ALFRED STERN
Pi'orpwui' J'Hisltiire a I'IÎcqIb PulvlechiiiLiue tMéi-a]e, Je. Zur
Édition revue par l'auteur e/ prr.a:di:i- tl'vii-i' prÀ/ace ccrile pour l'iklilion fYn
PKNDANT LA ftEVOLUTIOX
M. H. BUSSON
PARIS LIBIUIUIE ÉMILK BOUILLON, KDITEUK
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CIIAP. 1. DE I, OrVEnTDRE DES ETAT.4 GKNKRArX, ETC. 3
image mensongère de l'état des finances, et des hommes encore moins initiés que Mirabeau pouvaient facilement' voir combien peu sincère était ce tableau. Bien loin de tracer avec vigueur les lignes fondamentales d'une « Constitution » pour !a France de l'avenir, Necker ne s'était pas encore avancé jusqu'à mentionner en termes «îlaîps « le droit inaliénable et sacré de consentir l'impôt. » EnTin, sur la question essentielle qui agitait, tous les esprits, sur la question de savoir si les votes auraient lieu par tMc en une seule assemblée, ou par ordre en des assemblées distinctes, Necker n'avait fait aucune réponse précise.
r. Ce que par dessus tout Mirabeau reprochait au prujent banquier qui siégeait au banc des ministres,, rétait de ne pas avoir la profondeur de vues, la profondeur do pensées de l'homme d'État qui sait re-, connaître l'inévitable et lui fraye la voie pour n'être pas.. débordé lui même, de l'homme d'État qui veut diriger le cours du torrent, pour ne pas être emporté par ses, eaux. 11 ne recherchait point dans quelle mesure la ^Jiute grave que commettait le gouvernement devait ^Hltre imputée « la cour et aux aristocrates, dans quelle ^Hgiesure Necker devait en être rendu personnellement ^Responsable. C'est i^i celui-ci qu'il s'en prenait, à cet homme « fort d'une popularité inouïe, » qui devait enfin reconnaître a que le régne de l'intrigue, comme celui charlatanisme était passé », à cet homme qui [t'avait rien à redouter « que la désertion de sa propre iause n.
Quant au.f désirs personnels de Mirabeau, ils se aissent entrevoir dans un mémoire dont l'original a été jetroHvé parmi les papiers de Frochot. Frochot, député Bu Tiers de Cbàtillon-sur-Seine, et l'un des plus familiers amis de Mirabeau, faisait parti de cet état-major littéraire qui se groupait autour du député provençal. |3)an3 fe m'iuu^crit conservé par lui comme une re-
Hque (le Mirabeau' on Ut un discours qui devait être adressé directement au roi ; Mirabeau voulait supplier Louis XVI, au nom de l'iatépèt public, d'opposer sa toute-puissante volonté au sectionnement immédiat de l'assemblée. « Présidés par Votre Majesté, nous avons, et avons seuls le droit de régler la forme des délibérations ; mais. Sire, vous avez ineontestablement celai, d'empêcher que cette grande question : Les ordi doivent-ils se séparer ou rester unis? soit résolue avani d'être jugée. Elle le serait, Sire, si vous souffriez que nous commençassions par nous séparer. L'état naturel de toute assemblée est évidemment la réunion de tous ses membres : ils sont essentiellement unis tant qu'ils, ne se séparent pas. Pour décider s'ils se sépareront, il' fallait certainement les réunir ; mais, certainemeni aussi, il serait plus qu'étrange de les séparer poui savoir s'ils resteront unis. »
Cette même idée se trouvait déjà formellement énon' cée dans la correspondance avec Cérulti. Il n'est pas probable que Mirabeau ait entrevu la possibilité di s'exprimer de vive voix à ce sujet devant le roi ; aussi le document que nous a conservé Frochot se termina t-il par ces mots : a Je laisse ma supplication pari écrit aux pieds du roi, et je demande acte de la réqui-j sition que je fais, qu'elle soit insérée dans le procèi verbal de l'assemblée, n Mais ce qui se trouvait ainsi' rédigé dans une forme oratoire, nous le retrouvons mot pour mot, dépouillé de cette forme, dans le Journal auquel nous nous reportions plus baut ; Mirabeau donnait de plus à entendre, dans c<? même second numéro, que l'occasion négligée le 5 mai ne se retrouverait pas le C mai. C'est on développant ces idées que bientôt, dans une lettre intime, il s'exprimait de la façoi
• Pasbï, Frcdiol pré/et de la Seine, (S67. p. 9 il. U daia dn ï mars doonés Ih est erronée.
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- UB l'ouverturb des États oénébaux, etc. 5
fèuivante : » a Si M. Necker eût eu l'ombre du talent, i! avait sous huit jours (10 millions d'impôts, i"^0 d'emprunts, et le neuvième nous étions dissous. Si M. Necker avait l'ombre de caractère, il deviendrait cardinal de Richelieu sur la cour, et nous régénérerait- Si le gouvernement avait la moindre habileté, le roi se déclalerait populaire, et, on vérité, nous étions en dîsposi- Ëon de jouer le second tome du Danemark »,
Celui qui pensait ainsi était Fermement décidé à sou- ""tenir la monarchie, non pas à la renverser. Mais, dans les cercles dirigeants, on rejetait bien loin l'idée de prendre pour conseiller et allié un homme qui avait le ^^Qpassé de Mirabeau. Une ordonnance du conseil remit ^^BQ mémoire le Tait que la presse périodique n'était pas ^Hjbre. Une seconde ordonnance interdit à l'avenir la pu- ^R)lication de la feuille de Mirabeau, et l'imprimeur fut ^Hlnenacé d'un châtiment. Ce fut la dernière fois que l'an- ^Kcien régime tenla de se servir d'une arme depuis longtemps rouillée. Les Parisiens, qui se trouvaient encore en pleine occupation électorale, firent résislance. Les ^B^ecteurs du Tiers, à Paris, protestèrent contre l'inler- ^HSiction de la gazette de Mirabeau ; son ami Target ré- ^^Mlgea leur protestation. Ils donnaient h entendre que ^^^a France entière désirait pouvoir suivre les délibérations des États ; ils rappelaient de plus que le roi luimême avait déjà laissé entrevoir quelque adoucissement à la législation sur la presse. A l'exception de Marmontol, tous les électeurs du Tiers se trouvèrent d'accord, sans d'ailleurs vouloir pour cela porter un jugement quelconque sur les idées émises dans le journal de Mirabeau. Les électeurs de la noblesse, en cette oc-
tcasiun, s'unirent au Tiers pour protester ; eux, pourtant, ne cachaient pas leur éloignement pour Mirabeau, et l^étendaient que les numéros déjà parus de sa gazette tendaient à créer des dissensions intestines au sein dea Etals, Quant au clergé, s'il n'osa donner son adhésion.
LA VIE DE MlRAliEAU
c'est qu'il lui était impossible de considérer comme illégal Tarrêtdu conseil *.
Cependant Mirabeau était violemment pris à partie par les admirateurs et apologistes de Necker. L'on vit éclore toute une petite littérature de pamphlets où Ton comparait le « vertueux, » le « patriote » ministre au « nouvel Krostrate, » à Técrivain scandaleux, » au « député de TKnfer". » « Quel honnête homme, » lisait-on quelque part, « voudra s'asseoir à côté d'un Mirabeau? » « Le reptile vormineux » a voulu seulement s'approprier en toute sécurité l'argent de ses souscripteurs, car il savait fort bien que sa feuille serait interdite. De principes, il n'en a point ; son avis est toujours celui des gens qui le nourrissent, aujourd'hui Galonné, demain les adversaires de Galonné ; « il n'a qu'un système, celui delà constance dans le vice. »
Ces attaques ne détournèrent pas Mirabeau de son dessein. 11 se borna à changer le titre du journal, et les « Lettres à ses commettants » parurent sous son nom. La première de ces lettres, datée du 10 mai, flétrissait « un ministère soi-disant populaire, qui ose effrontément mettre le scellé sur les pensées. » Necker seul était attaqué, Necker dont la vanilé blessée aspirait à la vengeance ; quant au monarque, du nom duquel on avait abusé, Mirabeau avait soin de le mettre hors de cause : « La nation et le Roi demandent maintenant le concours de toutes les lumières. Eti bien! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel.» C'était là une attaque di-
* CiiÉREST, III, 32-40, diaprés Bailly e! autres.
* Profession iVun ciccleur du Tiers t. tut en " réponse du journal du comte de Mirabeau, p. Bihl, .Vu/. L. 3\> b. 1704. — ûure à A/, le comte de Mirabeau^ 23 p. Bibl. de la rilie de Paris, 8504. — Rende :i'nous nos neuf francs, par M. Tabbê *•*, 4 p. — Lettre de A/..W'* sur le comte de Mirabeau. — L'abté fai rendu vos neuf francs moins trente sous^ par M. le comte de M*" dans le fascicule 8030 de la Bibl. de la ville de Paris.
sul
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^Bcle, mais le ministre populaire eut soin de s'y dérober. Les lettres liu député d'Aix à sfs commellants continuèrentà paraître. En vain leur auteur fut-il dénoncé au clergé comme à la noblesse. En vain la police tenta-tbèlle de mettre la main sur les exemplaires que possédait E'éditeur. Mirabeau avait frayé la voie, désormais aucun 'Journaliste n'eut à se soucier de l'ancienne législation de presse. Le gouvernement lui-même battit en retraite ; le directeur de la librairie déclara a que le roi trouvait bon que les feuille» périodiques et journaux rendissent compte de ce qui se passait aux États Généraux ; u sans doute les faits devaient être rapportés « en s'abstenant de tout commentaire, a mais cette restriction, comme chacun le comprit, n'était qu'une vaine parade pour masquer la retraite.
Ce dernier incident ne pouvait guère avoir pour résultat de donner aux ministres une meilleure opinion ie Mirabeau ; cependant il ne renonçait pas h l'espoir le s'imposer à eux comme Mentor. Il ne s'était jamais ip soigneusement attaché à mettre d'accord ses actes Q jour avec ses paroles de la veille ; dans le cas présent, son ambition put mieux que jamais se couvrir du prétexte de participation au bien public. 11 allait mettre à profit les relations qu'il avait su conserver avec la petite, mais remuante coterie des Genevois émigrés. Depuis quelque temps Dûment et Du Roveray, tous deux arrivés d'Angleterre, s'étaient unis àClavière pour obtenir de leur compatriote Necker un changement au régime qui, sous la garantie de la France, les tenait éloignés de Genève depuis 1782. Tous deux s'étaient liés précédemment avec Mirabeau, dont ils avaient compris la valeur. Logés à Versailles en l'hôtel Charost, pour suivre de près les événements, ils avaient avec Mirabeau de fréquentes entrevues. C'était leur intérêt naturel de rétablir la bonne intelligence entre un député qui, de tout temps, s'était intéressé à leur cause et un
I,A VrE DK M1HABHAU
ninistre dont ils allendaient la réolisation de leurs
lia autre personnage dont on ne pouvait non plus se passer était le comte de Monlmorin. Étant donnés les mauvais rapports qui exietaient alors entre Mirabeau et les deux ministres, l'alTnire demandaità être conduite avec adresse. En conséquence, vers la fin de mai, Du Roveray amena une entrevue entre Mirabeau et Malouet, le député de Riom, le seul intendant qui siégeât aux États ; Du Roveray connaissait Malouet de Genève, savait que c'était un homme en faveur auprès de MonI morin comme de Necker. Malouet, d'ailleurs, était peul être, de tous les députés, celui qui pouvait le mieux rallier aux idées politiques de Mirabeau, lui qui, avant même les élections, criait aussi aux ministres: u 11 ne faut pas attendre que les États Généraux vous demandent ou vous ordonnent, il faut vous hâterd'ollVir toutceque les bons esprits peuvent désirer en limites raisonnables, soit de l'autorité, soit des droits nationaux. Maisjusquelà Malouet s'était tenu fort k l'écart de Mirabeau ; ce qu'il savait de sa vie passée en faisait pour lui un objet d'abomination : il le considérait comme une espèce de Catilina. Daus la salle des séances du Tiers, c'était en ennemis qu'ils s'étaient rencontrés. Mirabeau avait fait rejeter la motion de Malouet, lorsque celui-ci proposait d'envoyer au clergé et à la noblesse une délégation officielle pour les inviter à une commune vérification des mandats, et il avait persuadé au Tiers d'adopter une tactique plus sage, celle d'une attente pleine de dignité. Dans les « Lettres à ses commettants, » il avait encore traité Malouet sans aucun ménagement. Aussi bien, lorsque Malouet rencontra chez Du Roveray et Dumont le « conspirateur u si redouté et si méprisé, son élonnement fut-il grand de le trouver imbu d'idées toutes semblables aux siennes propres. Mirnbenu lui apparut comme un homme ami de la liberlé, moiselTrayé
ClIAP. I. DE l'oUVERTCRE DUS KTATM GKMÎllAUX, ETC. 9
de la fermentation des esprits : « Je ne suis point homme lui dit-il, à me rendre lâchement au despotisme. Je veux une constitution libre, mais monarchique. Je ne veux point ébranler la monarchie ; et si l'on ne se met de bonne heure en mesure, j'aperçois dans notre assemblée de si mauvaises têtes, tant d'inexpérience, d'exaltation, une résistance, une aigreur si inconsidérées dans les deux premiers ordres, que jecrainsautant que vous les plus horribles commotions. » Sans cacher le peu de sympathie que lui inspiraientNeckeret Montmorin, Mirabeau pria Malouet de s'entremettre pour nouer une négociation entre eux et lui. Il promettait de mettre toutes ses forces à leur disposition, s'ils consentaient à diriger les événements nu lieu de se laisser diriger par eus, s'ils consentaient à proposer un plan de constitution sage et précis.
Malouel se retourna sur-le-champ vers les ministres, mais l'accueil qu'il reçut fut assez froid. Montmorin, encore très irrité de la publication des lettres de Berlin, demanda quelle confiance on pouvait avoir dans un homme comme Mirabeau. Necker, si souvent offensé par Mirabeau, et tout récemment encore maltraité dans son journal, eslimait que le mieux était de n'avoir aucun rapport avec un homme de cette sorte, dont le crédit serait toujours nul. Malouet eut beaucoup de peine à persuader a Necker qu'il ne rendait pas justice au talent de Mirabeau, que l'immoralité du passé de celui-ci ne pouvait être mise en balance ave(! l'usage qu'il ferait de ce talent, et qu'en tout cas l'avoir pour ennemi n'était pas une chose sans danger. Necker finit par consentir à recevoir Mirabeau le jour suivant. Malouet a toujours manifesté hautement son regret d'avoir, par un sentiment de délicatesse exagéré, refusé d'assister à cette entrevue. L'on peut toutefois justement douter que sa présence eût rapproché davantage les deux interlocuteurs. Le ministre voyait dans le député non
LA VIE DE MlILADEAU
pas un rival dangereux, mais un instrument vénal que quelques milliers de louis retiendraient à son service. U y avait donc équivoque lorsque Necker, après un écliange de saluts assez raide, cherchait simplement à savoir quelles étaient les propositions que son visiteur avait à faire. Mirabeau n'était pas venu pour faire des propositions, mais bien pour en recevoir. H laissa le ministre tout en courroux, et se divertit fort du a bonhomme » avec ses amis. Lorsque, dans la salle des séances, il aperçut Malouet; « Je n'y reviendrai plus, lui dit il, mais ils auront bientôt de mes nouvelles '. "
Mirabeau avait échoué dans sa tentative pour se mettre en crédit par le moyen de Necker. Il ne lui restait plus qu'à se créer de vive force une place prépondérante dans l'assemblée. De ce côté encore, l'avenir ne se montrait pas jusque-là sous des couleurs favorables. Les murmures qui, le 5 mai, avaient accueilli Mirabeau montraient quels sentiments de désapprobation, sinon d'aversion, il inspirait. Si haute que fût dès cette époque l'opinion de certains de ses collègues sur son talent, il lui aurait fallu avoir une meilleure réputation pour obtenir de suile un rùle dirigeant. Depuis le jour où il avait soute nu l'avis que le Tiers ne devait pas envoyer officiellement des délégués chargés de négocier avec les deu.K autres ordres, il avait fréquemment pris la parole, mais non pas toujours avec succès.
Le iS mai il avait supplié ses collègues de ne pas rompre définitivement avec les deux autres ordres, en se proclamant prématurément « Assemblée nationale. » En même temps d'ailleurs il avait demandé que, dans la manifestation de ces sentiments de concorde, l'on établît
^Malouet, Cnlleelion des opinion» d dwwurî, ITJI, p. iî>2, ipipriméo chez lÎBcourt, et source plua sûre que les Mémoires (1H68), éorita aeulement en 180S, I, 3IÛ-3i7, cf. H, 471-183.— La relalion de Dumonl reDlerom des erreurs de dates.
\tE L OUVERTURE DES ETATS t
vne (lisLincLion tranchée entre la noblesse et le clergé. 11 voulait qu'en présence de l'obstination de la noblesse, on abandonnât ce corps à sa propre impuissance. Quant au clergé, qui se montrait tout disposé à négocier, ne s'étanl pasjusque-là coustitué en ordre distinct, et qui comptait dans son sein toute la masse démocratique des curés, Mirabeau conseillait de s'entendre avec lui. 11 parla avec chaleurde ces «ministres de la religion, » sur la bonne volonté desquels on pouvait compter, et avec amertume de ces « aristocrates » qui K nous rappellent sans cesse à de vieux textes et à de vieux titres. •> 11 ne se fit aucun scrupule de dire ce qu'il pensait de Necker, mais il eut soin, quanta la forme, de mettre ses paroles en harmonie avec le milieu oîi il parlait : a Si le ministre est faible, soutenez-le contre lui-même, prêtez-lui de vos forces, parce que vous avez besoin de ses forces. » Et il ajoutait: « Un aussi bon roi que le nôtre ne veut pas ce qu'il n'a pas le droit de vouloir. » Ainsi se montrait, dès ce premier grand discours, le mélange d'emphase et d'habileté oratoire qui, si souvent, devait se manifester dans les harangues suivantes.
L'avis de Mirabeau ne l'emporta point. On adopta une proposition do Rabaut-Saint-Étienne, selon laquelle des commissaires du Tiers devaient s'entendre pour la vérification des mandats avec ceux des deux autres ordres. Mirabeau fut vivement alfecté en constatant le peu de poids qu'avait sa parole, et il exhala ses plaintes en maint endroit des Lellres à ses commettants. Dans tes jardins de Trianon, il épancha son cœur devant Dumont. m Dans les ordres privilégies, écrivait-il à Mauvillon, on dit que c'est mon insidieuse et funeste éloquence qui acharne les communes; dans les communes ont dit que ;7ar trop de zèle je perdrai la chose publique. Là on cabale ; ici on intrigue ; partout je suis le point de mire de la calomnie, a
Le 25 mai, il eut cependant la salîsfaclîon de faire adopter à une forte inajorité sa proposition pour l'élaboratioa de règlements, tout au moins provisoires, destinés à maintenir l'ordre au sein de r.\ssemblée. A celte occasion se produisit un incident entre lui et Mounier. Celui-ci l'ayant appelé, non sans intention, a Monsieur le Comte», et C3 titre ayant été relevé par un autre ■ puté, Mirabeau proOta de l'incident pour s'écrier aussitôt avec feu: «J'attache si peu d'importance à mon titre de comte que je le donne à qui le voudra; mon plus beau titre, le seul dont je m'honore, est celui du représeatant d'une grande province, et d'un grand nombre de mes concitoyens. » Lorsque Mirabeau, éclairé par une courte expérience, insistait pour que l'on établit des règles précises de discussion, il ne faisait que dire tout haut ce que chai.-un depuis longtemps dans l'Assemblée regardait comme une chose nécessaire. 11 n'avait rien trouvé de mieux que de faire traduire, en y joignant un vif éloge de l'estimable philosophe, du jeune « citoyen du monde. » un travail de Romilly, qui résumait la procédure en vigueur dans la Chambre des communes anglaise '; celle traduction d'ailleurs resta sans grande influence sur la rédaction des règlements du 29 juillet.
Au reste, cette aiïaire était de bien petite importance, !a grosse question était de savoir comment les Ëtats
' Riglemenls obients dam la Chambre des Communes pour débattrt les matières et pour ruler. Traduit de l'anglais mis au jour ptr la Comte de HihabeaC, iî89. 88 p. tf. Mirabeau : Dixième lettre à Kf eommeititnls, p. 2. — Lije o( Sir S. Itomiily, 1813. 1. 75, 207. 270, 271. Cest là qu'on iit, dans aoe leUre de Duœont t Romilly, 21 juin 1789 : <■ J'ai revu 1b traducLioa ; > dans ses Souveairi, iGi, au contrain, il dit : •■ J avais iraduiL cet écrit. » — Selon Lucas de Montî^Df, V, 315, le manuscrit doit être aUrihué à la main de De Comps, bv?c de noaibreuaes corrections de Salavilleet queligues-unes de Mirabeau, Celiiîci «'élait aussi occupé d'un règlemMit de la Chambre des Pairs {Arek. Etrangères, Papiers 4£ Mirabeau, d'uoe autre main, uvec correctiMS de la aienae.)
CHAP. I. — DB l'oUVKRTUBE DES ÉTATS gSuÉRATIS, BTC, 13
s'organiseraient. Les commissaires que l'on avait nommés pour négocier n'étaient arrivés à aucun résultai. Mirabeau renouvela, le 27 mai, les conseils qu'il avait déjà donnés, et condamna violemment toute la conduite que l'on avait tenue jusqu'alors. Ne plus faire aucune avance à la noblesse entêtée dans ses résolutions, envoyer au clergé, miens disposé, unedéputation solennelle pour l'inviter à se réunir au Tiers, enfin entreprendre la vérification commune de tous les mandats dans une seule assemblée ; voilà la marche qu'il Fallaitsuivre pour ne pas compromettre la dignité du Tiers et pour améliorer promptement toute la situalion. La majorité se rangeait maintenant à cet avis. Mais avant que la députation solennelle au clergé eût pu donner ie moindre résultat, tout ce plan de campagne fut déjoué par une intervention inattendue. A l"inst!gati<»n de la partie aristocratique du clergé, le Roi, intervenant comme père de son peuple, invita par une missive les commissaires des trois ordres à reprendre leurs conférences en présence du garde des sceaux et d'autres représentants de Sa Majesté ; il exprimait l'espoir que de cette manière on pourrait s'acheminer promptement vers le rétablissement de la concorde si désirée.
Mirabeau montra, le S9 mai, que c'était là un « piège ourdi de la main des druides, » et calculé en vue de l'acceptation commedu rejet de la proposition dn roi. Dans le premier cas, les États se soumettraient à une commission royale, et un arrêt du conseil interviendrait en faveur des aristocrates contre le vote par tête. Dans le second cas on dirait partout que les Communes, emportées et impuissantes, ne tendaient à rien moins qu'à saper l'autorité monarchique. Pourtant Mirabeau voulait que l'on établît une distinction entre les « intentions respectables de l'auguste auteur de la lettre, » et les motifs de ceux qui
avaient provoqué la missive royale. Il proposait donc de se conformer au liésir de Sa Majesté, mais aussi de prolester dans une adresse contre les calomnies publiquement répandues, de renouveler au roi l'assurance du dévouement de ses « fidèles Communes, » et de lui déclarer en ra^me temps qu'elles ne reconnaissaient qu'à r« Assemblée nationale» en son entier le droit d'entreprendre la vérification des pouvoirs. 11 voulait que sur le champ on fît rédiger par une commission, réunie en bureau, l'adresse au roi et les instructions pour les B Commissaires des Communes. » llien n'aurait été plus naturel, ensuite, que de lui confiera lui-même, Mirabeau, le soin de cette rédaction. 11 no pouvait espérer une plus belle occasion de briller de tout son éclat, d'arracber à ses collègues de l'admiralion pour son talent, à ta cour de l'estime pour son loyalisme. Peut-être était-ce à ce moment même qu'il négociait avec Necker pnr l'cnlremise de Malouet. Une chose aurait aidé BU succès de l'autre, et des deux côtés l'iniïuence de Mirabeau aurait ainsi pu devenir considérable.
Mais cette fois encore il arriva que l'assemblée laissa tomber une partie essentielle de sa proposition. Sans doute elle se rendit au désir du roi, sous la condition qu'àla fin de chaque conférence un procès-verbal serait adopté et signé par les commissaires. Mais elle renonça à rédiger une adresse, qui aurait été pour le peuple une sorte de manifeste; elle remplaça l'adresse par uns députation qui devait simplement porter aux pieds du roi l'expression des hommages et de la gratitude de ses fidèles Communes. Le frère de Mirabeau n'avait donc point tort, lorsqu'il jetait un regard en arrière sur cette époque, de s'égayer aux dépens de celui qui parlait si souvent pour être si rarement écouté '.
' Lanterne mngiijue, t quoiqu'il parle lieaucoi
I, il, H Mirabeau n'est paa
lUlÔ
CHAP. 1. — DE l'oOVERTITRE DES ÉTATS GÉNÉRAUX, ETC. 15
11 s'en fallait de peu que l'on ne pût, avec raison, en dire autant de la partie de l'asgemblée dans laquelle siégeait Mirabeau. On put croire que le roi ne ferait même pas à la dépiitation du Tiers l'honneur de la recevoir immédiatement. Sans doute on prétextait une grave maladie du dauphin. Mais la vérité était que l'on ne savait que ré.ioiidre, à la cour, au sujet du cérémonial à observer. D'un côté l'on tenait pour certain que la députation ne consentirait pas, comme jadis, à se tenir à genoux devant le roi, et d'un autre côté l'on voulait conserver une distinction entre les deux premiers ordres et le troisième. Voilà donc où l'on en était : tandis que l'édifice monarchique tremblait jusque dans ses fondements les gouvernants s'accrochaient désespérément à de vaines Tormes. Le Tiers apprit aven aigreur qu'il aurait auprès du roi un accès moins facile qua le clergé et la noblesse. On accabla de reproches le garde des sceaux Barentin, chargé des relations avec l'assemblée, lorsqu'il fit connaître la réponse du roi. Le 5juin,surla proposition de Mirabeau, on décida que le président se rendrait immédiatement auprès du roi, pour fixer le jour où la dépritation serait reçue, car les communes désiraient qu'il n'y eiit aucun intermédiaire entre le roi et son peuple. C'était Dailly, l'historien renommé de l'Astronomie, qui venait d'être élu président. Bailly savait fort bien qu'il ne lui était possible de pénétrerjusqu'auprès du roi que parle canal de Barentin. Mais, étant donnés les sentiments exprimés par l'asdemblée, il pouvait difficilement s'adresser de nouveau au garde des sceaux. Il crut arriver plus vite à ses fins par l'influence de Necker, et les membres du bureau qu'il consulta sur cette affaire furent tous de son sentiment ; Mirabeau lui-même, qui venait d'être élu membre du bureau, ne fit pas opposition, ce qui surprit fort Bailly. D'ailleurs, môme par Necker, le président ne put obtenir entrée directe au-
près du roi. Comme le dauphin mourut lo 4 juin, l'audience fut encore remise à une date ultérieure.
Pendant ce temps, dans les conférences, on ee référait aux précédents les plus surannés, et l'on n'avançait pas d'un pas. On rencontrait des difficultés pour la rédaction et la signature d'un procès-verbal commun. On protestait contre l'appellation de représentants de " Communes » que se donnaient les députés du Tiers. La noblesse persistait à dire qu'elle était d'ores et déjà constituée. Dans ses rangs cerlalns prétendaient que chaque ordre avait droit de veto sur les décisions des deux autres. Le clergé, formé d'éléments hétérogènes, jouait un double jeu, sous prétexte de conciliation. Les commissaires des Communes insistaient pour la vérification des pouvoirs dans une assemblée unique, où la double représentation du Tiers lui donnerait une prépondérance naturelle. Le gouvernement voulut alors résoudre la difficulté qui, dès le début, avait failli porter atteinte à son autorité. Mais sa tentative fut si maladroite qu'elle devait aboutir à un échec. Chaque ordre devait aborder pour son compte la vérification des élections, et communiquer aux deux: autres ordres les documents relatifs aux élections. Les cas litigieux devaient être portés devant une commission mixte dont les décisions seraient communiquées à. chaque ordrj ; s'il y avait accord unanime dans un sens, tout était terminé ; sinon, c'était le roi qui décidait en dernier lieu. r)e cette manière, la question du vote par tète ou par ordre était laissée complètement de côté. Tel fut l'expédient que Necker, en se référant à d' i' anciens faits, » essaya de faire adopter.
Le clergé se montrait disposé ri accepter cette transaction. La noblesse ne voulait l'accepter que pour ceux de ses membres qui avaient été élus, comme dans le ûauphiné, par un collège électoral commun. Le Tiers, qui persistait à se désigner sous le nom de * Com-
UnE [IKS KIATS I.
ÏDunes, » refusait de déposer sur-le-ehamp les nrnies, avait riiabilîlé d'ajourner sa dccîsiun diiînitive. Mirabeau lui-même, dans une nouvelle lettre à ses Cri maoeltants, se fit l'interprète des véritables sentiments de i collègues, Depuis son dernier insuccès auprès de lîecker, il avait moins de raisons que jamais de méuager S ministre. Il Uétrit donc violemment celte " juriiJicton ministérielle u qui devait remplacer la libre décision l'une Assemblée nationale, ce «despotisme ministériel » jiqael on donnait le nom de prérogative royale. Il rejeta 'appel que l'on faisait aux précédents, car l'Assemblée ïationale de 1789 était quelque chose de tout autre que [es anciens a soi-disant États Généraux. » II montra |ue la double représentation du Tiers n'avait aucun (ens, si elle devait seulement servir h donner aux mibistres une action sur la composition même de l'Assemblée. Il reprocha à ceux-ci de n'avoir fait jusqu'alors, ïout en piiraissant prêcher la concorde, que semer la jiscorde. « Il leur sied bien de nous imputer des divisions qui sont leur ouvrage ; de nous dire « que le roi ne reste pas seul au milieu de sa Nation, occupé sans felâcbe de rétablissement de la paix et de la concorde. » Ï!n s'expriraant de cette manière, sans doute, ils pei- Ignent iidèlement les intentions et la sollicitude de 8. M. ; mais pourquoi donc se permettent-ils de contrarier ses vues bienfaisantes ? Pourquoi ne les ont-ils pas secondées de tout leur pouvoir? Pourquoi veulent-ils "nous charger des malheurs qu'ils feignent de redouter et qui ne seraient jamais que la suite de leur impéritie, ou peut-être d'un motif que le temps, qui découvre tout, dévoilera dans toute sa turpitude ? »
Cette fois Mirabeau aurait pu compter sur un vote unanime dans l'Assemblée. L'on décida que l'on attendraitla fin des conférences et la rédaction de leur protocole ; l'on s'entendrait, alors seulement, sur l'accueil qu'il fallait faire aux propositions do Necker. Sur ce» Steiin-, aiiriibeau, II. 3
entrefaites Louis XVI donna audience à la députation du Tiers, dans laquelle Mirabeau aurait dû prendre place comme membre du bureau, s'il n'avnit préféré s'excuser'. L'allocution de Bailly renfermait un compliment de condoléances au sujet de la mort du dauphin, mais pas un mot n'y avait "trait à la question dont l'Assemblée venait de s'occuper. La réponse du roi ne contenait de même que des idées toutes générales. Des députations du clergé et de la noblesse n'amenèrent pas les Communes à modifier leur ligne de conduite. Cependantapprochail l'heure qu'elles avaient fixée pour agir. Le Ojuin, assez lard dans la soirée, les conférences, prirent fin sans qu'une entente eût pu se produire. Les commissaires de la noblesse avaient refusé de signer le protocole. Cet ordre s'obstinait à apportertant de restrictions au compromis de Necker, que ce compromis en perdait toute sa signification. Les Communes se trouvaient ainsi dans une posture on ne peut meilleure. Le 10 juin, Mirabeau annonça qu'un des députés de Pari-ç avait à présenter une motion de la plus haute importance. Il introduisit ainsi Sieyès, et ce fut au milieu d'un mouvement d'attention général que celui-ci prit pour la première fois la parole dans l'assemblée. Sieyès proposait de sommer une dernière fois la Noblesse et le Clergé, d'entanner la vérification commune des pouvoirs en cette même place où les ordres s'étaient séparés le 5 mai, et où siégeaient maintenant les Communes. Au cas où les deu.'ï ordres ne se rendraient pas à cette invitation, on procéderait à l'appel de tous les bailliages et à la vérification des pouvoirs des membres présents. La motion de Sieyès fut accueillie avec enthousiasme ; on remplaça seulement le terme violent de « sommation » par celui plus courtois d' « invitation », et l'on décida, pour compléter la démarche^
' Arch. pari., viii, 72. Baillt, I
r GlIAI'. 1. — ■ iJf: L'oUVEnTuRF, DES KTATS OÉSÉUAUX, ETC. 19
de fftire parvenir nu poi une ndresse de justification. Mirabeau, qui sans doute avait souvenir de l'érhec qu'il avait subi quelques jours auparavant, avait expliqué que l'adresse était inutile. Mois le vent cette fois soufflait d'un autre côté, C'est alors que s'offrit à lui une occasion tout à fait imprévue de remporter son premier grand triomphe oratoire, de tenir ses collègues sus- Ipendus à ses lèvres et de les entraîner par la force de Ison éloqueni^e. C'était le 12 juin. On avait appris que le roi n'avait pas encore reçu l'adresse, o parce qu'il se trouvait à la chasse. » Qynnt aux privilég'iés, ils avaient répondu qu'ils n'avaient pu encore prendre aucune résolution. L'appel des bailliages allait commencer à l'instant même. Alors une voix s'éleva, criant que les étrangers qui se trouvaient dans la salle
t devraient se retirer : il y avait là un' homme qui, bonnî de son pays, s'était réfugié en Angleterre, et s'était mis à la solde du roi anglais ; cet homme, on l'avait vu depuis deux jours prendre des notes et mettre des feuilles en circulation. Le personnage ainsi désigné était Du Roveray, l'ami de Mirabeau, dont les notes lui rendaient les plus gr^ds services pour la rédaction des « Lettres à mes commettants ». Si l'on réfléchit à la haine qui animait alors beaucoup de Français contre l'Angleterre, on comprend aussitôt la gravité de l'accusation lancée contre Du Roveray. De tous côtés s'élevèrent de violents murmures. De nombreux députés ré-. clamaient la parole, en même temps. Mirabeau, au milieu du tumulte, réussit à se faire entendre. Dans une rapide harangue, il dit ce qu'était ce soi-disant étranger, « l'un des plus respectables citoyens du monde, » un homme qui avait bien mérité de sa patrie, et qui, I poursuivi parla meute des aristocrates genevois, avait ité recueilli avec honneur par l'hospitalière Angle- I terre. Il invoqua " tes droits sacrés de l'araitié, les idroits plus saints de l'humanité, » il rappela que la
20 LA ViK DIj: MinABEAL'
salle où il parlait devait être un .. Temple de la liberté, " et sut par ses paroles enllamraées si bien soulever l'enthousiasme de ses collègues que les applaudissemenla éclatèrent de toutes parts et qu'un grand nombre de députés s'empressèrent de donner à celui que tout à l'heure ils accusaient des témoignages de leur estime. Uuraont, qui assistait à cette scène, avait d'abord tremblé pour Du Rovcray ; il n'eut qu'à partager le triomphe de son compatriote et de Mirabeau. Naturellement, dans les Lettres à ses cammellanls, Mirabeau ne manqua point de faire sonner haut cet incident, d'approuver, dans une rapide esquisse de l'histoire genevoise depuis dix ans, les actes du parti démocratique et les projets des émigrés, afin de prodiguer ses éloges à l'Assemblée nationale pour « l'instinct de justice » dont elle avait fait preuve.
Il ne fut pas longtemps permis à Mirabeau de s'abandonner à l'ivresse de ce triomphe oratoire. Dans lesgrands débats qui suivirent, il subit un échec des plus sensibles. Le 13 juin, l'appel des Uailliages avait été terminé. iJe même jour, on avait accueilli avec allégresse quelques curés, les premiers transfuges du Clergé, dont l'exemple devait être bientôt suivi par beaucoup d'autres. La vérification des élections commençait ensuite. Le moment était venu pour le Tiers de se déclarer constitué et de donner un nom à l'assemblée. Par là même on devait faire connaître quelle place cette assemblée entendait tenir dans l'État, et c'est ce qui ressortait clairement des paroles par lesquelles Sieyès, le 13 juin, entama la discussion. Selon lui, tout député n'avait de ' droits qu'autant qu'il lui en était reconnu par l'assemblée, lintre celle-ci et la couronne il n'y avait place pour « aucune autre chambre », pour aucun « veto », car elle représentait, Sieyès le dit en termes nets, « la volonté générale de la nation. » Sans doute l'orateur ne renonçait pas à l'espoir de voir s'opérer la fusion des
CHAP. I. DE l'oCVEHTCHE BF^ ^ATS «KNÉBAIIX, ETC. 21
députés encore dissidents, et il demandait qu'une fois leur éleclion validée on les invitât à coopérer à l'œuvre de régénération de la patrie. La présence des curés lui paraissait être h cet égard un heureux prés.ige. Il estimait néanmoins que dès maintenant le Tiers pouvait s'intituler » Assemblée des représentants connus et vérifiés de la nation française. » Au cours des débats, Sieyès se rallia à l'avis d'un autre député qui proposait d'adopter le nom plus court d' « Assemblée nationale, » terme dont on s'était déjà fréquemment servi pour désigner les États au complet. De cette façon la théorie politique à laquelle Sieyès n'avait cessé de s'attacher obstinément recevait une expression encore plus nette. C'était couper les ponts entre le passé et l'avenir. Il n'y avaitplus maintenant de représentants des trois ordres, il y avait des représentants de la nation. Cela étant admis, les représentants des ^-^ de cette nation n'avaient point à se soucier de l'opposition des priviligiés, voire même, prétendaient certains autres orateurs, de l'opposition du roi. La théorie de la souveraineté nationale se dressait en face du système féodal ; l'autorité monarchique elle-même se trouvait gravement mise en question.
Sieyès fut vivement soutenu : il vit se ranger à son avis le club breton, qui s'était tout récemment fondé, et qui recueillait dans son sein la plupart des membres de l'ancien « comité Duport ». Il rencontra aussi de violents adversaires, parmi lesquels Mirabeau fut de beaucoup le plus redoutable, Mirabeau ne se bornait pas, comme Mounier, à mettre en lumière ce simple fait que les représentants de la majorité de la nation agiraient en l'absence de ceux de ta minorité. 11 voulait substituer à l'appellation trop vaste de « nation, » sous laquelle on comprenait aussi les ordres « privilégiés, » celle plus étroite de « peuple, » qui ne les impliquait pas. Il ne faisait en cela que reprendre
22 i.\ vit; m-; mihaiihau
une idée de Malouet ; dès le 8 juin, celui-ci s'élaît écrié : « I£n nouià tenant dans une jusle mesure, en nous constituant ce que nous sommes, les représentants du peuple, en n'offrant au Roi que ce que nous pouvons tenir ; en ne demandant que oe qu'il est jusle d'accorder ; en ne nous subordonnant point au Vêtu des ordres privilégiés ; en ne nous permettant aucune offense contre eux, nous finirons par arriver ensemble à une constitution, m h Représentants du peuple français, » voilà le terme que proposait Mirabeau. Le fait que Mirabeau reprenait ainsi une m.otion précédente de Malouet, l'appui même que le modéré Malouet lui prêtait en cette occasion, n'étaient rien moins que propres à ranger aux côtés de Mirabeau la partie remuante et radicale de l'assemblée. Cette considération ne l'arrêta point, A trois reprises différentes^ en deux jours consécutifs, quoique tourmenté par des accès de fièvre répétés, il prit la parole pour triompher de la résistance de ses collègues. Il fit appel à leur bon sens, à leurs sentiments.
« Ne prenez pas un titre qui effraye. — Cherchez-en un qu'on ne puisse vous contester, qui, plus doux, et non moins imposant dans sa plénitude, convienne a tous les temps, soit susceptible de tous les développements que vous permettront les événements.... Que ne deviendra pas le nnm de Ueprésentants du peuple français quand vos principes seront connus, quand vous aurez proposé de bonnes lois, quand vous aurez conquis la confiance publique ?.., »
Mirabeau ne ménageait pas les privilégiés, dont l'entêtement poussait les Communes à marcher de l'avant. Personne ne trouva des termes plus violents que lui contre les défenseurs obstinés « des vieux préjugés, des gothiques oppressions des siècles barbares. « Personne ne railla plus amèrement « une prétendue constitution, où un seul mot prononcé par 151 individus pourrait ar-
- DE L IJUVEUTUHE l
TATS «ENERAfX, KTi:.
rêter le roi et vingt-quatre millions d'hommes ; une constitution où deux ordres qui ne sont ni le penple, ni le prince, se serviront du second pour pressurer le premier, du premier pour eiïrayer le second, et des circonstances pour réduire à la nullité tout ce qui n'est ■pas eux ».
Mais il donnait à entendre qu'en présence d'adversaires si dangereux il fallait redoubler de prudence. Il reproduisit avec plus de précision les avertissements que dès le 18 mai il avait fait entendre. En usurpant le nom d'Assemblée nationale, aurait-on la sanction royale, et pourrait-on l'éluder? Si le roi ne reconnaît pas la première décision de l'assemblée, n'opposera-t-il pas son veto à toutes les suivantes? Est-ce que les électeurs, dont avant toutes choses il faut alléger les charges, approuveront une résolution dont ils ne pourront comprendre toute la portée ? Voilà tout ce que faisait entendre Mirabeau, et il montrait quelle serait la situation, si, au lieu d'atteindre le but qu'elle visait, l'assemblée se trouvait prorogée ou dissoule. La suite évidente d'une mesure de ce genre « sera le déchaînement de toutes les vengeances, la coalition de toutes tes aristocraties, et la hideuse anarchie qui toujours ramène au despotisme. Vous aurez des pillages, vous aurez des boucheries ; vous n'aurez pas même l'exécrable honneur d'une guerre civile ; car on ne s'est jamais battu dans nos contrées pour les choses, mais pour tel ou tel individu ; et les bannières des intérêts privés ne permirent en aucun temps à l'orifiamme de la liberté de s'élever. »
Ce n'était pas une simple dispute de mots qui se trouvait engagée entre Sieyès et Mirabeau. Il y avait là deux façons de voir difl'érentes. La motion de Sieyès était, comme le reconnaissait son adversaire, « conforme à la rigueur des principes » et « telle qu'on doit l'attendre d'un citoyen philosophe, d Lui-même, au cours de la campagne électorale, s'était écrié, en s'adressant aux
Privilégiés de la Provence, que l'onn'élait plus ù l'époque du moyen fige, et qu'à l'heure' actuelle lo Tiers État ne faisait qu'un avec Ir. nation. Mais Mirabeau, en homme politique qu'il était, tenait compte aussi d'autre chose que de cette o logique habituelle, b dans laquelle les Lettres à ses commelfunls se plaisent à reconnaître laqualité maîtresse de Sieyès. « U est cette dilférence essentielle entre le métaphysicien, qui, dans la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et l'homme d'État qui est obligé de tenir compte des antécédents, des difficultés, des obstacles'; il est, dis-je, cette différence entre l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe qu'à ce qui est, et l'autres'occupedeffe iyi«'^e»i('//'e- Le métaphysicien voyageant sur une mappemonde franchit tout sans peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves, ni des abîmes ; mais quand on veut réaliser le voyage, quand on veut arriver au but, il faut se rappeler sans cesse qu'on nnarche sur la terre et qu'on n'est plus dans le monde idéal. » Rn parlant ainsi, Mirabeau n'entendait point se faire l'apôtre de misérables compromis dans lesquels les principes fondamentaux eux-mêmes seraient sacrifiés. La motion qu'il soutenait n'était pas en contradiction avec ces principes, elle en ajournait seulement la mise en pratique. U voulait ralentir le mouvement qui emportait l'assemblée, au lieu de l'acci^lérer. « Je suis convaincu, écrivait-il à Mauvillon, que le meilleur moyenne faire avorter la révolution c'est de trop demander, »
Cette vue générale de la situation, dans laquelle il y avait une bonne part de pressentiments prophétiques, fut sans douta ce qui décida Mirabeau en première ligne à défendre sa motion avec tant d'ardeur. Mais il obéit probablement aussi à d'autres motifs. Le récit de Dumont nous apprend qu'avant l'ouverture des débats la question qui occupai tl'aesembléeavaitété discutée sous toutes ses
HE DES ^TATS GÈNÉHArx, ETC. 25
'clfid'i
I ni entourait Mirnbeau.
Tous ces Genevois nvaienteii lôte un sysIèiDc de gouvernement à deux chambres, sur le modèle de iRconstiliitioii anglaise. Ils étaient les adversaires dé(;idés d'une eharabre unique, et e'est à celte solution qu'immanqunblement l'on devait en arriver si l'assemblée se rallinit aux idées de Sieyès. Quanta Mirabeau, nous savons qu'îine voyait aucunement dans la constitution anglaise un chef-d'œuvre acbevé, ni dans son imitation un moyen assuré de salut ; mais si l'on voulait opposerdes digues à l'absolutisme royal, il ne trouvait à la vérité rien de mieux à faire que de se reporter à cette constitution. C'était là toutce qu'il entendait dire lorsqu'à cette époque il écrivait: « Le sort de la France est décidé, les mots de liberté, d'impôts consentis par le peuple, ont retenti dans tout le royaume. On ne sortira plus de là sans un gouvernement pins ou moins semblable à celui de l'Angleterre '. » Ce « plus ou moins b laissait une grande latitude. Si Mirabeau accordait à ses amis genevois qu'il y avait certains dangers a ne erqu'une seule assemblée législative, sans régulateur et sans frein, il ne pensait pas, d'autre part, que ce régulateur et ce frein pussent consister dans une seconde assemblée à pouvoirs semblables. Il avait des doutes sur la question de savoir si l'élément aristocratique de la France présentait assez de vitalité pour qu'on put y recruter, à côté des « Représentants du peuple » une chambre distincte. En tout cas il ne voulait pas couper les ponts derrière lui, et le terme qu'il proposait laissait le champ libre à toutes les combinaisons. Kn dernier lieu, Mirabeau ne perdait pas de vue, dans sa motion, le roi et son entourage. Peut-être fut-ce là ce qui influa le plus sur sa conduite. Dès le début il avait .naisté sur le concours que devaient se prêter les Com-
' Bacoubt, I, 67.
26 I-A TIE DE MIBABEAi;
munes et le pouvoir royal. Il soutint encore, à cette' occasioD, que le Roi el vingt-cinq millious de Français se trouvaient d'accord contre les aristocrates. On avait attaqué l'opinion qu'il professait sur le veto royal. «Voulez-vous donc. s"écria-t-il dans un second discours, refuser au roi le veto, et tous passer de toute sanction? Pour moi. Messieurs, je crois le veto du roi tellement nécessaireque j'aimerais mieux vivre àConstantinople qu'en France, s'il ne l'avait pas : oui, je le déclare, je ne connaîtrais rien déplus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnesqui, demain, pourraient se rendre inamovibles, après demain héréditaires, et finiraient, comme les aristocrates de tous les pays du monde, partout envahir •>. H
C'était là une forte exagération ; le Long Parlementl lui-même, en Angleterre, n'avait jamais songé à se' rendre inamovible. II est fort possible que ce passage du discoun; de Mirabeau fût tout autant à l'adresse de Louis .\.V1 et deMarie-Aotoinette qu'à celle de ses collègues, devant lesquels 11 parlait. Le garde des sceaux, qui tenait le roi au courant des débats de l'assemblée, ne manqua pas, en elTet, d'attirer son attention sur les paroles par lesquelles Mirabeau avait pris la défense du veto royal '.
11 y avait une chose incontestable, c'est qu'en se constituant sous une étiquette contre laquelle le gouvernement n'avait à faire aucune objection, puisqu'elle répondait à la réalité, on pouvait « facilement aborder le trône». Ou pouvait, comme Mirabeau le proposait, traiter de suite avec le monarque les questions tinancières, autoriser provisoirement, sous la réserve d'un changement complet dans l'assiette de l'impôt, la levée des impositions, donner pour garantie à la dette publique
' .ïrcft. nal. K. 179. (.orre3[iODdsnce <ie M. de Bareolin avec LoDJs XV[. coDCernani ce qui se paasail aux hlats Généraux. Butlttn>—
^^f CUAP. 1. — DE l'ouVERTURIÎ DES ÉTATS GÉsÉllAl'X, ETC. 27
^^P'honneur des représentants du peuple, et condamner
^■.âinsi les privilégiés au rôle de spectateurs exaspérés
^■■de l'ciiuvre de réforme que l'on abordait. Ouelle vaale
^HiCarrière s'ouvrait ulors devant Miraboati, une l'ois que
^^non triomphe surSieyès lui aurait acquis la direction in-
^^Kontestable de l'assemblée des « Représentiuits du peu-
^^nle M ! C'est alors qu'il aurait pu engager la lutte
^H^ntre Necker avec une autorité tout autre qu'au mois de
^^Raaî, lors de leur première rencontre '.
^R Toutes les pensées qui sommeillaient au fond de son
^Kâme, Mirabeau les laissait tout au moins entrevoir à un
^p membre do la noblesse belge qui possédait sa confiance,
Auguste-Marie Raymond, prince d'Arenberg, comte de
La Marck. La Marek était entré au service de la France
à l'époque où Marie-Antoinette épousait le dauphin. Au
cours de l'année 178S, Mirabeau avait fuit la connaissance
de ce seigneur poli, riche, complètement indépendant ;
il avait fasciné LaMarcii comme tant d'autres, par son
esprit étincelant. Tous deux se trouvèrent de nouveau
réunis au moment de l'ouvertare des États. La Marck
I avait été élu parla noblesse de ce bailliagedu Quesnay, ûù l'on comptait tant de nobles maisons belges. So conformant à la volonté de la majorité de ses électeurs, Il s'opposa à la fusion des trois ordres ; mais cela n'empêchait point Mirabeau de lui adresser ces Ilatteuses papbles : « Avec un aristocrate comme vous je m'entendrai toujours facilement." De son ci'ité, La Marek comprenait que l'éloquence impétueuse de Mirabeau était l'instrument que celui-ci entendait mettre en œuvre pour arriver à diriger le parti populaire et à imposer au gouvernement ses idées. Il voyait bien aussi que ces idées ten- I datent non pas seulement à détruire, maistoutautant à conserver l'état de choses actuel. C'était en ce sens iu'il interprétait les paroles que Mirabeau, à la fin d'un nlaer animé, chuchotait à son oreille, pour qu'il les pansmît h la reine dont il était un familier : « Faites
. YIE I1F MlBAl
donc qu'où cliùlena on me suche plus disposé pour eux que contre eux. » A son ami Mauvillon, il est vrai, Mirabeau cachait le fond de sa pensée. Il se plaignait seulement à lui que la nation ne fût pas mûre, que son organisation ne fût pas en rapport avec la puissance de la Révolution, et c'était par des considérations de cette nature qu'il justifiait toute l'opposition qu'il avait faite à Sieyès.
Cette opposition ne fut pas seulement inutile, elle amena pour Mirabeau, le 16 juin, une scène très ra or-, tifiante. On ne s'était pas contenlé de combattre le fondde aa motion, on avait attaché un sens méprisant au mot K peuple, » entendu dans un sens djfTérent du mot « dation ; » beaucoup considéraient ce terme comme dégradant, et en faisaient l'équivalent du lalin " vulgua, » de l'anglais a mob. »
Mirabeau, lui, par une feinte oratoire, déclarait que c'était là un grand avantage. Ses amis genevois, en cette occasion, se trouvèrent là pour le soutenir. Du Roveray et Dumont, en compagnie du jeune Écossais lord Elgin, avaient suivi avec attention la marche des débats, comme spectateurs des tribunes. Dumont, outré de la résistance que rencontrait l'expression de « peuple, » écrivit surplace une réfutation, qui reçut toute l'approbation de lord Elgin. La séance fut interrompue vers midi Mirabeau dîna avec les (lénevois, reçut communication de la réfutationde Dumontet résolut sur-le-champ delà faire sienne, sans réfléchirque le jeune lord Elgin l'avait déjà lue. Du Roveray, lui aussi, se mit à l'œuvre, et. composa sur l'heure une réplique aux dernières objections qui avaient été faites à Mirabeau. Celui-ci eut à peine le temps de recopier les harangues composées si rapidement par ses amis, et. lorsque s'ouvrit la séance du soir, il avait en poche la matière suffisante d'un discours destiné h venger le mot n peuple » de toutes les invectives qui l'avaient accueilli. Il proclama que la
AP. I. — OB L'oUVKnTURB DUS ÉTATS GÉNÉRAUX, ETC. 29
Fpauvpelé de la langue française contraignait de choisir le terme le molos impropre de tous. Ce raoL, synonyoae jusqu'alors de « canaille » pour les aristocrates, serait anobli par le fait même de l'adoption de sa proposition . Il rappela le souvenir des héroïques a gueux » des Pays-Bas, des héroïques « pâtres » des cantons suisses,
^I1 demanda qu'à l'imitation de ces héros des temps passés, l'on se Tit un titre de gloire du terme qui était une injure dans les bouches ennemies. Mais il ne put achever son discours. Il y eut dans toute la salle une explosion de colère dont on ne peut se rendre compte que très faiblement à la lecture des Lettres de Mirabeau ; ses cotnineitanls. L'orateur, au milieu de cette temlète qu'il avait déchaînée, conserva tout son calme, 11 iBnit par déclarer qu'il voulait remettre au bureau, (Bigné de sa main, ce passage de sou discours, (/.eux qui s liraient de sang-froid, ajouta-t-il dans son journal, se tconvai ne raient facilement qu'il n'y avait rien mis Sâ'offensant '.
Lorsque Dumont, tout affligé des suites qu'avait eues sa malheureuse inspiration, se rendit au milieu de la nuit dans la chambre de Mirabeau, il ne le trouva, contre son attente, nullement abattu. Mirabeau lisait le
I discours qu'il avait composé avec l'aide des lîénevois à (deux Marseillais qui ne trouvaient pas assez de termes Ipour exprimer leur admiration. Quant à son avenir parlementaire, il n'éprouvait aucune crainte à ce :fiujel : « Dans huit Jours vous me verrez plus fort que Jamais. 11 faudra bien qu'ils viennent à moi quand ils ■seront prêts à être submergés par la tempête qu'ils viennent de déchaîner. Ne regrettez pas l'événement de ;.cette soirée. Les penseurs verront dans ma motion un
Cette lïn du diicoitra, depuis « Je pereévère » jusqu'à ■ honorer • se Iroave actuellement encore, de U main deMirabeui) et avec sa 'Signature, sus Àrck. nat. [llusée des Archives A. E. n. Iu82), Pour le reste ¥. DuuosT.
objetprofùnd ; mais potircesimbécilesquo je méprise trop pour les haïr, je les sauverai encore malgré eux. " Pourtant il se résolut à ne pns être présent au vole qui eut lieu le 17 juin pour l'adoption du terme a Assembl nationale. » Son nom ne se trouva done pas sur la lisLa J de ceux qui avaient voté contre, sur la liste des « traîtrf qui l'ut colportée dans tout Paris '. Il se tint à récartcj laissant Sieyès jouir de son triomphe, laissant GhapelierJ et Target reprendre ses précédentes motions pour te votel de l'impôt et pour la dette publique, laissant Barnave,^ le jeune et bouillant avocat de Grenoble, partager avec J quelques autres l'honneur de rédiger un nouveau projet! d'adresse au roi. Il ne fit partie d'aucun des comités qui^ furent alors nommés, et dont le plus important était! chargé de rechercher les causes de la disette qui sévissait * en ce moment, surtout à Paris, ainsi que de proposer des remèdes à la situation. Mirabeau tenait pour certain que son heure viendrait, et file vint plus vite qu'il n'était permis de le supposer.
Le 20 juin. l'Assemblée nationale se vil interdire l'enJ trée de la salle de séances, sous prétexte qu'on y faisait] des préparatiTs pour la tenue d'une « séance royale. *M Après une courte hésitation, les députés se rendirent aal Jeu de Paume, dans une vaste salle toute nue, et prê-ï tèrent le serment de ne point se séparer avant d'avol^ donné à la constitution du royaume des fondementffl^ solides. Le nom de Mirabeau fut un des premiers appelés, et il jura avec tous ses collègues. Il était aveej eux le 22, lorsque, s'étant réunis dans l'église Saint-Louis, ils acoueillirent avec émotion la majorité du Clergé et les premiers transfuges de la Noblesse. Le jour suivant il était dans les rangs du Tiers État, quand celui-ci dut attendre aux portes de la salle, sous une pluie battante, .' en présence de tout un appareil militaire, qu'il plût aa4
' DuMoti-r, 83. îiou:i\EJi, Exposé de la conduits de M. il/junkr dartt^ l'Assemblée nalionate, Paris, 1780, p. 7.
OIAP. 1. — HF, L'dUVEllTUnE DES ÉTATS GÉNÉRAUX, ETC. 31
grand maître des cérémonies d'admellre à la pompe ide la séance royale ces hommes aux regards sombres, au cœur plein d'inquiétudes. L'absence de Necker au banc des ministres inspirait de tristes réflexions.
Les causes de cette absence, Mirabeau aurait pu les connaître, si DuRoveray l'avait mis au courant des incidents qui s'étaient produits avant la séance royale. A i'insu de Mirabeau, ce Genevois s'était occupé de poU- Uque pour son propre compte et avait fait part de ses idées à Necker par l'intermédiaire de Malouet. Ces idées se rencontraient avec !es propres vues de Necker '. Ce ïninîstre avait compris que le gouvernement, soi.is peine fl'en être réduit à se soumettre purement et simplement aux Communes, devait proQter de l'occasion favorable pour donner ses ordres aux privilégiés. Il proposait donc tenir une séance royale et d'y proclamer la fusion des trois ordres ainsi que le vote par tête, pour les questions d'impôt tout au moins. Peut-être ainsi le gouvernement du roi se serait-il réservé la possibilité de dirig'er les réformes et de faire adopter un système à deux chambres, tdans lequel l'autorité monarchique se serait trouvée fort leu diminuée. Mais, auprès de Louis XVlj la victoire esta au comte d'Artois, à la reine et à tous ceux qui partageaient la haine des plus farouches aristocrates qntre les progrès insolents de l'assemblée révolution-
■ Lors'gua Dumont, p. 8i, prétend qus l'idée de la Sâaace royale vini di! Du Hovcmy, il émet une urUrmation trop absolue. De même, lorsqu'il Tait en tout de Mdouet la second de Du Roveray, cf. Malouet, Mémoires, I, 320. Pour le reala, son récit, eu oe qu'il contieni d'easeatielau sujet de Mirabeau et do Du Itoveray, n'est paa inlirmé par les dépositions de Necker, de sa fille et de aon gendre. — 11 y a dana l.oménie ([V, 314. V 410-4111], une suivante dissertation relative aa\ originea de la séince ray.ile. — CI'. " Dans lettres de Necker au roi Louis XVI, av^nt et uprès la sé^acd royale dti 23 juin 1789 », tirées des Àrekieti ual., et les remarques da Flammermonl {ISei'ae hiilorique, t. XlVI, p. 41 sq.) D'ailUura, le sujet est traité fi fond par BRETre, la sé;ince royale du 24 juin 1789, dans " la Kévolulion Française » iSili.
32 LA VIE DE MiRABbAU
naire. On pésohitde laisser de côté la partie esseotielle du plan de Necker. Dans son allocution le roi commençait par ordonner que Ton se conformât à Tantique usage selon le,|uel les trois ordres délibéraient séparément, et par casser toutes les décisions que le Tiers avait prises depuis le 17. Venant après cette déclaration, le programme de réformes développé par Louis XVI ne trouva plus aucun écho dans le cœur de la grande majorité des assistants. Quand la lecture de la déclaration eût pris fin, Louis XVI ajouta que, si Ton ne tenait point compte de ses intentions, il se considérerait désormais comme le seul véritable représentant de son peuple : « Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos séances. J'ordonne, en conséquence, au grand maître des cérémonies de faire préparer les salles. »
('/étaient là des paroles de monarque absolu, telles (ju*on était accoutumé d'en entendre en un Lit de justice. La noblesse et une partie du clergé suivirent le roi. Les autres députés restèrent immobiles à leur place.
'fout d'abord ces derniers ne se montrèrent ni très dé(ûdés ni très exaltés, pas plus qu'au début de la séance du Jeu de Paume, trois jours auparavant. Ils étaient allorrés par ce ([u'ils venaient d'entendre. Jamais encore la bourgeoisie française n'avait eu à soutenir un tel assaut de la part non seulement des aristocrates mais encore de la royauté. Avocats, savants, propriétaires ruraux, curés de village, ces hommes, arrachés parla violence et la tempête h leur sphère étroite, devaient décider de l'issue de la lutte. Par les fenêtres de la salle ils voyaient briller les armes des Gardes du Corps. Dans la cité voisine, le peuple grondait. En cas de conllit violent, ce n'était pas seulement la vie de ceux qui siégeaient on la salle du trône qui se trouvait en
CHAP. I, — DE l'oCVEUTORE DES ÉTATS GIÎMÉRAUX, ETC. 33
jeu. Bailly, enlevé à ses paisibles études pour être mis à la tète de l'AssembléG nationale, ne montrait pas une contenance très ferme. Lorsque parut, la tète couverte, le grand maître des cérémonies, marquis do Drézé, lorsque, suivant ses ordres, il eut rappelé aux députés que le roi venait d'exprimer ses volontés, Bailly ne sut pas trouver une réponse énergique. C'était là un de ces moments qui décident, pour un siècle, des destinées d'un royaume. Pour Mirabeau, l'instant aussi était décisif, li avait eu déjÈt l'occasion de donner une leçon cuisante à ce grand maître des cérémonies qui, dans l'accomplissement de son devoir, se trouvait mêlé à ce conflit entre les députés et le gouvernement'. Ce fut lui qui, se levant, lança cette noble réplique ; n Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Koi ; et vous, qui ne sauriez être son organe auprès des États Généraux ; vous, qui n'avez ici ni place, ni droit de parler, voua n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force; car noua ne quitterons nos places que par la puissance des ba'i'onnettes '. »
Le mot était prononcé. Tous les députés s'écrièrent d'une voix unanime : « Tel est le vœu de l'Assemblée. » Le grand maître des cérémonies fit observer que le député d'Aix n'avait pas qualité pour être l'organe de
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archive* purlein. vin. 45. Cf. Biilly, I, 82 cl k Rilcolutian \afaise, 1833. No. 5 d'après les Mémoires de Lureveillère-Lepaux. C'fst la seule version aulhealiquc de la réponse de Mirabeau. I se trouve dans la [reiziëme lettre & ses commcUantE. Les paroles Ibéâlrales avec l'cvoc.ilioQ ilu nom de Catiliaa, que les Arch, Pari, m se sont pas Fait scruputo de reproduire, ne s'y irouveot pas contenues. Quanl k la « voix argentine » de Mirabeau et à. V « accent ilennel ■ de cette réplique, CF. à ce sujet Arnault, Mémoires d'un \énaire, 1843, I, 179.
' 34 LA VfE DB MIRABEAU
l'Assemblée. Puis H se retira, ainsi le raconlent les léîiioîns opulaires, en marchant à reculons, selon le cérémonial qui s'observait en présence de la seule personne royale '■ Comme son coUègae allemand du drame de Schiller Cabale et Amour, il demeura « stupéfait «, et en oublia les lois sacrées de l'étiquette.
Lorsque la porte se fût refermée derrière lui, Camus, Barnave, Sieyès et d'autres relovèrent le courage de leurs collègues. On décida tout d'une voix de persister dans les précédents arrêtés de l'Assemblée. Mais il fallait aussi se prépareraux suites qu'allait avoir cette résolution. Ce n'étaient pas des dangers de pure imagination que l'assemblée courait. Sans l'intervention de la minorité libérale de la noblesse, elle était attaquée par deux escadrons de gardes du corps'. En écartant même l'hypothèse d'un tel coup de force, restait la menace des arrestations. A peine une année s'était écoulée depuis que d'iispréménil et Goislard avaient été enlevés en plein Parlement. Mirabeau proposaitdooc de déclarer inviolable la personne des députés, si bien qu'ils n'eussent à rendre compte en aucune façon, soit pendant la durée, soit après la clôture de la session, des opinions qu'ils auraient émises au sein des États. Bailty, déjà mécontent de ce que Mirabeau avait usurpé sa place pour faire à l'envoyé du roi une réponse dont il blâmait la violence, se prononça contre celte motion. Il Si ma motion n'est pas adoptée, lui répliqua Mirabeau, soixante députés et vous à leur tête seront arrêtés cette nuit, n et, triomphant des hésitations de ceux qui
' Cf. le récit de i.ucisda Montiqny, d'aprèa Faochot et d'au très, qui est d'accord avec la relalion du iila de M. deDri!iix-Br'^zé(WoniVeur), 1833, procès. verbal de la BGaace du rcars, & la Chambre des Pairs).
' C'est ce qui eat miB en pleine lumière par les Mémoires tenus secrela do Larbvei ll^re Lepauï {Paris, 1873), donl, par bonheur, un exemplaire a été déposé â la Bibl. nationale Cf. Hevne historique, X, 72, et la noie de Nuigeon dans les mémoires de Bailly, 1, 217.
CHAP. 1. DE l'ouverture DES ETATS GENERAUX, ETC. 33
jugeaient inadmissible de conférer aux députés un privilège quelconque, il enleva le vote à une énorme majonte.
Ainsi Mirabeau avait communiqué à TAssemblée sa hardiesse et son audace. Ce noble provençal, tombé au rôle de tribun, était maintenant une puissance. Les Lettres à ses commettants firent une simple allusion à « un membre des Communes, » qui avait été le héros delà scène du 23 juin. Mais chacun savait quel était rhomme ainsi désigné. Le nom de Mirabeau, objet de Tadmiration de tous, vola à travers la France et l'Europe .
EFFONDREMENT DV LiOUVERNEMENT
M"!" de Staël a osé dire quelque part: « Mirabeau savait tout et prévoyait tout. » Jamais peut-être Miraiieau ne mérita mieux cet éloge que pendant ces journées orageuses de l'été i78'J, qui firent de lui le principal personnage de l'Assemblée nationale. Lorsqu'il apprit de la bouche de ses amis genevois les incidents qui avaient précédé la séance royale, il s'écria aussitôt : <t ti'est ainsi que l'on mène les rois à l'écbafaud b. Pendant que Necker, s'étant décidé à retirer sa démission, se voyait accablé de congratulations joyeuses, Mirabeau, sur qui les illusions n'avaient plus de prise, cherchait à percer l'obscurité de l'avenir. Alors que la présence dans la salle commune des séances de la majorité du clergé et de la minorité de la noblesse répandait partout un sourile d'allégresse, Mirabeau faisait présenter par Dumont une adresse qui devait engager le peuple au calme et a la légalité. Il ne se méprenait point sur le retentissement profond et lointain qu'avait eu la journée du 23 juin. Chaque jour, à Versailles, se produisait quelque scèoe de tumulte. A Paris, où manquaient de plus en plus le travail et le pain, esprits étaient tendus et surexcités. Plus on était éloigné