‹ La vie de Marianne, ou, Les aventures de Mme la comtesse deChapitre 4 sur 40 · VI NOTICE SUR MARIVAUX · texte numérisé non relu

VI NOTICE SUR MARIVAUX

triste et le plus sombre ; au bourreau était réservé le premier exemplaire de vos œuvres pour qu'il le déchirât du haut de son échafaud et qu'il en jetât la cendre au vent. Ou bien, si vous renonciez à l'honneur et à la popularité des martyrs, vous tombiez dans un infâme milieu de toutes sortes de petits écrivains sans aveu et sans asile ; vils pamphlétaires sortis du bagne, laquais sans emploi, poètes trop heureux de dormir sur la litière des chevaux de M. de Soubise; en un mot, il vous fallait vivre pêlemêle avec toute celte vermine littéraire que Diderot nous a représentée si énergiquement dans son improvisation la plus brillante: le Neveu de Rameau. C'était à y regarder à deux fois avant que d'entrer dans cette carrière de persécution ou de honte, dans laquelle il fallait laisser nécessairement sa liberté ou son honneur. Aussi Marivaux hésita et s'interrogea longtemps avant que d'accepter de pareils hasards. Il ne se sentait en lui-même ni le courage des martyrs, ni la lâcheté des viles engeances. La Bastille lui faisait peur, le bourreau lui paraissait un affreux critique; mais aussi, à respirer l'air méphitique du cloaqueliftéraire, il serait mort d'horreur et de dégoût. Il y a dans cet homme beaucoup des grâces, des élégances et des qualités d'une jeune femme. On peut dire de cette âme et de cet esprit ce que dit Linnée de plus d'une plante de nos jardins: qu'elle est rose et qu'elle sent bon: Rosea, suave olens. D'ailleurs, il fut retenu longtemps par les préjugés de sa famille. Il appartenait à plusieurs magistrats du parlement de Normandie. Sa famille, il est vrai, avait perdu quelque peu de son lustre en passant de la magistrature dans les finances ; pour lui, il était né tout bourgeoisement à Paris, sur la paroisse de Saint-Gervais, en 1688. Son enfance avait été douce et heureuse, sa jeunesse calme et

NOTICE SUR MARIVAUX. Vil

tranquille. Il avait vécu loin de ce bruit de révoltes et d'expériences de tous genres qui déjà commençait autour de son berceau pour ne plus s'arrêter. Son patrimoine suffisait d'ailleurs à ses besoins; et si vous saviez comme il était heureux et fier de ne rien faire, comme il jouissait avec honneur de sa gaieté et de son esprit, comme il rtîgardait de loin, en se félicitant -d'être à l'abri de tant d'orages, les disputes et les batailles de tous ces brétailleurs de la plume qui se disputaient, avec tant de colère et d'injures, ce peu de bruit que l'on appelle la gloire ! Heureuse paresse, disait-il ; la paresse, mère de la liberté: à l'entendre, la paresse toute seule devait suffire à faire la fortune d'un homme. « Ah ! que » ne suis-je resté toujours un paresseux,j'aurais conservé » mon petit patrimoine. Mais non, des gens qu'on ap- » pelle sages m'ont prouvé que je pouvais le doubler, le » tripler, le quadrupler, à cause de la commodité des » temps; et j'ai tout perdu pour être sorti de mon repos. » Ahl sainte paresse, salutaire indolence! si vous étiez » restées mes gouvernantes, je n'aurais pas écrit tant de » néants plus ou moins spirituels, mais j'aurais eu plus » de jours heureux que je n'ai eu d'instants supporta- » blés. Le repos ne vous rend pas plus riche que vous ne «l'êtes, mais il ne vous rend pas plus pauvre; avec lui » vous conservez ce que vous n'augmentez pas, encore » avez-vous cette chance que la fortune vienne s'asseoir » à votre porte. »

Ainsi il pensait, ainsi il parlait. Cependant, comme il avait perdu la fortune paternelle pour l'avoir jouée dans la rue Quincampoix au temps du système, il se rappela qu'autrefois, au sortir du collège, trois jours lui suffî.naient pour écrire une comédie. De toutes les façons qui se présentaient à lui pour ne pas être un garçon

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