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était inquiète, et qu'elle avait besoin d'être rassurée dans ces commencements.
Venez, madame, lui dis-je en l'abordant; on vous attend, vous êtes reçue ; ma tante vous met chez vous, en croyant ne vous mettre que chez elle.
Hélas ! mademoiselle, vous me voyez toute tremblante, et j'appréhende de me montrer dans l'émotion où je suis, me répondit-elle avec un ton de voix qui ne prouvait que trop ce qu'elle disait, et qui aurait pu paraître extraordinaire â ma tante, si je l'avais amenée dans cet état-là.
Eh! de quoi tremblez-vous donc? lui dis-jo : est-ce de vous présenter à la meilleure de toutes les femmes, à qui vous allez devenir chère, et qui dans quinze jours peut-être pleurera de tendresse, et vous embrassera de tout son cœur, en apprenant qui vous êtes? Vous n'y songez pas ; allons, madame, paraissez avec confiance ; ce moment-ci ne doit rien avoir d'embarrassant pour vous ; qu'y a-t-il à craindre ? Vous êtes bien sûre de madame Dorfrainville, et je pense que vous l'êtes de moi.
Ah ! mon Dieu, de vous, mademoiselle 1 me répondit elle ; ce que vous me dites là me fait rougir; et sur qui donc compterais-je dans le nnonde? Allons, mademoiselle, je vous suis ; voilà toutes mes émotions dissipées.
Là-dessus nous entrâmes dans cette chambre dont elle avait eu tant de peur d'approcher. Cependant, malgré tout ce courage qui lui était revenu, elle salua avec une timidité qu'on aurait pu trouver excessive dans une autre qu'elle, mais qui, jointe à cette figure aimable et modeste, à ce visage plein de douceur qu'elle avait, parut une grâce de plus.
A mon égard, je souris d'un air satisfait, afin d'exciter encore les bonnes dispositions de ma tante, qui regardait ù ma mine ce que je pensais.
Mademoiselle Brunon, dit madame Dorfrainville à notre nouvelle femme de chambre, vous resterez ici ; madame vous retient, et je ne saurais vous donner plus grande preuve de mon amitié qu'en vous plaçant auprès d'elle ; je
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l'ai bien assurée qu'elle serait contente de vous, et je ne crains pas de l'avoir trompée.
Je n'ose encore répondre que de mon zèle et des efforts que je ferai pour plaire à madame, répondit la fausse Brunon. Elle tint ce discours de la manière, du monde la plus engageante. Je ne m'étonnai point que Dursan le fils l'eût tant aimée, et je n'aurais pas été surprise qu'alors même on eût pris de Tmclination pour elle.
Aussi madame Dursan la mère se sentit prévenue en sa faveur. Je crois, dil-elie à madame Dorfrainville, que je ne hasarde rien à vous remercier d'avance ; Brunon me revient tout à fait, j'en ai la meilleure opinion du monde, et je serais fort trompée moi-même si je n'achève pas ma vie avec elle. Je ne fais point de marché, Brunon ; vous n'avez qu'à vous fier à moi là-dessus : on me dit que je serai contente de vous, et vous le serez de moi ; mais n'avez-vous rien apporté avec vous? C'est à côté de moi que je vous loge, et je vais dire à une de mes temmss qu'elle vous mène à votr'e chambre.
Non, non, ma tante, lui dis-je au moment qu'elle allait sonner ; je suis bien aise de la mettre au fait ; n'appelez personne ; je vais prendre quelque chose dans ma chambre, et je lui montrerai la sienne en passant. Elle a laissé deux cassettes chez moi que je lui enverrai tantôt, dit madame Dorfrainville. Je vous en prie, répondit ma tante. Allez, Brunon, voilà qui est fini, vous êtes à moi, et je souhaite que vous vous en trouviez bien.
Ce n'est pas de moi que je suis en peine, repartit Brunon avec son air modeste. Elle me suivit ensuite, et en sortant nous entendîmes ma tante qui disait à madame Dorfrainville : Cette femme-là a été belle comme un ange.
Je regardai Brunon là-dessus, et je me mis à rire : Trouvez-vous ce petit discours d'assez bon augure? lui dis-je ; voilà déjà son fils à demi justifié.
Oui, mademoiselle, me répondit-elle en me serrant la main, ceci commence bien; il semble que le ciel bénisse le parti que vous m'avez fait prendre.
Nous restâmes un demi-quart d'heure ensemble ; je n'étais sortie avec elle que pour l'instruire en effet d'une quantité de petits soins dont je savais tout le mérite, et que je lui recommandai. Elle m'écouta transportée de reconnaissance, et se récriant à chaque instant sur les obligations qu'elle m'avait ; il était impossible de les sentir plus vivement, ni de les exprimer mieux ; son cœur s'épanouissait ; ce n'était plus que des transports de joie qui unissaient toujours par des caresses pour moi.
Leà gens de la maison allaient et venaient ; il ne convenait pas qu'on nous vît dans un entretien si réglé ; je la quittai, après lui avoir indiqué ses fonctions, et l'avoir même surle-champ mise en exercice. Elle avait de l'esprit ; elle sentait l'importance du rôle qu'elle jouait ; je continuais de lui donner des avis qui la guidaient sur une infinité de petites choses essentielles. Elle avait tous les agréments de l'insinuation sans paraître insinuante, et ma tante au bout de huit jours fut enchantée d'elle.
Si elle continue toujours de même, me disait-elle en particulier, je lui ferai du bien ; et tu n'en seras pas fâchée, ma nièce ?
Je vous y exhorte, ma tante, lui répondais-je ; vous avez le cœur trop bon, trop généreux, pour ne pas récompenser tout le zèle et tout l'attachement du sien ; car on voit qu'elle vous aime, que c'est avec tendresse qu'elle vous sert.
Tu as raison, me disait-elle ; il me le semble aussi bien qu'à toi. Ce qui m'étonne, c'est que cette fille-là ne soit pan mariée, et que même, avec lafigure qu'elle a dû avoir, ellen'ait pas rencontré quelque jeune homme riche, et d'un état audessus du sien, à qui elle ait tourné la tête. C'était précisément un de ces visages propres à causer bien de l'afaiction à une famille.
Hélas ! répondais-je, il n'a peut-être manqué à Brunon, pour faire beaucoup de ravage, que d'avoir passé sa jeunesse dans une ville. Il faut que ce soit une de ces figures-là que mon cousin Dursan ait eu le malheur de rencontrer, ajoulai-je d'un air simple et naïf; mais à la campagne où. Bru-
non a vécu, une fille, quelque aimable qu'elle soit, se trouve comme enterréo, et n'est un danger pour personne.
Ma tante, à ce discours, levait les épaules et ne disait plus rien.
Dursan le fils revenait de temps en temps avec son père. Madame Dorfrainville les amenait tous deux et les descendait au haut de l'avenue, d'où ils passaient dans le bois, où j'allais les voir quelques moments ; et la dernière fois que le père y vint, je le trouvai si malade, il avait l'air si livide et bI bouffi, les yeux si morts, que je doutai très sérieusement qu'il pût s'en retourner ; je ne me trompais pas.
Il ne s'agit plus de moi, ma chère cousine ; je sens que je me meurs, me dit-il ; il y a un an que je languis, et depuis trois mois mon mal est devenu une hydropisie qu'on n'a pas aperçue d'abord, et dont je n'ai pas été en état d'arrêter le progrès.
Madame Dorfrainville m'a donné un médecin depuis que je suis chez elle, m'a procuré tous les secours qu'elle a pu ; mais il y a apparence qu'il n'était plus temps, puisque mon mal a toujours augmenté depuis. Aussi ne mesuis-je efforcé de venir aujourd'hui ici que pour vous recommander une dernière fois les intérêts de ma malheureuse famille.
■ Après tout ce que je vous ai dit, lui repartis-je, ce n'est plus ma faute si vous n'êtes pas tranquille. Mais laissons là cette opinion que vous avez d'une mort prochaine ; tout infirme et tout affaibli que vous êtes, votre santé se rétablira dès que vos inquiétudes cesseront ; ouvrez d'avance votre cœur à la joie. Dans les dispositions où je vois ma tante pour madame Dursan, quand nous lui avouerons tout, je la défie de vous refuser votre grâce: cet aveu ne tient plus à rien ; nous le ferons peut-être demain, peut-être ce soir ; il n'y a point d'heure à présent dans la journée qui ne puisse en amener l'instant ; ainsi, soyez en repos, tous vos malheurs sont passés. Il faut que je me retire, je ne puis disparaître pour longtemps ; mais madame Dursan va venir ici ; elle vous confirmera les espérances que je vous donne, et elle pourra vous dire combien vous m'êtes chers tous trois.
C4CS dernières paroles m'échappèrent et me firent rougir, à cause du tils qui était présent; peut-être je n'aurais rion dit des deux autres, s'il n'avait pas été le troisième.
Aussi ce jeune homme, tout plongé qu'il était dans la tristesse, se baissa-t-il subitement sur ma main, qu'il prit et qu'il baisa avec un transport où il entrait plus que de la reconnaissance, quoiqu'elle en fût le prétexte ; et il fallut bien aussi n'y voir que ce qu'il disait.
Je me levai cependant, en retirant ma main d'un air embarrassé. Le père voulut par honnêteté se lever aussi pour me dire adieu ; mais, soit que le sujet de notre entretien l'eût trop remue, soit qu'avec la difficulté qu'il avait de respirer, il eàL clé considérablement affaibli par les elTorts qu'il venait de faire pour arriver jusqu'à l'endroit du bois oi!i nous étions, il lui prit un étouffement qui le fit retomber à sa place, 011 nous crûmes qu'il allait expirer.
Sa femme, qui était Sortie du château pour nous rejoindre, accourut aux cris du fils qui ne furent entendus que d'elle. J'étais moi-même si tremblante qu'à peine pouvais-je me soutenir, et je tenais un flacon dont je lui faisais respirer la vapeur ; enfin son étouffement diminua, et madame Dursan le trouva un peu mieux en arrivant ; mais de croire qu'il pût regagner le carrosse de madame Dorfrainville, ni qu'il soutînt le mouvement de ce carrosse, depuis le château jusque chez elle, il n'y avait pas moyen de s'en flatter, el il nous dit qu'il ne se sentait pas cette force-là.
Sa femme et son fils, tous deux plus pâles que la mort, me regardaient d'un air égaré, et me disaient : Que feronsnous donc? Je me déterminai.
Il n'y a point à hésiter, leur répondis-je ; on ne peut mettre monsieur qu'au château même ; et pendant que ma tante est avec madame Dorfrainville, je vais chercher du monde pour l'y transporter.
Au château ! s'écria sa femme ; eh ! mademoiselle, nous sommes perdus ! Non, lui dis-je, ne vous inquiétez pas ; je me charge de tout, laissez-moi faire.
Dans le parti que je prenais, j'entrevis en effet que, de
tons les accidents qu'il y avait à craindre, il n'y en avait pas un qui ne pût tourner à bien.
Dursan malade, ou plutôt mourant, Dursan, que sa misère et ses infirmités avaient rendu méconnaissable, ne pou" vait pas être rejeté de sa mère quand elle le verrait dans cet état, et ne serait plus ce fis à qui elle avait résolu de ne jamais pardonner.
Quoi qu'il en soit, je courus à la maison, j'en amenai deux de nos gens qui le prirent dans leurs bras, et je fis ouvrir un petit appartement qui était à rez-de-chaussée de la cour, et où on le transporta. Il était si faible, qu'il fallut Tarrèter plusieurs fois dans le trajet ; et je le fis mettre au lit, persuadée qu'il n'avait pas longtemps à vivre.
La plupart des gens de ma tante étaient alors dispersés. Nous n'en avions pour témoins que trois ou quatre, devant qui madame Dursan contraignait sa douleur, comme je le lui avais recommandé, et qui, sur les expressions de Dursan le fils, apprenait seulement que le malade était son père; mais cela n'éclaircissait rien, et me fit venir une nouvelle idée.
L'état de M. Dursan était pressant ;. à peine pouvait-il prononcer un mot : il avait besoin des secours spirituels ; il n'y avait point de temps à perdre ; il se sentait si mal qu'il les demandait, et il était presque impossible de les lui procurer à l'insu de sa mère ; je craignais d'ailleurs qu'il ne mourût sans lavoir ; et, sur toutes ces réflexions, je conclus qu'il fallait d'abord commencer par informer ma lante qu'elle avait un malade chez elle.
Brunon, dis-je brusquement à madame Dursan, ne quittez point monsieur ; quant à vous autres, retirez-vous, (c'était à nos gens que je parlais) ; et vous, monsieur, ajoutai-je en m'adressant à Dursan le fils, ayez la bonté de venir avec moi chez ma tante.
Il me suivit les larmes aux yeux, et je l'instruisis en chemin de ce que J'allais dire. Madame Dorfrainville allait prendre congé de ma tante, quand nous entrâmes.
Ce ne fut pas sans quelque surprise qu'elles me virent entrer avec ce jeune homme.
480 LA VIB
Le père de monsieur, dis-je à madame Dursan la mèr-é, est actuellement dans l'appartement d'en bas, où je l'ai fait mettre au lit ; il venait vous remercier, avec son fils, des offres de service que vous lui avez fait faire ; et la fatigue du chemin, jointe à une maladie très sérieuse qu'il a depuis quelques mois, a tellement épuisé ses forces, que nous avons cru tous qu'il expirerait dans votre cour. Dans le jardin où je me promenais, on est venu m'informcr de son état ; j'ai couru à lui, et n'ai eu que le temps de faire ouvrir cet appartement, où je l'ai laissé avec Brunon, qui le garde au moment où je vous parle, ma tante ; je le trouve si affaibli que je ne pense pas qu'il passe la nuit.
Ah ! mon Dieu, monsieur, s'écria sur-le-champ madame Dorfrainville à Dursan le fils, quoi ! votre père est-il si mal que cela? Elle jugea bien qu'il fallait imiter ma discrétion, et se taire sur le nom du malade, puisque je le cachais moimême.
Ah ! madame, ajouta-t-elle, que j'en suis fâchée ! Vous le connaissez donc? lui dit ma tante. Oui, vraiment, je le connais, lui et toute sa famille ; il est allié par sa mère aux meilleures maisons de ce pays-ci ; il me vint voir il y a quelques jours ; sa femme et son fils étaient avec lui ; je vous dirai qui ils sont ; je leur offris ma maison, et je travaille même à terminer la malheureuse affaire qui l'a amené ici. Il est vrai, monsieur, que votre père me fit peur avec le visage qu'il avait. Il est hydropique, madame, il est dans l'affliction, et je vous demande toutes vos bontés pour lui ; elles ne sauraient être ni mieux placées ni plus légitimes. Permettez que je vous quitte, il faut que je le voie.
Oui, madame, répondit ma tante ; allons-y ensemble ; descendons, ma nièce me donnera le bras.
Je ne jugeai pas à propos qu'elle le vît alors ; je fis réflexion qu'en retardantunpeu,le hasard pourrait nous amener des circonstances encore plus attendrissantes et moins équivoques pour le succès. En un mot, il me sembla que ce serait aller trop vite, et qu'avec une femme aussi ferme dans ses résolutions et d'aussi bon sens que ma tante, tant de
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précipitation nous nuirait peut-être, et sentirait la m£.nœuvre ; que madame Dursan pourrait regarder toute cette aventure comme un tissu de faits concertés, et la maladie de son fils comme un jeu joué pour la toucher; au lieu qu'en différant d'un jour, ou même de quelques heures, il allait se passer des événements qui ne lui permettraient plus la moindre défiance.
J'avais donné ordre qu'on allât chercher un médecin et un prêtre ; je ne doutais pas qu'on n'administrât M. Uursan ; c'était au milieu de cette auguste et elfrayante cérémonie que j'avais dessein de placer la reconnaissance entre la mère et le fils; et cet instant me paraissait infiniment plus sûr que celui où nous étions.
J'arrêtai donc ma tante : Non, lui dis-je, il n'est pas nécessaire que vous descendiez encore ; j'aurai soin que rien ne manque à l'ami de madame ; vous avez de la peine à marcher ; attendez un peu, ma tante ; je vous dirai comment il est. Si on juge à propos de le confesser et de lui apporter les sacrements, il sera temps alors que vous le voyiez.
Madame Dorfrainville, qui réglait sa conduite sur la mienne, fut du même sentiment. Dursan le fils se joignit à nous, et la supplia de se tenir dans sa chambre ; de sorte qu'elle nous laissa aller, après avoir dit quelques paroles obligeantes à ce jeune homme, qui lui baisa la main d'une manière aussi respectueuse que tendre, et dont l'action parut la toucher.
Nous trouvâmes la fausse Brunon baignée de ses larmes, et je ne m'étais point trompée dans mon pronostic sur son mari ; il ne respirait plus qu'avec tant de peine, qu'il en avait le visage tout en sueur ; et le médecin, qui venait d'arriver avec le prêtre que j'avais envoyé chercher, nous assura qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre.
Nous nous retirâmes dans une autre chambre ; on le confessa, après quoi nous rentrâmes. Le prêtre, qui e.vait apporté tout ce qu'il fallait pour le reste de ses fonctions, nous dit que le malade avait exigé de lui qu'il allât prier madame
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Dursan de vouloir bien venir avant qu'on achev&t de l'administrer.
Il vous a apparemment confié qui il est? lui dis-je alors ; mais monsieur, êtes-vous chargé de le nommer à ma tante avant qu'elle le voie ? Non, mademoiselle, me répondit-il ; ma commission se borne à la supplier de descendre.
J'entendis alors le malade qui m'appelait d'une voix faible, et nous nous rapprochâmes.
Ma chère parente, me dit-il à plusieurs reprises, suivez mon confesseur chez ma mère avec madame Dorfrainviile, je vous en conjure, et appuyez toutes deux la prière qu'il va lui faire de ma part. Oui, mon cher cousin, lui dis-je, nous allons l'accompagner ; je suis même d'avis que votre femme, pour qui elle a de l'amitié, vienne avec nous, pendant que votre fils restera ici.
Et effectivement il me passa dans l'esprit qu'il fallait que sa femme nous suivît aussi.
Ma tante, suivant toute apparence, ne manquerait pas d'être étonnée du message qu'on nous envoyait faire auprès d'elle. Je me souvins d'ailleurs que la première fois qu'elle avait parlé au jeune homme, elle avait cru entendre le scn de la voix de son fils, à ce qu'elle me dit ; je songeai encore à cette bague qu'elle avait trouvée si semblable à celle qu'elle avait autrefois donnée à Dursan. Et que sait-on, me disais-je, si elle ne se rappellera pas ces deux articles, et si la visite dont nous allons la prier à la suite de tout cela, ne la conduira pas à conjecturer que ce malade qui presse lant pour la voir est son flls lui-même?
Or, en ce cas, il était fort possible qu'elle refusât de venir ; d'un autre côté, son refus, quelque obstiné qu'il fût, n'empêcherait pas qu'elle n'eût de grands mouvements d'attendrissement, et il me semblait qu'alors Brunon qu'elle aimait, venant à l'appui de ces mouvements, et se jetant tout d'un coup en pleurs aux genoux de sa belle-mère, triompherait infailliblement de ce cœur opiniâtre.
Ce que je prévoyais n'arriva pas ; ma tante ne fit aucune
des réflexions dont je parle, et cependant la présence de Brunon ne nou3 fut pas absolument inutile.
Madame Dursan lisait quand nous entrâmes dans sa chambre ; elle connaissait beaucoup l'ecclésiastique que nous lui menions, elle lui conliait môme de l'argent pour des aumônes.
Ah ! c'est vous, monsieur, lui dit-elle ; venez-vous me demander quelque chose? Est-ce vous qu'oa a élé avertir pour l'inconnu qui est là-bas?
C'est de «-^ part que je viens vous trouver, madame, lui répondit-il d'un lir i^xtrèmement sérieux ; il souhaiterait que vous eussiez la bonté de le voir avant qu'il mourût, tant pour vous remercier de l'hospitalité que vous lui avez si généreusement accordée, que pour vous entretenir d'une ctiose qui vous intéresse.
Qui m'intéresse 1 moi? reprit-elle. Eh ! que peut-il avoir à me dire qui me regarde ? Vous avez, dit-il, un fils qu'il connaît, avec qui il a longtemps vécu avant que d'arriver dans ce pays-ci ; et c'est ce fils dont il a à vous parler.
De mon lils! s'éoria-t-elle encore; ah ! monsieur, ajoutât-elle après un grand soupir, qu'on me laisse en repos làdessus. Dites-lui que je suis très sensible à l'état où il est ; que, si Dieu dispose de lui, il n'est point de services ni de sortes de secours que sa femme et son fils ne puissent attendre de moi. Je n'ai point encore vu la première, et ai on ne l'a pas avertie de l'état où est son mari, il n'y a qu'à dire où elle est, et je lui enverrai sur-le-champ mon carr isse ; mais si le malade croit me devoir quelque reconiiui.-«sance, le seul témoignage que je lui en demande, c'est de me dispenser de savoir ce que le malheureux qui m'ap"pelle sa mère l'a chargé de me dire ; ou bien, s'il est absolument nécessaire que je le sache, qu'il lui suffise que voué me l'appreniez, monsieur.
Nous ne crûmes pas devoir encore prendre la parole, et nous laissâmes répondre l'ecclésiastique.
Il peut être question d'un secret qui ne saurait être révélé qu'à vous, madame, et dont vous seriez lâchée qu'où eût
fait confidence h un autre.-. Considérez, s'il vous plaît, madame, que celui qui m'envoie est un homme qui se meurt, qu'il a sans doute des raisons essentielles pour ne parler qu'à vous, et qu'il y aurait de la dureté, dais l'état où il est, madame, de vous refuser à ses instances.
Non, monsieur, répondit-elle ; la promesse qu'il peut avoir faite à mon fils de ne dire qu'à moi ce dont il s'agit, ne m'oblige à rien, et ne m'en laisse pas moins la maîtresse d'ignorer ce que c'est. Cependant, de quelque nature que soit le secret qu'il est si important que je sache, je consens, monsieur, qu'il vous le déclare. Je veux bien le partager avec vous ; si je fais une imprudence, je n'en accuserai personne, et ne m'en prendrai qu'à moi.
Eh ! ma tante, lui dis-je alors, tâchez de surmonter votre répugnance là-dessus ; l'inconnu, qui l'a prévue, nous a demandé en grâce, à madame Dorfrainville et à moi, de joindre nos prières à celles de monsieur.
Oui, madame, reprit à son tour madame Dorfrainville, je lui ai promis de vous amener, d'autant plus qu'il m'a bien assurée que vous vous reprocheriez infailliblement de n'avoir pas voulu descendre.
Ah ! quelle persécution ! s'écria cette mère toute émue ; quel moment pour moi ! De quoi faut-il donc qu'il m'instruise ? Et vous, Brunon, ajouta-t-elle en jetant les yeux sur sa belle-Iille qui laissait couler quelques larmes, pourquoi pleurez-vous?
C'est qu'elle a reconnu le malade, répondis-je pour elle, et qu'elle est touchée de le voir mourir.
Quoi ! tu le connais aussi ? reprit ma tante en lui adressant encore ces paroles. Oui, madame, repartit-elle ; il a des des parents pour qui j'aurai toute ma vie des sentiments de tendresse et de respect, et je vous les nommerais, s'il ne voulait pas rester inconnu.
Je ne demande point à savoir ce qu'il veut qu'on ignore, répondit ma tante ; mais puisque tu sais qui il est, et qu'il a vécu longtemps avec Dursan, dit-il, ne les aurais-tu pas vus ensemble? Oui, madame, je vous l'avoue, reprit-elle;
j'ai connu même le file de M. Dursaa dès sa plus tendre en- } fance,
' Son fils ! répondît-elle en joignant les mains ; il a donc
I des enfants ? Je pense qu'il n'en a qu'un, madame, répondit
} Brunon. Hélas ! que n'cst-il encore à naître ! s'écria ma
j tante. Que fera-t-il de la vie ? Que deviendra-t-il, et qu'avais-
je affaire de savoir tout cela ? Tu me perces le cœur, Brunon^
tu me le déchires ; mais parle, ne me cache rien ; tu es peut-
j être mieux instruite que tu ne veux me le dire. On est h.
\ présent son père ? Quelle était sa situation quand tu l'as
quitté? Que faisait-il ?
Il était malheureux, madame, repartit Brunon en baissant tristement les yeux.
11 était malheureux, dis-tu ? Il a voulu l'être ; achève, Brunon ; serait-il veuf? Non, madame, répondit-elle avec un embarras qui ne fut- remarqué que de nous qui étions au fait ; je les ai vus tous trois ; leur état aurait épuisé votre colère.
En voilà assez, ne m'en dis pas davantage, dit alors ma tante en soupirant ; quelle destinée, mon Dieu ! Quel mariage! Elle était donc avec lui, cette femme que le misérable s'est donnée et qui le déshonore ?
Brunon rougit à ce dernier mot, dont nous souffrîmes tous ; mais elle se remit bien vite, et, prenant ensuite un air doux, tranquille, oià je vis même de la dignité:
Je répondrais de votre estime pour elle, si vous pouviez lui pardonner d'avoir manqué de bien et de naissance, répondit-elle ; elle a de la vertu, madame ; tous ceux qui la connaissent vous le diront. 11 est vrai que ce n'était pas asse^ pour être madame Dursan ; mais je suis bien à plaindre moimême, si ce n'en est pas assez pour n'être point méprisable. Eh ! que me dis-tu là, Brunon ? repartit-elle. Encore si elle te ressemblait !
Là-dessus je m'aperçus que Brunon était toute tremblante, et qu'elle me regardait comme pour savoir ce que je lui conseillais de faire ; mais pendant que je délibérais, ma tante, qui se leva sur-le-champ pour venir avec nous, inter-
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rompit si brusquement cet instant favorable h la réconciliation, et par là le rendit si court, qu'il était déjà passé quand Brunon jeta les yeux sur moi ; ce n'aurait plus été le même, et je jugeai à propos qu'elle se contînt.
11 y a de ces insla'.its-là qui n'ont qu'un point qu'il faut saisir; et ce point, nous l'avions manqué, je le sentis.
Quoi qu'il en soit, nous descendîmes. Aucun de nous n'eut le courage de prononcer un mot ; le cœur me battait, à moi. L'événement que nons allions tenter commençait à m'inquiéter pour ma tante ; j'appréhendais que ce ne fût la mettre aune trop forte épreuve ; mais il n'y avait plus moyen de s'en dédire ; j'avais tout disposé moi-même pour arriver à ce terme que je redoutais ; le coup qui devait la f:^pcr était mon ouvrage ; et d'ailleurs, sans le secours de tant d'impressions, que j'allais, pour ainsi dire, assembler sur elle, il ne fallait pas espérer de réussir.
Enfin nous parvînmes à cet appartement du malade. Ma tante soupirait en entrant dans sa chambre. Brunon, sur qui elle s'appuyait aussi bien que sur moi, était d'une pâleur ^ faire peur. Je sentais mes genoux se dérober sous moi. Madame Dorfrainville nous suivait dans un silence inquiet et morne. Le confesseur, qui marchait devant nous, entra le premier, et les rideaux du lit n'étaient tirés que d'un côté.
Cet ecclésiastique s'avança donc vers le mourant, qu'on avait soulevé pour le mettre plus à son aise. Son fils, qui était au chevet, et qui pleurait à chaudes larmes, se retira un peu ; le jour commençait à baisser, et le lit était placé dans l'endroit le plus sombre de la chambre.
Monsieur, dit l'ecclésiastique à ce mourant, je vous amène madame Dursan, que vous avez souhaité de voir avant que de recevoir votre Dieu. La voici.
Le fils alors leva sa main faible et tremblante, et tâcha de la porter à sa tête pour se découvrir ; mais ma tante, qui arrivait en ce moment auprès de lui, se hâta d'avancer sa main pour retenir la sienne.
Non, monsieur, non, restez comme vous êtes, je vous en
prie ; vous n'êtes que trop dispensé de toute cérémonie, lui dit-elle sans l'envisager encon-,.
Après quoi, nous la plaçâmes dans un fauteuil à côté du chevet, et nous nous tînmes debout auprès d'elle
Vous avez désiré m'entretenir, monsieur ; voulez-vous qu'on s'écarte ? Ce que vous avez à me dire doit-il être secret? reprit-elle ensuite, moins en le regardant qu'en prêtant l'oreille à ce qu'il allait répondre.
Le malade là-dessus fit un soupir ; et comme elle appuyait son bras sur le lit, il porta la main sur la sienne, il la lui prit, et, dans la surprise où. elle était de ce qu'il faisait, il eut le temps de l'approcher de sa bouche, d'j coller ses lèvres, en mêlant aux baisers qu'il y imprimait quelques sanglots à demi étouffés par sa faiblesse et par la peine qu'il avait à respirer.
A celte action, la mère alors troublée, et confusément au. fait de la vérité, après avoir jeté sur lui des regards attentifs et effrayés : Que faites-vous donc là? lui dit-elle d'une voix que son effroi rendait plus forte qu'à l'ordinaire. Qui êtes-vous, monsieur ? Votre victime, ma mère, répondit-il du ton d'un homme qui n'a qu'un souffle de vie.
Mon fils ! Ah ! malheureux Dursan ! je te reconnais assez pour en mourir de douleur ! s'écria-t-elle en retombant dans le fauteuil où nous la vîmes pâlir et rester comme évanouie.
Elle ne l'était pas cependant ; elle se trouva mal, mais elle ne perdit pas connaissance ; et nos cris, avec les secours que nous lui donnâmes, rappelèrent insensiblement ses esprits.
Ah ! mon Dieu, dit-elle après avoir jeté quelques soupirs, à quoi m'avez-vous exposée, Tervire ?
Hélas ! ma tante, lui répondis-je, fallait-il vous priver du plaisir de pardonner à un fils mourant ? Ce jeune homme n'a-t-il pas des droits sur votre cœur ? N'est-il pas digne que vous l'aimiez ? Et pouvons-nous le dérober à vos tendresses? aj.outai-je en lui montrant Dursan le fils, qui se jeta sur-lechamp à ses genoux, et à qui cette grand'mère, déjà toute rendue, tendit languissamment une main qu'il baisa en pleurant de joie ; et nous pleurions tous avec lui. Madame Dur-
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San, qui n'était encore que Brunon, l'ecclésiastique lui-même, madame Dorfrainville et moi, nous contribuâmes tous à l'attendrissement de celte tante. Elle pleurait aussi, et ne voyait autour d'elle que des larmes, qui la remerciaient de s'être laissé toucher.
Cependant tout n'était pas fait : il nous restait encore à la fléchir pour Brunon, qui était à genoux derrière le jeune Dursan, et qui, malgré les signes que je lui faisais, n'osait s'avancer, dans la crainte de nuire à son mari et à son lils, et d'être encore un obstacle à leur réconciliation.
En effet, nous n'avions eu jusque-là qu'à rappeler la tendresse d'une mère irritée, et il s'agissait ici de triompher de sa haine et de son mépris pour une étrangère, qu'elle aimait à la vérité, mais sans la connaître et sous un autre nom.
Cependant ma tante regardait toujours le jeune Dursan avec complaisance, et ne retirait point sa main qu'il avait prise.
Lève-toi, mon enfant, lui dit-elle à la fin ; je n'ai rien à te reprocher, à toi. Hélas ! comment te résisterais-je, moi qui n'ai pas tenu contre ton père?
Ici les caresses du jeune homme et nos larmes de joie redoublèrent.
Mon fils, dit-elle après en s'adressant au malade, est-ce qu'il n'y a pas moyen de vous guérir ? Qu'on lui cherche partout du secours ; nous avons des médecins dans la ville prochaine, qu'on les fasse venir, et qu'on se hâte.
Mais, ma tante, lui dis-je alors, vous oubliez encore une personne qui est chère à vos enfants, qui nous intéresse tous, et qui vous demande la permission de se montrer.
Je t'entends, dit-elle. Eh bien ! je lui pardonne ; mais je suis âgée, ma vie ne sera pas encore bien longue ; qu'on me dispense de la voir. Il n'est plus temps, ma tante, lui disje alors ; vous l'avez déjà vue, vous la connaissez, Brunon vous le dira.
Moi, je la connais ? reprit-elle ; Brunon dit que je l'ai vue? Eh ! où est-elle ? A vos pieds, répondit Dursan le fils ; et celle-ci à l'instant venait de s'y jeter.
Ma tante, immobile à ce nouveau spejcfaclc, resta quelque temps sans prononcer un mot, et puis,tendant les bras à sa belle-fille : Venez donc, Brunon, lui dit-elle en l'embrassant ; venez, que je vous paye de vos services. Vous me disiez que je la connaissais, vous autres; il fallait dire aussi que je l'aimais.
Brunon, que j'appellerai à présent madame Dursan, parut si sensible à la bonté de ma tante, qu'elle en était comme hors d'elle-même. Elle embrassait son fils, elle nous accablait de caresses, madame Dorfrainville et moi : elle allait se jeter au cou de son mari, elle lui amenait son fils ; elle lui disait de vivre, de prendre courage ; il l'embrassait luimême, tout expirant qu'il était ; il demandait sa mère, qui alla l'embrasser à son tour, en soupirant de le voir si mal.
Il s'affaiblissait à tout moment ; il nous le dit même, et pressa l'ecclésiastique d'achever ses fonctions ; mais comme, après tout ce qui venait de se passer, il avait besoin d'un peu de recueillement, nous jugeâmes à propos de nous retirer tous, en attendant que la cérémonie se fît.
Ma tante, qui, de son côté, n'avait pu supporter tant de mouvements et tant d'agitations sans en être affaiblie, nous pria de la ramener dans sa chambre.
Je me sens épuisée, je n'en puis plus, dit-elle à madame Dursan ; je n'aurais pas la force d'assister à ce qu'on va faire ; aidez-moi à remonter, Brunon (car elle ne l'appela plus autrement) : et nous la conduisîmes chez elle. Je la trouvai même si abattue, que je lui proposai de se coucher pour se mieux reposer; elle y consentit.
Je voulus sonner pour faire venir une autre femme de chambre ; mais madame Dursan la jeune m'en empêcha. Oubliez-vous que Brunon est ici? me dit-elle ; et elle se mit sur-le-champ à la déshabiller.
Comme vous voudrez, ma fille, lui dit ma tante, qui reçut son action de bonne grâce, et ne voulut pas s'y opposer, de peur qu'elle ne regardât son refus comme un reste d'éloignement pour elle. Après quoi elle nous renvoya tous chez
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le malade, et il ne resta qu'une femme de chambre auprès d'elle.
Son desicin n'était pas de rester au lit plus de deux ou trois heures ; elle devait ensuite revenir chez son fils ; mais il était arrêté qu'elle ne le verrait plus.
A peine fut-elle couchée, que ses indispositions ordinaires augmentèrent si fort qu'elle ne put se relever ; et à dix heures du soir son fils était mort.
Ma tante le comprit aux mouvements que nous nous donnions, madame Dorfrainville et moi, qui descendions tour à tour, cl à l'absence de madame Dursan et de son fils, qui n'étaient ni l'un ni l'autre remontés chez elle.
Je ne revois ni Dursan ni sa mère, me dit-elle un quart d'heure après que Dursan le père eut expiré ; ne me cache rien : est-ce que je n'ai plus de fils? Je ne lui répondis pas, mais je pleurais. Dieu est le maître, continua-t-elle tout de suite sans verser une larme, et avec une sorte de tranquillité qui m'effraya, que je trouvai funeste, et qui ne pouvait venir que dun excès de consternation et de douleur.
Je ne me trompais pas. Ma tante fut plus mal de jour en jour ; rien ne put la tirer de la mélancolie dans laquelle elle tomba ; la fièvre la prit et ne la quitta plus.
Je ne vous dis rien de l'affliction de madame Dursan et de son fils ; la première me fit pitié, tant je la trouvai accablée. I.c testament qui déshéritait son mari n'était pas encore révoqué ; peut-être appréhendait-elle que ma tante ne mourût sans en faire un autre, et ce n'aurait pas été ma faute ; je l'en avais déjà pressée plusieurs fois, et elle me renvoyait toujours au lendemain.
Madame Dorfrainville, qui lui en avait parlé aussi, passa trois ou quatre jours avec nous ; le matin du jour de son départ, nous insistâmes encore l'une et l'autre sur le testamont.
Ma nièce, me dit alors ma tante, allez prendre une petite clef à tel endroit, ouvrez cette armoire, et apportez-moi un paquet cacheté que vous verrez à l'entrqf . Je lia ce qu'elle me disait ; et dès qu'elle eut le paquet:
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Qu'on ait la bonté de me laisser seule une demi-heure, nous dit-elle -, et no is nous retirâmes.
Tout ceci s'était passé entre nous trois ; madame Diirsan et son fils n'y avaient point été présents ; mais matante les envoya chercher, quand elle nous eut fait rappeler,madame Dori'rainville et moi.
Nous jugeâmes qu'elle venait d'écrire ; elle avait encore une écritoire et du papier sur son lit, et elle tenait d'une main le papier cacheté que je lui avais donné.
Voici, dit-elle à madame Dursan, le testament que j'avais fait en faveur de ma nièce ; mon dessein, depuis le retour de mon fils, a été de le supprimer; mais il y a trois ou quatre jours qu'elle m'en sollicite à chaque instant ; et je vous le remets, afin que vous y voyiez vous-même que je lui laissais tout mon bien.
Après ces mots, elle le lui donna. Prenant ensuite un second papier cacheté, qu'elle présenta à madame Dori'rainville : Voici, poursuivit-elle, un autre écrit dont je prie madame de vouloir bien se charger ; et, quoique je ne doute pas que vous ne satisfassiez de bonne grâce aux petites dispositions que vous y trouverez, ajouta- t-elle en adressant la parole à madame Dursan, j'ai cru devoir encore vous les recommander, et vous dire qu'elles me sont chères, qu'elles partent de mon cœur, qu'en un mot j'y prends l'intérêt le plus tendre, et que vous ne sauriez ni mieux prouver voire reconnaissance à mon égard, ni mieux honorer ma mémoire, qu'en exécutant fidèlement ce que j'exige de vous dans cet écrit, queje confie à madame Dorfrainville. Pour vous y exciter encore, songez que je vous aime, que j'ai du plaisir à penser que vous allez être dans une meilleure fortune, et que tous ces sentiments avec lesquels je meurs pour vous, sont autant d'obligations que vous avez à ma nièce.
Elle s'arrêta là, et demanda à se reposer ; madame Dorfrainville l'embrassa, partit à onze heures, et six jours après ma tante n'était plus.
Vous concevez aisément quelle fut ma douleur. Madame Dursan parut faire tout ce qu'elle put pour l'adoucir ; mais
jo ne fu3 guère sensible à tout ce qu'elle me disait, et, quoijqu'elle fût affligée elle-même, je crus qu'elle ne l'était pas lasscz; ses larmes n'étaient pas amères ; il y entrait, ce me :scmble, «beaucoup de facilité de pleurer, et voilà pourquoi lelle ne me consolait pas malgré tous ses efforts.
Son fils y réussissait mieux ; il avait,à mon avis, une tristesse plus vraie : il regrettait du moins son père de tout son cœur, et ne parlait de matante qu'avec la plus tendre reconnaissance, sans songer, comme sa mère, à l'abondance où il allait vivre.
Et puis je le voyais sincèrement s'intéresser à mon affliction. Ce dernier article n'était pas équivoque ; et peut-être à cause de cela jugeais-je de lui plus favorablement sur le reste.
Quoi qu'il en soit, madame Dorfrainville vint deux jours après au château avec le papier cacheté que ma tante lui avait remis, et qui fut ouvert en présence de témoins, avec toutes les formalités qu'on jugea nécessaires.
Ma tante y rétablissait son petit-flls dans tous les droits que son père avait perdus par son mariage ; mais elle ne le rétablissait en entier qu'à condition qu'il m'épouserait et qu'au cas qu'il en épousât une autre, ou que le mariage ne me convînt pas à moi-même, il serait obligé de me donner le tiers de tous les biens qu'elle laissait, de quelque nature qu'ils fussent.
Qu'au surplus l'affaire de notre mariage se déciderait dans l'iutervalle d'un an, à compter du jour où le paquet serait ouvert ; et qu'en attendant, il me ferait du môme jour une pension de mille écus, dont je jouirais jusqu'à la conelusion de notre mariage, ou jusqu'au moment où j'entrerais en possession du tiers de l'héritage.
routes ces conditions-là sont de trop, s'écria vivement Dursanlefils pendant qu'on lisait cet article; je ne veux rien qu'avec ma cousine.
Je baissai les yeux, et je rougis d'embarras et de plaisir sans rien répondre; mais le tiers de ce bien qu'on me donnait, Si je ne l'épousais pas, ne me teatait guère
Attendez donc qu'on achève, mon fils, lui dit madame Dursan d'un air assez brusque, que madame Dorfrainville remarqua comme moi. J'aurais été honteux de me taire, reprit le jeune bonrime plus doucement ; et l'on continua de lire.
L'air brusque que madame Dursan avait eu avec son fils venait apparemment de ce qu'elle savait mon peu de fortune ; et, malgré le tiers du bien de ma tante que je devais emporter, si Dursan ne m'épousait pas, elle le voyait non seulement en état de faire un très riche mariage, mais encore d'aspirer aux partis les plus distingués par Ja nais- Bance. I
Quoi qu'il en soit, elle ne put s'empêcher, quelques jours après, de dire à madame Dorfrainville que j'avais bien raison de regretter une tante qui m'avait si bien traitée. Savczvous qu'il n'a tenu qu'à mademoiselle de Tervire de l'être encore mieux? lui répondit cette dame, qui fut scandalisée de sa façon de penser. Vous ne devez pas oublier que vous n'auriez rien sans elle, sans son désintéressement et sa généreuse industrie. Ne la regardez pas comme une fille qui n'a rien ; votre fils, en l'épousant, madame, épousera l'héritière de tout le bien qu'il a. Voilà ce qu'il en pense luimême, et vous ne sauriez penser autrement sans une ingratitude dont je ne vous crois pas coupable.
A l'égard de leur mariage, repartit madame Dursan en souriant, mon fils est encore si jeune qu'il sera temps d'y songer dans quelques années. Comme il vous plaira, répondit madame Dorfrainville, qui ne daigna pas lui en dire davantage, et qui se sépara d'elle avec une froideur dont madame Dursan profita pour avoir un prétexte de ne la plus voir, et pour se délivrer de ses reproches.
Cette femme, que nous avions mal connue, ne s'en tint pas à éloigner le mariage en question. Je sus qu'elle faisait consulter d'habiles gens pour savoir si on ne pourrait pas attaquer le dernier écrit de ma tante ; ce fut encore madame Dorfrainville qu'on instruisit de cette autre indignité, et qui me l'apprit.
Dursan, qui la savait et qui n'osait me la dire, était au désespoir; ce n'était pas de lui que j'avais à me plaindre alors, il m'aimait au delà de toute expression ;je ne lui dissimulais pas que je l'aimais aussi; et plus madame Dursan en usait mal avec moi, plus son fils, que je croyais si différent d'elle, me devenait cher ; mon cœur le récompensait par là de ce qu'il ne ressemblait pas à sa mère.
Mais cette mère, tout ingrate qu'elle était, avait un ascendant prodigieux sur lui ; il n'osait lui parler avec autant de force qu'il l'aurait dû; il n'en avait pas le courage. Pour le faire taire, elle n'avait qu'à lui dire : Vous me chagrinez ; c'en était fait, il n'allait pas plus loin.
Les mauvaises intentions de cettfi nière ne se bornèrent pas à me disputer, s'il était possible, le tiers du bien qui m'appartenait; elle résolut encore de m'écarter de chez elle, dans l'espérance que son fils, en cessant de me voir, cesserait aussi de m'aimer avec tant de tendresse, et ne serait plus si difficile à amener à ce qu'elle voulait; et voici ce qu'elle fit pour parvenir à ses fins.
Je vous ai dit qu'il y avait une espèce de rupture, ou du moins une grande froideur entre madame Dorfrainville et elle ; ce fut à moi qu'elle s'en prit. Mademoiselle, me ditelle, madame Dorf'-ainville est toujours votre amie et n'est plus la mienne ; comment cela se peut-il ? Je vous le demande, madame, lui répondis-je; vous savez mieux que moi ce qui s'est passé entre vous deux.
Mieux que vous! reprit-elle en souriant d'un air ironique; vous plaisantez, et elle aurait entendu raison si vous l'aviez voulu. Le mariage dont il s'agit n'est pas si pressé.
Il ne l'est pas pour moi, lui dis-je ; mais elle n'a pas cru que ce fût vous qui dussiez le différer, si j'y consentais.
Quoi ! mademoiselle, vous me querellez aussi? Déjà des reproches du service que vous nous avez rendu ! Cette humeur-là m'alarme pour mon fils, reprit-elle en me quittant, • J'ai vu Brunon me rendre plus de justice, lui criai-jc pendant qu'elle s'éloigna ; et depuis ce moment nous ne nous parlâmes presque plus, et j'en essuyai tous les jours
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tant de dégoûts, qu'il fallut en(in prendre mon parti trois mois après la mort de ma tante, et quitter le château, malgré la désolation du fils, que jo laissai malade de douleur, et brouillé avec sa mère. Je ne pus ni le voir ni l'informer du jour de ma sortie, par tout ce que m'allégua sa mère, qui feignait ne pouvoir comprendre pourquoi je me relirais, et qui me dit que son fils, avec la fièvre qu'il avait, n'était pas en état de recevoir des adieux aussi étonnants que les miens.
Tant de fourberie m'empêcha du lui répondre là-dessus ; mais pour lui témoigner le peu de cas que je faisais de son caractère : J'ai demeuré trois mois chez vous, lui dis-je en partant ; il est juste de vous en tenir compte.
C'est bien plutôt moi qui vous dois trois mois de la pension qu'on vous a laissée, et je vais m'en acquitter tout à l'heure, dit-elle en souriant du compliment que je lui faisais, et dont ma retraite la consolait. Non, lui dis-je avec fierté ; gardez votre argent, madame ; je n'en ai pas besoin à présent ; et aussitôt je montai dans une chaise que madame Dorfrainville, chez qui j'allais, m'avait envoyée.
Je passe la colère de cette dame au récit que je lui fis de tous les désagréments que j'avais eus au château, j'avais écrit deux fois à ma mère depuis la mort de ma tante, et Je n'en avais point eu de réponse, quoiqu'il y eût alors nombre d'années que je n'eusse eu de ses nouvelles; et cela me chagrinait.
Où pouvait me jeter une situation comme la mienne ? Car enfin je ne voyais rien d'assuré ; et si madame Dursan, qui avait tenté d'attaquer le dernier testament de ma tante, parvenait à le faire casser, que devenais-je? Il n'était pas question d'abuser de la retraite que madame Dorfrainville venait de me donner ; il ne me restait donc que ma mère à qui je pouvais avoir recours. Une des amies de madame Dorfrainville, femme âgée, allait faire un voyage à Paris ; je crus devoir profiter de sa compagnie, et partir avec elle ; ce que je fis en effet quinze jours ou trois semaines après
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ma sortie de chez madame Dursan, qui m'avait envoyé ce qui m'était dû de ma pension, et dont le fils continuai' d'être malade, et pour qui je ne pus que laisser une lettre, que madame Dorfrainviile elle-même me promit de lui faire tenir.
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