‹ La vie de Marianne, ou, Les aventures de Mme la comtesse deChapitre 36 sur 40 · DIXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DIXIEME PARTIE

Vous reçûtes hier la neuvième partie de mon histoire, et je vous envoie aujourd'hui la dixième ; on ne saurait guère aller plus vite. Je prévois, malgré cela, que vous ne me tiendrez pas grand compte de ma diligence; j'avoue moi-même que je n'ai pas le droit de la vanter. J'ai été jusqu'ici si paresseuse, qu'elle ne signifie pas encore que je me corrige ; elle a plus lair d'un caprice qui me prend que d'une vertu que j'acquiers, n'est-il pas vrai ? Je suis sûre que c'est là votre pensée. Patience,vous me faites une injustice, madame ; mais vous n'êtes pas encore obligée de de le savoir ; c'est à moi dans la suite à vous l'apprendre, et à mériter que vous m'en fassiez réparation. Poursuivons ; c'est toujours mon amie la religieuse qui parle, et qui est revenue sur le soir dans ma chambre où je l'attendais.

Vous vous ressouvenez bien, reprit-elle, que je suis chez madame Dursan, qui me prodiguait tout ce qui sert à l'entretien d'une 'ille ; de sorte qu'il ne tint qu'à ma mère de m'aimer beaucoup, si pour obtenir son amitié, je n'avais qu'à ne lui être point à charge, el qu'à lui laisser tout doucement oublier que j'étais sa fille.

Aussi l'oublia-t-elle si bien, qu'il y avait quatre ans qu'il ne nous était venu de ses nouvelles, "quand je perdis madame Dursan, avec qui je n'avais vécu que cinq ou six ans; et je les passai d'une manière si tranquille et si uniforme, que ce n'est pas la peine de m'y arrêter.

Je vous ai déjà dit qu'on m'appelait la belle Tervire ; car, dans chaque petit canton de la province, il y a presque toujours quelque personne de notre sexe qui est la beauté du pays, celle, pour ainsi dire, dont le pays se fait fort.

Or, c'était moi qui avais cette distinction-là, que je n'a}

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1^ tout ce qui m'en plaisait.

Non qvcj'endevinsse plus glorieuse avec mes compagnes le n étais pas de cette humeur-là; elles ont pu souvent n'être pas contentes de ma figure qui triomphait de la leur ma s jamais elles n'ont eu à se plaindre de moi m de mes L n iamais ma vanité ne triomphait d'elles; au contraire, Sràis autant que je pouvais les préférences qu on me donnait, je les écartais, je ne les voyais point, 3e passa^. pour ne les point voir; je souffrais même pour mes compagnes qui les voyaient, quoique je fusse bien aise que les autres les vissent. C'est une puérilité dont je me souviens encore ; mais comme il n'y avait que moi qm le savu.s que mes amies ne me croyaient pas instruite de mes avantages, Zl les adoucissait ; c'était autant de rabattu sur leurmortif.cation, et nous n'en vivions pas plus mal ensemble.

Tout 1; monde m'aimait, au reste. Elle est plus ainjab e qu'une autre, disait-on, et il n'y a qu'elle qui ne s en doute pas On ne parlait que de cela à madame Dursan ; paitout où nous allions, on ne l'entretenait de moi que pour me louer, et on témoignait que c'était de bonne fo., par 1 accue.l et par les caresses qu'on me faisait.

Il est vrai que j'étais née douce, et qu'avec le caractère que j'avais, rien ne m'aurait plus inquiétée que de me sentir mal dans l'esprit de quelqu'un.

Madame Dursan, que j'aimais de tout mon cœur, et qui en était convaincue, recueillait de son côté tout le bien qu on lui disait de moi, en concluait qu'elle avait raison de m aimer, et ne le concluait qu'en m'aimant tous les jours davan-

** Depuis que j'étais avec elle, je ne l'avais jamais vue qu'eu'parfaite santé ; mais comme elle était d un a^e très avancé, insensiblement cette santé s'altéra. Madame Dursan, jusque-là si active, devint infirme et pesante ; «He se plaigniî que sa vue baissait; d'autres accidents de la mèmena-

ture survinrent; nous ne sortions presque plus du cliâleau, c'étaient toujours de nouvelles indispositions; et clic en eut une, entre autres, qui parut lui annoncer une fin si prochaine, qu'elle fit son testament sans me le dire.

J'étais alors dans ma chambre, oii il n'y avait qu'une heure que je m'étais retirée, pour me livrer à toute l'inquiélude et à toute l'agitation d'esprit que me causait son état.

J'avais pris tant d'attachement pour elle, et je tenais si fort à la tendresse qu'elle avait pour moi, que la tète me tournait quand je pensais qu'elle pouvait mourir.

Aussi, depuis quelques jours, étois-je moi-même extrêmement changée. De peur de l'effrayer cependant, je paraissais tranquille, et tâchais de montrer un peu de ma gaîté ordinaire.

Mais en pareil cas on rit de si mauvaise grâce, on imite si mal et si tristement ce qu'on ne sent point ! Madame Dursan ne s'y trompait pas, et souriait tendrement p.n n-j regardant comme pour me remercier de mes en^ris.

Elle venait donc d'écrire son testament, q^iand je quittai ma chambre pour la rejoindre. J'avais pleuré, et il reste toujours quelque petite impression de cela sur le visage.

D'oiJ viens-tu, ma nièce? me dit-elle, tu as les yeux bien rouges ! Je ne sais, lui répondis-je ; c'est peut-être de ce que je me suis assoupie un quart d'heure. Non, tu n'as pas l'air d'avoir dormi, reprit-elle en secouant la tête ; tu as pleuré.

Moi, rna tante ! de quoi voulez-vous que jepleure ? m'écriaije avec cet air dégagé que j'affectais. De mon âge et de mes infirmités, me dit-elle en souriant. Comment! de vos infirmités! Pensez-vous qu'un petit dérangement de santé qui se passera me fasse peur, avec le tempérament que vou.i avez? lui répondis-je d'un ton qui allait me trahir si je ne m'étais pas arrêtée.

Je suis mieux aujourd'hui ; mais on n'est pas éternelle, mon enfant, et il y a longtemps que je vis, me dit-elle en cachetant un paquet.

A qui écrivez-vous donc, madame? lui dis-je sans répon-

dreà £a réncxion. A personne, reprit-elle ; ce sont des mesures que je viens de prendre pour toi. Je n'ai plus de nis ; depuis près de vingt ans qu'on n'a entendu parler du mien je le crois mort ; et quand il vivrait, ce serait la même chose pour moi ; non que j'aie encore aucun ressentiment contre lui ; s'il vit, je prie Dieu de le bénir, et de le rendre honnête homme ; mais ni l'honneur de la famille, m îa religion, ni les bonnes mœurs qu'il a violées, ne me permettent de lui laisser mon bien.

Je voulus l'interrompre ici pour essayer de l'attendrir sur ce malheureux fils ; mais elle ne m'écoula point.

Tais-toi, me dit-elle, mon parti est pris. Ce n'est point par humeur que je suis inflexible ; il n'est pas question ici de bonté, mais d'une indulgence folle et criminelle qui nuirait àVordre et à la justice humaine et divine. L'action de Dursan fut affreuse ; le misérable ne respecta rien et tu veux que je donne un exemple d'impunité, qui serait peutêtre funeste à ton fils même, si jamais tu en as un ! Si le mien comme a fait autrefois ton père, qui fut traité avec trop peu de rigueur, s'était marié, je ne dis pas à une fille de condition, mais du moins de bonne famille, ou simplement de famille honnête quoique pauvre, en vérité, je me serais rendue; je n'aurais pas. regardé au bien, et je ne serais pas aujourd'hui à lui faire grâce ; mais épouser une fille de la lie du peuple, et d'une famille connue pour infâme parmi le peuple ! je n^y saurais penser qu'avec horreur. Revenons à ce que je disais.

Il ne me reste pour tout héritier que ton oncle Tervire, qui était déjà assez riche, et qui l'est de ton bien ; il a profité durement du malheur de ton père, m'a-t-on dit; il ne la jamais ni consolé ni secouru. Il se réjouirait encore du malheur de mon fils et du sujet de me-i larmes ; ainsi je ne veux point de lui ; il jouit d'ailleurs de l'héritage de tes pères, et n'en prend pas plus d'inlérèt à ton sort. Je songe aussi'que tu n'as pas grand secours à attendre de ta mère ; vu mérites une meilleure situation que celle où tu resterais, et ma succession servira du moins à faire la fortune d'une

nièce que j'aime, dont je vois bien que je suis aimée, qui craint de me perdre, qui me regrettera, j'en suis sûre, toute mon héritière qu'elle sera, et que mon fils, qui peut n'être pas mort, ne trouvera pas sans pitié pour lui dans la misère oti il peut être ; ta reconnaissance est une ressource que je lui laisse. Voilà, ma fille, de quoi il est question dans le papier cacheté que tu vois ; j'ai cru devoir me hâter de l'écrire, et je t'y donne tout ce que je possède.

Je ne lui répondis que par un torrent de larmes. Ce discours, qui m'offrait partout l'image de sa mort, m'attendrit et m'effraya tant, qu'il me fut impossible de prononcer un mot ; il me sembla qu'elle allait mourir, qu'elle me disait un éternel adieu, et jamais sa vie ne m'avait été si chère.

Elle comprit le sujet de mon saisissement et de mes pleurs ; je m'étais assise ; elle se leva pour s'approcher de moi, et me prenant la main : Tu m'aimerais encore mieux que ma succession, n'est-il pas vrai, ma fille? Mais ne t'alarme point, me dit-elle; ce n'est qu'une précaution que j'ai prise. Non, madame, lui dis-je en faisant un effort, votre fils n'est pas mort, et vous le reverrez, je l'espère.

En cet instant, nous entendîmes quelque bruit dans la salle. C'étaient deux dames d'un château voisin, qui venaient voir madame Dursan ; et je me sauvai pour n'être point vue dans l'état ofi j'étais.

Il fallut cependant me montrer un quart d'heure après. Elles venaient inviter madame Dursan à une partie de pêche qui se faisait le lendemain chez elles ; et comme elle s'en excusa sur ses indispositions, elles la prièrent du moins de vouloir bien m'y envoyer, et tout de suite demandèrent à me voir.

Madame Dursan leur promit que j'y viendrais ; elle me fit avertir, et je fus obligée de paraître.

Ces deux dames, toutes deux encore jeunes, dont l'une était fille et l'autre mariée, étaient aussi de toutes nos amies celles avec qui je me plaisais le plus, et qui avr.ient le plus d'amitié pour moi ; il y avait dix ou douze jours que

nous ne nous étions vues. Je vous ai dit que mes inquiétudes m'avaient beaucoup changée, et elles me Irouvèrtnt si abattue, qu'elles crurent que j'avais été malade. Non, leur dis-je ; tout ce que j'ai, c'est que depuis quelque temps je dors assez mal ; mais cela reviendra. Là-dessus, madame Dursan me regarda d'un air attendri, et que j'entendis bien ; c'est qu'elle s'attribuait mon insomnie.

Ces dames, me dit-elle ensuite, souhaitaient que nous allassirns demain à une partie de pêche qui se fera chez elles ; mais je suis trop incommodée pour sortir, et je n'y enverrai que toi, Tervire. Comme il vous plaira, lui répondis-je, bien résolue de prétexter quelque indisposition, plutôt que de la laisser seule toute la journée.

Aussi le lendemain, avant que madame Dursan fût éveillée, eus-je soin de leur dépêcher un domestique, qui leur dit qu'une migraine violente qui m'était venue dès le matin, et qui me retenait au lit, m'empêchait de me rendre chez elles.

Madame Dursan, étonnée, quelques heures après, de voir entrer chez elle une femme de chambre qu'elle avait chargée de me suivre, apprit d'elle qne je n'étais point partie, et sut en même temps l'excuse que j'en avais donnée.

Cependant je me levai pour aller chez elle, et j'étais à moitié de sa chambre, quand je la rencontrai qui malgré la peine qu'elle avait à marcher depuis quelque temps, et soutenue d'un laquais, venait voir elle-même en quel état j'étais.

Comment ! te voilà, levée ! me dit-elle en s'arrêtant dès qu'elle me vit; et ta migraine? Ce n'en était pas une, lui dis-je, je me suis trompée ; ce n'était qu'un grand mal de tête qui est extrêmement diminué, et je suis bien fâchée de n'être pas arrivée plus tôt pour vous le dire.

Va, reprit-elle, tu n'es qu'une friponne, et tu mériterais que je te fisse partir tout à l'heure; mais viens donc, puisque tu as voulu rester. Je vous assure que je serais partie, si je n'avais pas cru être malade, lui répondis-je d'un air ingénu. Et moi, me dit-elle, je t'assure que i'irai partout

où l'on m'invitera, puisque tu n'es pas pius raisonnable. Eh ! mais, sans doute, vous irez partout,repri?-je; j'y compte bien, vous ne serez pa3 toujours indisposée ; et en tenant de pareils discours, nous arrivâmes dans sa chambre.

Nombre de petites choses pareilles à celles que je vous dis là et dans lesquelles elle devinait toujours mon intention, de quelque manière que je m'y prisse, m'avaient tellement gagné son cœur, qu'elle m'aimait autant que la plus tendre des mères aime sa fille.

Sur ces entrefaites, la plus ancienne des deux femmes de chambre qu'elle avait, vieille fille qui avait tfiute sa confiance, et qui la servait depuis vingt-cinq ans, tomba malade d'une fièvre aiguë qui l'emporta en six jours de temps.

Madame Dursan en fut consternée ; il est vrai qu'à l'âge où elle était, il n'y a presque point de perte égale à celle-là.

C'est une amie d'une cppèce unique que la mort vous enlève en pareil cas, une amie de tous les instants, à qui vous ne vous donnez pas la peine de plaire ; qui vous délasse de la fatigue d'avoir plu aux autres ; qui n'est, pour ainsi dire, personne pour vous, quoiqu'il n'y ait personne qui vous soit plus nécessaire ; avec qui vous êtes aussi rebutante, aussi petite d'humeur et de caractère que vous avez quelquefois besoin de l'être ; avec qui vos infirmités les plus hurailianlcs ne sont que des maux pour vous, et point une honte ; enfin, une amie qui n'en a pas même le nom, et que souvent vous n'apprenez que vous aimiez que lorsque vous ne l'avez plus, et que tout vous manque sans elle. Telle était la position de madame Dursan, qui avait près de quatre-vingts ans.

Aussi, comme je vous l'ai dit, tomba-t-elle dans une mélancolie qui redoubla mes frayeurs.

Il lui fallait cependant une autre femme de chambre, et on lui en envoya plusieurs dont elle ne s'accommoda point. Je lui en cherchai moi-même, et lui en présentai une ou deux qui ne lui convinrent pas non plus.

Ce fut ainsi quelle passa près d'un mois, pendant lequel elle eut lieu dans mille occasions de se convaincre de ma tendresse et de mon zèle.

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Dans ce'.te occurrence, un jour qu'elle reposait, et que je me promenais en lisant aux environs du château, j'entendis un bruit au bout de la grande allée qui lui servait d'avenue ; je tournai de ce côté-là, pour savoir de quoi il était question. Je vis que c'était le garde de madame Dursan avec un de ses gens qui querellaient un jeune homme, qui semblaient avoir envie de le maltraiter, et lâchaient de lui arracher un fusil qu'il tenait.

Je me sentis un peu émue du ton brutal et menaçant dont ils lui parlaient, aussi bien que de cette violence qu'ils voulaient lui faire, et je m'avançai le plus vite que je pus, en leur criant de s'arrêter.

Plus j'approchai d'eux, et plus leur action me déplut ; c'est que j'en voyais mieux le jeune homme en question, et il était en effet difficile de le regarder indifféremment ; son air, sa taille et sa physionomie me frappèrent, malgré l'habit tout uni et presque usé dont il était vêtu.

Que faites-vous donc là, vous autres? dis-je alors avec vivacité à ces brutaux, quand je fus près d'eux. Nous arrêtons ce garçon qui chasse sur les terres de madame, qui a déjà iué du gibier, et que nous voulons désarmer, me répondit le garde avec toute la confiance d'un valet qui est charmé d'avoir droit de faire du mal.

Le jeune homme, qui, dès que je m'étais approchée, avait 6té son chapeau d'un air fort respectueux, jetait de temps sn temps sur moi des regards modestes et suppliants pendant que l'autre parlait.

Laissez, laissez aller monsieur, dis-je au garde, qui ne l'avait appelé que ce garçon, et dont je fus bien aise de corriger l'incivilité ; retirez-vous, ajoutai-je ; il est sans doute étranger, et n'a pas su les endroits où il pouvait chasser.

Je ne faisais que traverser pour aller ailleurs, mademoiselle, me répondit-il alors en me saluant, et ils ont tort de croire que j'ai tiré sur la terre de leur dame, et plus encore de vouloir désarmer un homme qu'ils ne connaissent point, qui, malgré l'état où ils le voient, n'est pas fait, je vous as-

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sure, pour être maltraité par des gens comme eux, et sur lequel il ne se sont jetés que par surprise.

A ces mots, Je garde et son camarade insistèrent pour me ^rsssder qu'il ne méritait point de grâce, et continuèrent ce l'apostropher désagréablement ; mais je leur imposai si- 'ence avec indignation.

En arrivant, je ne les avais trouvés que brutaux ; et depuis qu'il avait dit quelques paroles, je les trouvais insolents. Taisez-vous, leur dis-je, vous parlez mal ; éloignez-vous mais ne vous en allez pas.

Et puis, m'adressant à lui : Vous ont-ils ôté votre gibier? lui dis-je. Non, mademoiselle, me répondit-il, et je ne saurais trop vous remercier de la protection que vous avez la bonté de m'accorder dans cette occasion. Il est vrai que je chasse, mais pour un motif qui vous paraîtra sans doute bien pardonnable ; c'est pour un gentilhomme qui a beaucoup de parents dans la noblesse de ce pays-ci, qui en est absent depuis longtemps, et qui est arrivé avant-hier avec ma mère. En un mot, mademoiselle, c'est pour mon père i je l'ai laissé malade, ou du moins très indisposé dans le village prochain, chez un paysan qui nous a retirés ; et comme vous jugez bien qu'il y vit assez mal, qu'il n'y peut trouver qu'une nourriture moins convenable qu'il ne faudrait, et qu'il n'est guère en état de faire beaucoup de dépense, je suis sorti tantôt pour aller dans la ville, qui n'est plus qu'à une demi-lieue d'ici, vendre un petit bijou que j'ai sur moi ; en sortant j'ai pris ce fusil dans l'intention de chasser en chemin, et de rapporter à mon père quelque chose qu'il pût manger avec moins de dégoût que ce qu'on lui donne.

Vous voyez bien, Marianne, que voilà un discours assez humiliant à tenir; cependant, dans tout ce qu'il me dit là, il n'y eut pas un ton qui n'excitât mes égards autant que ma sensibilité, et qui ne m'aidât à distinguer l'homme d'avec sa mauvaise fortune ; il n'y avait rien de si opposé que EU figure et son indigence.

Je suis fâchée, lui dis-je, de n'être pas venue assez tôt

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pour vous épargner ce qui vient de se passer, et vous pouvez chasser ici en toute liljcrté ; j'aurai soin qu'on ne vous en empêche pas. Continuez, monsieur; la chasse est bonne sur ce terrain-ci, et vous n'irez pas loin sans trouver ce qu'il faut pour votre naalade. Mais peut-on vous demander ce que c'est que ce bijou que vous avez dessein de vendre?

Hélas ! mademoiselle, reprit-il, c'est fort peu de chose : il n'est question que d'une bagatelle de deux cents francs, tout au plus, mais qui suffira pour donner à mon père 1« temps d'attendre que ses affaires changent. La voici, ajouta-t-il en me la présentant.

Si vous voulez revenir demain matin, lui dis-je après l'avoir prise et regardée, peut-être vous en aurai-je défait ; je la proposerai du moins à la dame du château, qui est ma tante : elle est généreuse ; je lui dirai ce qui vous engage à la vendre; elle en sera sans doute touchée, et j'espère qu'elle vous épargnera la peine de la porter à la ville, où je prévois que peu de gens en auront envie.

C'était en lui remettant la bague que je lui parlais ainsi ; mais il me pria de la garder.

Il n'est pas nécessaire que je la reprenne, mademoiselle, puisque vous voulez bien tenter ce que vous dites, et que je reviendrai demain, me répondit-il. Il est juste d'ailleurs que la dame dont vous parlez ait le temps de l'examiner; ainsi, mademoiselle, permettez que je vous la laisse.

La subite franchise de ce procédé me surprit un peu, me plut, et me fit rougir, je ne sais pourquoi. Cependant je refusai d'abord de me charger de cette bague, et le pressai de la reprendre. Non, mademoiselle, me dit-il encore en me saluant pour me quitter ; il vaut mieux que vous l'ayez dès aujourd'hui, afin que vous puissiez la montrer ; et là-dessus il partit, pour abréger la contestation.

Je m'arrêtai h. le regarder pendant qu'il s'éloignait, et je le regardais en le plaignant, en lui voulant du bien, en ne mo croyant que généreuse.

Le garde et son camarade étaieat restés dans l'allée, à

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trente ou quarante pas de nous, comme je le leur avais ordonné, et je les rejoignis.

Si vous retrouviez aujourd'hui ou demain ce jeune homme chassant encore ici, leur dis-je, je vous défends, de la part de madame Dursan, de l'inquiéter davantage ; je vais avoir soin qu'elle vous le défende elle-même. Et puis je rentrai dans te château, l'esprit toujours plein de ce jeune homme et de sa décence, de ses airs respectueux et de ses grâces. Cette bague même qu'il m'avait laissée avait part à mon attention ;jîlle m'occupait, et n'était pas pour moi une chose indifférente.

J'allai chez madame Dursan, qui était réveillée, et à qui je contai ma petite aventure, avec l'ordrs que j'avais donné de sa part au garde.

Elle ne manqua pas d'approuver tout ce que j'avais fait. Un jeune chasseur de si bonne mine (car je n'omis rien de ce qui pouvait le rendre intéressant), un jeune homme si poli, si doux, si bien élevé, qui chassait avec un zèle si édifiant pour un père malade, ne pouvait que trouver grâce auprès de madame Dursan, qui avait le cœur bon, et qui ne voyait dans mon récit que la justification ou l'éloge de l'étranger.

Oui, ma fille, tu as raison, me dit-elle ; j'aurais pensé comme toi si j'avais été à ta place, et ton action est très louable. (Pas si louable qu'elle se l'imaginait, ni que je le croyais moi-même ; ce n'était pas là le mot qu'il eût fallu dire.)

Quoi qu'il en soit, dans l'attendrissement où je la vis, j'augurai bien du succès de ma négociation au sujet de la bague dont je lui parlai, et que je lui montrai de suite, persuadée que je n'avais qu'à dire le prix pour en avoir l'argent.

Mais je me trompais ; les mouvements de ma tante et les miens n'étaient pas tout-à-fait les mêmes : madame Dursan n'était que bonne et charitable , cela laisse du sang-froiJ, et n'engage pas à acheter une bague dont on n'a que faire.

Tu n'y songes pas, me dit-elle ; pourquoi t'es-tu chargée

de ce bijou ? A quoi veux-tu que je l'emploie ? Je ne pourrais le prendre que pour toi, et je t'en ai donné de plus beaux (comnfie il était vrai). Non, ma fille, reprends-le, ajouta-t-elle tout de suite en me le rendant d'un air triste ; ûte-le de ma vue ; il me rappelle une petite bague que j'ai eue autrefois, qui était, ce me semble, pareille à celle-ci, et que j'avais donnée à mon fils sur la fin de ses études.

A ce discours, je renriis promptement la bague dans le pftpier d'où je l'avais tirée, et l'assurai bien qu'elle ne la verrait plus.

Attends, reprit-elle, j'aime mieux que tu proposes demain à ton jeune bomnie de lui prêter quelque argent, qu'il te rendra, lui diras-tu, quand il aura vendu son bijou. Voilà dix écus pour lui ; qu'on te les rende ou non, je ne m'en soucie guère, et je les donne, quoiqu'il ne faille pas le lui dire.

Je m'en garderai bien, lui repartisje en prenant cette somme qui était bien au-dessous de la générosité que je me sentais, mais qui, avec quelque argent que je résolus d'y joindre, deviendrait un peu plus digne du service que j'avais envie de rendre ; car de l'argent, j'en avais : madame Durean, qui, dans les occasions, voulait que je jouasse, ne m'en laissait point manquer.

Tout mon embarras fut de savoir comment je ferais le lendemain pour offrir cette somme au jeune homme en question, sans qu'il en rougît, à cause de l'indigence des siens, ni qu'il pût entrevoir qu'on donnait cet argent plus qu'on ne le prêtait.

J'y rêvai donc avec attention, j'y rêvai le soir, j'y rêvai étant couchée. J'arrangeai ce que je lui dirais, et j'attendis 'e lendemain sans impatience, mais aussi sans cesser un instant de songer à ce lendemain.

Il arriva donc ; et ma première idée, en me réveillant, fut de penser qu'il était arrivé.

J'étais avec madame Dursan sur la terrasse du jardin, et nous nous y entretenions toutes deux assises après le dîner, quand on vint me dire qu'un étranger, qui était dans

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la salle, demandait à me parler. C'est apparemment ton chasseur d'hier, me dit madame Dursan ; va lui rendre sa bague, et tâche de l'amuser un instant; je vais retourner dans ma chambre, et je serais bien aise de le voir en traversant la salle.

Je me levai donc avec une émotion secrète que je n'attribuai qu'à la fâcheuse nécessité de lui remettre le diamant, et qu'à l'embarras du compliment que j'allais lui faire pour cette somme que je tenais toute prête, et que j'avais augmentée de moitié.

Je l'abordai d'abord avec cet air qu'on a quand on vient dire aux gens qu'on n'a pas réussi pour eux ; il se méprit à mon air, et crut qu'il signifiait que sa visite m'était, en ce moment-là, importune ; c'est du moins ce que je compris à sa réponse.

Je suis honteux de la peine que je vous donne, mademoiselle, et je crains bien de n'avoir pas pris une heure convenable, me dit-il en me saluant avec toutes les grâces qu'il avait, ou que je lui croyais.

Non, monsieur, lui repartis-je, vous venez à propos, et je vous attendais ; mais ce qui me mortifie, c'est que j'ai encore votre bague, et que je n'ai pu engager ma tante à la prendre, comme je vous l'avais fait espérer ; elle a beaucoup de ces sortes de bijoux, et ne saurait, dit-elle, à quoi employer le vôtre. Elle serait cependant charmée d'obliger d'honnêtes gens ; et, quoiqu'elle ne vous connaisse pas, sur ce que je lui ai dit que les personnes à qui vous appartenez étaient restées dans le village prochain, qu'elles venaient dans ce pays-ci pour une affaire de conséquence, et que vous ne vendiez ce petit bijou que pour en tirer un argent dont vos parents avaient actuellement besoin ; enfin, monsieur, sur la manière dont je lui ai parlé de vous et de lattention que vous méritiez, elle a cru qu'elle ne risquerait rien à vous faire un plaisir qu'elle serait bien aise qu'on lui fît en pareil cas : c'est de vous prêter cette somme, en attendant que les vôtres aient reçu de l'argent, ou que vous ayez vendu le diamant dont la vente servira à vous acquit-

tel ; et j'ai sur moi vingt écus que vous nous devrez, et que voilà, ajoutai-je.

Quoi ! mademoiselle, me répondit-il en souriant doucement el d'un air reconnaissant, vous me remettez la bague ! nous vous sommes inconnus, vous ne me demandez ni nom ni billet, et vous ne m'en offrez pas moins cet argent ! Vous avez raison, monsieur, lui dis-je ; on pourrait d'abord regarder cela comme imprudent, je l'avoue ; mais vous êtes assurément un jeune homme plein d'honneur ; on voit bien que vous venez de bon lieu, et je suis persuadée que je ne hasarde rien. A quoi d'ailleurs nous serviraient votre billet et votre nom, si vous n'étiez pas ce que je pense? Quant au diamant, je ne vous le rends qu'afln que vous le vendiez, monsieur ; c'est avec lui que vous me payerez ; cependant ne vous pressez point ; il vaut, dit-on, plus de deux cents francs ; prenez tout le temps qu'il faudra pour vous en défaire sans y perdre ; et je le lui présentais en parlant ainsi.

Je ne sais, mademoiselle, me répondit-il en le recevant, de quoi nous devons vous être plus obligés, ou du service que vous voulez nous rendre, ou du soin que vous prenez pour nous le déguiser ; car on ne prête point à des inconnus : c'est vous en dire assez ; mon père et ma mère seront aussi pénétrés que moi de vos bontés ; mais je venais ici pour vous dire, mademoiselle, que nous ue sommes plus dans l'embarras, et que depuis hier nous avons trouvé une amie qui nous a prêté tout ce qu'il nous fallait.

Madame Dursan, qui entra alors dans la salle, m'empêcha de lui répondre. Il se douta bien que c'était ma tante, et lui fit une profonde révérence.

Elle fixa les yeux sur lui, en le saluant à son tour avec une honnêteté plus marquée que je ne l'aurais espéré, et qu'elle crut apparemment devoir à sa figure qui était fort noble.

Elle fit plus, elle s'arrêta pour me dire : N'est-ce pas monsieur qui vous avait confié la bague que vous m'avez montrée, ma nièce? Oui, madame ; mais il n'est plus question

de cela, lui répondis-je, et monsieur ne la vendra point. Tant mieux, reprit-elle ; il aurait eu de la peine à s'en défaire ici ; mais, quoique je ne m'en sois pas accommodée, ajouta-t-elle en s'adressant à lui, pourrais-je vous être bonne à quelque chose, monsieur? Vos parents, à ce que m'a dit ma nièce, sont nouvellement arrivés en ce pays-ci, ils y ont des affaires ; et s'il y avait occasion de les y servir, j'en serais charmée.

J'aurais volontiers embrassé ma tante, tant je lui savais gré de ce qu'elle venait de dire 5 le jeune homme rougit pourtant, et j'y pris garde ; il me parut embarrassé. Je n'en fus point surprise ; il se douta bien qu'à cause de sa mauvaise fortune, ma tante avait été curieuse de voir comment il était fait ; et on n'aime point à être examiné dans ce senslà, on est même honteux de faire pitié.

Sa réponse n'en fut cependant ni moins polie ni moins respectueuse. J'instruirai mon père et ma mère de rintcrèt que vous daignez prendre à leurs affaires, repartit-il, et je vous supplie pour eux, madame, de leur conserver des intentions si favorables.

A peine eut-il prononcé ce peu de mots, que madame Dursan resta comme étonnée. Elle garda même un instant de silence.

Votre père est-il encore malade ? lui dit-elle après. Un peu moins depuis hier soir, madame, répondit-il. Et de quelle nature sont ses affaires? ajnuta-t-elle encore.

Il est question, reprit-il avec timidité, d'un accommodement de famille, dont il vous instruira lui-même quand il aura l'honneur de vous voir; mais de certaines raisons ne lui permettent pas de se montrer sitôt. Il est donc connu ici? lui dit-elle. Non, madame; mais il y a quelques parents, reprit-il.

Quoi qu'il en soit, répondit-elle en prenant mon bras pour l'aider à marcher, j'ai des amis dans le pays, et je vous répète qu'il ne tiendra pas à moi que je ne lui sois utile.

Elle i artit là-dessus, et m'oblie[ea de la suivre, contre Okoû attente ; car il me semblait que j'avais encore quelque

chose à dire à ce jeune homme. Lui, de son cûlé, paraissait ne m' avoir pas tout dit non plus, et ne croyait pas que je me n-tirerais si promptcment. Je vis dans ses yeux qu'il me regrettait, et je tâchai qu'il vît dans les miens que je voulais bien qu'il revînt, s'il le fallait.

Je suis de ton avis, me dit madame Dursan quand nous lûmes seules, ce garçon-là est de très bonne mine, et ceux à qui il appartient sont sûrement des gens de quelque chose. Sais-tu bien qu'il a un son de voix qui m'a émue? En vérité, j'ai cru entendre parler mon fils. Que te disait-il quand je suis arrivée? Qu'une amie que son père avait trouvée, rcpris-je, l'avait tiré du besoin d'argent où il était, et qu'il vous rendait mille grâces de la somme que vous offriez de

prêter.

A te dire le vrai, me répondit-elle, ce jeune homme parle d'un accommodent ent de famille, et je crains fort que le père ne se soit autrefois battu ; il y a toute apparence que c'est pour cela qu'il se cache, et tant pis ; il lui sera difficile de sortir d'une pareille affaire.

On vint alors nous interrompre ; je laissai madame Dursan, et j'allais dans ma chambre pour y être seule. J'y rêvai assez longtemps sans m'en apercevoir; j'avais voulu remettre à ma tante les dix écus qu'elle m'avait donnés pour le jeune homme, mais. elle me les avait laissés. Il reviendra, disais-je, il reviendra ; je suis d'avis de garder toujours cette somme ; il ne sera peut-être pas fâché de la retrouver ; et je m'applaudissais innocemment de penser ainsi, j'aimais à me sentir un si bon cœur.

Le lendemain, je crus que la journée ne se passerait^ pas sans que je revisse le jeune homme ; c'était là mon idée, et l'après-dînée, je m'attendais à tout moment qu'on allait m'averlir qu'il me demandait. Cependant la nuit arriva sans qu'il eût paru ; mon bon cœur, par un dépit imperceptible, et que j'ignorais moi-même, en devint plus tiède.

Le jour d'après, point de visite non plus. Malgré ma tiédeur, j'avais porté sur moi jusque-là l'argent que je lui destinais ; mais alors •. Allons, me dis-je, il n'y a qu'à le

;*emettre dans ma cassette ; et c'était toujours mon bon cœur qui se vengeait sans que je le susse.

Enfin, le surlendemain, une des meilleures amies de madame Dursan, femme à peu près de son âge, qui l'était venue voir sur les quatre heures, et que je reconduisais par galanterie jusqu'à son carrosse, qu'elle avait fait arrêter dans la grande allée, me dit au sortir du château : Promenonsnous donc un instant de ce côté; et elle tournait vers un petit bois qui était à droite et à gauche de la maison, et qu'on avait percé pour faire l'avenue. Il y a quelqu'un qui nous y attend, ajoutât-elle, qui n'a pas osé me suivre chez vous, et que je suis bien aise de vous montrer.

Je me mis à rire. Au moins puis-je me fier à vous, madame, et n'a-t-on pas dessein de m'enlever? lui répondisje.

Non, reprit-elle du même ton, et je ne vous mènerai pas bien loin.

En effet, à peine étions-nous entrées dans cette partie du bois, que je vis à dix pas de nous trois personnes qui nous abordèrent avec de grandes révérences ; et de ces trois personnes, j'en reconnus une, qui était mon jeune homme. L'autre était une femme très bien faite, d'environ trentehuit à quarante ans, qui devait avoir été de la plus grande beauté, et à qui il en restait encore beaucoup, mais qui était pâle, et dont l'abattement paraissait venir d'une tristesse ancienne et habituelle ; au surplus, mise comme une femme qui n'aurait pu conserver qu'une vieille robe pour se parer.

L'autre était un homme de quarante-trois ou quarantequatre ans, qui avait l'air infirme, assez mal arrangé d'ailleurs, et à qui on ne voyait plus, pour tout reste de dignité, que son épée.

Ce fut lui qui le premier s'avança vers moi, en me saluant ; je lui rendis son salut, sans savoir à quoi ceîa aboutissait.

Monsieur, dis-je au jeune homme, qui était à côté de lui, dites-moi, je vous prie, de quoi il est question. De mon père

et de ma mère que vous voyez, marlemoiselle, me réponditil ; ou, pour vous mettre encore mieux au fait, de M. et de madame Dursan. Voilà ce que c'est, ma fille, me dit alors la dame avec qui j'étais venue ; voilà votre cousin, le fils de cette tante qui vous a donné tout son bien, à ce qu'elle m'a confié elle-même ; et je vous en demande pardon ; car, avec la belle âme que je vous connais, je savais bien qu'en vous amenant ici, je vous faisais le plus mauvais tour du monde.

A peine achevait-elle ces mots, que la femme tomba à mes pieds: C'est à moi, qui ai causé les malheurs de mon mari, à me jeter à vos genoux, et à vous conjurer d'avoir pitié de lui et de son fils, me dit-elle en me tenant une main qu'elle arrosait de ses larmes.

Pendant qu'elle parlait, le père et le fils, tous deux les yeux en pleurs, et dans la posture du monde la plus suppliante, attendaient ma réponse.

Que faites-vous donc là, madame ? m'écriai-je en l'embrassant, et pénétrée jusqu'au fond de l'âme de voir autour de moi cette famille infortunée qui me rendait l'arbitre de son sort, et tremblait en me priant d'avoir pitié de sa misère.

Que faites-vous donc, madame ? levez-vous, lui criai-je ; vous n'avez point de meilleure amie que moi ; est-il nécessaire de vous abaisser ainsi devant moi pour me toucher ? Pensez-vous que je tienne à votre bien ? Est-il à moi, dès que vous vivez? Je n'en ai reçu la donation qu'avec peine, et j'y renonce av»c mille fois plus de plaisir qu'il ne m'en aurait jamais fait.

Je tendais en même temps une main au père, qui se jeta dessus, aussi bien que son fils, dont l'action, plus tendre et . plus timide, me fit rougir, quelque distraite que je fusse par un spectacle aussi attendrissant.

A la fin, la mère, qui était jusque-là restée dans mes bras, se releva tout-à-fait et me laissa libre. J'embrassai alors M. Dursan, qui, ne pouvant prononcer que des muts sans aucune suite, commençait mille remercîments et n'en achevait pas un seul.

Je jetai les yeux sur le fils après avoir quitté le père. Ce fils était mon parent, et, dans de pareilles circonstances, rien ne devait m'empêcher de lui donner les mêmes témoignages d'amitié qu'à M. Dursan ; et cependant je n'osais pas. Ce parent-là était différent, je ne trouvais pas que mon attendrissement pour lui fût si honnête ; il se passait entre lui et moi je ne sais quoi de trop doux qui m'avertissait d'être moins libre, et qui lui en imposait à lui-même.

Mais aussi pourquoi l'aurais-je traité ascc plus de réserve que les autres? Qu'en aurait-on pensé? Je me déterminai donc, et je l'embrassai avec une émotion égale à la sienne.

Voyons d'abord ce que vous souhaitez que je fasse, dis-je alors à M. et madame Dursan ; ma tante a beaucoup de tendresse pour moi, et vous pouvez compter sur tout le crédit que cela peut me donner sur elle ; encore une fois, le testament qu'elle a fait pour moi et rien, c'est la même chose ; je le lui déclarerai quand il vous plaira ; mais il faut prendre des mesures avant que de vous présenter à elle, ajoutai-je en adressant la parole à Dursan le père.

Trouvez-vous à propos que je la prévienne, me dit la dame qui m'avait amenée, et que je lui avoue que son nis est ici ?

Non, repris-je d'un air pensif; je connais son inflexibilité à l'égard de monsieur, et ce ne serait pas là le moyen de réussir.

Hélas ! mademoiselle, reprit Dursan le père, c'est, comme vous voyez, à un mourant qu'elle pardonnerait; il y a longtemps que je n'ai plus de santé ; ce n'est pas pour moi que je lui demande grâce, c'est pour ma femme et pour mon fils que je laisserais dans la dernière indigence.

Que parlez-vous d'indigence ! Otez-vous donc cela de l'esprit, lui répondis-je ; vous ne rendez point justice à mon caractère. Je vous ai déjà dit, et je le répète, que je ne veux rien de ce qui est à vous, que j'en ferai ma déclaration, et que dès cet instant votre sort ne dépend plus du succès de la réconciliation que nous allons tenter auprès de ma tante ; à moins '^^ue, ?ur mon refus d'hériter d'elle, elle ne

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fiisse un nouveau testament en faveur d'un autre, ce qui ne me paraît pas croyable. Quoi qu'il en soit, il me vient une idée.

Votre mère a besoin d'une femme de chambre, elle ne saurait s'en passer; elle on a perdu une que vous avez connue sans doute, c'était la Lefèvre ; mettons à profit cette conjoncture, et tâchons de placer auprès d'elle madame Dursan que voilà. Ce sera vous, dis-je à l'autre dame, qui la présenterez, et qui lui répondrez d'elle et de son attachement, qui lui en direz hardiment tout ce qu'en pareil cas on peut dire de plus avantageux. Madame est aimable ; la douceur et les grâces de sa physionomie vous rendront bien croyable, et la conduite de madame achèvera de justifier votre éloge ; voilà ce que nous pouvons faire de mieux. Je suis sûre que sous ce personnage elle gagnera le cœur de ma tante ; oui, je n'en doute pas, ma tante l'aimera, vous remerciera de la lui avoir donnée ; peut-être qu'au premier jour, dans la satisfaction qu'elle aura d'avoir trouvé infiniment mieux que ce qu'elle a perdu, elle nous fournira elle-même l'occasion de lui avouer sans péril une petite supercherie qui n'est que louable, qu'elle ne pourra s'empêcher d'approuver, qu'elle trouvera touchante, qui l'est en effet, qui ne manquera pas de l'attendrir, et qui l'aura mise hors d'état de nous résister quand elle en sera instruite. On ne doit point rougir d'ailleurs de tenir lieu de femme de chambre aune belle-mère irritée, qui ne vous a jamais vue, quand ce n'est qu'une adresse pour désarmer sa colère.

A peine eus-je ouvert cet avis, qu'ils s'y rendirent tous, et que leurs remercîments recommencèrent; ce que je proposais marquait, disaient-ils, tant de franchise, tant de zèle et de bonne volonté pour eux, que leur étonnement ne finissait point.

Dès demain, dans la matinée, dit la dame qui était leur amie et la mienne, je mène madame Dursan à sa bellemère ; heureusement elle m'a demandé tantôt si je ne savais pas quelque personne raisonnable qui pût remplacer la

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Lefèvre. Jft lui ai même promis de lui en chercher une, et je vous arrête pour elle, dit-elle en riant à madame Dursan, qui était charmée de ce que j'avais imaginé, et qui répondit qu'elle se tenait pour arrêtée.

Nous entendîmes alors quelques domestiques qui étaient dans l'allée de l'avenue ; nous craignîmes ou qu'ils ne nous vissent, ou que ma tante ne leur eût dit d'aller savoir pourquoi je ne revenais pas. Nous jugeâmes à propos de nous séparer, d'autant plus qu'il nous suffisait d'être convenus de notre dessein, et qu'il nous serait aisé d'en régler l'exécution suivant les occurrences, cl de nous concerter tous les jours ensemble, quand une fois l'affaire serait en» tamée.

Nous nous retirâmes donc, madame Dorfrainville et moi (c'est le nom de la dame qui m'avait amenée), pendant que Dursan, sa femme et son fils allèrent, à travers le petit bois, gagner le haut de l'avenue, pour attendre cette dame qui devait en passant les prendre dans son carrosse, qui les avait tous trois logés chez elle, qui les faisait passer pour d'anciens amis dont la perte d'un procès avait déjà dérangé la fortune, et qui, pour les en consoler, les avait engagés à la venir voir pour quelques mois.

Tu as été bien longtemps avec madame Dorfrainville, me dit matante quand je fus arrivée. Oui, lui dis-je ; il n'était point tard, elle a eu envie de se promener dans le petit bois. Ma tante n'insista pas davantage.

Le lendemain, à dix heures du matin, madame Dorfrainville était déjà au château. Je venais moi-même d'entrer chez madame Dursan.

Enfin vous avez une femme de chambre, lui dit tout d'un coup cette dame, mais une femme de chambre unique ; Bans vous je renverrais la mienne, et je garderais celle-là ; il faut vous aimer autant que je vous aime pour vous donner la préférence. C'est une femme attentive, affectionnée, vertueuse ; c'est le meilleur sujet, le plus fidèle, le plus estimable qu'il y ait peut-être ; je ne crois pas qu'il soit possible d'avoir mieux ; et tout cela se voit dans sa physio-

nomift. Je la trouvai hier chez moi, qui venait d'arriver de vingt lieues d'ici.

Et de chez qui sort-elle ? dit ma tante. Comment a-t-on pu se défaire d'un si excellent sujet ? Est-ce que sa maîtresse est morte? C'est cela même, repartit madame Dorfrainville, qui avait prévu la question, et qui ne s'était pas fait un scrupule d'imaginer de quoi y répondre. Elle sort de chez une dame qui mourut ces jours passés, qui en faisait un cas infini, qui m'en a dit mille fois des choses admirables, et qui la gardait depuis quinze ou seize ans. Je sais d'ailleurs qui elle est, je connais sa famille; elle appartient à de fort honnêtes gens, et enfin je suis sa caution. Elle venait même dans l'intention de rester chez moi; du moins n'a-t-elle pas voulu, dit-elle, entrer dans aucune des maisons qu'on lui propose, sans savoir si je ne la retiendrais pas ; mais comme je ne suis pas mécontente de la mienne, qu'il vous en faut une, je vous la cède, ou, pour mieux dire, je vous en fais présent ; car c'est un véritable présent.

Il ne fallait pas moins que ce petit roman-là, ajusté comme vous le voyez, pour engager madame Dursan à la prendre, et pour la guérir des dégoûts qu'elle avait d'employer une autre femme à son service après celle qu'elle avait perdue.

Eh bien ! madame, quand me l'enverrez-vous ? lui ditelle. Tout à l'heure, répondit madame Dorfrainville ; elle ne viendra pas de loin, puisqu'elle se promène sur la terrasse de votre jardin, où je l'ai laissée. Quelque mérite, quelque raison qu'elle ait, je n'ai pas voulu qu'elle fût présente à son éloge ; elle ne sait pas aussi bien que moi tout ce qu'elle vaut, et il n'est pas nécessaire qu'elle le sache ; nous nous passerons bien qu'elle s'estime tant ; elle n'en vaudrait pas mieux, ajouta-t-elle en riant, et peut-être même en vaudrait-elle moins. Vous voilà instruite, c'en est assez ; il n'y a plus qu'à dire à un de vos gens de la Xair» venir.

Non, non, dis-je alors, je vais l'avertir moi-même ; et je sortis en effet pour l'aller prendre. Je me doutai qu'elle

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