‹ La vie de Marianne, ou, Les aventures de Mme la comtesse deChapitre 28 sur 40 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Oui, madarae, vous avez raison, il y a longtemps que vous allcn'lcz la suite de mon histoire ; je vous en demande pardon ; je ne m'excuserai point, j'ai tort, et je commence.

Je vous ai dit qu'on frappa à la porte pendant que madame Dutour me prêchait une économie dont elle approuvait pourtant que je me dispensasse à son profit, c'est-àdire à sa fête, à celle de Toinon, à la mienne, et à de certains jours de réjouissance oîi ce serait fort bien fait de dépenser mon argent pour la régaler elle et sa maison.

C'était donc là à peu près ce qu'elle me disait, quand le bruit qu'on fit à la porte l'interrompit. Qui est là? criatelle tout de suite et sans se lever ; qui est-ce qui frappe ? Je venais d'entendre arrêter un carrosse; et, comme on répondit au qui est là de madame Dutour, il me sembla reconnaître la voix de la personne qui répondait. Je pense que c'est M. de Glimal, lui dis-je. Croyez-vous? me dit-elle en courant vite. Et je ne me trompais poimt, c'était luimême.

Eh ! mon Dieu, monsieur, je vous fais bien excuse; vraiment je me serais bien plus pressée, si j'avais cru que c'était vous, lui dit-elle. Tenez, Marianne et moi nous étions encore à table; il n'y a que nous deux ici. Jeannot (c'était son fils) est avec sa tante, qui doit le mener tantôt àla foire; car il faut toujours que cet enfant soit fourré chez elle, surtout les fêtes. Madelon (c'était sa servante) est à la noco d'un cousin qu'elle a, et je lui ai dit: Va-t'en, cela n'arriva pas tous les jours, et en voilà pour longtemps. D'un autre côté, Toinon est allée voir sa mère, qui ne la voit pas souvent, la pauvre femme ; elle demeure si loin ! c'est au faubourg Saint-Marceau ; imaginez-vous s'il y a à trotter • et

tant mieux, j'en suis bien aise, moi ; cela fait que la fille ne sert guère : de sorte que je suis restée seule en attendant Marianne qui, par-dessus le marché, s'est avisée de tomber en venant de l'église, et qui s'est fait mal à un pied; ce qui rst cause qu'elle n'a pu marcher, et qu'il a fallu la porter çrès de là dans une maison pour accommoder son pied, pour ivoir un chirurgien qui ne se trouve pas là à point nommé ; il faut qu'il vienne, qu'il voie ce que c'est, qu'on déchausse une fille, qu'on la rechausse, qu'elle se repose ; ensuite un fiacre dont elle a eu besoin, et qui me l'a ramenée ici tout éclopée, pour ma peine de l'avoir attendue jusqu'à une heure et demie. Et puis, est-ce là tout? Vous croyez qu'on va dîner, n'est-ce pas? Bon ! n'y avait-il pas ce maudit fiacre que j'ai voulu payer moi-même pour épargner l'argent de Marianne, qui ne se connaît pas à cela, et qui, malgré moi, a été lui donner plus qu'il ne fallait ; j'étais dans une colère ! Aussi je l'aurais battu, si j'avais été assez forte.

Il y a eu donc bien du bruit? dit M. de Climal. Oh ! du bruit, si vous voulez, reprit-elle ; je me suis un peu emportée contre lui ; mais, au surplus, il n'y a eu que quelques voisins qui se sont sssemblés à notre porte, quelques passants par-ci par-là.

Tant pis, lui dit-il assez froidement ; ce sont là de ces scènes qu'il faut éviter le plus qu'on peut, et Marianne, qui l'a payé, a pris le bon parti. Comment va votre pied? ajouta-t-il en s'adressant à moi. Assez bien, lui dis-je ; je n'y sens presque plus que de la faiblesse, et j'espère que demain il n'y aura rien.

Avez-vous achevé de dîner? nous dit-il. Oh! sans doute, reprit madame Dutour ; nous causions de choses et d'autres. Ne vous asseyez-vous pas, monsieur? avez-vous quelque chose à dire à Marianne? Oui, dit-il, j'ai à lui parler.

Eh ! reprit-elle, ayez donc la bonté de passer dans la salle» vous ne série? pas bien ici; c'est notre taudis. Venez, Marianne, appuyez-vous sur moi, je vous mènerai jusque-là; attendez, je m'en vais chercher mon aune, avec quoi vous vous soutiendrez. Non^ non, dit M. de Climal, je l'aiderai;

prenez mon bras, mademoiselle. El là-dessus je me lève. Nous rentrâmes dans la boutique pour passer dans cette petite salle, où je crois que j'aurais fort bien été toute seule, en me soutenant d'une canne.

Ah çà ! dit madame Dutour pendant que je m'asseyais danii un fauteuil, puisque vous avez à entretenir Marianne, moi je vais prendre ma coiffe, et sortir pour aller entendre un petit bout de vêpres; elles seront bien avancées: mais je ne perdrai pas tout, et j'en aurai toujours peu ou prou. Adieu, monsieur ; excusez si je m'en vais, je vous laisse le gardien de la maison. Marianne, si quelqu'un vient me demander, dites que je ne serai pas longtemps ; entendezvous, ma fille? Monsieur, je suis votre servante.

Elle nous quitta alors, sortit un moment après, et ne fit que tirer la porte de la rue sans la fermer, parce qu'il ne pouvait entrer qui que ce soit dans la boutique sans que nous le vissions de la salle.

Jusque-là M. de Climal avait eu l'air sombre et rêveur, ne m'avait pas dit quatre paroles, et semblait attendre qu'elle fût partie pour entamer la conversation ; de mon côté, à l'air intrigué que je lui voyais, je me doutais de ce qu'il allait me dire, et j'en étais dégoûtée d'avance. Apparemment qu'il va être question de son amour, pensais-je en moi-même. Car, avant mon aventure avec Valville, vous vous ressouvenez bien que j'avais déjà conclu que M. de Climal m'aimait, et j'en étais encore plus sûre depuis ce qui s'était passé chez son neveu : un bigot qui avait rougi de m'y rencontrer, qui avait feint de ne m'y pas connaître, ne pouvait y avoir été si confus et si dissimulé, que parce que le fond de sa conscience sur mon chapitre ne lui faisait pas honneur: on appelle cela rougir devant son péché, et vous nn sauriez croire combien alors ce vieux pécheur me paraissait laid, combien sa présence m'était à charge.

Trois jours auparavant, en découvrant qu'il m'aimait, je m'étais contentée de penser que c'était un hypocrite, que je n'avais qu'à laisser être ce qu'il voudrait, et qu'il n'v gagnerait rien ; mais à présent je n'en restais pas là ; je ne

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me contenais plus pour lui dans cette tranquille indifférence. Ses sentinaents me scandalisaient, m'indignaient ; le cœur m'en soulevait. En un mot, ce n'était plus le même homme âmes yeu.x : les tendresses du neveu, jeune, aimable et galant, m'avaient appris à voir l'oncle tel qu'il était et tel qu'il méritait d'être vu ; elles l'avaient flétri, et m'éclairaient sur son âge, sur ses rides, et sur toute la laideur de son carac'ère.

Quelle folle et ridicule ligure n'a-t-il pas été obligé de faire chez Vulville ! Que va-t-il me dire avec son vilain amour qui oiTonse Dieu? Va-t-il m'e.xhorter à ne valoir pas mieux que luisons prétexte des services qu'il me rendra? me disais-j6. Ah ! qu'il est haïssable ! Comment un homme à cet âge-là ne se Irouve-t-il pas lui-même horrible? Être aussi vieux qu'il est, avoir l'air dévot, passer pour un si bon chrétien, et ensuite venir dire en secret à une jeune fille : Ne prenez pas garde à cela ; je ne suis qu'un fourbe, je trompe tout le monde, et je vous aime en débauché honteux qui voudrait bien aussi vous rendre libertine! Ne voilà-t-il pas un amant bien ragoûtant !

C'étaient là à peu près les petites idées dont je m'occupais pendant qu'il gardait le silence en attendant que la Du tour fût partie.

Enfin, nous restâmes seuls dans la maison. Que cette femme est babillarde! me dit-il en levant les épaules ; j'ai cru que nous ne pourrions nous en défaire. Oui, lui répondis-je, elle aime assez à parler ; d'ailleurs, elle ne s'imagine pas que vous ayez rien de si secret à me dire.

Que pensez-vous de notre rencontre chez mon neveu ? reprit-il en souriant. Rien, lui dis-je, sinon que c'est un coup de hasard. Vous avez très sagement fait de ne me pas connaître, me dit-il. C'est qu'il m'a paru que vous le souhaitiez ainsi, répondis-je ; et à propos de cela, monsieur, d'où vient est-ce que vous êtes bien aise que je ne vous aie point nommé, et que vous avez fait semblant de ne m'avoir jamais vue?

C'est, me répondit-il d'un air insinuant et doux, qu'il

vaut mieux, et pour vous et pour moi, qu'on ignore les liaisons que nous avons ensemble, qui dureront plus dun jour, et sur lesquelles il n'est pas nécessaire qu'on glose, ma chère fille ; vous êtes si aimable, qu'on ne manquerait pas de croire que je vous aime.

Oh! il n'y arien à appréhender, repris-je d'un ton ingénu ; on sait que vous êtes un si honnête homme ! Oui, oui, dit-il comme en badinant, on le sait, et on a raison de le croire: mais, Marianne, on n'en est pas moins honnête homme pour aimer une jolie fille.

Quand je dis un honnête homme, répondis-je, j'entends un homme de bien, pieux et plein de religion ; ce qui, je crois, empêche qu'on n'ait de l'amour, à moins que ce ne suit pour sa femme.

Mais, ma chère enfant, me dit-il, vous me prenez donc pour un saint? Ne me regardez point sur ce pied-là: vraiment vous me faites trop d'honneur, je ne le suis point ; et un saint même aurait bien de la peine à l'être auprès de vous ; oui, bien de la peine : jugez des autres. Et puis je ne suis pas marié, je n'ai plus de femme à qui je doive mon cœur, moi ; il ne m'est point défendu d'aimer, je suis libre. Mais nous parlerons de cela : revenons à votre accident.

Vous êtes tombée ; il a fallu vous porter chez mon neveu, qui csl un étourdi, et qui aura débuté par vous dire des galanteries, n'est-il pas vrai? il vous en contait, du moins, quand nous sommes entrés, cette dame et moi ; et il n'y a rien d'étonnant : il vous a trouvée ce que vous êtes ; c'està-dire, belle, aimable, charmante; en un mot, ce que tout le monde vous trouvera. Mais, comme je suis assurément le meilleur ami que vous ayez dans le monde (et c'est de quoi j'espère bien vous donner des preuves), dites-moi, ma belle enfant, n'auriez-vous pas quelque penchant à l'écouter ? Il m'a semblé vous voir un air assez satisfait auprès de lui ; me suis-je trompé?

Moi, monsieur, répondis-je, je l'écoutais parce que j'étais chez lui ; je ne pouvais faire autrement ; mais il ne me disait rien que de fort poli et de fort honnête.

De fort honnête, dit-il en répétant ce mot : prenez garde, Marianne ; ceci pourrait déjà bien venir d'un peu de prévention. Hélas ! que je vous plaindrais, dans la situation où vous êtes, si vous étiez tentée de prêter l'oreille à de pareilles cajoleries ! Ah ! mon Dieu, que ce serait dommage ! et que deviendriez-vous ? Mais, dites-moi, vous a-t-il de- Uiandé oïl vous demeuriez ?

Je crois que oui, monsieur, répondis-je en rougissant. Et vous, qui n'en saviez pas les conséquences, vous le lui avez sans doute appris? ajouta-t-il. Je n'en ai point fait difficulté, repris-je ; aussi ijien l'aurail-il su quand je serais montée dans le fiacre, puisque avant de partir il faut bien dire où l'on va.

Vous me faites trembler pour vous, s'écria-t-il d'un air sérieux et compatissant ; oui, trembler : voilà un événement bien fâcheux, et qui aura les plus malheureuses suites du monde, si vous ne les prévenez pas ; il vous perdra, ma fille : je n'exagère rien, et je ne saurais me lasser de le dire. Hélas ! quel dommage qu'avec les grâces et la beauté que vous avez, vous devinssiez la proie d'un jeune homme qui ne vous aimera point ; car ces jeunes fous-là savent-ils aimer ? ont-ils un cœur, ont-ils des sentiments, de l'honneur, un caractère ? Ils n'ont que des vices, surtout avec une fille de votre état, que mon neveu croira fort au-dessous de lui, qu'il regardera comme une jolie grisette, dont il va tâcher de faire une bonne fortune, et à qui il se promet bien de tourner la tête ; ne vous attendez pas à autre chose. De petites galanteries, de petits présents, qui vous amuseront; les protçstations les plus tendres, que vous croirez; un étalage de sa fausse passion, qui vous séduira ; un éloge éternel de vos charmes; enfin, de petits rendezvous que vous refuserez d'abord, que vous accorderez après, et qui cesseront tout d'un coup par l'inconstance et par les dégoûts du jeune homme : voilà tout ce qui en arrivera. Voyez, cela vous convient-il ? je vous le demande, est-ce là ce qu'il vous faut ? Vous avez de l'esprit et de la raison, et il n'est pas possible que vous ne considériez quelquefois le

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cas où vous ctcf , que vous n'en soyez inquiète, effrayée. On a beau être jeune, distraite, imprudente, tout ce qu'il vous plaira; on ne saurait pourtant oublier son état, quand il est aussi triste, aussi déplorable que le vôtre ; et je ne dis rien de trop, vous le savez, Marianne : vous êtes une orpheline, et une orpheline inconnue à tout le monde, qui ne tient à qui que ce soit sur la terre, dont qui que ce soit ne s'inquiète et ne se soucie, ignorée pour jamais de votre famille, que vous ignorez de même, sans parents, sans bien, sans ami, moi seul excepté, que vous n'avez connu que par hasard, qui suis le seul qui s'intéresse à vous, et qui, à la vérité, vous suis tendrement attaché, comme vous le voyez bien par la manière dont je vous parle, et comme il ne tiendra qu'à vous de le voir infiniment plus dans la suite : car je suis riche, soit dit en passant ; et je puis vous être d'un grand secours, pourvu que vous entendiez vos véritables intérêts, et que j'aie lieu de me louer de votre conduite : quand je dis de votre conduite, c'est de la prudence que j'entends, et non pas une certaine austérité de mœurs. 11 n'est pas question ici d'une vie rigide et sévère qu'il vous serait difficile et peut-être impossible de mener ; vous n'êtes pas même en situation de regarder de trop près à vous là-dessus. Dans le fond, je vous parle ici en homme du monde, entendez-vous? en homme qui, après tout, songe qu'il faut vivre, et que la nécessité est une chose terrible. Ainsi, quelque ennemi que je vous paraisse de ce qu'on appelle amour, et n'est pas contre toutes sortes d'engagements que je me déclare ; je ne vous dis pas de les fuir tous: il y en a d'utiles et de raisonnables, de même qu'il y en a de ruineux et d'insensés, comme le serait celui que vous prendriez avec mon neveu, dont l'amour n'aboutirait à rien qu'à vous ravir tout le fruit du seul avantage que je vous connaisse, qui est d'être aimable. Vous ne voudriez pas perdre voîre temps à être la maîtresse d'un jeune étourdi que vous aimeriez tendrement et de bonne foi, à la vérité, ce qui Ferait un plaisir, mais un plaisir bien malheureux, puisque le petit libertin ne vous aimerait pas de même, et qu'au

premier jour il vous laisserait dans une indigence, dans une misère dont vous auriez plus de peine à sortir que Jimais : jj dis une misère, parce qu'il s'agit de vous éclairer, et non pas d'adoucir les termes ; et c'est à tout cela que j ai songé depuis que je vous ai quittée: voilà ce qui m'a fait sortir de si bonne heure de la maison où j'ai dîné ; car j'ai bien des choses à vous dire, Marianne ; je suis dans de bons sentiments pour vous ; vous vous en êtes sans doute aperçue ?

Oui, monsieur, lui répondis-je les larmes aux yeux, confuse et même aigrie de la triste peinture qu'il venait de faire de mon état, et scandalisée du vilain intérêt qu'il avait à m'effrayer tant : oui, parlez, je me fais un devoir de suivre en tout les conseils d'un homme aussi pieux que vous.

Laissons là ma piété, vous dis-je, reprit-il en s'approchant d'un air badin pour me prendre la main. Je vous ai déjà dit dans quel esprit je vous parle. Encore une fois, je mets ici la religion à part ; je ne vous prêche point, ma lille, je vous parle raison ; je ne fais ici auprès de vous que le personnage d'un homme de bon sens, qui voit que vous n'avez rien, et qu'il faut pourvoir aux besoins de la vie, à moins que vous ne vous déterminiez à servir ; ce dont vous m'avez paru fort éloignée, et ce qui effectivement ne vous convient pas.

Non, monsieur, lui dis-je en rougissant de colère ; j'espère que je ne serai pas obligée d'en venir là.

Ce serait une triste ressource, me dit-il ; je ne saurais moi-même y penser sans douleur : car je vous aime, ma chère enfant, et je vous aime beaucoup.

J'en suis persuadée, lui dis-je; je compte sur votre amitié, monsieur, et sur la vertu dont vous faites profession, ajoutai-je pour lui ôter la hardiesse de s'expliquer plus clairement. Mais je n'y gagnai rien. Eh ! Marianne, me répondit-il, je ne fais profession de rien que d'être faible, et plus faible qu'un autre ; et vous savez fort bien ce que je veux dire par le mot il'amitié; mais vous êtes une petite nuilicieuso, qui vous divertissez, et qui feignez de ne pas m'en-

tendre. Oui, je vous aime, vous le savez ; vous y avez pris garde, et je ne vous apprends rien de nouveau. Je vous ain^e comme une belle eL charmante fille que vous êtes. Ce n'e.jt pas de l'amitié que j'ai pour vous, mademoiselle ; j'ai cru d'abord que ce n'était que cela, mais je me trompais, c'est de l'amour et du plus tendre ; m'entendez-vous à présent ? de l'amour, et vous ne perdez rien au change ; votre fortune n'en ira pas plus mal : il n'y a point d'ami qui vaille un amant comme moi.

Vous, mon amant ! m'écriai-jo en baissant les yeux ; vous, monsieur ! je ne m'y attendais pas.

Hélas! ni moi non plus, reprit-il; ceci est une alTaire de surprise, ma fille. Vous éles dans une grande infortune ; je n'ai rien vu de si à plaindre que vous, de si digne d'être secouru ; je suis né avec un cœur sensible aux malheurs d'autrui, et je m'imaginais n'être que généreu.x. en vous secourant, que compatissant, que pieux même, puisque vous me regardez aussi comme tel ; et il est vrai que je suis dans l'habitude de faire tout le bien qu'il m'est possible. J'ai cru d'abord que c'était de même avec vous ; j'en ai agi imprudemment dans cette confiance, et il en est arrivé ce que je méritais ; c'est que ma confiance a été confondue : car je ne prétends pas m'excuser, j'ai tort: il aurait été mieux de ne vous pas aimer, j'en serais plus louable, asiurément ; il fallait vous craindre, vous fuir, vous laisser là : mais d'un autre côté, si j'avais été si prudent, où en seriozvous, Marianne ? dans quelles affreuses extrémités alliez vous vous trouver? voyez combien ma petite faiblesse ou mon amour (comme il vous plaira de l'appeler) vient à propos pour vous. Ne semble-t-il pas que c'est la Providence qui permet que je vous aime, et qui vous tire d'embarras à mes dépens? Si j'avais pris garde à moi, vous n'aviez point d'asile, et c'est cette réflexion-là qui me console quelquefois des sentiments que j'ai pour vous; je me les reproche moins parce qu'ils m'étaient nécessaires, et que d'ailleurs ils m'humilient. C'est un petit mal qui fa'* un grand bien, UQ bien infini : vous n'imaginez pas jusqu'où il va. Je vous

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ai parlé de cette indigence où vous resteriez au premier jour, si vous écoutiez mon neveu, lui ou tout autre, et ne vous ai rien dit de l'opprobre qui la suivrait, et que voici : c'est que la plupart des hommes, et surtout des jeunes gens, ne ménagent pas une fille comme vous quand ils la quittent ; c'est qu'ils se vantent d'avoir réussi auprès d'elle ; c'est qu'ils sont indiscrets, impudents et moqueurs sur son compte ; c'est qu'ils l'indiquent, qu'ils la montrent, et qu'ils disent aux autres : La voilà ! Oh ! jugez quelle aventure ce serait là pour vous, qui êtes la plus aimable personne de votre sexe, et qui, par conséquent, seriez aussi la plus déshonorée ; car, dans un pareil cas, c'est ce qu'il y a de plus beau qui est le plus méprisé, parce que c'est ce qu'on est le plus fâché de trouver méprisable : non pas qu'on exige qu'une belle fille n'ait point d'amants; au contraire, n'en eût-elle point, on lui en soupçonne, et il lui sied mieux d'en avoir qu'à une autre, pourvu que rien n'éclate, et qu'on puisse toujours penser, en la voyant, que c'est un grand bonheur que d'être bien venu d'elle: or, ce n'en est plus un quand elle est décriée, et vous ne risquez rien de tout cela avec moi. Vous sentez bien que, du caractère dont je suis, votre réputation ne court aucun hasard ; je ne serais pas curieux qu'on sache que je vous aime, ni que vous y répondez. C'est dans le secret que je prétends réparer vos malheurs, et vous assurer sourdement une petite fortune qui vous mette pour jamais en état de vous passer du secours des gens qui ne me ressembleraient pas. qui seraient plus ou moins riches, mais tous avares, tous amoureux sans tendresse, qui ne vous donneraient qu'une aisance médiocre et passagère, et dont vous seriez pourtant obligée de souffrir l'amour, même en restant chez madame Dutour,

A ce discours, je me sentis saisie d'une douleur si vive, je me fis tant de pitié à moi-même de me voir exposée à l'insolence d'un pareil détail, que je m'écriai en fondant en larmes: Eh! mon Dieu, à quoi suis-je réduite?

El comme il crut que mon exclamation venait de l'épou-

vante qu'il me donnait: Doucement, me dit-il d'un air consolant et me serrant la main ; doucement, mon aimable et chère fille, rassurez-vous. Puisque nous nous sommes rencontrés, vous voilà hors du péril dont je parle; il est vrai que vous ne 1 éviteriez pas sans moi : car il ne faut pas vous flatter, vous n'êtes pas née pour être une lingère; ce n'est point une ressource pour vous que ce métier-là ; vous n'y feriez aucun progrès, vous le sentez bien, j'en suis sûr; et, quand vous vous y rendriez habile, il faut de l'argent pour devenir maîtresse, et vous n'en avez pas, vous seriez donc toujours fille de boutique. Oh ! je vous prie, gagneriez-vous dans cet état de quoi subvenir à tous vos besoins? et, belle comme vous êtes, manquant de mille choses nécessaires, comment ferez-vous, si vous ne consentez pas que les gens en question vous aident? et si vous y consentez, quelle horrible situation!

Eh! monsieur, lui dis-je en sanglotant, ne m'en entretenez plus, ayez cette considération pour moi et pour ma jeunesse. Vous savez que je sors d'entre les mains d'une fille vertueuse qui ne m'a pas élevée pour' entendre de pareils discours ; et je ne sais pas comment un homme comme vous est capable de me les tenir, sous prétexte que je suis pauvre.

Non, ma fille, me répondit-il en me serrant les bras ; non, vous ne l'êtes point, vous avez du bien, puisque j'en ai ; c'est à moi désormais à vous tenir lieu de vos parents que vous n'avez plus. Tranquillisez-vous ; je n'ai voulu, dans ce que je vous ai dit, que vous inspirer un peu de frayeur utile; que vous montrer de quelle conséquence il était pour vous, non seulement que nous nous connussions, mais encore que je prisse, sans m'en apercevoir, cette tendre inclination qui m'attache à vous, qui m'humilie pourtant, mais dont je subis humblement la petite humiliation, parce qu'en effet cet événement-ci a quelque chose d'admirable; oui, la fin de vos malheurs en dépendait : il est certain que i^ans ce penchant imprévu, je ne vous aur:iis pas assez secourue : je n'aurais été qu'un homme de bien envers vous,

cju'iinbon cœur, comme on l'est àl'crdinaîre ; et cela ne vous aurait pas suffi. Vous aviez besoin que je fusse quelque chose de plus. Il fallait que je vous aimasse, que je sentisse de l'amour pour vous, je dis un amour d'inclination; il fallait que je ne pusse le vaincre, et que, forcé d'y céder, J3 me fisse du moins un devoir de racheter ma faiblesse, et de l'expier en vous sauvant de tous les inconvénients de votre état; c'est aussi ce que j'ai résolu, ma fille, et j'espère que vous ne vous y opposerez pas; je compte mêir.c que vous ne serez pas ingrate. Il y a beaucoup de dilférence de votre âge au mien, je l'avoue ; mais prenez garde: dans le fond, je ne suis vieux que par comparaison, et parce que vous êtes bien jeune : car, avec toute autre qu'avec vous, je serais d'un âge fort supportable, ajouta-t-il du ton d'un homme qui se sent encore assez bonne mine. Ainsi, voyons, convenons de nos mesures avant que la Dulour arrive. Je crois que vous ne songez plus à être lingère : d'un autre côté, voici Valville qui est une tête folle, à qui vous avez dit oti vous demeuriez, et qui infailliblement cherchera à vous revoir ; il s'agit donc d'échapper à sa poursuite, et de lui dérober nos liaisons, qu'il n'ignorerait pas longtemps si vous restiez chez cette femme-ci ; de sorte que l'unique parti qu'il y a à prendre, c'est de disparaître dès demain do ce quartier, de vous loger ailleurs ; ce qui ne sera pas di.fficile. Je connais un honnête homme que je charge quelquefois du soin de mes affaires, qui est ce qu'on appelle un solliciteur de procès, dont la femme est très raisonnable, et qui a une petite maison fort jolie, oii il y a un appartement : que vient de quitter un homme de province à qui il le louïit ; et cet appartement, j'irai dès ce soir le retenir pour vous : vous serez là on ne peut pas mieux, surtout venant de ma part. Ce sont de bonnes gens qui seront charmés de vous avoir, qui s'en tiendront honorés, d'autant plus que vous y paraîtrez d'une manière convenable, et qui vous y fera respecter : vous y arriverez sous le titre d'une de mes parentes, qui n'a plus ni père ni mère, que j'ai retirée de la campagne, et dont je veux prendre aoin: ce qui, ioint à la

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forle pension que vous y paierez (car vous mangerez avec eux), à la parure (ju'ils vous verront, à l'anieublement que vous aurez dans deux jours, aux maîtres que je vous donnerai : maître de danse, de musique, de clavecin, comme il vous plaira; ce qui joint, dis-je, à la façon- dont j'en agirai avec vous quand j'irai vous voir, achèvera de vous rendre totalement la maîtresse chez eux; n'est-il pas vrai? Il n'y a point à hésiter, ne perdons point de temps, Marianne ; et pour préparer la Dutour à votre sortie, dites-lui ce si)ir que vous ne vous sentez pas propre à son négoce, et que vous allez dans un couvent oii, demain matin, on doit vous mener sur les dix heures ; en conformité de quoi je vous enverrai la femme de l'homme en question, qui viendra en elfet vous prendre avec un carrosse, et qui vous conduira chez elle, où vous me trouverez. N"en êtes-vous pas d'accord, dites? et ne voulez-vous pas bien aussi que, pour vous encourager, pour vous prouver la sincérité de mes intentions (car je ne veux pas que vous ayez le scrupule de m'en croire totalement sur ma parole), ne voulez-vous pas bien, dis-je, qu'en attendant mieux, je vous apporte demain un petit contrat de cinq cents livres de rente? Parlez, ma belle enfant, ^rez-vous prête demain? viendra-t-on ? oui, n'est-ce pas?

D'abord je ne répondis rien; une indignité si déclarée me confondait, me coupait la parole, et je reslais immobile, les yeux baissés et mouillés de larmes.

A quoi rèvez-vous donc, ma chère Marianne? me dit-il: le temps nous presse, la Dutour va rentrer; en est-ce fait, en parlerai-je ce soir à mon homme?

A ces mots, revenant à moi : Ah! monsieur, m'écriai-je, on ne vous connaît donc pas ; ce religieux qui m'a menée à vous m'a dit que vous étiez un si honnête homme !

Mes pleurs et mes soupirs m'empêchèrent d'en dire davantage. Eh! ma chère enfant, me dit-il, quelle fausse idée vous faites-vous des choses ! Hélas ! lui-même, s'il savait mon amour, n'en serait point si surpris que vous vous le figurez, et n'en estimerait pas moins mon caractère ; il vous

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dirait que ce sont là de ces mouvements involontaires qui peuvent arriver aux plus honnêtes gens, aux plus raisonnables, aux plus pieux ; il vous dirait que tout religieux qu'il est, il n'oserait pas jurer de s'en garantir ; qu'il n'y a point de faute aussi pardonnable qu'une sensibilité comme la mienne. Ne vous en faites doncpointun monstre, Marianne, ajouta-t-il en pliant imperceptiblement un genou devant moi ; ne me croyez pas le cœur moins vrai, moins digne de votre confiance, parce que je l'ai tendre. Ceci ne touche point à la probité, je vous Tai dit: c'est une faiblesse et non pas un crime, et une faiblesse à laquelle les meilleurs cœurs sont les plus sujets; votre expérience vous l'apprendra. Ce religieux, dites-vous, a prétendu vous adresser à un homme vertueux; aussi l'ai-je été jusqu'ici ; aussi le suis" je encore, et si je l'étais moins, je ne vous aimerais peutêtre pas. Ce sont vos malheurs et mes vertus naturelles qui ont contribué au penchant que j'ai pour vous ; c'est pour avoir été généreux, pour vous avoir trop plainte, que je vous aime ; et vous me le reprochez ! vous que d'autres aimeront qui ne me vaudront pas ! vous qui le voudrez bien sans que votre fortune y gagne? et vous me rebutez, moi par qui vous allez être quitte de toutes les langueurs, de tous les opprobres qui menacent vos jours! moi dont la tendresse (et je vous le dis sans en être plus fier) est un présent que le hasard vous fait ! dont le Ciel, qui se sert de tout , va se servir aujourd'hui pour changer votre sorti

Il en était là de son discours, quand le Ciel, qu'il osait pour ainsi dire faire son complice, le punit subitement par l'arrivée de Valville, qui, comme je l'ai déjà remarqué, connaissait madame Dutour, et qui, de la boutique, oii ilentra, passa dans la salle où nous étions, et trouva mon homme dans la même posture où, deux ou trois heures auparavant l'avait surpris M. de Climal ; je veux dire à genoux devant moi, tenant ma main qu'il baisait, et que je m'efforçais de retirer ; en un mot, la revanche était complète.

Je fus la première à apercevoir Valville ; et à un geste

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d'étonnement que je fis, M. de Climal retourna la léte et le vit à son tour.

Jugez de ce qu'il devint à cette vision ; elle le pétrifia la bouche ouverte, elle le fixa dans son attitude : il était à genoux, il y resta ; plus d'action, plus de présence d'esprit, plus de parole ; jamais hypocrite confondu ne fit moins mystère de sa honte, ne la laissa contempler plus à l'aise, ne plia de meilleure grâce sous le poids de son iniquilé, et n'avoua plus franchement qu'il était un misérable ; j'ai beau appuyer là-dessus, je ne peindrai pas ce qui en était.

Pour moi, qui n'avais rien à me reprocher, il me semble que je fus plus fâchée qu'interdite de cet événement; et j'allais dire quelque chose, quand Valville, qui avait d'abord jeté un regard assez dédaigneux sur moi, et qui ensuite s'était mis froidement à contempler la confusion de son oncle, me dit d'un air tranquille et méprisant : Voilà qui est fort joli, mademoiselle ! Adieu, jnonsieur, je vous demande pardon de mon indiscrétion ; et là-dessus il partit en me lançant un regard aussi cavalier que le premier, at au moment que M, de Climal se relevait.

Que voulez-vous dire avec votre voilà qui est joli ?\u'i criaije en me levant aussi avec précipitation : arrêtez, monsieur, arrêtez ; vous vous trompez, vous me faites tort, vous ne me rendez pas justice.

J'eus beau crier, il ne revint point. Courez donc après monsieur, dis-je alors à l'oncle, qui, tout palpitant encore, et d'une main tremblante, ramenait son manteau sur ses épaules, (car il en avait un) ; courez dons, monsieur ; voulez-vous que je sois la victime de ceci ?Que va-t-il penser de moi? pour qui me prendra-t-il ? mon Dieu, que je suis malheureuse ! Ce que je disais la larme à l'œil, et si outrée, que j'allais moi-même rappeler le neveu qui était déjà dans la rue.

Mais l'oncle, m'empèchant de passer : Qu'allez-vous faire, me dit-il ; restez, mademoiielle ; ne vous inquiétez pas ; je sais la tournure qu'il laut donner à ce qui vient d'arriver.

Est-il question d'ailleurs de ce que pense un petit sot que vous ne verrez plus, si vous voulez?

Comment ! s'il en est question ! repris-je avec emportement, lui qui connaît madame Dutour, à qui il dira ce qu'il pense ! lui avec qui j'ai eu un entretien de plus d'une heure, et qui par conséquent me reconnaîtra ! Monsieur, ne peut-il pas me rencontrer tous les jours? peut-être demain? ne me méprisera-t-il pas ? ne me regardera-t-il pas comme une indigne à cause de vous, moi qui suis sage, qui aimerais mieux mourir que de ne pas l'être, qui ne possède rien que ma sagesse qu'on s'imaginera que j'aurai perdue ? Non, monsieur, je suis désolée, je suis au désespoir de vous connaître ; c'est le plus grand malheur qui pouvait m'arriver ; laissez-moi passer, je veux absolument parler à votre neveu, et lui dire, à quelque prix que ce soit, mon innocence. Il n'est pas juste que vous vous ménagiez à mes dépens. Pouriiuoi contrefaire le dévot, si vous ne l'êtes pas? J'ui bien affaire de toutes ces hypocrisies-là, moi !

Petite ingrate que vous êtes, me répondit-il en pâlissant, est-ce là comme vous payez mes bienfaits ? A propos de quoi parlez-vous de votre mnocence ? où avez-vous pris qu'on songe à l'attaquer? Vous ai-je dit autre chose, sinon que j'avais quelque inclination pour vous, à la vérité, mais qu'en même temps je me la reprochais, que j'en étais fâché, que je m'en sentais humilié, que je la regardais comme une faute dont je m'accusais, et que je voulais l'effacer en la tournant à votre profit, sans rien exiger de vous qu'un peu de reconnaissance ? Ne sont-ce pas là mes termes ? et y a-t-il rien à tout cela qui n'ait dû vous rendre mon procédé respectable ?

Eh bien ! monsieur, lui dis-je, puisque ce sont là vos desseins, et que vous avez tant de religion, ne souffrez donc pas que cet accident-ci me fasse tort ; menez-moi à votre neveu ; allons-lui dire ce qui en est, pour empêcher qu'il ne juge mal aussi bien de vous que de moi. Vous teniez ma main quand il est entré ; je crois même que vous la baisiez malgré moi ; vous étiez à genoux : comment vou-

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lez-vous qu'il prenne cela pour de la piété, et qu'il ne s'imagine pas que vous êtes mon amant, et que je suis votre niiiîtresso, à moins que vous ne vous donniez la peine de le détromper? Il faut donc absolument que vous lui parliez, quand ce ne serait qu'à cause de moi : vous y êtes obligé pour ma réputation, et même pour ôter le scandale: autrement ce serait offenser Dieu : et puis vous verrez que j'ai le meilleur cœur du monde, qu'il n'y aura personne qui vous chérira, qui vous respectera tant que moi, ni qui soit née si reconnaissante; vous me ferez aussi tout le bien qu'il vous plaira. J'irai où vous voudrez, je vous obéirai en tout : je serai trop heureuse que vous preniez soin de moi» que vous ayez la charité de ne me point abandon ner,pourvu qu'à présent vous ne fassiez plus mystère de cette charité a laquelle je me soumets, et que, sans tarder davantage, vous veniez dire à M. Valville : Mon neveu, vous ne devez point avoir mauvaise opinion de cette fille ; c'est une pauvre orpheline que j'ai la bonté de secourir en bon chrétien que je suis, et si tantôt j'ai fait semblant de ne pas la connaître chez vous, c'est que je ne voulais pas qu'on sût mon action pieuse. Voikà tout ce que je vous demande, monsieur, en vous priant de me pardonner les mots que j'ai dits sans attention, qui vous ont déplu, et que je réparerai par toute la soumission possible. Ainsi dès que madame Dutour sera rentrée, nous n'avons qu'à partir ; aussi bien quand vous n'iriez pas, je vous avertis que j'irai moi-même. -

Allez, petite fille, allez, me répondit-il en homme sans pudeur, qui ne se souciait plus de mon estime, et qui voulait bien que je le méprisasse autant qu'il le méritait ; je ne vous crains point : vous n'êtes pas capable de me nuire, et vous qui me menacez, prenez garde à votre tour que je ne me fâche, entendez-vous? Je ne vous en dis pas davantage ; mais on se repent quelquefois d'avoir trop parlé : adieu; ne comptez plus sur moi ; je retire mes charités ; il y a d'autres gens dans la peine, qui ont le cœur meilleur que vous, et à qui il est juste de donner la préférence. Il vous restera encore de quoi vous ressouvenir de moi ;

VOUS avez des habits, du linge et de l'argent que je vous laisse.

Non, lui dis-je, ou plutôt lui criai-je, il ne me restera rien, car je prétends vous rendre tout, et je commence par votre argent, que j'ai heureusement sur moi : le voici, ajoutai-je en le jetant sur une table avec une action vive et rapide qui exprimait bien les mouvements d'un jeune petit cœur, fier, vertueux et insulté ; il n'y a plus que l'habit et le linge dont je vais tout à l'heure faire un paquet que vous emporterez dans votre carrosse, monsieur; et comme j'ai sur moi quelques-unes de ces hardes-là, dont j'ai autant d'horreur que de vous, je ne veux que le temps d'aller me déshabiller dans ma chambre, et je suis à vous dans l'instant; attendez-moi, sinon je vous promets de jeter le tout par la fenêtre.

Et pendant que je lui tenais ce discours, vous remarquerez que je détachais mes épingles, et que je me décoiffais, parce que la cornette que je portais venait de lui, de façon qu'en un moment elle fut ôtée,que je restai nu-tête avec ces beaux cheveux dont je vous ai parlé, et qui me descendaient jusqu'à la ceinture.

Ce spectacle le démonta ; j'étais dans ce transport étourdi qui ne ménageait rien : j'élevais ma voix, j'étais échevelée, et le tout ensemble jetait dans cette scène un fracas, une indécence qui l'alarmait, et qui aurait pu dégénérer en avanie pour lui.

Je voulais le quitter pour aller faire ce paquet dans ma chambre ; il me retenait à cause de mon impétuosité, et balbutiait, avec des lèvres pâles, quelques mots que je n'écoutais point: Mais rêvez-vous? à quoi bon ce bruit-là?... Quelle folie ! mais laissez donc ; prenez garde. Madame Dutour arriva là-dessus.

Oh ! oh ! me dit-elle, en me voyant dans le désordre où j'étais : eh ! qu'est-ce que c'est que tout cela? qu'est-ce donc? Sainte Vierge ! comme elle est faite ! à qui en a-t-elle, monsieur ? où a-t-elle mis sa cornette? je crois qu'elle esta

terre, Dieu me pardonne ! ch ! mon Dieu ! est-ce qu'on l'a battue?

Ce qu'elle demandait avec plus de bruit que nous n'en avions fait.

Non, non, dit M. de Climal, qui se hâta de répondre de peur que je n'en vinsse à une explication. Je vous dirai de quoi il est question : ce n'est qu'un malentendu de sa part qui m'a fâché, et qui ne me permet plus de rien faire pour elle;.je vous paierai pour le peu de temps qu'elle a passé ici ; mais de celui qu'elle y passera à présent, je n'en réponds plus.

Quoi? lui dit madame Dutour d'un air inquiet, vous ne continuez pas la pension de cette pauvre fille, eh ! comment voulez- vous donc que je la garde?

Eh ! madame, n'en soyez point en peine, je ne serai point à votre charge; et Dieu me préserve d'être à la sienne! disje à mon tour, d'un fauteuil où je m'étais assise sans savoir ce que je faisais,^! oîi je pleurais sans les regarder ni l'un ni l'autre. Quant à lui, il s'esquivait pendant que je parlais ainsi, et je restai seule tête à tête avec la Dutour, qui, toute dcconfortée, croisait les mains d'étonnement, et disait : Quel charivari ! Et puis s'asseyant ; N'est-ce pas là de la belle besogne que vous avez faite, Marianne ? Plus d'argent, plus de pension, plus d'entretien ! accommode-toi, te voilà sur le pavé, n'est-ce pas ? Le beau coup d'état ! la belle équipée! Oui, pleurez à cette heure, pleurez; vous •voilà bien avancée ! Quelle tête à l'envers !

Eh ! laissez-moi, madame, lui dis-je : vous parlez sans savoir de quoi il s'agit. Oui, je t'en réponds, sans savoir ! ne sais-je pus que vous n'avez rien ? n'est-ce pas en savoir assez! Qu'est-ce qu'elle veut dire avec sa science? Demandezmoi où elle ira à présent ; c'est là ce qui me chagrine. Moi, je parle par amitié ; et puis c'est tout : car, si j'avais le moyen de vous nourrir, pardi ! on s'embarrasserait beauco'ip de M. de Climal. Eh ! merci de ma vie, je vous dirais: Ma fille, tu n'as rien ; eh bien ! moi, j'ai plus qu'il ne faut; va, laisse-le aller, et ne t'inquiète pas ; qui en a pour quatre

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