ONZIEME PARTIE
Il me semble vous entendre d'ici, madame : Quoi ! vous écriez-vous, encore une partie ! Eh ! par quelle raison vous plaît-il d'écrire si diligemment l'histoire d'aulrui, pendant que vous avez été si lente à continuer la vôtre ? Me serait-ce pas que la religieuse aurait elle-même écrit la sienne, qu'elle vous aurait laissé son manuscrit, et que vous le copiez?
Non, madame, no&, je ne copie rien ; je me ressouviens de ce que ma religieuse m'a dit, de même que je me ressouviens de ce qui m'est arrivé ; ainsi le récit de sa vie ne me coûte pas moins que le récit de la mienne, et ma diligence vient de ce que je me corrige, voilà tout le mystère ; vous ne m'en croirez pas, mais vous le verrez, madame, vous le verrez. Poursuivons.
Nous nous retrouvâmes sur le soir dans ma chambre, ma religieuse et moi.
Voulez-vous, me dit-elle, que j'abrège le reste de mon histoire? Non que je n'aie le temps de la finir cette fois-ci; mais j'ai quelque confusion de vous parler si longtemps d3 moi, et je ne demande pas mieux que de passer rapidement sur bien des choses, pour en venir à ce qu'il est essentiel que vous sachiez.
Non, madame, lui répondis-je, ne passez rien, je vous en conjure ; depuis que je vous écoute, je ne suis plus, ce me semble, si étonnée des événements de ma vie, je n'ai plus une opinion si triste de mon sort. S'il est fâcheux d'avoir, comme moi, perdu sa mère, il ne l'est guère moins d'avoir, comme vous, été abandonnée de la sienne ; nous avons toutes deux été différemment à plaindre ; vous avez eu vos ressources, et moi les miennes. A la vérité, je crois jusqu'ici que mes malheurs surpassent les vôtres ; mais r;" ' vous aurez tout dit, je changerai peut-être de sentimt'ui.
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lA VIE
Je n'en doute pas, me dit-elle, achevons.
Je vous ai dit que mon voyage était résolu, et je partis quelques jours après avec la dame dont je vous ai parlé.
J'avais été payée d'une moitié de ma pension ; et cette somme, que madame Dorfrainville avait bien voulu recevoir pour moi sur ma quittance, avait été donnée de fort bonne grâce ; madame Dursan avait même offert de l'augmenter.
Nous ne serons pas longtemps sans vous suivre, me ditelle la veille de mon dépari ; mais si, par quelque accident imprévu, vous avez besoin de plus d'argent avant que nous soyons à Paris, écrivez-moi, mademoiselle, et je vous en enverrai sur-le-champ.
^ Ce discours fut suivi de beaucoup de protestations d'amitié qui n'avaient qu'un défaut, c'est qu'elles étaient trop polies ; je les aurais crues vraies, si elles avaient été plus simples ; le bon cœur ne fait point de compliments.
Quoi qu'il en soit, je partis, toujours incertaine du fond do ses sentiments, et par là toujours inquiète du parti qu'elle prendrait, mais en revanche bien convaincue de la tendresse du fils.
Je ne vous en dirai que cela ; je n'ai que trop souffert du ressouvenir de ce qu'il me dît alors, aussi bien que dans d'autres temps ; il a fallu les oublier ces expressions, ces transports, ces regards, celte physionomie si touchante qu'il avait avec moi, et que je vois encore ; il a fallu n'y plus songer, et, malgré l'état que j'ai embrassé, je n'ai pas eu trop de quinze ans pour en perdre la mémoire.
C'était dans un carrosse de voiture que nous voyagions, ma compagne et moi, et nous n'étions plus qu'à vingt lieues de Paris, quand, dans un endroit oii l'on s'arrêta quelque temps le matin pour rafraîchir les chevaux, il vint une dame qui demanda s'il y avait une place pour elle dans la voiture.
Elle était suivie d'une paysanne qui portait une cassette, et qui tenait un sac de nuit sous son bras. Oui, lui dit le cocher, il y a encore une place de vide à la portière.
Eh bien ! je la prendrai, répondit la dame, qui paya sur-
le-champ, of «[ui monta loilt de suite en carrosse, après nous avoir tous snlucs d'un air qui avait de la dignité, quoique très honnête, et qui ne sentait point la politesse de campagne. Tout le monde le remarqua, et je le remarquai plus que les autres.
Elle était assise h côté d'un vieux ecclésiastique qui allait plaider à Paris. Ma compagne et moi, nous remplissions le fond du devant ; celui du derrière était occupé par un homme âgé, indispose, et par sa femme. Dans l'autre portière étaient un officier et la femme de chambre de la dame avec qui je voyageais, et qui avait encore un laquais qui suivait le carrosse à cheval.
Cette inconnue que nous prîmes en chemin était grande, bien faite; je lui aurais donne près de cinquante ans, cependant elle ne les avait pas : on eût dil qu'elle relevait de maladie, et cela était vrai. Malgré sa pâleur et son peu d'embonpoint, on lui voyait les plus beaux tra ts du monde, avec un tour de visage admirable, et je ne sais quoi de fin, qui faisait penser qu'elle était une femme de distinction. Toute sa figure avait un air d'importance naturelle qui ne vient pas de fierté, mais de ce qu'on est accoutumé aux attentions^ et même aux respects, de ceux avec qui l'on vit dans le grand monde.
A peine avions-nous fait une lieue depuis la buvette, que le mouvemcntdc la voiture incommoda notre nouvellevonue.
Je la vis pdlir, ce qui fut bientôt suivi do maux de cœur.
On voulut faire arrêter, mais elle dit que ce n'était pas la peine, et que cela ne durerait pas ; et comme j'étais la plus jeune do toutes les personnes qui occupaient les meilleures places, je là pressai beaucoup de se mettre à la mienne, et l'en pressai d'une manière aussi sincère qu'obligeante.
Elle parut extrêmement touchée de mes instances, me fit sentir combien elle les estimait de ma part, et mêla même quelque chose de si flatteur pour moi dans ce qu'elle me répondit, que mes empressements en redoublèrent ; mais il n'y eut pas moyen de la persuader, et en olfot son indispo» Bition se passa.