‹ La vie de Marianne; ou, Les aventures de Mme la comtesse de ***. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 41 sur 46 · LA V · texte numérisé non relu

LA V

Ah ! ma mère, est-ce donc vous ? m'écriai-je en avançant vers cette grille, dont je pensai arracher le rideau, et qui, au lieu de madame de Miran, me présenta Valville.

Ah ! mon Dieu ! m'écriai-je encore tout à coup, saisie en le voyant, et si saisie, que je restai longtemps la tête baissée, interdite et sans pouvoir prononcer un mot.

Qu'avez-vous donc, belle Marianne? me répondit-il. Oui, c'est moi ; est-ce qu'on ne vous l'a pas dit? Que je suis charmé de vous voir ! Hélas ! vous me paraissez encore bien faible : ma mère est dans un parloir ici près qui parle avec madame Dorsin à une religieuse à qui elle avait quelque chose à dire de la part d'une de ses parentes,, et elle m'a chargé de venir toujours vous avertir qu'elle allait être ici dans un moment, et qu'elle avait dessein devons emmener avec votre amie mademoiselle Varthon ; mais j'ai bien peur que vous ne soyez pas encore en état de sortir ; voyez cependant, voulez-vous aller vous habiller?

Non, monsieur, lui dis-je en reprenant mes esprits et avec une respiration un peu embarrassée, non, je ne m'habillerai point ; je suis convalescente, et madame de Miran me permettra bien de rester comme me voilà.

Ah ! sans difficulté, reprit-il. Eh bien ! vous nous avez jetés dans de terribles alarmes, ajouta-t-il ensuite du ton d'un homme qui s'excite à paraître empressé, qui veut parler et qui ne sait que dire. Comment vous trouvez-vous ? Je ne sais si je me trompe, mais on dirait que vous êtes triste ; c'est peut-être un reste de faiblesse qui vous donne cet air-là ; car apparemment rien ne vous chagrine ?

Ce que je sentais bien qu'il me disait à cause que mon accueil et que ma mélancolie l'inquiétaient sans doute.

Ce n'est pas qu'il crût que mademoiselle Varthon m'avait révélé son secret ; elle lui avait caché ce qui s'était passé entre elle et moi là-dessus, el lui avait fait entendre qu'elle ne savait nos engagements que par une confidence d'amitié que je lui avais faite ; mais n'importe, tout est suspect à un coupable. Et mademoiselle Varthon, par quelque mot dit

DE r RIANiNE. 361

imprudemment, pouvait m'avoii- donné (juclques lumièros ; et c'est ce qu'il craignait.

Jusque-là je n'avais osé l'envisager; je ne voulais pas qu'il vît dans mes yeux que j'étais instruite, et j'appréhendais de n'avoir pas la force de le lui dissimuler.

A la fin, il me sembla que je pouvais compter sur moi, et je levai les yeux pour répondre à ce qu'il venait de me dire.

Au sortir d'une aussi grande maladie que la mienne, on est si languissante qu'on en paraît triste, rcpartis-jc, en examinant l'air qu'il avait lui-même.

Ah ! madame, qu'on a de peine à commettre effrontément une perfidie! il faut que l'âme se sente bien déshonorée par ce crime-là ; il faut qu'elle ait une furieuse vocation pour être vraie, puisqu'elle surmonte si difficilement la confusion qu'elle a d'être fausse.

Figurez-vous que Valville ne put jamais soutenir mes regards, que jamais il n'osa iixer les siens sur moi,, malgré toute l'assurance qu'il tâchait d'avoir.

En un mot, je ne le reconnus plus ; ce n'était plus le même homme ; dans cette physionomie autrefois si pénétrée et si attendrie quand j'étais présente, il n'y avait plus de franchise, plus de naïveté, plus de joie de me voir. Tout l'amour en était effacé ; je n'y vis plus qu'embarras et qu'imposture ; je ne trouvai plus qu'un visage froid et contraint, qu'il tâchait d'animer pour m'en cacher l'ennui, l'indifférence et la sécheresse. Hélas 1 je n'y pus tenir, madame, et j'eus bientôt baissé les yeux pour ne le plus voir.

En les baissant, je soupirai, il n'y eut pas moyen de m'en eoîpêcher. Il le remarqua et s'en inquiéta encore.

Est-ce que vous avez de la peine à respirer, Marianne ? me dit-il. Non, lui répondis-je ; tout cela vient de langueur ; et puis nous fûmes l'un et l'autre un petit intervalle de temps sans rien dire ; ce qui arriva plus d'une fois.

Ces petites pauses avaient quelque chose de singulier, nous ne les avions jamais connues dans nos entretiens

passés; et plus elles déconcertaient mon infidèle, plus elles devenaient fréquentes.

A mon égard, tout ce que j'étais en état de prendre sur moi, c'était de me taire sur le sujet de ma douleur ; et le reste allait comme il pouvait.

Cette langueur que vous avez m'attriste moi-même, me dit-il : on nous avait assuré que vous étiez plus rétablie (voyez, je vous prie, quels discours glacés !). Vous dissipezvous un peu dans votre couvent? Vous avez des amies?

Oui, repartis-je, j'y ai une religieuse qui m'aime beaucoup, et puis j'y vois mademoiselle Varthon, qui est très aimable. Elle le paraît, me dit-il, et vous devez en juger mieux que moi.

L'avez-vous fait avertir? lui-dis-je. Sait-elle que madame de Miran va la venir prendre? (.'ui. Je pense que ma mère a dit qu'on lui parlât, répondit-il.

Vous serez bien aise de la mieux connaître, lui dis-je.

Eh 1 mais, je l'ai vue ici une ou deux fois de la part de ma mère, et pour lui demander de vos nouvelles pendant que vous étiez malade, reprit-il ; ne le savez-vous pas? Elle doit vous l'avoir dit.

Oui, répondis-je, elle m'en a parlé. Et puis nous nous tûmes ; lui toujours par embarras, et moi moitié par tristesse et par discrétion.

Ah çà ! tâchez donc de vous remettre tout-à-fait, mademoiselle, me dit-il ; et ensuite: Il me semble que j'entends ma mère dans la cour ; voyons si je me trompe, ajouta-t-il pour aller regarder aux fenêtres.

Ce petit mouvement lui épargnait quelques discours qu'il aurait fallu qu'il me tînt pour entretenir la conversation, ou du moins ne l'obligeait plus qu'à me parler de loin sur ce qu'il verrait dans cette cour et sur ce qu'il n'y verrait pas.

Oui, me dit-il, c'est elle-même avec madame Dorsin. Les voilà qui montent, et je vais leur ouvrir la porte.

Ce qu'en effet il alla faire, sans que je lui disse un mot. J'étouffais mes soupirs pendant qu'il se sauvait ainsi de moi ; il descendit même quelques degrés de l'escalier pour

donner la main à madame Dorsin, qui montait la première.

La voilà donc ! cette chère enfant, me dit-elle en cintrant et en me tendant la main ; grâces au ciel, nous la conservons. Nous ne devions venir que cette après-midi, mademoiselle ; mais j'ai dit à votre mère que je voulais absolument dîner avec vous pour vous voir plus longtemps. Madame ( c'était madame de Miran à qui elle s'adressait ), elle est mieux que je ne croyais ; elle se remet à merveille, et n'est presque pas changée.

Je ne sais plus ce que je répondis. Valville était à côté do madame Dorsin et souriait en me regardant, comme s'il avait eu beaucoup de plaisir à me voir aussi. Ma ûlle, me dit madame de Miran, lu ne t'es donc point habillée? J'avais envoyé Valville pour te dire que je venais te chercher.

A ce discours, qu'elle me tenait de l'air du monde le plus afï'ectueux, à ce nom de ma fille, qu'elle me donnait de si bonne foi, je laissai tomber quelques larmes, et en même temps je m'aperçus que Valville rougissait ; je ne sais pourquoi ; peut-être eut-il honte de me voir inutilement attendrie, et de penser que ce doux nom de ma fille n'aboutirait ^ rien.

En vérité, votre tille vous aime trop pour l'état de convalescente 011 elle est, dit alors madame Dorsin ; elle n'a besoin ni de ces petits mouvements, ni de ces émotions de cœur qui lui prennent, et j^ai peur que cela ne lui nuise. Laissez-la se rétablir parfaitement ; ensuite, qu'elle pleure tant qu'elle voudra de joie de vous voir, mais jusque-là point d'attendrissement, s'il vous plaît. Allons, mademoiselle, tâchez de vous réjouir ; et partons, car il se fait tard.

J'attends mademoiselle Varthon, reprit madame de Miran. Pour toi, ajouta-t-elle, nous t'emmènerons comme tu es ; il n'est, pas nécessaire que tu remontes chez toi, n'estce pas?

Hélas ! malgré toute l'envie que nous avons de l'avoir, je tremble qu'elle ne puisse venir, dit promptement Valville, qui, sous prétexte de s'intéresser à ma santé, ne voulait ap-

paremment que me fournir une excuse^dont il espérait que je profiterais ; mais il se trompa.

Vous m'excuserez, monsieur, répondis-je ; je ne me porte point mal ; et puisque madame veut bien me dispenser de ra'habiller( notez que ce madame était pour ma mère j, je serai charmée d'aller avec elle.

Qu'est-ce que c'est que madame ? reprit en riant madame de Miran ; à qui parles-tu ? Ta maladie t'a rendue bien grave ! Dites respectueuse, ma mère ; et je ne saurais trop l'être, repartis-je avec un soupir que je ne pus retenir, qui n'échappa point à madame Dorsin, et qui confondit l'inquiet et coupable Valville ; il en perdit toute contenance ; et en effet, il y avait de quoi. Ce soupir, avec ce respect dans 1er quel je me retranchais, n'avait point l'air d'être là pour rien. Madame Dorsin remarqua aussi qu'il en avait été troublé ; je le vis à la façon dont elle nous observait tous deux.

Madame de Miran allait peut-être me répondre encore quelque chose, quand mademoiselle Varthon entra dans un négligé fort décent et fort bien entendu.

Gomme elle avait prévu que, malgré mes chagrins, je pourrais être de la partie du dîner, elle s'était sans doute abstenue, à cause de moi, de se parer davantage, et s'était contentée d'un ajustement fort simple qui semblait exclure tout dessein de plaire, ou qui, raisonnablement parlant, ne me laissait aucun sujet de l'accuser de ce dessein.

Je devinai tout d'un coup ce ménagement apparent qu'elle avait eu pour moi ; mais je n'en fus pas la dupe.

En pareil cas, une amante jalouse et trahie en sait encore plus qu'une amante aimée. Ainsi son négligé ne m'en imposa pas. Je vis au premier coup d'œil qu'il n'était pas de bonne foi, et qu'elle avait tâché de n'y rien perdre.

La petite personne avait bien voulu se priver de magnificence, mais non pas s'épargner les grâces.

Et moi, qui m'étais laissée comme je m'étais mise en me levant, qui n'avais précisément songé qu'à jeter sur moi une mauvaise robe ; moi, si changée, si maigre, avec des

yeux éteints, avec un visage tel qu'on l'a quand on sort de maladie, tel qu'on l'a aussi quand on est affligé ( voyez que d'accidents à la fois contre le mien ! ), je me sentis mortifiée, je vous l'avoue, de paraître avec tant de désavantage auprès d'elle, ot par ];\ d'aider moi-même à justifier Valville.

Qu'un amant nous quitte ou nous en préfère une autre, eh bien ! soit ; mais du moins qu'il ait tort de nous la préférer ; que ce soit la faute de son inconstance, et non pas de nos charmes ; enfin, que ce soit une injustice qu'il nous fasse, c'est bien la moindre chose ; et il me semblait que je ne pourrais pas dire que Valville fût injuste.

De sorte que je me repentis de m'être engagée à dîner chez madame de Miran ; mais il n'y avait plus moyen de s'en dédire.

Et puis, dans le fond, il y avait bien des choses à alléguer en ma faveur ; ma rivale, après tout, n'avait pas tant de quoi triompher. Si elle était plus brillante que moi, ce n'était pas qu'elle fût plus aimable ; c'est seulement qu'elle se portait bien, et que j'avais été malade. J'étais dispensée d'avoir mes grâces, et elle était obligée d'avoir les siennes ; aussi les avait-elle, et voilà jusqu'où elles allaient, pas davantage ; au lieu qu'on ne savait pas jusqu'où iraient les miennes, quand elles seraient revenues.

Je ne vous répéterai point tous les compliments que ces dames lui firent. 11 était heure de partir, et nous sortîmes toutes deux du couvent pour monter en carrosse.

Nous voici arrivées ; on servit quelques moments après.

J'appréhende que cette petite fille-là ne soit pas bien rétablie, dit madame de Miran en me regardant après le repas ; elle a je ne sais quelle mélancolie que je n'aime point ; était-elle de même dans votre couvent, mademoiselle? (Elle parlait à mademoiselle Varthon, qui rougit de la question.)

Mais oui, madame, à peu près, répondit-elle ; elle a de la peine à revenir ; il y a pourtant des moments où cela se passe ; sa maladie a été loQgue et violente.

Madame Dorsin ne disait mot, et nous avait toujours exa-

minés, Valville et moi. Le repas fmi, il faisait beau, et on alla se promener sur la terrasse du jardin. La con\ersation fut d'abord générale ; ensuite on demanda à mademoiselle Varthon des nouvelles de sa mère; on parla de son voyage, de son retour et de ses affaires.

Pendant qu'on était là-dessus, je feignis quelque curiosité de voir un cabinet de verdure qui était au bout de la terrasse. 11 me paraît fort joli, dis-je à Valville, pour l'engager à m'y mener.

Oh ! non, me répon lit-il ; c'est fort peu de chose. Mais comme je me levai, il ne put se dispenser de me suivre, et je le séparai ainsi du reste de la compagnie.

Je vous demande pardon, lui dis-je en marchant ; on s'entretient de choses qui vous intéressent peut-être, mais nous ne serons qu'un instant.

Vous vous moquez, me dit-il d'un air forcé ; ne savezvous pas le plaisir que j'ai d'être avec vous ?

Je ne lui répondis rien ; nous entrions alors dans le cabinet, et le cœur me battait ; je ne savais par oii commencer ce que j'avais à lui dire.

A propos, commença-t-il lui-même ( et vous allez voir si c'était par un à propos qu'il devait m'entretenir de ce dont il s'agissait ), vous souvenez-vous de cette charge que je veux avoir ?

Si je m'en ressouviens, monsieur? Sans doute, repartisje ; c'est cette affaire-là qui a dilféré notre mariage ; est-elle terminée, monsieur, ou va-t-elle bientôt l'être ?

Hélas ! non : il n'y a encore rien de fini, reprit-il ; nous sommes un peu moins avancés que le premier jour ; ma mère vous en parlera sans doute ; il est survenu des oppositions, des difficultés qui retardent la conclusion, et qui malheureusement pourront la retarder encore longtemps.

Notez que c'étaient des difficultés faites à plaisir qui venaient de son intrigue et de celle de ses amis, sans que madame de Miran en sût rien, comme la suite va le prouver.

Ce sont des créanciers, continua-t-il, des héritiers qui nous arrêtent, qu'il faut mettre d'accord, et qui, suivant

lute apparence, ne Je seront pas sitôt. J'en suis au déses- IMiir, cela me chagrine extrètnement, ajouta-t-il en faisant li'ux ou trois pas pour sortir du cabinet.

Un moment, monsieur, lui dis-je,jo suis un peu lasse, asseyons-nous. Dites-moi, je vous prie, pourquoi ces difficultés vous chagrinent-elles ?

Eh ! mais, reprit-il, ne le devinez-vous pas ? Eh ! ce mariage qu'elles retardent, vous jugez bien quejcserais charmé qu'on pût le conclure ; j'ai eu même quelque envie de proposer à ma mère de le terminer toujours en attendant la charge; mais j'ai cru qu'il valait mieux s'en tenir à ce qu'elle a décidé là-dessus, et ne la pas trop presser ; n'est-il pas vrai ?

Ah ! il n'y a rien à craindre de sa part, lui répondis-je ; ce ne sera jamais par elle que ce mariage manquera.

Non certes, dit-il, ni par moi non plus ; je crois que vous en êtes bien persuadée ; mais cela n'empêche pas que ce retardement ne m'impatiente, et je souhaiterais bien que ma mère eût été d'avis de ne pas remettre ; elle n'a pas consulté mon amour.

Je crus devoir alors saisir cet instant pour m'expliquer. Eh ! de quel amour me parlez- vous donc, monsieur? reprisje seulement pour entamer la matière.

Duquel? me dit-il ; eh ! mais du mien, mademoiselle, de mes sentiments pour vous. Vous est-il nouveau que je vous aime? et vous en prenez-vous à moi des obstacles qui arrêtent une union que je désire encore plus que vous?

Pour toute réponse, je tirai sur-le-champ un papier de ma poche, et le lui donnai ; c'était la lettre qu'il avait écrite à mademoiselle Varthon, et qui m'était restée, vous le savez.

Comme je la lui présentai ouverte, il la reconnut d'abord. Jugez dans quelle confusion il tomba ; eela n'est point exprimable ; il eût fait pitié à toute autre qu'à moi ; il essaya cependant de se remettre.

Eh bien ! mademoiselle, qu'est-ce que c'est que ce papier? que voulez-vous que j'en fasse ? me dit-il en le tenant d'une main tremblante. Ah ! oui, ajouta-t-il ensuite en feignant

de rire, et sans trop savoir ce qu'il disait ; je vois bien, oui, c'est de moi, c'-est ma lettre, j'oubliais de vous en parler t c'est une bagatelle. Vous étiez malade, la conversation roulait sur l'amour, et à l'occasion de cela j'ai plaisanté ; voilà tout. Je n'y songeais plus ; c'est que nous nous sommes rencontrés ailleurs, mademoiselle Varthon et moi; je lai vue chez madame de Kilnare ; hélas ! toutle monde le sait ; il n'y a point de mystère ; je ne vous voyais pas, et on s'amuse. A propos de madame de Kilnare, j'ai grande envie que vous la connaissiez, je crois même lui avoir parlé de vous ; c'est une femme de mérite.

Je le laissai achever tout ce discours qui n'avait ni suite ni raison, et qui marquait si bien le désordre de son esprit; je me taisais, les yeux baissés.

Quand il eut fini : Monsieur, lui dis-je sans lui faire aucun reproche, et sans relever un seul mot de ce qu'il avail dit, je dois rendre justice à mademoiselle Varthon ; ne l'accusez pas d'avoir sacrifié votre lettre, elle ne me l'a donnée n,i par mépris ni par dédain pour vous ; je ne l'ai eue qu'à la suite d'un entretien que nous eûmes hier ensemble, et elle ne savait ni l'intérêt que je prenais à vous, ni celui que j'avais la vanité de croire que vous preniez à moi, je vous assure.

Mais la vanité, reprit-il avec une physionomie toute renversée, la vanité ! mais il n'y en a point là-dedans; c'est un fait, mademoiselle.

Monsieur, lui répondis-je d'un ton modeste, ayez, je vous prie, la bonté de m'écouter jusqu'à la fm.

Mademoiselle Varthon, à qui vous rendîtes une visite il y a quelques jours, me dit, quand elle vous eut quitté, qu'elle sortait d'avec le fils de madame de Miran, qui était venu de sa part lui demander de ses nouvelles et des miennes ; et de la lettre que vous veniez de lui donner en même temps, elle ne m'en dit pas un mot. Mais hier, apprenant que notre mariage était conclu, elle demeura interdite.

Ah ! ah ! interdite! s"écria-t-il ; eh ! d'oii vient ? Vous me surprenez ; que lui importe?

Je n'en sais rien, répondis-je. Mais, quoi qu'il en soit, je m'en aperçus ; je lui en demandai la raison, je la pressai ; l'aveu de la lettre lui échappa, et elle me la montra alors.

A la bonne heure, reprit-il encore ; elle était fort la maîtresse, et ce n'était pas là vous montrer quelque chose de bien important ; qu'est-ce que c'est que cette lettre? On en sait bien la valeur, et je ne lui avais point défendu de la montrer.

Vous m'excuserez, monsieur, vous ne vous en ressouvenez pas ; et vous l'en priez dans la lettre même, repartis-je doucement : mais achevons ; je ne vous ai fait cette petite explication qu'afin que mademoiselle Varthon, supposé qu'elle vous, aime, comme assurément vous avez lieu de l'espérer, ne dise point que j'ai parlé en jalouse ; ce qui ne me conviendrait pas avec une fille comme elle.

Mais qu'est-ce que cela signifie ? Qu'est-ce que c'est que des explications, des jalousies? s'écria-t-il. Que voulez-vous dire ? En vérité, mademoiselle Marianne, y songez-vous ? Que je meure, si je vous comprends ; non, je n'y entends rien.

Eh ! monsieur, lui dis-je, laissez-moi finir ; avec qui vous abaissez-vous à feindre? Avez-vous oublié à qui vous parlez ? Ne suis -je pas cette Marianne, cette petite fille qui doit tout à votre famille, qui n'aurait su que devenir sans ses bontés, et mérité-je que vous vous embarrassiez dans des explications ? Non, monsieur, ne m'interrompez plus, le temps nous presse ; il faut convenir de quelque chose ; vous savez les dispositions de votre cœur, mais songez donc que madame de Miran les ignore ; qu'elle vous croit toujours dans vos premiers sentiments ; que d'ailleurs elle m'honore d'une tendresse infinie ; qu'elle se figure que je serai sa fille ; qu'il lui tarde que je la sois, et qu'elle pourra fort bien se résoudre à ne pas attendre que vous ayez votre charge pour nous marier, d'autant plus que vous l'avez vous-même, il n'y a pas longtemps, fort pressée pour ce mariage ; qu'elle croira vous combler de joie en l'avançant.

Oh ! je vous demande, irez-vous tout d'un coup lui dire que vous ne voulez plus qu'il en soit question ? Je la connais, monsieur. Madame votre mère a un cœur plein de droiture et de vertu ; et, sans compter le chagrin que vous lui feriez, cela lui causerait encore une surprise qui vous nuirait peut-être dans son esprit ; et il faut tâcher de lui adoucir un peu cette aventure-ci. Une mère comme elle est bien digne d'être ménagée ; et moi-même, pour tous les biens du monde, je ne voudrais pas être cause que vous fussiez mal auprès d'elle, j'en serais inconsolable. Eh ! qui suis-je, pour être le sujet d'une querelle .entre vous et madame de Miran, moi qui vous ai l'obligation de la bienveillance qu'elle a pour moi, et de tous les bienfaits que j'en ai reçus? Ah ! mon Dieu, ce serait bien alors que vous auriez raison de détester le jour où vous avez connu cette malheureuse orpheline ; mais c'est à quoi je ne donnerai pas lieu, si je puis. Ainsi, monsieur, voyez comment vous souhaitez que je me conduise, et quel arrangement nous prendrons, afin de vous épargner les inconvénients dont je vous parle. Je ferai tout pour vous, hors de dire que je ne vous aime plus ; ce qui n'est pas encore vrai, et ce qu'après tout ce qui s'est passé je n'aurais pas même la hardiesse de dire, quand ce serait une vérité. Mais, à l'exception de ce discours, vous n'avez qu'à me dicter ceux que vous trouverez à propos que je tienne; vous êtes le maître, et ce n'esl que dans le dessein de vous servir que j'ai pris la liberté de vous tirer à quartier; ainsi expliquez-vous, monsieur.

Jusque-là Valville s'était défendu du mieux qu'il avail pu, et avait eu, je ne sais comment, le courage de ne convenir de rien ; mais ce que je venais de dire le mit hors d'état de résister davantage ; ma. générosité le terrassa, l'anéantit devant moi ; je ne vis plus qu'un homme rendu, qui ne faisait plus mystère de sa honte, qui s'y laissait aller sans réserve, et qui se mettait à la merci du mépris que j'étais bien en droit d'avoir pour lui. Je ne fis pas semblant de voir sa confusion; mais comme il restait

DE MA Ml AN NE. 37i

muet : Ayez donc la bonté de me répondre, monsieur, lui dis-je ; que me prescrivez-vous?

Mademoiselle, comme il vous plaira. J'ai tort ; je ne saurais parler. Ce fut là toute sa réponse.

11 aurait cependant été nécessaire de voir ce que je dirai, ajoutai-je encore d'un air franc et pressant; mais il se tut, il n'y eut phi s moyen d'en tirer un mot.

Mademoiselle Varthon, qui s'était détachée de nos deux dames, approchait pondant qu'elles se promenaient.

Monsieur, lui dis-je, dans l'incertitude où vous me laissez du parti que je dois prendre, j'en agirai avec le plus de discrétion qu'il me sera possible, et il ne tiendra pas à moi que tout ceci ne réussisse au gré de vos désirs.

Gomme il restait toujours muet, et que j'allais le quitter après ce peu de mots, mademoiselle Varthon, qui était déjà à l'entrée du cabinet, feignait d'être surprise de nous trouver là ; elle semblait craindre de nous interrompre.

Je vous demande pardon, nous dit-elle en se retirant ; je ne savais pas que vous étiez encore ici, et vous croyais descendus dans le jardin.

Vous êtes bien la maîtresse d'entrer, mademoiselle, lui dis-je ; voilà notre entretien fini, et vous auriez pu en être ; monsieur est témoin qu'il ne s'y est rien passé contre vous.

Qu'appelez-vous contre moi ? répondit-elle ; eh 1 mais vraiment, mademoiselle, je n'en doute pas ; quel rapport y a-t-il de vos secrets à ce qui me regarde ?

Je ne répliquai rien, et je sortis du cabinet pour retourner auprès de ces dames, qui, de leur côlé, venaient à nous ; de façon que nos deux amants que je laissais ne purent tout au plus demeurer qu'un moment ensemble.

Je ne sais ce qu'ils se dirent; mais je les entendis qui me suivaient, et, en prêtant l'oreille, il me sembla que mademoiselle Varthon parlait assez bas à Valville.

Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition, mais je dis agréablement émue : cette dignité de sentiments que je venais de montrer à mon infidèle, cette honte et

icette humiliation que je laissais dans son cœur, cet étonne- ,'ment où il devait être de la noblesse de mon procédé, enfin cette supériorité que mon âme veïiait de prendre sur la ' sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse, plus aimable que superbe, tout cela me remuait intérieurement d'un sentiment doux et tlatteur ; je me trouvais trop respectable pour n'être pas regrettée.

Voilà qui était fini ; il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer mademoiselle Varthon d'aussi bon cœur qu'il aurait fait ; je le défiais de m'oublier, d'avoir la paixavec lui-môme ; sans compter que j'avais dessein de ne le plus voir, ce qui serait encore une punition pour lui ; de sorte que, tout bien examiné, je crois qu'en vérité je me le figurais encore plus à plaindre que moi ; mais au surplus c'était sa faute ; pourquoi était-il infidèle ?

Telles étaient les petites pensées qui m'occupaient en allant au devant de madame de Miran, et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.

C'est que la vengeance est douce à tous les cœurs offensés ; il leur en faut une, il n'y a que cela qui les soulage ; les uns l'aiment cruelle, et les autres généreuse ; et, comme vous voyez, mon cœur était de ces derniers ; car ce n'était pas vouloir beaucoup de mal à Valville que de ne lui souhaiter que des regrets.

Je vous ai déjà dit que mademoiselle Varthon et lui me suivaient, et ils nous eurent bientôt joints.

Il s'était élevé un petit vent assez incommode: Rentrons, dit madame de Miran ; et nous marchâmes du côté de la salle.

Je m'aperçus que madame Dorsin, qui avait la bonté de s'intéresser réellement à moi, et qui, par suite de certains soupçons qui lui étaient venus, avait pris garde à toutes mes démarches, je m'aperçus, dis-je, qu'elle fixait les yeux sur Valville, qui, de son côté, détournait la tête ; sa physionomie n'était pas encore bien remise de toutes les impressions qu'elle avait reçues.

Madame de Miran même, qui ne se doutait de rien, lui trouva upp.ircmniciit quelque chose de si dérangé dans l'air de son visage, que s'approchant de moi :

Ma fille, me dit-elle en baissant le ton, Valville me paraît triste et rêveur ; que s'est-il passé entre vous deux ? que lui as-tu dit ?

Rien dont il n'ait dû être fort content, ma mère, lui répondis-je ; et j'avais raison, il n'avait en effet qu'à se louer de moi. Je vais lui rendre sa gaîté ; j'y suis déterminée, me repartit-elle sans s'expliquer davantage ; et en ce moment nous rentrâmes tous.

Quand nous fûmes assis : Mademoiselle, me dit madame de Miran, mademoiselle Varthon est une amie devant qui on peut parler, je pense, du mariage qui est arrêté entre vous et mon fils ; j'espère même qu'elle nous fera l'honneur d'y être présente ; ainsi je ne ferai nulle difficulté de m'expliquer devant elle.

A ce début, la jeune personne changea de couleur; elle prévit une scène où elle craignait d'être impliquée ellemême ; elle fit cependant une petite inclination de tète en remercîment de la confiance que lui marquait madame de Miran.

Mon fils, continua la dernière, vous rêvez à votre charge, et j'avais résolu de ne vous luarier qu'après que vous l'auriez ; mais je ne m'attendais pas à toutes les difficultés qui vous empêchent de l'avoir ; et puisqu'elles ne finissent point, qu'on ne sait pas quand elles finiront, et qu'elles vous chagrinent, il n'y a qu'à passer par-dessus et terminer le ma-riage, avec la seule précaution de le tenir secret pendant quelque temps. J'ai déjà pris des mesures sans vous les avoir dites ; il ne nous faut que trois ou quatre jours. Nous partirons d'ici le soir pour aller coucher à la campagne. Madame, ajouta-t-elle en montrant madame Dorsin, a promis d'être des nôtres. Mademoiselle (elle parlait de ma rivale) voudra bien venir aussi, et le lendemain c'en sera fait.

Ici Valville retomba dans toutes les détresses oti je l'avais jeté il n'y avait qu'un instant. Mademoiselle Varthon rou-

gissait, et ne savait quelle figure faire. De mon côté, je me taisais, d'un air plus triste que satisfait, et il n'y avait point de malice à mon silence ; mais c'est que ma tendresse et mon respect pour madame de Miran, et peut-être aussi mon amour pour Yalville, ra'ôtaient la force déparier, niellaient la langue.

Ainsi, il se passa un petit intervalle de temps sans que nous ouvrissions la bouche, Valville et moi.

A la fin, ce fut lui qui prit le premier son parti, bien moins pour répondre que pour prononcer quelques mots qui tinssent lieu d'une réponse ; car il n'en avait point de déterminée, et ne savait ce qu'il allait dire ; mais il fallait bien un peu remplir ce vide étonnant que faisait notre silence.

Oui, ma mère, il est vrai, vous avez raison, il n'y a rien de plus aisé ; oui, à la campagne, quand on voudra, il n'y aura qu'à voir.

Comment ! que dites-vous ? il n'y aura qu'à voir ? reprit madame de Miran, d'un ton qui signifiait : oii sommesnous, "Valville? Êtes-vous distrait? Avez-vous entendu ce que j"ai dit ? Que faut-il donc voir? Est-ce que tout n'est pas vu ?

Non, madame, répondis-je alors à mon tour en soupirant, non. La bonté que vous avez de m'aimer vous ferme les yeux sur les raisons qui doivent absolument rompre ce mariage ; et je vous conjure par tous les bienfaits dont vous m'avez comblée, par la reconnaissance éternelle que j'en aurai, par tout l'intérêt que vous prenez aux avantages de monsieur votre fils, de ne le plus presser là-dessus et d'abandonner ce projet.

Eh ! d'oiî vient donc, petite fille ? s"écria-t-elle avec colère : car il s'en fallut peu alors qu'elle ne me dît des injures, et le tout par tendresse irritée; d'où vient donc? Qu'est-ce que cela signifie ?

Non, ma mère, vous ne devez plus y penser, ajoutai-je en me jetant subitement à ses genoux. J'y perds des biens et des honneurs ; je n'en ai que faire, ils ne me conviennent

point, ils sont au-dessus de moi. M. de Valville ne pourrait m'en faire pari sans me rendre l'objet de la risée de tout le monde, sans passer lui-même pour un homme sans cœur. Eh ! quel malheur ne serait-ce pas qu'un jeune homme comme lui, qui peut aspirer atout, qui est Tespérance d'une famille illustre, fût peut-être obligé de déserter sa patrie pour avoir épousé une fille que personne ne connaît, une fille que vous avez tirée du néant, et qui n'a pour tout bien que vos charités ! S'accoutumerait-on à un pareil mariage ?

Mais que va-t-elle dire avec ces réflexions ? De quoi s'avise-t-elle ? Oii va-t-elle chercher ce qu'elle dit là ? s'écria encore madame de Miran en m'interrompant.

De grâce, écoutez-moi, madame, insistai-je ; dans le fond, ce qu'il y a de plus digne en moi de vos attentions et des siennes, assurément c'est ma misère. Eh bien ! ma mère, vous y avez eu tant d'égard, vous y en avez tant encore ! Vous voulez que Marianne vous appelle sa mère, vous lui faites l'honneur de l'appeler voire fille, vous la traitez comme si elle l'était ; cela n'est-il pas admirable? Y a-t-il jamais eu rien d'égal à ce que vous faites? et n'est-ce pas là une misère assez honorée? Faut-il encore porter la charité jusqu'à me marier à votre fils, et cette misère est-elle une dot? Non, ma chère mère, non. Votre cœur peut, tant qu'il voudra, me. donner la qualité de votre fille, c'est un présent que je puis recevoir de lui sans que personne y trouve à redire ; mais je ne dois pas le recevoir par les lois, je ne suis point faite pour cela. 11 estvrai que je m'étais rendue à vos bontés ; je croyais tout surmonté, tout paisible. L'excès de mon bonheur m'empêchait de penser, m'avait ôté tous mes scrupules ; mais il n'y a plus moyen ; c'est tout le monde qui crie, qui se soulève, et je vous parle d'après tous les discours qu'on tient à M. de Valville, d'après les persécutions et les railleries qu'il essuie et qu'il trouve partout, de quelque côté qu'il aille. Quoiqu'il me le cache et qu'il n'ose vous le dire, elles l'étonnent, il en est effrayé lui-même, il a raison de l'être ; et quand il ne s'en soucie-

rait pas, ce serait à moi à m'en soucier pour lui, et même pour moi ; car enfin vous m'aimez, votre intention est que je sois heureuse, et ce serait moi cependant qui trahirais les desseins de votre tendresse ; des desseins que je dois tant respecter, qui méritent si bien de réussir, je les trahirais en consentant à épouser monsieur. Gomment serais-je heureuse s'il ne l'était pas lui-même, si je m'en voyais méprisée, si je m'en voyais haïe, comme on le menace que cela arriverait ? Ah ! Seigneur, moi haïe !

A cet endroit de mon discours, un torrent de larmes m'arrêta.

Valville, qui, pendant que j'avais parlé, avait fait de temps en temps comme quelqu'un qui veut répondre, mais qu'on ne laisse pas dire,, se leva tout d'un coup d'un air extrêmement agité, et sortit de la salle sans que personne le retînt, ou lui demandât compte de sa sortie.

De son côté, madame de Miran était restée comme immobile. Madame Dorsin, morne et pensive, regardait à terre. Mademoiselle Varthon, plus inquiète que jamais de ce que je pourrais dire, ne songeait qu'à prendre une contenance qui ne l'accusât de rien ; de sorte que nous étions toutes, chacune à notre façon, hors d'état de parler.

Quant à moi, aflaiblie par l'effort que je venais de faire, je m'étais laissée aller sur les genoux de madame de Miran, et je pleurais.

Ces deux dames, après la sortie de Valville, furent quelques instants sans rompre le silence. Ma fille, me dit à la fin madame de Miran d'un air CDUsterné, est-ce qu'il ne t'aime plus ?

Je ne lui répondis que par des pleurs, et puis elle en versa elle-m.ême. Madame Dorsin n'en fut pas exempte, elle me parut extrêmement touchée. J'entendis mademoiselle Varthon qui soupira un peu ; on était sur ce ton-là et elle s'y conforma ; ensuite on continua de se taire.

Mais madame de Miran, fondant en larmes, et me serrant entre ses bras, m'attendrit et me remua tant que mes sanglots pensèrent me suffoquer, et qu'il fallut me jeter dans

nE MARIANNE. 377

un fauteuil. Allons, ma fille, allons, console-toi, me ditelle; va, ma chrrc enfant, il te reste une mère ; est-ce que tu la comptes pour rien ?

Hélas ! c'est elle que je regrette, répondis-je je ne sais comment et d'une parole entrecoupée. Eh ! pourquoi la regretter? me dit-elle, elle est plus ta mère que jamais. Et moi, mille fois plus encore son amie que je ne l'étais, reprit madame Dorsin la larme à l'œil, mais d'un ton ferme ; ce n'est pas elle que je plains, c'est M. de Valville; il fait une perte infiniment plus grande.

Ah ! voilà qui est fini, je ne l'estime de ma vie, reprit madame de Miran. Mais, Marianne, comment sais-tu qu'il aime ailleurs, ajouta-t-elle ; par qui en es-tu informée, puisque ce n'est pas lui qui te l'a avoué ? La connaît-on cette personne pour qui il rompt ses engagements ? Qui est-ce qui est digne de t'êlre préférée? Peut-elle te valoir ?Espère-t-elle de le retenir? Uis-moi, t'a-t-on dit qui elle est ?

Vous le saurez sans doute, ma mère ; il faudra bien qu'il vous le dise lui-même, répondis-je ; dispensez-moi, je vous prie, de vous en apprendre davantage. Mademoiselle, reprit encore madame de Miran en s'adressant à ma rivale, ma fille est votre amie ; je suis persuadée que vous êtes instruite, elle vous a apparemment tout confié ; ne se tromperait-elle point ? Cette nouvelle inclination est-elle bien prouvée? J'ai quelquefois envoyé Valville à votre couvent , serait-ce là qu'il aurait vu celle dont il s'agit?

Dans le cas oîi se trouvait mademoiselle Varthon, il aurait fallu plus d'âge et plus d'usage du monde qu'elle n'en n'avait pour être à l'épreuve d'une pareille question. Aussi ne la put-elle soutenir, et rougit-elle d'une manière si sensible, que ces dames furent tout d'un coup au fait.

Je vous entends, mademoiselle, lui dit madame de Miran: vous êtes assurément fort aimable ; mais après ce qui arrive à ma fille, je ne vous conseille pas de compter sur le cœur de mon fils.

Je ne me serais attendue ni à votre comparaison ni à votre conseil, madame, répondit mademoiselle Varthon avec

une lierté qui fit cesser son embarras. A l'égard de monsieur votre fils, tout ce que je pense de son amour en cette occasion-ci, c'est qu"il m'offense ; et j'aurais cru que c'était là tout ce que vous auriez pensé aussi. Mais, madame, il se fait tard, voici l'heure de rentrer dans le couvent ; voulezvous bien avoir la bonté de m'y renvoyer ?

Vous jugez bien, mademoiselle, que je vous y reconduirai moi-même, repartit madame de Miran. Et puis s'adressant à madame Dorsin : Vous ne nous quitterez pas sitôt, lui dit-elle ; je vais faire mettre les chevaux au carrosse ; je serai de retour dans un quart d'heure, et je compte vous retrouver ici avec Marianne.

Volontiers, dit madame Dorsin. Mais je ne fus pas de leur avis.

Ma mère, lui dis-je d'une voix encore faible, je ne connaîtrai jamais de pius grand plaisir que celui d'être avec vous, j'en ferai toujours mon bonheur, je n'en veux point d'autre, je n'ai besoin que de celui-là. Mais M. de Valville reviendra ce soir, et si vous ne voulez pas que je meure, ne m'exposez pas à le revoir, du moins sitôt ; vous seriez vousmême fâchée de m'avoir gardée, vous n'en auriez que du chagrin. Je sais combien vous m'aimez, ma mère, et c'est voire tendresse que je ménage, c'est voire cœur que j'épargne ; et il faut que ce que je dis là soit bien vrai, puisque je vous en avertis aux dépens de la consolation que j'y perdrai ; mais aussi, quand M. de Valville aura pris un parti, quand il sera marié, je ne prends plus d'intérêt à la vie que pour être avec ma mère.

Elle a raison ; celte aventure-ci est encore trop fraîche, et je peQse comme elle ; remettons-la dans son couvent, dit madame Dorsin, pendant que madame de Miran s'essuyait les yeux.

Et en effet, cette dernière alla donner ses ordres, et un instant après nous partîmes.

Jamais peut-être quatre personnes ensemble n'ont été plus sérieuses et plus taciturnes qne nous le fûmes ; et quoique le trajet de chez ma mère au couvent fût assez long, à

peine fut-il prononcé quatre mots pendant qu'il dura ; et il est vrai que les circonstances où nous étions, mademoiselle Varlhon et moi, ne donnaient pas matière à une conversation bien animée ; il n'y eut de vif que les regards de madame de Miran sur moi, et que les miens sur elle.

Enfin nous arrivâmes ; ma rivale descendit la première ; nous la suivîmes, madame de Miran et moi ; et madame Dorsin, qui m'embrassa la larme à l'œil, qui m'accabla de caresses et d'assurances d'amitié, resta dans le carrosse.

Mademoiselle Varthon, à qui il tardait d'être débarrassée de nous, sonna, fit un remercîment aussi froid que poli à ma mère : la porte s'ouvrit, et elle nous quitta.

Je me jetai alors entre les bras de madame de Miran, où je restai quelques instants sans force et sans parole.

Cachetés pleurs, me dit-elle tout bas ; j'ai de la peine à retenir les miens. Adieu ; songe que tu es pour jamais ma fille, et que je te porte dans mon cœur. Je viendrai te voir demain ; discours qu'elle me tint de l'air du monde le plus abattu. Après quoi, je rentrai moi-même ; et pour vous rendre un compte bien exact de la disposition d'esprit où j'étais, je vous dirai que je rentrai plus attendrie qu'affligée.

Et, dans le fond, c'était assez là comme je devais être. Je laissais madame de Miran dans la douleur; madame Dorsin venait de m'embrasser les larmes aux yeux; mon infidèle lui-même était troublé ; il en avait donné des marques sensibles en nous quittant. Mon aventure remuait donc les trois cœurs qui m'étaient les plus chers, auxquels le mien tenait le plus, et qu'il m'était le plus consolant d'inquiéter. Vous voyez que mon affaire devenait la leur, et ce n'était point là être si à plaindre ; je n'étais donc pas sans secours sur la terre; on ne m'y faisait point verser de larmes sans conséquence ; j'y voyais du moins des âmes qui honoraient assez la mienne pour s'occuper d'elle, pour se reprocher de l'avoir attristée, ou pour s'affliger de ce qui l'affligeait. Et toutes ces idées-là ont bien de la douceur; elles en avaient tant pour moi, que je pleurais moins par chagrin, je pense, que par mignardise.

Avançons. J'achevai la soirée avec mon amie la religieuse, dont enfm je vais dans un moment vous conter l'histoire.

Vous concevez bien que nous ne nous vîmes pas, mademoiselle Varthon et moi, et qu'il ne fut plus question de ce commerce étroit que nous avions eu ensemble. Elle sentit cependant la discrétion avec laquelle j'en avais usé à son égard chez madame de Miran, et m'en marqua sa reconnaissance.

A neuf heures du matin le lendemain, une sœur converse m'apporta un petit billet d'elle. Je l'ouvris avec un peu d'inquiétude de ce qu'il contenait ; mais ce n'était qu'un simple compliment sur mon procédé de la veille, et le voici à peu près :

« Ce que vous fîtes hier pour moi est si obligeant, que je » me reprocherais de ne vous en pas remercier. Il ne tint » pas à vous qu'on ignorât la part que j'ai à vos chagrins, » et, malgré les mouvements où vous étiez, il ne vous » échappa rien qui pût me compromettre. Cela est bien gé- » néreux, et les suites de cette aventure prouveront combien » cette attention m'a touchée. Adieu, mademoiselle. » Vous allez voir dans un instant ce que c'était que cette preuve qu'elle s'engageait à me donner.

Je répondis sur-le-champ à son billet, et ce fut la même sœur qui lui remit ma réponse ; elle était fort courte; je m'en ressouviens aussi.

« Je vous suis obligée de votre compliment, mademoi- » selle ; mais vous ne m'en deviez point. Je ne m'en crois » pas plus louable pour n'avoir pas été méchante. Jai suivi » mon caractère dans tout ce que j'ai fait; voilà tout, et je » n'en demande point de récompense. »

Madame de Miran m'avait promis la veille de me venir voir, et elle me tint parole. Je ne vous ferai point le détail de la conversation que nous eûmes ensemble : nous nous entretînmes de mademoiselle Varthon ; et comme tous mes ménagements pour Valville n'avaient servi à rien, je ne fis plus de difficulté de lui dire par quel hasard j'avais su son infidélité, et le tout à l'avantage de ma rivale, sans lui

confier mes dispositions à sou égard. Je pleurai dans mon récit, elle pleura k son tour ; ce qu'elle nnie témoigna de tendre est au-dessus de toute expression, et ce que j'en sentis pour elle fut de même.

De nouvelles de Valvillc, elle n'avait point à m'en dire ; il ne s'était point montré depuis l'instant qu'il nous avait quittées. Il était cependant revenu au logis, mais très tard; et ce matin même, il en était parti ou pour la campagne, ou pour Versailles.

C'est moi qu'il fuit sans doute, ajouta-t-elle ; je suis persuadée qu'il a honte de paraître devant moi.

Et là-dessus elle se levait pour s'en aller, lorsque mademoiselle Varthon, que nous n'attendions ni l'une ni l'autre, entra subitement.

J'avais dessein de vous écrire, madame, dit-elle à ma mère après l'avoir saluée ; mais puisque vous êtes ici, et que je puis avoir l'honneur de vous parler, il vaut mieux vous épargner ma lettre, et vous dire moi-même ce dont il s'agit. Il n'est question que de deux mots : M. de Valville a changé; vous croyez que j'en suis cause, j'ai lieu de le croire aussi ; mais comment le suis-je ? C'est ce qu'il est essentiel que vous sachiez, et que tout le monde sache. Madame, il ne me conviendrait pas qu'on s'y trompât, et je vais vous rapporter tout dans la plus exacte vérité. M. de Valville, pour la première fois de sa vie, me vit ici le jour oii je m'évanouis en faisant mes adieux à ma mère ; vous eûtes la bonté de me secourir, il vous aida lui-même, et j'entrai dans le couvent avec mademoiselle, que je venais de connaître, qui devint mon amie, mais qui ne me parla ni de vous ni de M. de Valville, ni ne m'apprit en quels termes elle en était avec lui.

Je le sais, mademoiselle, dit alors madame de Miran en l'interrompant; Marianne vient de m'instruire, et vous a rendu toute la justice que vous pouvez exiger là-dessus. Mon fils vint vous voir, vous fit des compliments de ma part, vous laissa une lettre en vous quittant, et vous fit accroire que je l'avais chargé de vous la remettre : vous ne

pouviez pas deviner ; toute autre que vous l'aurait prise ; et puis, vous n'ea avez pas fait un mystère, vous l'avez montrée à mademoiselle dès que vous avez su qu'elle y était intéressée ; ainsi je ne vois rien qui doive vous inquiéter. Si mon fils vous a trouvée aimable, et s'il a osé vous le dire, ce n'est pas votre faute ; vous n'y avez contribué que par les grâces d'une figure que vous ne pouviez pas vous empêcher d'avoir, et vous n'êtes pour rien dans tout cela, suivant le rapport même de Marianne.

Ce rapport-là lui fait bien de l'honneur; toute autre à sa place ne m'aurait peut-être pas traitée si doucement, repartit alors mademoiselle Varthon avec des yeux prêts à pleurer, malgré qu'elle en eût ; et ce qui me reste à vous dire, c'est que vous ayez la bonté' d'engager M. de Valville à ne plus essayer de me revoir ; il le tenterait inutilement, et ce serait me manquer d'égards.

Vous avez raison, mademoiselle, reprit ma mère ; il ne serait pas excusable, et je l'avertirai. Ce n'est pas que dans la conjoncture présente je ne fusse la première à souhaiter une alliance comme la vôtre; elle nous honorerait beaucoup assurément : mais mon fils ne la mérite pas ; son caractère inconstant m'épouvanterait 5 et quand il serait assez heureux pour vous plaire, en vérité j'aurais peur, en vous le donnant, de vous faire un très mauvais présent. Rassurezvous sur ses visites, au reste ; il saura combien elles vous offenseraient, et j'espère que vous n'aurez point à vous plaindre.

Pour toute réponse, mademoiselle Varthon lit une révérence, et se retira.

Elle s'imagina peut-être que j'estimerais beaucoup cette résolution qu'elle par'aissait prendre de ne plus voir Valville, et que je la regarderais comme une preuve de la reconnaissance qu'elle m'avait promise : mais point du tout, je ne m'y trompai point; ce n'était là que feindre de la reconnaissance, et non pas en prouver.

Que risquait-elle à refuser de voir Valville au couvent? N'avail-ellc pas la maison de madame de Kilnare pour res-

source? Valville ri"étail-il pas des amiâ de celle dame? N'allait-il pas très-souvent chez elle? Et mademoiselle Varthon renon(;ait-c)]e à y aller aussi ? Tout cet étalage de fierté et de noblesse dans son procédé n'était donc qu'une vaine démonstration qui ne signifiail rien ; et vous verrez dans la suite que je raisonnais fort juste. Mais il n'est pas temps d'en dire davantage là-dessus. Revenons à moi.

Je suis née pour avoir des aventures, et mon étoile ne m'en laissera pas manquer; me voici un peu oisive, mais cela ne durera pas.

Madame de Miran conlinuail de me voir. Valville, toujours absent, ne paraissait point. Nous nous rencontrions, mademoiselle Varthon et moi, dans le couvent; mais nous ne faisions que nous saluer, et nous ne nous parlions point.

Il ne s'était encore passé que quatre ou cinq jours depuis notre dîner chez madame de Miran, quand il me vint le matin une visite assez singulière, et il faut commencer par vous dire ce qui me la procura.

Madame Dorsin, ce matin même, avait été voir madame de Miran ; elle y avait trouvé un ancien ami de la maison, un officier, homme de qualité, d'un certain âge, et qui dans un moment va se faire connaître lui-même.

Il avait fort entendu parler de moi à l'occasion de mon aventure chez le ministre, et ne voyait jamais ma mère qu'il ne lui demandât des nouvelles de Marianne, dont il faisait des éloges éternels, fondés sur tout ce qu'on lui avait rapporté d'elle.

Le bruit de ma disgrâce s'était répandu ; on savait déjà l'infidélité de Valville : peut-être lui-même, depuis que sa mère ne l'avait vu, en avait-il dit quelque chose à ses meilleurs amis, qui, de leur côté, l'avaient confié à d'autres ; et cet homme de qualité, qui l'avait apprise, n'était venu chez madame de Miran que pour être sûrement informé de ce qui en était.

Madame, lui dit-il, ce qu'on a publié de M. de Valville est-il vrai ? On dit qu'il n'aime plus cette fille si estimable, qu'il l'a quittée, qu'il ne veut plus l'épciuser ? Quoi! ma-

dame, cette Marianne si chérie, si digne de l'être, il ne l'aimerait plus ! Je n'ai pas voulu le croire ; ce n'est apparemment qu'une calomnie.

Hélas! monsieur, c'est une vérité, répondit madame de Miran avec douleur, et je ne saurais m'en consoler.

Ma foi ! reprit-il (car madame de Miran me l'a conté ellemême), ma foi ! vous avez raison, il y aurait eu grand plaisir à être la belle-mère de cette enfant-là ; c'était une bonne acquisition pour le repos de votre vie. A quoi pense donc M. de Valville? A-t-il peur d'être trop heureux? Je laisse le reste de leur entretien là-dessus. Madame de Miran allait dîner chez madame Dorsin ; cette dernière engagea l'officier à être de la partie, et tout de suite, à cause de l'extrême envie qu'il avait de me connaître, elle ajouta qu'il fallait que j'en fusse.

Mais comme il était de fort bonne heure, que ces dames ne voulaient pas partir sitôt, et que cependant il était bon que je fusse prévenue : Je vais donc envoyer à son couvent, pour l'avertir que nous la prendrons en passant, dit ma mère.

Il est inutile d'envoyer, reprit cet officier ; j'ai affaire de ce côté-là, et, si vous voulez, je ferai votre commission moimême ; donnez-moi seulement un petit billet pour elle, il n'y a rien de plus simple ; on ne me renverra peut-être pas. Non certes, dit ma mère, qui sur-le-champ m'écrivit:

« Ma fille, je t'irai prendre à une heure ; nous dînons chez » madame Dorsin. »

Ce fut donc avec ce petit passe-port que cet officier arriva à mon couvent. Il me demande ; on vient me le dire ; c'est de la part de madame de Miran, et je descends.

Quelques pensionnaires, ce jour-là même, m'avaient dit par hasard qu'elles viendraient l'après-dînée me tenir compagnie dans ma chambre ; de façon que, malgré mes chagrins, je m'étais un peu moins négligée qu'à l'ordinaire. : cle sont là de petites attentions chez nous, qui ne coûtent pas la moindre réflexion ; elles vont toutes seules, nous les avons sans le savoir. Il est vrai que j'étais affligée; mais

qu'importe ? Notre vanité n'entre point là-dedans, et n'en continue pas moins ses fonctions : elle est faite pour réparer d'un côté ce que nos afflictions détruisent de l'autre ; et enfin on ne veut pas tout perdre.

Me voici donc entrée dans le parloir ; je vis un homme d'environ cinquante ans au plus, de bonne mine, d'un air distingué, très bien mis, quoique simplement, et de la physionomie du monde la plus franche et la plus ouverte.

Quelque politesse naturelle qu'on ait, dès que nous voyons des gens dont la figure prévient, notre accueil a toujours quelque chose de plus obligeant pour eux que pour les autres. Avec ces autres, nous ne sommes qu'honnêtes ; avec ceux-ci, nous le sommes jusqu'à être affables ; cela va si vite, qu'on ne s'en aperçoit pas; et c'est ce qui m'arriva en saluant cet officier. Je n'eus pas affaire à un ingrat ; il n'aurait pu, à moins que de se récrier, se montrer plus satisfait qu'il le parut de ma petite personne.

J'attendis qu'il me parlât. Mademoiselle, me dit-il après quelques révérences, et me présentant le billet de ma mère, voici ce que madame de Miran m'a chargé de vous remettre ; il était question de vous envoyer quelqu'un, et j'ai demandé la préférence.

Vous m'avez fait bien de l'honneur, monsieur, lui répondis-je en ouvrant le billet que j'eus bientôt lu. Oui, monsieur, ajoutai-je ensuite, madame de Miran me trouvera prête, et je vous rends mille grâces de la peine que vous avez bien voulu prendre.

C'est moi qui dois remercier madame de Miran de m'avoir permis devenir, me repartit-il. Mais, mademoiselle, il n'est point tard ; ces dames n'arriveront pas sitôt ; pourrais-je, à la faveur de la commission que j'ai obtenue, espérer de vous un petit quart d'heure d'entretien ? Il y a longtemps que je suis des amis de madame de Miran et de toute la famille ; je dois dîner aujourd'hui avec vous; ainsi, vous pou\L. d'avance me regarder comme un homme de votre connaissance ; dans deux heures je ne serai plus un étranger pour

VOUSi

38o LA VIE

Vous êtes le maître, monsieur, lui répondis-je assez surprise de ce discours ; parlez, je vous écoute.

Je ne vous laisserai pas longtemps inquiète de ce quej'ai à vous dire, reprit-il. En deux mots, voici de quoi il s'agit, mademoiselle.

Je suis connu pour un homme d'honneur, pour un homme franc, uni, de bon commerce ; depuis que j'entends parler de vous, votre caractère est l'objet de mon estime, de mon respect et de mon admiration ; et je vous dis vrai. Je suis au fait de vos affaires : M. de Valville, malheureusement pour lui, est un inconstant. Je ne dépends de personne, j'ai vingt-cinq mille livres de rente, et je vous les offre, mademoiselle ; elles sont à vous quand vous voudrez, sauf l'avis de madame de Miran, que vous pouvez consulter là-dessus.

Ce qui me surprit le plus dans sa proposition, ce fut cette rapidité avec laquelle il la fit, et cette franchise obligeante dont il l'accompagna.

Je n'ai vu personne de si digne qu'on l'écoutàt que ce galant homme: c'était son âme qui me parlait; je la voyais, elle s'adressait à la mienne, et lui demandait une réponse qui fût simple et naturelle, comme l'était la question qu'il venait de me faire. Aussi, laissant ,,toutes les façons, conformai-je mon procédé au sien ; et sans s'amuser à le remercier :

Monsieur, lui dis-je, savez-vous mon histoire?

Oui, mademoiselle, reprit-il, je la sais ; voilà pourquoi vous me voyez ici ; c'est elle qui m'a appris que vous valez mieux que tout ce que je connais dans le monde, c'est elle qui m'attache à vous.

Vous métonnez, monsieur, lui répondis-je ; votre façon de penser est bien raïe ; je ne saurais la louer à cause qu'elle est trop à mon avantage ; mais vous êtes un homme de condition, apparemment ?

Oui, me repartit-il, j'oubliais de vous le dire, d'autant plus qu'à mon avis, ce n'est pas là l'essentiel.

C'est surtout l'honnête homme, ce me semble, et non pas l'homme de condition, qui peut mériter d'être à vous, ma-

demoiselle ; et comme je suis honnête homme, je pense, autant qu'on peut l'être, j'ai cru que cette qualité, jointe à la fortune que j"ai et qui nous suffirait, pourrait vous déterminer à accepter mes offres.

Il n'y a pas à hésiter sur l'estime que j"cn dois faire, elles sont d'une générosité infinie, lui répondis-je ; mais souffrez que je vous le dise encore, y avez-vous bien réfléchi ?Je n'ai rien, j'ignore à qui je dois le jour, je ne subsiste depuis le berceau que par des secours étrangers ; j'ai vu plusieurs fois l'instant où j'allais devenirl'objetdela chanté publique ; et tout cela a rebuté M. de "Valville, malgré l'inclination qu'il avait pour moi. Monsieur, prenez-y garde.

Ma foi ! mademoiselle, tant pis pour lui, me répondit-il ; ce ne sera jamais là le plus bel endroit de sa vie. Au surplus,vous ne risquez avec moi rien de pareil à ce qui vous est arrivé avec lui ; M. de Valville vous aimait, et moi, mademoiselle, ce n'est pas l'amour qui m'a amené ici. J'avais bien entendu dire que vous étiez belle, mais on n'est pas sensible à des charmes qu'on n'a jamais vus et qu'on ne connaît que par relation. Ainsi ce n'est pas un amant qui est venu vous trouver, c'est quelque chose de mieux ; car qu'est-ce que c'est qu'un amant ? C'est bien à l'amour qu'il appartient de vous offrir un cœur ! Est-ce qu'une personne comme vous est faite pour devenir le jouet d'une passion aussi folle, aussi inconstante ? Non, mademoiselle, non ; qu'on prenne de l'amour pour vous quand on vous voit, qu'on vous aime de tout son cœur, à la bonne heure, on ne saurait s'en dispenser ; moi qui vous parle, je fais comme les autres, je sens qu'actuellement je vous aime aussi, je vous l'avoue ; mais je n'ai pas eu besoin d'amour pour être charmé de vous, je n'ai eu besoin que de savoir les qualités de votre âme ; de sorte que votre beauté est de trop : non pas qu'elle me fâche, je suis bien aise qu'elle y soit, assurément ; un excès de bonheur ne m'empêchera pas d'être heureux ; mais enfin ce n'est pas à cause de cette beauté que je vous ai aimée d'abor-d, c'est à cause que je suis homme de bon sens ; c'est ma raison qui vous a donné mon

cœur, je n'ai pas apporté ici d'autre passion. Ainsi mon attachement ne dépendra pas d'un transport de plus ou de moins ; et ma raison ne s'embarrasse pas que vous ayez du bien, pourvu que j'en aie assez pour nous deux, ni que vous ayez des parents dont je n'ai que faire. Que m'importe à moi votre famille ? quand on la connaîtrait, fût-elle royale, ajouterait-elle quelque chose au mérite personnel que vous avez? Et puis les âmes ont-elles des parents? Ne sont-elles pas toutes d'une condition égale ? Eh bien ! ce n'est qu'à votre âme que j'en veux ; ce n'est qu'au mérite qu'elle a, et pour lequel je vous devrais bien du retour. C'est moi, mademoiselle, si vous m'épousez, à qui je compte que vous ferez beaucoup de grâce ; voilà tout ce que j'y sais. Au reste, quelque amour que je vienne de prendre pour vous, je ne vous proposerai pas d'en avoir pour moi ; vous n'avez pas vingt ans, j'en ai près de cinquante, et ce serait radoter que de vous dire, aimez-moi. Quant à votre amitié et même à votre estime, je n'y renonce pas ; j'espère que j'obtiendrai l'une et l'autre, c'est mon affaire ; vous êtes raisonnable et généreuse, et il est impossible que .je ne réussisse pas. Voilà, mademoiselle, tout ce que j'avais à vous dire, il ne me reste plus qu'à savoir ce que vous décidez.

Monsieur, lui dis-je, si je ne consultais que l'honneur que vous me faites dans la situation où je suis, et que la bonne opinion que vous me donnez de vous, j'accepterais tout à l'heure vos offres ; mais je vous demande huit jours pour y penser, autant pour vous que pour moi. J'y penserai pour vous à cause que vous épousez une personne qui n'est rien et qui n'a rien; j'y penserai pour moi à cause des mêmes raisons ; elles nous regardent également tous deux, et je vous conjure. d'employer ces huit jours à examiner de votre côté la chose encore plus que vous n'avez fait, et avec toute l'attention dont vous êtes capable. Vous m'estimez beaucoup, dites-vous, et aujourd'hui cela vous tient iieu de tout, par le bon esprit que vous avez ; mais il faut regarder que je ne suis pas encore à vous, monsieur ; et nous ne serons pas plutôt mariés, qu'il y aura des gens qui le trouveront

mauvais, qui feront des railleries sur manaissance inconnue et sur mon peu de fortune. Screz-vous insensible à ce qu'ils diront? Ne serez-vous pas fâché de ne vous être allié à aucune famille, et de n'avoir pas augmenté votre bien par celui dé votre épouse ? C'est à quoi il est nécessaire que vous songiez mûrement, de même que je songerai à ce qui m'en arriverait h moi, si vous alliez vous repentir de votre |précipitation. Et puis, monsieur, quand tous ces motifs de réflexion ne m'arrêteraient pas, je n'aurais encore actuellement que la liberté de vous marquer ma reconnaissance, et ne pourrais prendre mon parti sans savoir la volonté de madame de Miran. Je suis sa fllle, et même encore plus que sa fille, car c'est son bon cœur à qui j'ai l'obligation de l'avoir pour mère, et non pas la nature : c'est ce bon cœur qui a tout fait ; de sorte que le mien doit lui donner tout pouvoir sur moi ; je suis persuadée que vous êtes de mon avis. Ainsi, monsieur, je l'informerai de la générosité de vos offres, sans pourtant lui dire votre nom, à moins que vous ne me permettiez de vous faire connaître.

Oh ! vous en êtes la maîtresse, mademoiselle, répondit-il ; je me soucie si peu que vous me gardiez le secret, que je serai le premier à me vanter du dessein que j'ai de vous épouser ; et je prétends bien que les gens raisonnables ne feront que m'en estimer davantage, quand même vous me refuseriez ; ce qui ne me ferait aucun tort, et ne signifierait rien, sinon que vous valez mieux que moi. Mais il esttemps de vous quitter ; dans une heure au plus tard, ces dames vont venir vous prendre; vous n'êtes point habillée, et je vous laisse en attendant le bonheur de vous revoir chez madame Dorsin. Adieu, mademoiselle ; je ferai des réflexions, puisque vous le voulez, et seulement pour vous contenter ; je ne suis pas en peine de celles qui me viendront, je ne m'inquiète que des vôtres ; et d'aujourd'hui en huit, je suis ici à pareille heure dans votre parloir, pour vous en demander le résultat, et de celles de madame de Miran, qui me seront peut-être favorables.

Et là-dessus il se retira, sans que je lui répondisse au-

trement qu'en le saluant de l'air le plus affable et le plus reconnaissant qu'il nie fut possible...

Je rentrai dans ma chambre, où je me hâtai de m'habiller. Ces|dames arrivèrent ; je montai en carrosse pour aller dîner chez madame Dorsin, de chez qui je revins assez tard, sans avoir^encore rien appris à madame de Miran de mon aventure avec l'officier. Ma mère, vous reverrai-je bientôt? luidis-je. Demain dans Taprès-dînée, me répondit-elle en m'embrassant ; et nous nous quittâmes. Je ne parlai ce soir-là qu'à ma religieuse, que je priai de venir le lendemain matin dans ma chambre. Je comptais lui confier et la visite de l'officier, et une certaine pensée qui m'était venue depuis deux ou trois jours, et qui m'occupait.

Elle ne manqua pas au rendez-vous. Je débutai par lïnstruire du nouveau parti qui s'ofirait, qui était digne d'attention, mais sur lequel j'étais combattue par cette pensée que je viens de dire, qui était de renoncer au monde, et de me fixer dans l'état tranquille qu'elle avait embrassé ellemême.

Quoij vous faire religieuse ! s'écria-t-elle. Oui, lui répondis-je : ma vie est sujette à trop d'événements ; cela me fait peur, l'infidélité de Valville m'a dégoûtée du monde. La Providence m'a fourni de quoi memettre à l'abri de tous les malheurs qui m'y attendent peut-être (je parlais de mon contrat) ; du moins je vivrais ici en repos, et n'y serais à charge à personne.

Une autre que moi, reprit-elle, applaudirait tout d'un coup à votre idée ; mais comme je puis encore passer une heure avec vous, je suis d'avis, avant que de vous répondre, de', vous faire un petit récit des accidents de ma vie ; vous en serez plus éclairée sur votre situation ; et si vous persistez à vouloir^être religieuse, du moins saurez-vous mieux la valeur-de l'engagement ^que vous prendrez. Après ces mots, voici comme elle^commença, ou plutôt voici ce qu'elle nous dira dans l'autre partie.

Page 1