ici, me dit-elle ; à quoi elle ajouta: Et on vous attend au parloir ; ce qui ne voulait pas dire que ce fût madame de Miran qui m'y attendît.
Mais je crus que c'était elle, d'autant plus que mademoiselle Varthon m'avait appris qu'elle devait venir pour nous emmener toutes deux chez elle.
Je descendis donc, et, malgré ce triste calme où je vous ai dit que j'étais, je descendis un peu émue; mes yeux se mouillèrent en chemin.
Cette mère si tendre croit venir voir sa fille, me dis-je, et elle ne sait pas qu'elle ne vient voir que Marianne, et que ce sera toujours Marianne pour elle.
Je résolus cependant de ne l'informer encore de rien ; j'avais mes desseins, el ce n'était pas là le moment que je voulais prendre.
Me voici donc à l'entrée du parloir. Là, j'essuyai mes pleurs, je tâchai de prendre un visage serein; et, après deux ou trois soupirs que je fis de suite, pour me mettre le cœur plus à l'aise, j'entrai.
Un rideau, tiré de mon côté sur la grille du parloir, me cachait encore la personne à qui j'allais parler; mais prévenue que c'était madame de Miran :