‹ La vie de Marianne, ou, Les aventures de Mme la comtesse deChapitre 29 sur 40 · LÀ TIB · texte numérisé non relu

LÀ TIB

en a pour cinq : mais oui-dà, on a beau avoir un bon conir, ou va bien loin avec cela, n'est-ce pas? Le temps est mauvais, on ne vend rien, les loyers sont chers, et c'est tout ce qu'on peut faire que de vivre et d'attraper le bout de l'an ; encore faut-il bien tirer pour y aller.

Soyez tranquille, lui répondis-je en jetant un soupir: je vous assure que je sortirai demain, à quelque prix que ce soit ; je ne suis pas sans argent, et je vous donnerai ce que vous voudrez pour la dépense que je ferai encore chez vous.

Quelle pitié! me répondit-elle: eh! mais, Marianne, d'où est-elle donc venue cette misérable querelle ? Je vous avais tant prêché, tant recommandé de ménager cet homme.

Ne m'en parlez plus, lui dis-je, c'est .un indigne; il voulait que je vous quittasse, et que j'allasse loger loin d'ici chez un homme de sa connaissance, qivi apparemment ne vaut pas mieux que lui, et dont la femme devait me venir prendre demain malin. Ainsi, quand je n'aurais pas rompu avec lui, quand j'aurais fait semblant de consentir à ses sentiments, comme vous le dites, je n'en aurais pas demeuré plus longtemps chez vous, madame Dutour.

Ah! ah 1 s'écria-t-elle, c'était donc là son intention ? Vous retirer de chez moi pour vous mettre en chambre avec quelque canaille ; ah ! pardi, celle-là est bonne ! Voyez-vous ce vieux fou, ce vieux pénard avec sa mine d'apôtre! à le voir, on le mettrait volontiers dans une niche ; et pourtant il me Jourbait aussi. Mais à propos de quoi vous aller planter ailleurs ? Est-ce qu'il ne pouvait pas vous voir ici ? qui estce qui l'en empêchait? il était le maître ; il m'avait dit qu'il prenait soin de vous, que c'était une bonne œuvre qu'il faisait. Eh ! tant mieux, je l'avais pris au mot, moi : est-ce qu'on trouble une bonne œuvre? au contraire, on est bien aise d'y avoir part ; va-t-on éplucher si elle est mauvaise? Il n'y a que Dieu qui sache la conscience des gens, et il veut qu'on pense bien de son prochain. De quoi avait-iJ peur ? Il n'avait qu'à venir et aller son train : dès qu'il di<

qu'il est homme de bien, lui aurais-je dit: Tu en as m nti ! N'avez-vous pas votre chambre? Y aurais-je été voir ce qu'il vous disait? Que lui fallait-il donc? Je ne comprends pas la fantaisie qu'il a eue. Pourquoi vous changer de lieu dites-moi?

C'est, repris-je négligemment, qu'il ne voulait pas que M. de Valville, chez qui on m'a portée, et à qui j'ai dit où Je demeurais, vînt me voir ici. Ah ! nous y voilà, dit-elle ; oui, j'entends ; vraiment je ne m'étonne pas ; c'est que l'autre est son neveu, qui n'aurait pas pris la bonne œuvre pour argent comptant, et qui lui aurait dit: Qu'est-ce (juc vous faites de cette fille? Mais est-ce qu'il est venu, ce neveu? 11 n'y a qu'un moment qu'il vient do sortir, lui disjc, sans entrer dans un plus grand détail; et c'est après qu'il a été parti que M. de Climal s'est fâché de ce que je refusais de me retirer demain où il me disait, et qu'il m'a reproché ce que j'ai reçu de lui ; ce qui a fait que j'ai voulu lui rendre le tout, même jusqu'à la cornette que j'avais et que j'ai ôtée.

Quel train que tout cela ! s'écria-t-ellc. Allez, vous avez eu bien du guignon de vous laisser choir justement auprès de la maison de ce M. de "Valville. Eh, mon Dieu ! comment est-ce que le pied vous a glissé? ne faut-il pas prendre garde où l'on marche, Marianne? Voyez ce que c'est que d'être étourdie ! Et puis en second lieu, pourquoi aller dire à ce neveu où vous demeurez? Est-ce qu'une fille donne son adresse à un homme? Et ne saurait-on avoir le pied foulé sans dire où on loge? Car il n'y a que cela qui vous nuit aujourd'hui.

Je ne faisais pas grande attention à ce qu'elle me disait, et ne lui répondais même que par complaisance.

Enfin, ma fille, continua-t-elle, de remède, je. n'y en vois point ; voyez, avisez-vous ; car, après ce qui est arrivé, il faut bien prendre votre parti, et le plus tôt sera le mieux. Je ne veux point d'esclandre dans ma maison : ni moi ni Toinon n'en avons que faire. Je sais bien que ce n'est pas votre faute : mais il n'importe, on prend tout à rebours dans ce

monde, chacun juge et ne sait ce qu'il dit ; les caqucl;; viennent: eh ! qui est-il? eh qui est-olle? et où est-ce que c'est, oii est-ce que ce n'est pas? Cela n'est pas agréable; sans compter que nous ne vous sommes de rien, ni vous de rien à nous ; pour une parente, pour la moindre petite cousine, encore passe : mais vous ne l'êtes ni de près, ni de loin, ni à nous, ni à personne.

Vous m'affligez, madame, lui reparlis-je vivement; ne vous ai-je pas dit que je m'en irais demain? Est-ce que vous voulez que je m'en aille aujourd'hui? ce sera comme il vous plaira.

Non, ma fille, non, me répondit-elle ; j'entends raison, je ne suis pas une femme si étrange; et si vous saviez la pitié que vous me faites, assurément v;ius ne vous plaindriez pas de moi. Non, vous coucherez ici ; vous y souperez : ce qu'il y aura, nous le mangerons; de votre argent, je n'en veux point; et si par hasard il y a occasion de vous rendre quelque service par le moyen de mes connaissances, ne m'épargnez pas. Au surplus, je vous conseille une chose ; c'est de vous défaire de cette robe que M. de Climal vous a donnée. Vous ne pourriez plus honnêtement la porter à cette heure que vous allez être pauvre et sans ressource ; elle serait trop belle pour vous, aussi bien que ce linge si fin, qai ne servirait qu'à faire demander où vous l'avez pris. Croyez- moi, quand on est gentille et à votre âge. pauvreté et bravoure n'ont pas bon air ensemble ; on ne sait qu'en dire. Ainsi point d'ajustement, c'est mon avis ; ne gardez que les bardes que vous aviez quand vous êtes entrée ici, et vendez le reste. Je vous l'achèterai même, si vous voulez, non pas que je m'en soucie beaucoup ; mais j'avais dessein de m'habiller ; et, pour vous faire plaisir, tenez, je m'accommoderai de votre robe. Je suis un peu plus grasse que vous, mais vous êtes un peu plus grande ; et comme elle est ample, j'ajusterai cela, je tâcherai qu'elle me serve ; à l'égard du linge, ou je vous le paierai, ou je vous en donnerai d'autre.

Non, madame, lui dis-je froidement : je ne vendrai rien,

parce que j'ai resolj, et même promis, de remettre tout fi M. de Climal.

A lui! reprit-elle : vous êtes donc folie ? Je le lui remettr;iis comme je danse, pas plus à lui qu'à Jean-de-Vert ; il n'en verrait pas seulement une rognure, ni petite ni grosse. Vous vous moquez ; n'est-ce pas une aumône qu'il vous a faite ! Et ce qu'on a remis, savez-vous bien qu'on ne l'a plus, ma fille?

Elle n'en serait pas restée là sans doute, et se serait efforcée, quoique inutilement, de me convertir là-dessus, sans une vieille femme qui arriva, et qui avait affaire à elle ; et, dès qu'elle m'eut quittée, je montai dans notre chambre; je dis la nôtre, parce que je la partageais avec Toinon.

De mes sentiments à l'égard de M. de Climal, je ne vous en parlerai plus ; je n'aurais pu tenir à lui que par de la reconnaissance, il n'en méritait plus de ma part, je le détestais ; je le regardais comme un monstre ; et ce monstre m'était indifférent, je n'avais point de regret que c'en fût un. Il était bien arrêté que je lui rendrais ses présents, que je ne le reverrais jamais ; cela me suffisait, et je ne songeais presque plus à lui. Voyons ce que je fis dans ma chambre.

L'objet qui m'occupa d'abord, vous allez croire que ce fut la malheureuse situation oii je restais : non, cette situation ne regardait que ma vie ; et ce qui m'occupa me regardait, moi.

Vous direz que je rêve de distinguer cela ; point du tout. Notre vie, pour ainsi dire, nous est moins chère que nous, que nos passions. A voir quelquefois ce qui se passe dans notre instinct là-dessus, on dirait que, pour être, il n'est pas nécessaire de vivre; que ce n'est que par accident que nous vivons, mais que c'est naturellement que nous sommes. On dirait que, lorsqu'un homme se tue, par exemple, il ne quitte la vie que pour se sauver, que pour se débarrasser d'une chose incommode ; ce n'est pas lui dont il no veut plus, moins bien du fardeau qu'il porte.

no LA VIE

Je n'allonge mon récit de celte réflexion que pour justifier ce que je -^^ous disais, qui est que je pensais à un arLiclc qui m'intér.-issait plus que mon état ; et cet article, c'était Valville, autrement dit, les affaires de mon cœur.

Vous vous ressouvenez que ce neveu, en me surprenant avec M. de Glimal, m'avait dit: Voilà qui est joli, mademoiselle ! Et ce neveu, vous savez que je l'aimais ; jugez combien ce petit discours devait m'ctre sensible !

Premièrement, j'avais de la verlu ; Valville ne m'en croyait plus, et Valville était mon amnnt. Un amant, madame, ah ! qu'on le hait en pareil cas ! mais qu'il est douloureux de le haïr! Et puis, sans doute qu'il ne m'aimerait plus. Ah ! l'ii. (ligne ! Oui ; mais avait-il tant de tort? Ce Climal est un homme âge, un homme riche ; il le voit à genoux devant moi ; je lui ai caché que je le connaissais, et je suis pauvre ; à quoi cela ressemblc-t-il ? quelle opinion peut-il avoir de moi après C(^la? Qu'ai-je à lui reprocher? S'il m'aime, il est naturel qu'il me croie coupable, il a dû me dire ce qu'il m'a dit ; et il est bien fâcheux pour lui d'avoir eu tant d'estime et de penchant pour une fille qu'il est obligé de mépriser. Oui ; mais enfin il me méprise donc actuellement, il m'accuse de tout ce qu'il y a de plus afl'reux ; il n'a pas hésité un instant à rne condamner, pas seulement attendu qu'il m'eût parlé : et je pourrais excuser cet homme-là ! J'aurais encore le couroge de le voir ! il laudrait que je fusse bien lâche, que j'eusse bien peu de cœur ! Qu'il eût des soupçons, qu'il fût en colère, qu'il lût outré, à la bonne heure ; mais du mépris, du déliain, des outrages! mais s'en aller, voir que je le rappelle, et ne pas revenir, lui qui m'aimait, et qui ne ui'aime plus apparemment! Ah! j'ai bien autre chose à i.ilre qu'à songer à un homme qui se trompe indignement, I, ni me connaît si mal! Qu'il devienne ce qu'il voudra: .'.lacle est parti, laissons-là le neveu ; l'un est un misérable, et l'autre croit que j'en suis une : ne sont-ce pas là des gens bien regrettables?

DE MARIANNE. Ml

Mais, à propos, j'ai un paquet à faire, dis-je encore en moi-même en me levant d'un fauteuil où j'avais fait tout le soliloque que je viens de rapporter; à quoi est-ce que je m'amuse, puisque je sors demain? Il faut renvoyer ces hardes aujourd'hui, aussi bien que l'argent que, ces jours passés, m'a donné Climal, (lequel argent était resté sur la table où je l'avais jeté, et madame Dutour me lavait par force remis dans ma poche).

Là-dessus j'ouvris ma cassette pour y prendre d'abord le linge nouvellement acheté. Oui, monsieur de Valville, oui, disais-je en le tirant, vous apprendrez à me connaître, à penser de moi comme vous Je devez ; et cette idée me hâtait: de sorte que, sans y songer, c'était plus à lui qu"à son oncle que je rendais le tout, d'autant plus que le renvoi du linge, de la robe et de l'argent, joint à un billet que j'écrirais, ne manquerait pas de désabuser Valville, et de lui faire regretter ma perte.

Il m'avait paru avoir l'âme généreuse, et je m'applaudissais d'avance de la douleur qu'il aurait d'avoir outragé une fille aussi respectable que moi : car je me voyais confusément je ne sais combien de titres pour être respectée.

Premièrement, j'avais mon infortune, qui était uniquei après cette infortune, j'avais de la vertu, et elles allaient s; bien ensemble ; et puis j'étais jeune, et puis j'étais belle ; que voulez-vous de plus ? Quand je me serais faite exprès pour être attendrissante, pour faire soupirer un amant généfeux de m'avoir maltraitée, je n'aurais pu y mieux réussir; et pourvu que j'affligeasse Valville, j'étais contente: après quoi je ne voulais plus entendre parler de lui. Mon petit plan était de ne le voir de ma vie : ce que je trouvais aussi très beau à moi, et très fier ; car je laimais, et j'étais même bien aise de l'aimer, parce qu'il s'était aperçu de mon amour, et que, me voyant malgré cela rompre avec lui, il en verrait mieux à quel cœur il avait eu affaire.

Cependant le paquet s'avançait; et, ce qui va vous réjouir, c'est qu'au milieu de ces idées si hautes et si courageuses,

je ne laissais pas, chemin faisant, que de considérer ce linge en le pliant, et de dire en moi-même (mais si bas qu'à peine m'entendais-je) : Il est pourtant bien choisi ; ce qui signifiait: C'est dommage de le quitter.

Petit regret qui déshonorait un peu la fierté de mon dépit ; mais que voulez-vous? Je m'î serais parée de ce linge que je renvoyais, et les grande? actions sont difficiles ; quelque plaisir qu'on y prenne, on se passerait bien de les faire : il y aurait plus de douceur à les laisser là, soit dit en badinant à mon égard ; mais, en gcoéraî, il faut se redresser pour être grand : il n'y a qu'à rester comme on est pour être petit. Revenons.

Il n'y avait plus que ma cornette à plier, ei comme en entrant dans la chambre je l'avais mise sur un siège près de la porte, je l'oubliais: une fille de mon âge qui va perdre sa parure peut avoir des distractions.

Je ne songeais donc plus qu'à ma robe, qu'il fallait empaqueter aussi ; je dis celle que m'avait donnée M. de Climal ; et comme je l'avais sur moi, et qu'apparemment je reculais à l'ôter : N'y a-t-il plus rien à mettre .' disais-je ; est-ce là tout? Non, il y a encore l'argent; et cet argent, je le tirai sans aucune peine : je n'étais point avare, je n'étais que vaine : et voilà pourquoi le courage ne me manquait que sur la robe.

A la fin pourtant il ne restait plus qu'elle ; comment ferai-je ? Allons, avant que d'ôter celle-ci, commençons par détacher l'autre, ojoutui-jc, toujours pour gagner du temps sans doute ; et ceti.c autre, c'était la vieille dont je parlais, et que je voyais accrochée à la tapisserie.

Je me levai donc pour l'aller prendre ; et, dans le trajet, qui n'était que de deux pas, ce cœur si fier s'amollit, mes yeux se mouillèrent, je ne sais comment, et je fis un grand soupir, ou pour moi, ou pour Valville, ou pour la belle robe ; je ne sais pour lequel des trois.

Ce qui est certain, c'est que je décrochai l'anciennn, et qu'en soupirant encore, je me laissai tristement aller sur un siège, pour y dire ; Que je suis malheureuse! Eh ! mon

DE MARIANNE. il.)

Dieu ! pourquoi m'avez-vous ôté mon père et ma mère ?

Peut-être n'était-ce pas là ce que je voulais dire, et ne parlais-je de mes parents que pour rendre le sujet de mon affliction plus honnête ; car quelquefois on est glorieux avec soi-même, on fait des lâchetés qu'on ne veut pas savoir, et qu'on se déguise sous d'autres noms ; ainsi peutêtre ne pleurais-je qu'à cause de mes hardes. Quoi qu'il en soit, après ce court monologue qui, malgré que j'en eusse, aurait fini par me déshabiller, j'allai par hasard jeter les yeux sur ma cornette qui était à côté de moi.

Bon, dis-je alors, je croyais avoir tout mis dans le paquet, et la voilà encore ; je ne songe pas seulement à en tirer une de ma cassette pour me recoiff^;r, et je suis nutête : quelle peine que tout cela ! Et puise, passant insensiblement d'une idée à une autre, mon religieux me revint dans l'esprit. Hélas ! le pauvre homme, me dis-je, il sera bien étonné quand il saura tout ceci.

Et tout de suite je pensai que je devais l'aller voir ; qu'il n'y avait point de temps à perdre; que c'était le plus près se à cause de ma situation ; que je renverrais bien le paquet le lendemain. Pardi ! je suis bien sotte de m'inquiéler tant aujourd'hui de ces vilaines hardes (je disais vilaines pour me faire accroire que je ne les aimais pas) : il vaut encore mieux les envoyer demain matin ; Valville sera chez ni alors, il n'y a point d'apparence qu'il y soit à présent ; laissons là le paquet, je l'achèverai tantôt, quand je serai revenue de chez ce religieux: mon pied ne me fait presque plus mal ; j'irai bien tout doucement jusqu'à son couvent, que vous remarquerez qu'il m'avait ense-gné la dernière fois qu'il était venu me voir.

Oui ; mais quelle cornette mettrai-je? Quelle cornette ? eh ! celle que j'avais ôtée, et qui était à côté de moi. C'était bien la peine d'aller fouiller dans ma cassette pour en tirer une autre, puisque j'avais celle-ci toute prête.

Et d'ailleurs, comme elle valait beaucoup mieux que la mienne, il était même à propos que je m'en servisse, afin

de la montrer à ce religieux, qui jugerait, en la voyant, que celui qui me l'avait donnée y avait entendu finesse, et que ce ne pouvait pas être par charité qu'on en achetât de si belles : car j'avais dessein de conter mon aventure à ce bon moine, qui m'avait paru un vrai homme de bien : or, cette cornette serait une preuve sensible de ce que je lui dirais.

Et la robe que j'avais sur moi, eh vraiment! il ne fallait pas l'ôter non plus : il est nécessaire qu'il la voie, elle sera une preuve encore plus forte.

Je la gardai donc et sans scrupule ; j'y étais autorisée par la raison même : l'art imperceptible de mes petits raisonnements m'avait conduite jusque-là, et je repris courage jusqu'à nouvel ordre.

Allons, recoiffons-nous : ce qui fut bientôt fait, et .je descendis pour sortir.

Madame Dutour était en bas avec sa voisine. Où allezvous, Marianne? me dit-elle. A l'église, lui répondis-je, et je ne mentais presque pas :-une église ou un couvent sont à peu près la même chose. Tant mieux, ma fille, reprit-elle, tant mieux , recommandez-vous à la sainte volonté de Dieu. Nous parlions de vous, ma voisine et moi ; je lui disais que je ferai dire demain une messe à votre intention.

Et, pendant qu'elle me tenait ce discours, cette voisine qui m'avait déjà vue deux ou trois fois, et qui jusque là ne m'avait pas trop regardée, ouvrait alors les yeux sur moi, me considérait avec une curiosité populaire, dont de temps en temps le résultat était de lever les épaules, et de dire : La pauvre enfant I cela fait compassion : à lavoir, il n'y a personne qui ne croie que c'est une lille de famille. Façon de s'attendrir qui n'était ni de bon goût, ni intéressante : aussi ne l'en remerciai-je pas, et je quittai bien vite mes deux commères.

Depuis le départ de M. de Climal jusqu'à ce moment où je sortis, je n'avais, à vrai dire, pensé à rien de raisonnable. Je ne m'étais amusée qu'à mépriser Climai. qu'à me plaindre de Vulville, qu'à l'aimer, qu'à méditer des projets

de tendresse et de fierté contre lui, et qu'à regretter rnes bardes; et de mon état, pas un mot: il n'en avait pas été question, je n'y avais pas pris garde.

Mais le fracas dos rues écarta toutes ces idées frivoles, et me fit rentrer en moi-même.

Plus je voyais de monde et de mouvement dans cette prodigieuse ville de Paris, plus j'y trouvais de silence et de solitude pour moi ; une forêt m'aurait paru moins déserte ; le m'y serais sentie moins seule, moins égarée. De cette forêt, j'aurais pu m'en tirer: mais comment sortir du désert oii je me trouvais .' Tout l'univers en était un pour moi, puisque je n'y tenais par aucun lien à personne.

La foule de ces hommes qui m'entouraient, qui se parlaient, le bruit qu'ils faisaient, celui des équipages, la vue même de tant de maisons habitées, tout cela ne servait qu'à me consterner davantage.

Rien de tout ce que je vois ici ne me concerne, me disais-je; et un moment après : Que ces gens-là sont heureux • me disais-je ; chacun d'eux a sa place et son asile. La nuit viendra, et ils ne seront plus ici, ils seront retirés chez eux ; et moi, je ne sais oia aller, on ne m'attend nulle part, personne ne s'apercevra que je lui manque ; je n'ai du moins plus de retraite que pour aujourd'hui, et je n'en aurai plus demain.

C'était pourtant trop dire, puisqu'il me restait encore quelque argent, et qu'en attendant que le Ciel me secourût, je pouvais me mettre dans une chambre ; mais qui n'a de retraite que pour quelques jours, peut bien dire qu'il n'en a point.

Je vous rapporte à peu près tout ce qui me passait dans l'esprit en marchant.

Je ne pleurais pourtant point alors, et je n'en étais pas mieux ; je recueillais de quoi pleurer ; mon âme s'instruisait de tout ce qui pouvait l'affliger, elle se mettait au fait de ses malheurs ; et ce n'est pas là l'heure des larmes : on n'en verse qu'après que la tristesse est prise, et presque jamais pendant qu'on la prend ; aussi pleurai-je bientôt. Sui-

Ilt5 LA VIE

vez-moi chez mon religieux; j'ai le cœur serré; je suis aussi parée que je l'étais ce matin : mais je n'y songe pas, ou, si j'y songe, je n'y prends plus de plaisir. Nombre ds personnes me regardent en passantje le remarque sans m'en applaudir : j'entends quelquefois dire à d'autres : Voilà une belle fille, et ce discours m'oblige sans me réjouir ; je n'a^ pas la force de me prêter à la douceur que j'y sens.

Quelquefois aussi je pense à "Valville, mais c'est pour me dire qu'il serait ridicule d'y penser davantage ; et en effet ma situation décourage le penchant que j'ai pour lui.

C'est bien à moi d'avoir de l'amour ; il aurait bonne grâce, il serait bien placé dans une aussi malheureuse créature que moi, qui erre inconnue sur la terre, oiî j'ai la honte de vivre pour y être l'objet oa du rebut ou de la compassion des autres.

J'arrive enfin dans un abattement que je ne saurais exprimer; je demande le relijjieux, et on me mène dans une salle en dehors où l'on me dit qu'il est avec une autre personne ; et cette personne, madame (admirez ce coup de hasard), c'est M. de Climal, qui rougit et pâlit tour à tour en me voyant, et sur lequel je ne jetai non plus les yeux que si je ne l'avais jamais vu.

Ah ! c'est vous, mademoiselle, me dit le religieux ; approchez, je suis bien aise que vous arriviez dans ce moment ; c'est de vous que nous nous entretenons ; mettez vous là- Non, mon père, reprit aussitôt M. de Climal en prenant congé du religieux ; souffrez que je vous quitte. Après ce qui est arrivé, il serait indécent que je restasse : c& n'est pas assurément que je sois fâché contre mademoiselle ; le Ciel m'en préserve, je lui pardonne de tout mon cœur ; et bien loin de me ressentir de ce qu'elle a pensé de moi, je vous jure, mon père, que je lui veux plus de bien que jamais, et que je rends grâce à Dieu de la mortification que j'ai essuyée dans l'exercice de ma charité pour elle: mais e crois que la prudence et la religion même ne me permettent plus de la voir.

Et celadit,mon homme salua le père,et, qui pis est,me sa-

DE MARIANNE. ^i^

lua moi-môme, les yeux modestement baissés, pendant que de mon eûtc jo baissais la tête ; et il allait se retirer quand le religieux l'arrêtant par le bras : Non, mon cher monsieur, non, lui dit-il, ne vous en allez pas, je vous conjure, écoutez-moi. Oui, vos dispositions sont très louables, très édiûantes ; voqs lui pardonnez, vous lui souhaitez du bien, voilà qui est à merveille ; mais remarquez que vous ne vous proposez plus de lui en faire, que vous l'abandonnez malgré le besoin qu'elle a de votre secours, malgré son offense qui rendrait ce secours si méritoire, malgré cette charité que vous croyez encore sentir pour elle, et que vous vous dispensez pourtant d'exercer: prenez-y garde, craignez qu'elle ne soit éteinte. Vous remerciez Dieu, dites-vous, de la petite mortification qu'il vous a envoyée ; eh bien ! voUg lez-vous la mériter, cette mortification qui est en effet une faveur? voulez-vous en être vraiment digne ? redoublez vos soins pour cette pauvre enfant orpheline qui reconnaîtra sa faute, qui d'ailleurs est jeune, sans expérience, à qui on aura peut-être dit qu'elle avait quelques agréments, et qui, par vanité, par timidité, par vertu même, aura pu se tromper à votre égard. N'est-il pas vrai, ma fille ? ne sentez-vous pas le tort que vous avez eu avec monsieur, à qui vous devez tant, et qui, bien loin de vous regarder autrement que selon Dieu, n'a voulu, par les saintes affections qu'il vous a témoignées, par ces douces et pieuses invitations, que vous engager vous-même à fuir ce qui pouvait vous égarer ? Dieu soit béni mille fois ^e vous avoir aujourd'hui conduite ici ! C'est vous à qui il la ramène, mon cher monsieur vous le voyez bien ; allons, ma fille, avouez votre faute ; repentez vous-en dans l'abondance de votre cœur, et promet, tez de la réparer à force de respect, de confiance et de reconnaissance ; avancez, ajouta-t-il, parce que je me tenais éloignée de M. de Climal.

Eh ! monsieur, m'écriai-je alors en adressant la parole à ce faux dévot, est-ce que c'est moi qui ai tort? comment pouvez-vous me l'entendre dire ? Hélas ! Dieu sait tout ; qu'il nous rende justice; je n'ai pu m'y tromper, vous le savez

Lien aussi; et je fondis en larmes en finissant ce discours.

M. de Glimal, tout intrépide tartufe qu'il était, ne put le soutenir. Je vis l'embarras se peindre sur son visage, il ne put pas même le dissimuler ; et, dans la crainte que le religieux ne le remarquât, et n'en conçût quelque soupçon contre lui, il prit son parti en habile homme; ce fut de pa raîire naïvement embarrassé, et d'avouer qu'il l'était.

Ceci me déconcerte, dit-il avec un air de confusion pudique, je ne sais que répondre ; quelle avanie ! Ah ! mon père, aidez-moi à supporter cette épreuve; cela va se répandre, cette pauvre enfant le dira partout; elle ne m'épargnera pas. Hélas ! ma fille, vous serez pourtant bien injuste ; mais Dieu lèvent. Adieu, mon père : parlez-lui, tâchez de lui ôter cette idée-là, s'il est possible ; il est vrai que je lui ai marqué de la tendresse, elle ne l'a pas comprise ; c'était son âme que j'aimais, que j'aime encore, et qui mérite d'être aimée : oui, mon père, mademoiselle a de la vertu, je lui ai découvert mille qualités, et je vous la recommande, puisqu'il n'y a pas moyen de me mêler de ce qui la regarde.

Après ces mots, il se retira, et ne salua cette fois-ci que le religieux, qui, en lui rendant son salut, avait l'air incertain de ce qu'il devait faire, qui le conduisit jusqu'à la sortie de la salle, et qui, se retournant ensuite de mon côté, me dit,presque la larme à l'œil : Ma fille, vous me fâchezje ne suis point content de vous ; vous n'avez ni docilité ni reconnaissance; vous n'en croyez que votre petite tête, e* voilà ce qui en arrive. Ah ! l'honnête homme ! quelle perte vous faites ! Que me demandez-vous à présent? Il est inutile de vous adresser à moi davantage, très inutile : quel service voulez-vous que je vous rende? J'ai fait ce que j'ai pu ; si vous n'en avez pas profité, ce n'est pas ma faute, ni celle de cet homme de bien que je vous ai trouvé, et qui vous a traitée comme si vous aviez été sa propre fille ; car il m'a tout dit : habits, linge, argent, il vous a fourni de, tout, vous payait une pension, allait vous la payer encore.

et avait même dessein de vous établir, à ce qu'il m'a assuré : et parce qu'il n'approuve pas que vous voyiez son neveu qui est un jeune homme étourdi, débauché, parce qu'il veut vous mettre à l'abri d'une connaissance qui vous est très dangereuse, et que vous avez envie d'entretenir, vous vous imaginez par dépit qu'un homme si pieux et si vertueux vous aime, et qu"il est jaloux; cela n'est-il pas bien étrange, liiin épouvantable"? Lui jaloux, lui vous aimer ! Dieu voug punira de cette pensée-là, ma fille ; vous ne l'avez prise que dans la malice de votre cœur, et Dieu vous en punira, vous dis-je.

Je pleurais pendant qu'il parlait : Écoutez-moi, mon père, lui répondis-je en sanglotant; de grâce, écoutez-moi.

Eh bien ! que me direz-vous ? répondit-il ; qu'aviez-vous uITaire de ce jeune homme ? pourquoi vous obstiner à le voir? quelle conduite! Passe encore pour cette folie-là, pourtant ; mais porter la mauvaise humeur et la rancune jusqu'à être ingrate et méchante envers un homme si respectable, et à qui vous devez tant, que deviendrez-vous avec de pareils défauts ? quel malheur qu'un esprit comme le vôtre! oh! en vérité, votre procédé me scandalise. Voyez, vous voilà d'une propreté admirable ; qui est-ce qui dirait que vous n'avez point de parents ? et quand vous en auriez, et qu'ils seraient riches, seriez-vous mieux accommodée que vous l'êtes ? peut-être pas si bien, et tout cela vient de lui apparemment. Seigneur, que je vous plains ! il ne vous a

rien épargné Eh ! mon père, vous avez raison, m'écriai-

je encore une fois ; mais ne me condamnez pas bans m'entendre ; je ne connais point son neveu, je ne l'ai vu qu'une fois par hasard et ne me soucie point de le revoir; je n'y songe pas ; quelle liaison aurais-je avec lui ? Je ne suis point folle, et 1\1. de Climal vous abuse ; ce n'est point à cause de cela que je romps avec lui, ne vous prévenez point. Vous parlez de mes bardes, elles ne sont, que trop belles ; j'en ai été étonnée, et elles vous surprennent vous-même : tenez, mon père.approchez.considérez la finesse de ce linge ; je ne le voulais pas si fin au moins; j'avais de la peine à le prendre.

eurtout à cause des manières qu'il avait eues avec moi auparavant ; mais j'ai eu beau lui dire, je n'en veux point, il s'est moqué de moi, et m'a toujours répondu: Allez vous regarder dans un miroir, et voyez après si ce linge est trop beau pour vous. Oh ! à ma place qu'auriez-vous pensé de ce discours-là, mon père ? dites la vérité : si M. de Climal est si dévot, si vertueux, qu'a-t-il besoin de prendre garde à mon visage? que je l'aie beau ou laid, de quoi s'embarrasse-til ? d'oti vient aussi qu'en badinant, il m'a appelée friponne dans son carrosse, en m'ajoutant à l'oreille d'avoir le cœur plus facile, et qu'il me laisserait le sien pour m'y encourager ? Qu'est-ce que cela signifie ? Quand on n'est que pieux, parlc-t-on du cœur d'une fille, et lui laisse-t-on le sien ? lui donne-t-on des baisers comme il a encore tâché de m'en donner un dans ce carrosse?

Un baiser, ma fille, reprit le religieux, un baiser ! vous n'y songez pas : comment donc ? savez-vous bien qu'il ne faut jamais dire cela, parce que cela n'est point? Qui estce qui vous cronra? allez, ma fille, vous vous trompez, il n'en est rien, il n'est pas possible ; un baiser ! quelle vision! ce pauvre homme ! C'est qu'on est cahoté dans un carrosse, et que quelque mouvement lui aura fait pencher sa tète sur la vôtre ; voilà tout ce que ce peut être, et ce que, dans votre chagrin contre lui, vous aurez pris pour un baiser: quand on hait les gens, on voit tout de travers à leur égard.

Eh! mon père, en vertu de quoi l'aurais-je haï alors? répondis-je : je n'avais point encore vu son neveu, qui est, dit-il, la cause que je suis fâchée contre lui : je ne l'avais point vu : et puis si je m'étais trompée sur ce baiser que vous ne croyez point, M. de Climal, dans la suite, ne m'aurait pas confirmée dans ma pensée; il n'aurait pas recommencé chez madame Dulour ni tant manié, tant loué mes cheveux dans ma chambre, où il était toujours à me tenir la main qu'il approchait à chaque instant de sa bouche, en me taisant des compliments dont j'étais toute honteuse.

Mais... mais que me venez-vous conter, mademoiselle? doucement donc, doucement, me dit-il d'un air plus surpris

qu'incrédule : des clit,.vonv rnfjjfigact^aiT;,j}J^'4nouait ; M. de

Cliinal, lui ! je n'y comprerKjff^rien ; à|quoi rêvait-il donc? 11 est vrai qu'il aurait pu se passer de ces façons-là ; ce sont de ces distractions qui ne sont pas convenables, je l'avoue ; on ne touche point aux cheveux d'une fille : il ne savait pas ce qu'il faisait ; mais n'importe, c'est un geste qui ne vaut rien. Et ma main qu'il portait à sa bouche, répondis-je, mon père, est-ce encore une distraction?

Oh! votre main, reprit-il, votre main, je ne sais pas ce que c'est : il y a mille gens qui vous prennent par la main quand ils vous parlent, et c'est peut-être une habitude qu'il a aussi ; je suis sûr qu'à moi-même il m'est arrivé mille fois d'en faire autant.

A la bonne heure, mon père, repris-je ; mais quand vous prenez la main d'une fille, vous ne la baisez pas je ne sais combien de fois ; vous ne lui dites pas qu'elle l'a belle, vous ne vous mettez pas à genoux devant elle, en lui parlant d'amour.

Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, ah ! mon Dieu ! petite langue de serpent que vous êtes, taisez-vous ; ce que vous dites est horrible; c'est le démon qui vous inspire, oui, le démon ; retirez-vous, allez-vous-en, je ne vous écoute plus ; je ne crois plus rien, ni les cheveux, ni la main, ni les discours; faussetés que tout cela ! laissez-moi. Ah ! la dangereuse petite créature ! elle me fait frayeur ; voyez ce que c'est dire que M. de Climal, qui mène une vie toute pénitente, qui est un homme tout en Dieu, s'est mis à genoux devant elle pour lui tenir des propos d'amour ! ah ! Seigneur, où en sommes-nous !

Ce qu'il disait, joignant les mains en homme épouvanté de mon discours, et qui éloignait tant qu'il pouvait une pareille idée, dans la crainte d'être tenté d'examiner la chose.

En vérité, mon père, lui répondis-je tout en larmes et excédée de sa prévention, vous me traitez bien mal, et il est bien affligeant pour moi de ne trouver que des injures où je venais chercher de la consolation et du secours. Vous

avez connu la personne qui m'a amenée à Paris, et qui m'a élevée ; vous m'avez dit vous-même que vous l'estimiez beaucoup, que sa vertu vous avait édifié : c'est à vous qu'elle s'est confessée à sa mort ; elle ne vous aura pas parlé Genre sa conscience, et vous savez ce qu'elle vous a dit de moi ; vous pouvez vous en ressouvenir : il n'y a pas si» longtemps que Dieu me l'a ôtée, et je ne crois pas, depuis qu'elle est morte, que j'aie rien fait qui puisse vous avoir donné une aussi mauvaise opinion de moi que vous l'avez : au contraire, mon innocence et mon peu d'expérience vous ont fait compassion, aussi bien que l'épouvante où vous m'avez vue ; et cependant vous voulez que tout d'un coup je sois devenue une misérable, une scélérate, et la plus indigne, la plus épouvantable fille du monde! Vous voulez que, dans la douleur et dans les extrémités où je suis, un homme avec qu. je n'ai été qu'une heure par accident, et que je ne verra jamais, m'ait rendue si amoureuse de lui et si passionnée, que j'en aie perdu tout bon sens et toute conscience, et que j'aie le courage et même l'esprit d'inventer des choses qui font frémir, et de forger des impostures affreuses poui' lui, contre un autre homme qui m'aiderait à vivre, qui pourrait me faire tant de bien et que je serais si intéressée à conserver, si ce n'était pas un libertin qui fait semblant d'être dévot, et qui ne me donne rien que dans l'intentioa de me rendre en secret une malhonnête fille.

Ah! juste ciel, comme elle s'emporte! Que dit-elle là? Qui a jamais rien ouï de pareil ? cria-t-il en baissant la tête, mais sans m'interrompre. Et je continuai.

Oui, mon père, il ne tâche qu'à cela: voilà pourquoi il m'habille si bien ; qu'il vous conte ce qu'il lui plaira, notre querelle ne roule que là-dessus. Si j'avais consenti à sortir de l'endroit où je suis, et à me laisser mener dans une tmaison qu'il devait meubler magnifiquement, et où il préendait me mettre en pension chez un homme à lui, et qui est, dit-il, un solliciteur de procès, et à qui il aurait lait accroire que j'étais sa parente arrivée de la campagne ' voyez ce que ccsi, et la belle dévotion !...

Hein ! comment ! reprit alors le religieux en m'arrètant, un solliciteur de procès, dites-vous ? Est-il marié ?

Oui, mon père, il l'est, répondis-je; un solliciteur de procès qui n'est pas riche, chez qui j'aurais appris à danser à chanter, à jouer sur le clavecin ; chez qui j'aurais été comme la maîtresse par le respect qu'où m'aurait fait ren dre, et dont la femme me serait venue prendre demain oii je demeure : et si j'avais voulu le suivre, et que je n'eusse point refusé de recevoir, pas plus tard que demain aussi, je ne sais combien de rentes, cinq ou six cents francs, je pense, par un contrat, seulement pour commencer; si je ne lui avais pas témoigné que toutes ses propositions étaient horribles, il ne m'aurait pas reproché, comme il a fait, et les louis d'or qu'il m'a donnés, que je lui rendrai, et ces bardes que je suis honteuse d'avoir sur moi, et dont je ne veux pas profiter, Dieu m'en préserve ! Il ne vous dira pas non plus que je l'ai menacé de venir vous apprendre son amour malhonnête et ses desseins ; à quoi il a eu le front de me répondre que, quand même vous les sauriez, vous regarderiez cela comme rien, comme une bagatelle qui arrivait à tout le monde, qui vous arriverait peut-être à vous-même au premier jour , et que vous n'oseriez assurer que non, parce qu'il n'y avait point d'homme de bien qui ne fût sujet à être amoureux, ni qui pût s'en empêcher : voyez si j'ai inventé ce que je vous dis là, mon père.

Mon bon Sauveur ! dit-il alors tout ému ; ah ! Seigneur ! voilà un furieux récit: que faut-il que je pense? et qu'estce que de nous, bonté divine? Vous me tentez, ma fille : ce solliciteur de procès membarrasse, il m'étonne : je ne saurais le nier : car je le connais, je l'ai vu avec lui (dit-il comme à part), et cette jeune enfant n'aura pas été deviner que M. de Climal se servait de lui, et qu'il est marié. C'est un homme de mauvaise mine, n'est-ce pas? ajouta-t-il.

Eh ! mon père, je n'en sais rien, lui dis-je. M. de Climal n'a fuil que m'en parler, et je ne l'ai vu, ni lui ni sa femmp. Tant mieux, reprit-il, tant mieux. Oui, j'entends bien ; vous deviez seulement aller chez eux. Le mari est un homme

qui ne m'a jamais plu : mais, ma fille, voilà qui est étrange ; si vous dites vrai, à qui se fiera-t-on ?

Si je dis vrai, mon père! eh! pourquoi mentirais-je ? serait-ce à cause de ce neveu ? Eh ! qu'on me mette dans un couvent,afin que je ne le voie ni ne le rencontre jamais.

Fort bien, dil-il alors, fort bien : cela est bon, on ne saurait mieux parler. Et puis, mon père, ajoutai-je, demandez à la marchande chez qui M. de Climal m'a mise, ce qu'elle pense de lui, et si elle ne le regarde pas comme un fourbe et comme un hypocrite : demandez à son neveu s'il ne l'a pas surpris à genoux devant moi, tenant ma main qu'il baisait, et que je ne pouvais pas retirer d'entre les siennes ; ce qui a si fort scandalisé ce jeune homme, qu'il me regarde à cette heure comme une fille perdue ; et enfin, mon père, considérez la confusion où M. de Climal a été, quand je suis entrée ici : est-ce que vous n'avez pas pris garde à sa mine ?

Oui, me dit-il, oui, il a rougi: vous avez raison, et je n'y comprends rien; serait-il possible? J'en reviens toujours à ce solliciteur de procès, c'est un terrible article ; et son embarras, je ne l'aime point non plus. Qu'est-ce que c'est aussi que ce contrat ? Il est bien pressé ! Qu'est-ce que c'est que ces meubles, et que ces maîtres pour des fariboles? Avec qui veut-il que vous dansiez! Plaisante charité, qui apprend aux gens à aller au bal ! Un homme comme M. de Climal ! Que Dieu nous soit en aide; mais on ne sait qu'en dire; hélas ! la pauvre humanité, à quoi estelle sujette ? Quelle misère ! Ne songez plus à tout cela, ma fille ; je crois que vous ne me trompez pas : non, vous n'êtes pas capable de tant de fausseté ; mais n'en parlons plus ; soyez discrète, la charité vous l'ordonne, entendezvous ? Ne révélez jamais cette étrange aventure à personne ; gardons-nous de réjouir le monde par le scandale, il en triompherait, et en prendrait droit de se moquer des vrais serviteurs de Dieu. Tâchez même de croire que vous avez mal vu, mal entendu ; ce sera une disposition d'esprit, une innocence de pensée qui sera agréable à Dieu, qui vous atti-

DE MAPIAXNE. 125

rera sa bénédiction. Allez, ma chère enfant, retournez-vousen, et ne vous affligez pas (ce qu'il me disait à cause des pleurs que je répan<lais de meilleur courage que je n'avais fait encore, parce qu'il me plaignait). Continuez d'être sage, et la Providence aura soin de vous : j'ai affaire, il faut que je vous quitte ; mais dites-moi l'adressede celte marchande ofi vous logez .

Hélas! mon père, lui répondis-je, après la lui avoir dite, je n'ai plus que le reste de cette journée-ci à y demeurer ; la pension qu'on lui payait pour moi finit demain, ainsi je suis obligée de sortir de chez elle ; elle s'y attend; je ne saurai plus après où me réfugier si vous m'abandonnez, mon père: je n'ai que vous, vous êtes ma seule ressource.

Moi ! chère enfant, hélas ! Seigneur, quelle pitié ! un pauvre religieux comme moi, je ne puis rien ; mais Dieu peut tout : nous verrons, ma fille, nous verrons ; j'y penserai. Dieu sait ma bonne volonté, il m'inspirera peut-être, tout dépend de lui ; je le prierai de mon côté, priez-le du vôtre, mademoiselle. Dites-lui : Mon Dieu, je n'espère qu'en vous. N'y manquez pas ; et moi, je serai demain sans faute, à neuf heures du matin, chpz vous ; ne sortez pas avant ce temps-là. Ah çà ! il est tard, j'ai affaire ; adieu, soyez tranquille ; il y a loin d'ici chez vous : que le Ciel vous conduise. A demain.

Je le saluai sans pouvoir prononcer un seul mot, et je partis pour le moins aussi triste que je l'avais été en arrivant chez lui : les saintes et pieuses consolations qu'il venait de me donner me rendaient mon état encore plus effrayant qu'il ne me l'avait paru ; c'est que je n'étais pas assez dévote, et qu'une âme de dix-huit ans croit tout perdu, tout désespéré, quand on lui dit en pareil cas qu'il n'y a plus que Dieu qui lui reste : c'est une idée grave et sérieuse qui effarouche sa petite confiance ; à cet âge on ne se fie guère qu'à ce qu'on voit ; on ne connaît guère que le§ choses de la terre.

Quelques embarras dans la rue m'arrêtèrent à la porte d'un couvent de filles ; j'en vis celle de l'église ouverte, et, moitié

par un sentiment de religion qui me vint en ce moment, moitié dans la pensée d'aller soupirer à mon aise et de cacher mes larmes qui fixaient sur moi l'altenlion des passants, j'enlrai dans cette église, où il n'y avait personne, et où je me mis à genoux dans un confessionnal.

Làje m'abandonnai à mon affliction, et je ne gênai ni mes gémissements ni mes sanglots ; je dis mes gémissements, parce que je me plaignais, parce que je prononçais des mots, et que je disais: Pourquoi suis-je venue au monde, malheureuse que je suis? Que fais-je sur la terre? Mon Dieu, vous m'y avez mise, secourez-moi ; et autres choses semblables.

J'étais dans le plus fort de mes soupirs et de mes exclamations, du moins je le crois, quand une dame, que je ne vis point arriver, et que je n'aperçus que lorsqu'elle se retira, entra dans l'église.

Je sus après qu'elle arrivait de la campagne , qu'elle avait fait arrêter son carrosse à la porte du couvent oii elle était fort connue, et oii quelques personnes de ses amies l'avaient priée de rendre, en passant, une lettre à la prieure ; et que' pendant qu'on était allé avertir cette prieure de venir à son parloir, elle était entrée dans l'église, dont elle avait, comme moi, trouvé la porte ouverte.

A peine y fut-elle que mes tous gémissants la frappèrent» elle y entendit tout ce que je disais, et m'y vit dans la pos! ture du monde la plus désolée.

J'étais alors assise, la tête penchée, laissant aller mes bras qui retombaient sur moi, et si absorbée dans mes pensées, que j'en oubliais en quel lieu je me trouvais.

Vous savez que j'étais bien mise ; et quoiqu'elle ne me vît pas au visage, il y a je ne sais quoi d'agile et de léger qui est répandu dans une jeune et jolie figure, et qui lui fit aisément deviner mon âge. Mon affliction, qui lui parut extrême, la toucha ; ma jeunesse, ma bonne façon, peutêtre aussi ma parure l'attendrirent pour moi; quand jeparle de parure. cTest que cela n'y nuit pas.

Il est bon en pareille occasion de plaire un peu aux yeux,

ils VOUS recommandent au cœur. Êtes-vous malheureux ou mal vêtu, ou vous échappez aux meilleurs cœurs du monde, ou ils ne prennent pour vous qu'un intérêt fort tiède ;vous n'avez pas l'attrait qui gagne leur vanité, et rien ne nous aide tant à être généreux envers les gens, rien ne nous fait tant goûter l'honneur et le plaisir de l'être, que de leur voir un air distingué.

La dame en question m'examina beaucoup, et aurait même attendu, pour me voir, que j'eusse retourné la tête, si on n'était pas venu l'avertir que la prieure l'attendait à son parloir.

Au Lruitqu'elle fît en se retirant, je revins à moi, et comme j'entendais marcher, je voulus voir qui c'était ; elle s'y attendait, et nos yeux se rencontrèrent.

Je rougis, en la voyant, d'avoir été surprise dans mes lamentations ; et, malgré la petite confusion que j'en avais, je remarquai pourtant qu'elle était contente de la physionomie que je lui montrais, et que mon affliction la touchait. Tout cela était dans ses regards ; ce qui fit que les miens (s'ils lui dirent ce que je sentais) durent lui paraître aussi reconnaissants que timides ; car les âmes se répondent.

C'était en marchant qu'elle me regardait ; je baissai insensiblement les yeux, et elle sortit.

Je restai bien encore un demi-quart d'heure dans l'église, tant à essuyer mes larmes qu'à rêver à ce que je ferais le lendemain, si les soins de mon religieux ne réus^issaient pas. Que j'envie le sort de ces saintes filles qui sont dans ce couvent! me dis-je; qu'elles sont heureuses !

Cette pensée m'occupait, quand une tourièrr. me vint dire honnêtement : Mademoiselle, on va fermer Téglise. Tout à l'heure, je vais sortir, madame, lui répondis-je, n'osant la regarder que de côté,de peur qu'elle ne s'aperçût que j'avais pleuré: mais j'oubliais de prendre garde au ton dont je lui répondais, et ce ton me trahit. Elle le sentit si plaintif et si triste, me vit d'ailleurs si jeune, si joliment accommodée, si jolie moi-même, à ce qu'elle me raconta ensuite, quelle ne put s'empêcher de me dire :

128 LA VIB

Hélas ! ma chère demoiselle, qu'avez-vous donc ? mon bon Dieu ! quelle pitié ! auriez-vous du chagrin ? c'est bien dommage: peut-être venez-vous parlera quelqu'une de nos dames ? à laquelle est-ce, mademoiselle ?

Je ne repartis rien à ce discours, mais mes yeux recommencèrent à se mouiller. Nous autres filles, ou nous autres femmes, nous pleurons volontiers dès qu'on nous dit: vous venez de pleurer ; c'est une enfance, et comme une mignardise que nous avons, et dont nous ne pouvons pas nous défendre.

Eh ! mais, mademoiselle, dites-moi ce que c'est ; dites, ajouta la tourière en insistant, irai-je avertir quelqu'une de nos religieuses? Or, je réfléchissais à ce qu'elle me répétait là-dessus : c'est peut-être Dieu qui permet qu'elle me fasse songer à cela, me dis-je, tout attendrie de la douceur avec laquelle elle me pressait ; et tout de suite : Oui, madame» lui répond is-je, je souhaiterais bien parlera madame la prieure, si elle en a le temps.

Eh bien ! ma belle demoiselle, venez, reprit-elle, suivezmoi ; je vais vous mener à son parloir, et elle s'y rendra un moment après. Allons.

Je la suivis donc ; nous montâmes un petit escalier, elle ouvrit une porte, et le premier objet qui me frappa, c'est cette dame dont je vous ai parlé, que je n'avais vue que lorsqu'elle sortit de l'église, et qui, en sortant, m'avait regardée d'une manière si obligeante.

Elle me parut encore charmée de me revoir, et se leva d'un air caressant pour me faire place.

Elle était avec la prieure du couvent, et je vous ai instruite de ce qui était cause de sa visite.

Madame, dit la tourière à la religieuse, j'allais vous avertir ; c'est mademoiselle qui vous demande.

Cette prieure était une petite personne courte, ronde et blanche, à double menton, et qui avait le teint frais et reposé. Il n'y a point de ces mines-là dans le monde ; c'est un embonpointtout différentde celui des autres, un embonpoint qui s'est formé plus à l'aise et plus méthodiquement,

c'cst-à-i1ire, où il entre plus d'art, plus de façon, plus d'amour de soi-même que dans le nôtre.

D'ordinaire, c'est ou le tempérament, ou la quantité de nourriture, ou Tinaclion et la mollesse qui nous acquièrent le nôtre, et cela est tout simple ; mais pour celui dont je parle, on sent qu'il faut, pour l'avoir acquis, s'en être saintement fait une tâche : il ne peut être que l'ouvrage d'une délicate, d'une amoureuse et d'une dévote complaisance qu'on a pour le bien et pour Taise de son corps ; il est non seulement un témoignage qu'on aime la vie et la vie saine, mais qu'on l'aime douce, oisive et friande ; et qu'en jouissant du plaisir de se porter bien, on s'accorde encore autant de douceurs et de privilèges que si on était toujours convalescente.

Aussi cet embonpoint religieux n'a-t-il pas la forme du nôtre, qui a l'air plus profane; aussi grossit-il moins un visage qu'il ne le rend grave et décent ; aussi donne-t-il à la physionomie non pas un air joyeux, mais tranquille et content.

A voir ces bonnes filles, au reste, vous leur trouvez un extérieur affable, et pourtant un intérieur indifférent. Ce n'est que leur mine, et non pas leur âme qui s'attendrit pour vous : ce sont de belles images qui paraissent sensibles, et qui n'ont que des superficies de sentiment et de bonté. Mais laissons cela, je ne parle ici que des apparences, et ne décide point du reste. Revenons àlaprieure ; j'en ferai peut-être le portrait quelque part.

Mademoiselle, je suis votre servante, me dit-elle en se baissant pour me saluer: puis-je savoir à qui j'ai Thonneur de parler ? C'est moi qui en ai tout l'honneur, répondis-je encore plus honteuse que modeste, et quand je vous dirais qui je suis, je n'en serais pas plus connue de vous, madame.

C'est, si je ne me trompe, mademoiselle que j'ai vue dans l'église où je suis entrée un instant, dit alors la dame en question, avec un souris tendre; j'ai cru même la voir pleurer, et cela m'a fait de la peine. Je vous rends mille grâces de votre bonté, madame, repris-je d'une voix faible

Cl timide ; et puis je me tus. Je ne savais comment entrer Cl matière : l'accueil de la prieure, tout avenant i[u li était, m'avait découragée ; je n'espérais plus rien d'elle, sans que je pusse dire pourquoi: c'était ainsi que son abord m'avait frappée, et cela revient à ces superficies dont je parlais, et que je ne démêlais pas alors. Elle va me plaindre, et ne me secourra point, me disais-je ; il n'y a rien à faire.

Cependant ces dames, qui s'étaient levées, restaient debout, et j'en rougissais, parce que mon habit les trompait, et que j'étais bien au dessous de tant de façons. Souhaitezvous que nous soyons seules? me dit la prieure.

Comme il vous plaira, madame, répondis-je ; mais je serais fâchée d'être cause que madame s'en allât, et de vous déranger ; si vous voulez, je reviendrai.

Ce que je disais dans l'intention d'échapper à l'embarras où je m'étais mise, et de ne plus revenir.

Non, mademoiselle, non, me dit la dame, en me prenant par la main pour me faire avancer : vous resterez, s'il vous plaît; ma visite est finie, et je partais ; ainsi je vais vous laisser libre : vous avez du chagrin, je m'en suis aperçue ; vous méritez qu'on s'y intéresse; et si vous vous en retourniez, je ne me le pardonnerais pas.

Oui, madame, lui dis-je, pénétrée de ce discours, et tout en pleurs, il est vrai que j'ai du chagrin ; j'en ai beaucoup, il n'y a personne qui ait autant sujet d'en avoir que moi; personne de si à plaindre, ni de si digne de compassion que je le suis ; et vous me témoignez un cœur si généreux, que je ne ferai point difficulté déparier devant vous, madame: il ne faut pas vous retirer, vous ne me gênerez point ; au contraire, c'est un bonheur pour moi que vous soyez ici : vous m'aiderez à obtenir de madame la grâce que je viens lui demander à genoux (je m'y jetai en effet), et qui est de vouloir bien me recevoir chez elle.

Eh I ma belle enfant, que vous me touchez ! me répondit la prieure en me tendant les bras de l'endroit où elle était, pendant que la dame me relevait affectueusement ; que je me félicite du choix que vous avez fait de ma maison ! En

vérité, quand je VOUS ai vue, j'ai eu comme un pressonlimenl de ce qui vous amène ; voire modestie m'a frappé). Ne serait-ce pas une prédestinée qui me vient? ai -je pense en moi-même : car il est certain que votre vocation est écrite sur votre visage, n'est-il pas vrai, madame? Ne trouvez -vous pas comme moi ce que je vous dis Kà? Qu'elle est belle, qu'elle a l'air sage ! ah ! ma fille, que je suis ravie ! que vous me donnez de joie ! Venez, mon ange, venez; je gagerais qu'elle est fille unique, et qu'on veut la marier malgré elle: mais dites-moi, mon cœur, est-ce tout à l'heure que vous voulez entrer ? Il faudra pourtant informer vos parents, n'est-ce pas? Chez qui enverrai-je ?

IJélas ! ma mère, répondis-je, je ne puis vous indiquer personne. Ma confusion et mes sanglots m'arrêtèrent là. Eh bien ! me dit-elle, de quoi s'agit-il ? Non, personne, continuai-je : rien de ce que vous croyez, ma mère : je n'ai pas la consolation d'avoir des parents : du moins ceux que j'ai, je ne les ai jamais connus.

Jésus, mademoiselle ! rcprit-clle avec un refroidissement imperceptible et grave ; voilà qui est bien fâcheux, point de parents ! eh ! comment cela se peut-il ? qui est-ce donc qui a soin de vous ? car apparemment que vous n'avez point do bien non plus? Que sont devenus votre père et votre mère ?

Je n'avais que deux ans,lui-di3-je, quand ils ont été assassinés par des voleurs qui arrêtèrent le carrosse de voiture oîi ils étaient avec moi ; leurs domestiques y périrent aussi: il n'y eut que moi à qui on laissa la vie, et je fus portée chez un curé de village, qui ne vit plus, et dont la sœur, quj était une sainte personne.m'a élevée avec une bonté infinie-. mais malheureusement elle est morte ces jours passés à Paris, où elle était venue, tant pour la succession d'un parent qu'elle n'a pas recueillie à cause des dettes du défunt, que pour voir s'il y aurait moyen de me mettre dans quelque état qui me convînt. J'ai tout perdu par sa mort ; il n'y avait qu'elle qui m'aimait dans le monde, et je n'ai plus de tendresse à espérer de personne: il ne me reste plus que la charité des autres ; aussi n'est-ce qu'elle et son bon ''œur que je

regrette, et non pas les secours que j'en recevais ; je rachèterais sa vie de la mienne : elle est morte dans une auberge 011 nous étions logées ; j'y suis restée seule, et l'on m'y a pris une partie du peu d'argent qu'elle me laissait. Un religieux, son confesseur, m'a tirée de là, et m'a remise, il y a quelques jours, entre les mains d'un homme que je ne veux pas nommer, qu'il croyait hofamede bien et charitable, et qui nous a trompés tous deux, qui n'était rien de tout cela. Il a pourtant commencé d'abord par me mettre chez madame Dutour, une marchande lingère ; mais à peine y ai-je été, qu'il a découvert ses mauvais desseins par de l'argent qu'il m'avait forcé de prendre, et par des présents que je me suis bien doutée qui n'étaient pas honnêtes, non plus que certaines manières qu'il avait et qui ne signifiaient rien de bon, puisqu'à la fin il n'a pas eu honte à son âge de me déclarer, en me prenant par les mains, qu'il était mon amant, qu'il entendait que je fusse sa maîtresse, et qu'il avait résolu de me mettre dans une maison d'un quartier éloigné, oii il serait plus libre d'être amoureux de moi sans qu'on le sût, et oti il me promettait des rentes, avec toutes sortes de maîtres el de magnificence ; à quoi j'ai répondu qu'il me faisait horreur d'être si hypocrite et si fourbe. Eh ! monsieur, lui ai-je dit, est-ce que vous n'avez point de religion ? Quelle abominable pensée ! Mais j'ai eu beau dire ; ce méchant homme, au lieu de se repentir et de revenir à lui, s'est emporté contre moi, m'a traitée d'ingrate, de petit-^ créature qu'il punirait si je parlais, et m'a reproc hé son argent, du linge qu'il m'avait acheté, et celle robe que je porte, et que je mettrai ce soir dans le paquet, que j'ai déjàfaitdu reste, pour lui renvoyer le tout, dès que je serai rentrée chez madame Dutour, qui de son côté m'a donné mon congé pour demain matin, parce qu'elle n'est payée que pour aujourd'hui ; de sorte que je ne sais plus de que^ côté tourner, si le père Saint-Vincent,de chez qui je viens en ce moment pour lui conter tout, et qui m'avait bonnement menée à cet horrible homme, ne trouve pas demain à me placer en quelque endroit, comme il m'a promis d'y tâcher.

Au sortir de chez lui, j'ai passé par ici, et je suis entrée dans votre église à cause que je pleurais le long du chemin, et qu'on me regardait ; et puis Dieu m'a inspiré la pensée de me jeter à vos pieds, ma mère, et d'implorer voire aide.

Là finit mon petit discours, ou ma petite harangue, dans laquelle je ne mis point d'autre art que ma douleur, et qui fit son effet sur la dame en question. Je la vis qui s'essuyait les yeux ; cependant ellene dit mot alors, et laissa répondre la prieure, qui avait honoré mon récit de quelques gestes do main, de quelques mouvements de visage, qu'elle n'aurait pu me refuser avec décence ; mais il ne me parut pas que son cœur eût donné aucun signe de vie.

Ccrles, votre situation est fort triste, mademoiselle (car il n'y eut plus ni de belle enfant, ni de mon ange ; toutes ces douceurs furent supprimées) ; mais tout n'est pas désespéré ; il faut voir ce que ce religieux, que vous appelez le père Saint- Vincent, fera pour vous, reprit-elle d'un air de compassion posée. Ne dites-vous pas qu'il s'est chargé de vous trouver une place? il lui est bien plus aisé de vous rendre service qu'à moi qui ne sors point, et qui ne saurais agir. Nous ne voyons, nous ne connaissons presque personne; et à l'exception de madame, et de quelques autresdames qui ont la bonté de nous aimer un peu, nous sommes des semaines entières sans recevoir une visite ; d'ailleurs notre maison n'est pas riche ; nous ne subsistons que par nos pensionnaires, dont le nombre est fort diminué depuis quelque temps, .\ussi sommes-nous endettées, et si mal à notre aise ! J'eus Tautre jour le chagrin de refuser une jeune fille, un fort bon sujet, qui se présentait pour être converse, parce que nous n'en recevons plus, quelque be soin que nous en ayons, et que, nous apportant peu, elles nous seraient à charge. Ainsi de tous côtés vous voyez notre impuissance, dont je suis vraiment mortifiée; car vous m'afdigez, ma pauvre enfant (ma pauvre ! quelle différence de style ! auparavant elle m'avait dit, ma belle), vous m'affligez : mais que ne vous êtes-vous adressée au curé de votre

paroisse ? Notre communauté ne peut vous aider que descg prières, elle n'est pas en état de vous recevoir; et tout ce que je puis faire, c'est de vous recommander à la charité de nos daines pensionnaires ; je quêterai pour vous, je vous remettrai demain ce que j'aurai amassé. (Quêter pour un ange, la belle chose à lui proposer !)

Non, ma mère, non, répondis-je d'un ton sec et ferme, je n'ai encore rien dépensé de la petite somme d'argent que m'a laissée mon amie, et je ne venais pas demander l'aumône. Je crois que, lorsqu'on a du cœur, il n'en faut venir à cela que pour s'empêcher de mourir, et j'attendrai jusqu'à cette extrémité ; je vous remercie.

Et moi, je ne souffrirai point qu'une fille aussi bien née y soit jamais réduite, dit en ce moment la dame qui avait gardé le silence. Reprenez courage, mademoiselle , vous pouvez encore prétendre à une amie dans le monde, je veux vous consoler de la perte de celle que vous regrettez, et il Détiendra pas à moi que je ne vous sois aussi chère qu'elle vous l'a été. Ma mère, ajouta-t-elle en adressant la parole à la religieuse, je paierai la pension de mademoiselle ; vous pouvez la faire entrer chez vous. Cependant comme elle vous est absolument inconnue, et qu'il est juste que vous sachiez quelles sont les personnes que vous recevez, nous n'avons pour vous ôter tout scrupule là-dessus, et pour empêcher même qu'on ne trouve à redire à l'inclination que je me sens pour mademoiselle, nous n'avons, dis-je, qu'à envoyer tout à l'heure votre tourière chez cette dame Dutour, qui est ma marchande, et dont sans doute le bon témoignage justifiera ma conduite et la vôtre.

Je compris d'abord à ce discours qu'elle était bien aise elle-même de connaître un peu mieux son sujet, et de savoir à qui elle avait affaire : mais observez, je vous prie, le tour honnête qu'elle prenait pour cela, et avec quel ménagement pour moi, et avec quelle industrie elle me cachait l'incertitude qui pouvait lui rester sur ce que je disais, et qui était fort raisonnable.

On ne saurait payer ces traits de boaté-là. De toutes les

obligations qu'on peut avoir à une belle âme, ces tendrea attentions, ces secrètes politesses de sentiments sont les plus touchantes. Je les appelle secrètes, parce que le cœur qui les a pour vous ne vous les compte point, ne veut point m charger votre reconnaissance ;{1 croit qu'il n'y a que lui çui les sait ; il vous les soustrait, il en enterre le mérite ; et tela est adorable.

Pour moi, je fus au fait ; les gens qui ont eux-mêmes un peu de noblesse de cœur se connaissent en égards de cette espèce, et remarquent bien ce qu'on fait pour eux.

Je me jetai avec transport, quoique avec respect, sur la main de cette dame, que je baisai longtenr ps, et que je mouillai des plus tendres et des plus délicieuses larmes que j'aie versées de ma vie: c'est que notre âme est haute, et que tout ce qui a un air de respect pour sa dignité la pénètre et l'enchante ; aussi notre orgueil ne Ait-il jamais ingrat.

Madame, lui dis-je, consentez-vous que j'écrive deux mots à madame Dutour par la tourière ? Vous verrez mon billet; et je songe que, dans les circonstsnces où je suis et qu'elle n'ignore pas, elle pourrait craindre de la surprise, et ne pas s'expliquer librement. Oui-dà, mademoiselle, rne répoiidit-elle, vous avez raison, écrivez. Ma mère, voulez-vous bien nous donner une plume et de l'encre? Avec plaisir, dit la prieure toute radoucie, et qui nous passa ce qu'il fallait pour le billet : il fut court ; le voici à peu près.

« La personne qui vous rendra cette lettre, madame, ne va » chez vous que pour s'informer de moi ; vous aurez la )) bonté de lui dire naïvement et dans la pure vérité ce que >> vous en savez, tant pour ce qui concerne mes mœurs et » mon caractère que pour ce qui a rapport à mon histoire, » et à la manière dont on m'a mise chez vous. Je ne vous » saurais aucun gré de tromper les gens en ma faveur • » ainsi ne faites point de difficulté déparier suivant votre » conscience, sans vous soucier de ce qui me sera avan- » tageux ou non. Je suis, madame.., » et Marianne au bas pour toute signature.

136 lA VIE

Ensuitejc présentai ce papier à ma future bienfaitrice, qui, après l'avoir lu en riant, et d'un air qui semblait dire, je n'ai que faire de cela, le donna à travers la grille à la prieure, et lui dit : Tenez, ma mère, je crois que vous serez de mon avis, c'est que quiconque écrit de ce ton-là ne craint rien.

A merveille, reprit la religieuse quand elle en eut fait la lecture, à merveille, on ne peut rien de mieux ; et sur-lechamp, pendant que je mettais le dessus de la lettre, elle sonna pour faire venir la tourière.

Celle-ci arriva, salua fort respectueusement la dame, quj lui dit : A propos, j'ai vu votre sœur à la campagne, on est fort content d'elle oii je l'ai mise, et j'ai quelque chose à vous en dire, ajouta-t-elle en la tirant un moment à quartier pour lui parler. Je présumai encore que j'étais celte Sœur dont elle l'entretenait, et qu'il s'agissait de quelques ordres qui me regardaient; et deux ou trois mots, comme, oui, madame, laissez-moi faire, prononcés tout haut par la tourière, qui me regardait beaucoup, me le prouvèrent.

Quoi qu'il en soit, cette fille prit le billet, partit, et revint une petile demi-heure après. Ce qui fut dit entre la dame, la prieure et moi pendant cet intervalle de temps, je le passe : voici la tourière de retour ; j'oublie pourtant une circonstance, c'est qu'avant qu'elle rentrât dans le parloir, une autre fille de la maison vint avertir la dame qu'on souhaitait lui dire un mot dans le parloir voisin. Elle y alla, et n'y resta que cinq ou six minutes ; à peine était-elle revenue, que nous vîrae paraître la tourière, qui apparemment venait de la quitter, et qui, avec une gaîté de bon augure, et débutant par un enthousiasme d'amitié pour moi, m'adressa d'abord la parole.

Ah ! sainte mère de Dieu, que je viens d'entendre dire du bien de vous, mademoiselle ! allez, je l'aurais deviné, vous avez bien la mine de ce que vous êtes. Madame, vous ne sauriez croire tout ce qu'on m'en vient de raconter ; c'est qu'elle est sage, vertueuse, remplie d'esprit, de bon cœur,

DE MARIANJiE.

ivile, honnête, enfin la meilleure fille du monde ; c'est un trésor, hors qu'on dit qu'elle est si malheureuse que nous en venons de pleurer, la bonne madame Dutour et moi • il n'y a ni père ni mère, on ne sait qui elle est ; voilà tout son défaut; et sans la crainte de Dieu, elle n'en serait pas plus mal, la pauvre petite ! témoin un gros richard qu'elle a congédié pour de bonnes raisons, le vilain qu'il est! je vous eonterai cela une autre fois, je vous dis seulement le principal. Au reste, madame, j'ai fait comme vous me l'avez commandé: je n'ai pas dit votre nom à la marchande ; elle ne sait pas qui est-ce qui s'enquête.

La dame rougit à cette indiscrétion de latourière, qui me révélait que c'était moi dont elles avaient parlé à part • et cette rougeur fut une nouvelle bonté dont je lui tins compte.

Voilà qui est bien, ma bonne ; en voilà assez, lui dit-elle. Et vous, mademoiselle, n'entrerez-vous pas aujourd'hui ? avez-vous quelques bardes à prendre chez la marchande, et faut-il que vous y alliez? Oui, madame, répondis-je, et je serai de retour dans une demi-heure, si vous me permettez de sortir.

Faites, mademoiselle; allez, reprit-elle, je vous attends. Je partis donc ; le couvent n'était pas éloigné de chez madame Dutour, et j'y arrivai en très peu de temps, malgré un reste de douleur que je sentais encore à mon pied.

La lingère causait à sa porte avec une de ses voisines • j'entrai, je la remerciai, je l'embrassai de tout mon cœur ; elle le méritait.

Eh bien, Marianne ! Dieu merci, vous avez donc trouvé fortune? eh bien! par ci, eh bien! par là : qui est cette dame qui a envoyé chez moi ?

J'abrégeai. Je suis extrêmement pressée, lui dis-je ; je vais me déshabiller, et mettre cet habit dans un paquet que j'ai commencé là-haut, qu'il faut que j'achève, et que vous aurez la bonté de faire porter aujourd'hui chez le neveu de M. de Climal . Oui, reprit-elle, chez M. de Valville ; je le connais^ c'est moi qui le fournis. Chez lui-même, lui dis-je, vous me

i38 LA VIE

remettez son nofn ; et en lui répondant, je montais déjà Tesculier qui menait à la chambre.

Dès quej'y fus, eh! vite, eh! vite, j'ôte la robe que j'avais ; je reprends mon ancienne, je mets l'autre dans le paquet, et le voilà fait. Il y avait une petite écritoire et quelques feuilles de papier sur la table; j'en prends une, et voici ce quej'y mets pour Valville.

« Monsieur, il n'y a que cinq ou six jours que je connais » M. de Climal, votre oncle, et je ne sais pas où il loge, ni » où lui adresser les hardes qui lui appartiennent, et que je » vous prie de lui remettre. Il m'avait dit qu'il me les don- )) nait par charité, car je suis pauvre ; et je ne lesavais prises » que sur ce pied -là : mais comme il ne m'a pas dit vrai, et » qu'il m'a trompée, elles ne sont plus à moi, etje les rends, » aussi bien que quelque argent qu'il a voulu à toute force » que je prisse. Je n'aurais pas recours à vous dans celte » occasion, si j'avais le temps d'envoyer chez un récollet, » nommé le père Saint-Vincent, quia cru me rendre ser- » vice en me faisant connaître votre oncle, et qui vous ap- I prendra, quand vous voudrez, à vous reprocher l'in- » suite que vous avez faite à une fille affligée, vertueuse, >) et peut être votre égale. »

Que dites-vous de ma lettre ? J'en fus assez contente, et je la trouvai mieux que je n'aurais moi-même espéré de la faire , vu ma jeunesse et mon peu d'usage ; mais on serait bien stupide, si avec des sentiments d'honneur, d'amour et de fierté, on ne s'exprimait pas un peu plus vivement qu'à son ordinaire.

Aussitôt ce billet écrit, je pris le paquet, et je descendis en bas.

Je supprime ici un détail que vous devinerez aisément ; c'est ma petite cassette pleine de mes hardes, que je ne pouvais pas porter moi-même, et que j'envoyai prendre en haut par un homme qui s'était dévoué au service de tout le quartier, et qui se tenait d'ordinaire à deux pas du logis ; ce sont mes adieux à madame Dutour, qui me promit que le ballotet lebilletpour Valville seraient remisàlf='iir adresse

en moins d'une heure; ce sontmille assurances que nous nous fîmes, cette bonne femme et moi ; ce sont presque des pleurs de sa part, car elle ne pleura pas tout-à-fait, mais je croyais toujours qu'elle allait pleurer. Pour moi, je versai quelques larmes par tristesse : il me semblait, en me séparant de la Dutouret en sortant de sa maison, que je quittais une espèce de parente, et même une espèce de patrie ; et que j'allais, à la garde de Dieu, dans un pays étranger, sans avoir le temps de me reconnaître. J'étais comme enlevée ; il y avait quelque chose de trop fort pour moi dans la rapidité des événements qui me déplaçaient, qui me transportaient : je ne sais où, ni entre les mains de qui j'allais tomber

Et ce quartier dont je m'éloignais? le comptez-vous pour rien ? Il me mettait dans le voisinage de Valville, de ce Valville que j'avais dit que je ne verrais plus, il est vrai ; mais il était bien rigoureux de se trouver prise au mot : je m'étais promis de ne le plus voir, et non pas de ne le pouvoir plus ce qui est autrement sérieux ; et le cœur ne se mène pas avec cette rudesse-là : ce qui l'aide à être ferme dans un cas comme le mien, c'est la liberté d'être faible ; et cette liberté.je la perdais par mon changement d'état, et j'en soupirais; mon courage en était abattu.

Cependant il faut partir ; allons, me voilà en chemin. J'ai dit à la Dutour que c'était à un couvent que je me rendais. Comment s'appclle-t-il, je l'ignore aussi bien que le nom de la rue ; mais je sais mon chemin, le crocheteur me suit; à son retour il l'instruira, et si par hasard elle voit Valville, elle pourra l'instruire aussi : ce n'est pas que je le souhaite, c'est seulement une réflexion que je fais en marchant et qui m'amuse. Eh bien! oui, il saura le lieu de ma retraite; que m'importe? qu'en peut-il arriver? rien, à ce qu'il me semble : est-ce qu'il tentera de me voir ou de m'écrire ? Oh! que non, me disais-je. Oh ! que si, devais-je me dire, si je m'étais répondu sincèrement, et suivant la consolante apparence que j'y trouvais.

Mais nous approchons du couvent, et nous y sommes ; J'y revenais bien moins parée que je n'en étais partie : ma

bienfaitrice m'en demanda la raison.

C'est, lui dis-je, que j'ai repris mes hardes, et que j'ai laissé chez madame Dutour toutes celles que vous m'avez vues, madame, afin qu'elle les fasse rendre à l'homme dont je vous ai parlé, de qui je les tenais. Ma chère fille, vous n'y perdrez rien, me répondit-elle en m'embrassant ; après quoi j'entrai : je revins la remercier à travers les grilles du parloir, elle partit, et me voilà pensionnaire.

J'aurais bien des choses à vous dire de mon couvent; j'y connus bien des personnes ; j'y fus aimée de quelques-unes, et dédaignée de quelques autres, et je vous promets Thistoire du séjour que j'y fis : vous l'aurez dans la quatrième partie. Finissons celle-ci par un événement qui fut la cause de mon entrée dans le monde.

Deux ou trois jours après que je fus chez ces religieuses, ma bienfaitrice me fit habiller comme si j'avais été sa fille, et m'y pourvut, sur ce pied-là, de toutes les hardes qui m'étaient nécessaires. Jugez des sentiments que je pris pour elle ; je ne la voyais jamais qu'avec des transports de joie et de tendresse.

On remarqua que j'avais delà voix, elle voulut que j'apprisse la musique. La prieure avait une nièce à qui on donna un maître de clavecin ; ce maître fut le mien aussi. Il y a des talents, me dit cette aimable dame, qui servent toujours, quelque parti qu'on prenne; si vous êtes religieuse, ils vous distingueront dans votre maison ; si vous êtes du monde, ce sont des grâces de plus, et des grâces innocentes.

Elle me venait voir tous les deux ou trois jours, et il y avait déjà trois semaines que je vivais là dans une situation d'esprit très difficile à dire ; car je tâchais d'être plus tranquille que je ne l'étais, et ne voulais point prendre garde à ce qui m'empêchait de l'être, et qui n'était qu'une folie secrète qui me suivait partout.

Valville savait sans doute où je demeurais ; je n'entendais pourtant point parler de lui et mon cœur n'y comprenait rien. Quand Valville aurait trouvé le moyen de me

donner de ses nouvelles, il n'y aurait rien gagné ; j'avais renoncé à lui, mais je n'entendais pas qu'il renonçât à moi; quelle bizarrerie de sentiment !

Un jour que je révais à cela, malgré que j'en eusse (et c'était l'après-midi), en vint médire qu'un laquais demandait à me parler : je crus qu'il venait de la part de ma bienfaitrice, et je passai au parloir. A peine considérai-je ce prétendu domestique, qui ne se montrait que de côté, et qui d'une main tremblante me présenta une lettre. De quelle part ? lui dis-je. Voyez, mademoiselle, répondit-il d'un ton de voix ému, et que mon cœur reconnut avant moi, puisque j'en fus émue moi-même.

Je le regardai alors en prenant sa lettre, je lui trouvai les yeux sur moi ; quels yeux, madame ! Les miens se fixèrent sur lui ; nous restâmes quelque temps sans nous rien dire; et il n'y avait encore que nos cœurs qui se parlaient, quand une tourière arriva, qui me dit que ma bienfaitrice, allait monter, et que son carrosse venait d'entrer dans la cour. Remarquez qu'elle ne la nomma pas ; c'est votre bonne maman, me dit-elle, et puis elle se retira.

Ah! monsieur, retirez-vous, criai-je toute troublée à Valville (car Vjus voyez bien que c'était lui), qui ne me répondit que par un soupir en sortant.

Je cachai ma lettre en attendant ma bienfaitrice, qui parut un instant après, et qui amenait avec elle une dame que j'ai bien aimée, que vous aimerez aussi sur le portrait que je vous en ferai dans ma quatrième partie, et que je joindrai à celui de cette chère dame qu'on appelait ma mère.

riN DE LA TROISIÈME PARTIS*

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