‹ La vie de MirabeauChapitre 2 sur 51 · CHAP, II. — EFFONDREMENT DU COCVERXEMENT 'M · texte numérisé non relu

CHAP, II. — EFFONDREMENT DU COCVERXEMENT 'M

du théâtre des événements, plus les rumeurs inquiétantes qui couraient au sujet des projets de la cour et dos aristocrates sur la capitale du royaume prenaient une allure menaçante. Mirabeau désirait montrer quels dangers formidables pouvait créer cette contagion de la méfiance. .1! voulait laver le a généreux et magnanime monarque » du reproche d'avoir suivi son propre mouvement dans ce jour néfaste. Le peuple devait apprendre par ses représentants que l'on pouvait encore tout espérer, à condition de s'abstenir des démarches violentes, s Notre sortest dans notre sagesse. La violence seule pourrait rendre douteuse ou même anéantir celle liberté que la raison nous assure. » Mirabeau suivoit toujours la même ligne de conduite, désireux de modérer la violence du mouvement et d'émettre un avis qui pût amener le gouvernement à accepter ses conseils.

Avant même le jour du 27 juin, où Mirabeau devait prendre la parole pour faire adopter son projet d'adresse, il se produisit un incident qui relégua sa motion au second plan '. Le roi finit par se décider à provoquer la réunion des membres de la noblesse et du clergé qui se refusaient encore à reconnaître la fusion des trois ordres ; les députés n'osèrent ouvertement désobéir. " Quand on a invoqué la dictature, .) disait Mirabeau avec non moins de raison que d'esprit, dans les Lettres à ses commeltants ail faut accueillir les prières même dictatoriales. » 11 y eut bien encore des protes-

' 11 est impoEBible d'admeUre, comme font Barthe [Discours de Mirabeau], Lucab de Montigny, les Arch. part, viu, 165 (avec deux exordes qui marquent d'autre pari) que Mirabeau ait réellement prononcé le 27 juin le discours que la fuaion des ordres l'empêcha de prononcer. Daua la Quatoriiême Lettre du Comte de Mirabeaa à ses commeltants il est dit expreasémeat : « La motion que la eirconalance de la réunion a dû suspendre ■ ; de m&Toe Méjan, I, 561 : ■ Quoi qu'il en soit, voici ce qa'il voûtait dire ><. CF. 1. c. p. 281, ot Quinzième IHire, p. 5, DumonE, qui revendique la paiernite de l'sdreese, commet des erreurs ie date ; Cf. p. 132, 461.

VIF, DE MIRABEAr

talions, des réserves et des froissements. Mais, en réalité, la réunion des trois états en une seule Assemblée nationale était maintenant consommée, et le monde put contempler ce spectacle étonnant d'un prince du sang et d'un cardinal, d« ducs et de prélats se laissant présider par un simple bourgeois.

Sans doute il y avait toujours à craindre une violente explosion des passions, et Mirabeau ne se dissimulait point ce danger. Une fausse démarche de la cour pouvait avoir, dans l'avenir le plus proche, de graves conséquences ; on le vit bien lorsque la populace parisienne eût délivré par la force deux soldats qu'on avait arrêtés comme membres d'une société secrète, et lorsque l'Assemblée fut invitée à protéger ces soldats. Quand cette nouvelle fut connue, dans la séance du i"juillet, Mirabeau ne sut rien trouver de mieux que de proposer l'adoption et la publication de sa précédente adresse au peuple. Quelques petits changements l'avaient appropriée aux circonstances actuelles, et elle s'appliquait fort bien à l'état de surexcitation ( ^ habitants de la capitale. Mais l'orateur, fiévreux lui

^B aussi ce jour-là, put à peine se faire écouter. Sa mo-

H tion ne fut pas mise en discussion. On préféra procéder

^1 d'une manière moins solennelle, tout en exerçant une

^M douce pression sur le roi. Le président engagea les

^M députés des Parisiens adonner à leurs concitoyens des

^M conseils d'ordre et de légalité, pendant qu'une dépu-

^M tation ferait appel aux généreux sentiments de Sa

^1 Majesté. Louis XVI, dans sa réponse, prononça

H paroles de conciliation, les électeurs parisiens se firent

H garants du maintien de l'ordre, et l'Assemblée se pré-

H para à aborder l'objet le plus important de ses délibé-

H rations, c'est-à-dire ce qui avait trait à la GonsUtu-

H tion. Mais un terrible orage était à l'horizon : il allait

^Ê éclater sous peu.

^B Depuis l'échec de la séance royale du 2^ juin, on

CHAP. Il, — EFFONDREMENT DU GOUVEnNEMENT

n'avait cessé de concentrer de nouvelles troupes autour de Versailles et dans la ville nièrae ; ees régiments qui passaient pour plus sûrs qufi la faible garnison de Paris, étaient sous les ordres du vieux maréchal de 1 L'artillerie ne manquait pas ; c'était un véritable camp qui se formait. Il était clair que l'on préparait un coup décisif. Mirabeau pressentait que le signal en serait donné par le renvoi de Necker. S'il n'avait point chang d'avis en ce qui concernait ce ministre, il pensait du moins que dans les circonstances actuelles sa chute serait un désastre. Le lendemain de la séance royale, il avait menacé Barentin, le principal antagoniste de Neclter dans le conseil du roi, de le mettre en accusation s'il osait rester à son poste.

Aussi longtemps que les troupes n'auraient pas été renvoyées, il était impossible de compter que la situation se modifierait sans effusion de sang. Aussitôt après la séance royale. Meunier avait émis le vœu que l'on rédigeât une adresse au Roi pour le supplier de ne pas attenter k la liberté de l'Assemblée par la présence d'une force armée auprès d'elle. Le jour suivant, Barnave avait repris la proposition de Mounier. Il ne s'agissait pas seulement des environs immédiats de la salle des séances et du libre accès des députés. C'était bien plus, c'était la tranquillité de tout le royaume qui se trouvait enjeu. Mirabeau ne pouvait s'en reposer entièrement sur les paroles pathétiques d'un ami de la liberté, qui, dans une brochure répandue partout avec profusion, adjurait toutes les troupes de ne reconnaître aucun autre maître que la nation '. Il avait examiné la situation

■ Lettre à M. la Comte de Mirabeau, l'un das Itepréseulanti de l'AsGemblée nationale, sur les dUposilionB oaturelles, Déceasaires el iodubilabiea des oflcîera et de9 soldats français et étraniiera. Par un oflicier fratiçaia (du 25 juin). DM. iial., \. b, 39, q" 1863. Cf. à ce

^^ sujet les remarques de Chéhest, III, 3^, pour qui Lotis db Cjiéniefi est

^H l'auteur de la brochure.

iO

. VIE ne MIRABEAU

dans toute sa gravité, avec sesamis genevois, et sa conviction était qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Avec leur concours, il avait rédigé un discours et une série de propositions qu'il présenta a l'Assemblée le Sjuillet, Il laissait entendre que ce qu'il y avait à craindre, ce n'était pas seulement un coup de force de la cour, mais aussi les conséquences qu'aurait un tel coup de force, alors que le peuple excité se trouvait prêt à l'insurrection. 11 rendait d'avance responsables ceux qui avaient conseillé la concentration des troupes, a Ont-ils étudié dans l'histoire de tous les peuples comment les révolutions ont commencé, comment elles se sont opérées ? Ont-ils observé par quel enchaînement funeste de circonstances les esprits les plus sages sont jetés hors de toutes les limites de la modération, et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l'eût fait frémir? » Avec un juste pressentiment de ce qui pouvait arriver, il voulait que dans une adresse on adjurât le Hoi non. seulement d'éloigner les troupes, mais aussi d'autoriser à Versailles et à. Paris la formation de « gardes bourgeoises » qui suffiraient à maintenir l'ordre. Les résultats que l'on pouvait ainsi obtenir, lui-même les avait constatés de ses propres yeux à Marseille et à Ais.

Mirabeau fut applaudi sur tous les bancs, mais la majorité, faisant preuve d'imprévoyance, estima que la motion relative à la création des « gardes bourgeoises» manquait d'opportunité. Mirabeau fut chargé de soumettre à une commission un projet d'adresse, et le lendemain même il était en état de lire à l'Assemblée cette adresse solennelle, qui soulevait des transports d'admiration. Plus est sincère le tribut d'éloges que les contemporains et la postérité ont accorde à ce magnifique morceau d'une éloquence si pénétrante et si grave, plus il devait importer à son véritable auteur qu'un jour fût: dévoilé le secret de sa paternité. Etienne Dumont, Tau-

OHAP. H. — EFFONDREMENT DU (lOUVERMÎMEM' H

cien prédicateur, était bien l'homme capable d'exprimer avec cette pompe et avec cette onction les idées de Mirabeau, Celui-ci convenait lui-même que cesquolilés de sermonnaire lui faisaient ciéraut '.

Mirabeau faisait partie de la dépulalion de vingtquatre membres qui, le 10 juillet au soir, présenta l'adresse au roi, 11 n'eut pas lieu d'être satisfait do la réponse royale ; Louis XVI parla des gens mal intentionnés qui cberchaient à tromper le peuple sur le véritable but des précautions prises. Le monarque alTirmait que les troupes étaient uniquement destinées à prévenir de nouveaux désordres, et il laissait l'Assemblée libre, si elle se jugeait menacée dans son indépendance, de demander son transfert à Noyon ou à Soissons. C'était là un refus très net, qui frappait les instigateurs de l'adresse dans l^ur honneur : « Nous avons demandé la retraite des troupes.» s'écria Mirabeau leli juiilel, lorsqu'eût été lue la réponse du roi, '< nous n'avons pas demandé à fuir les troupes, mais seulement que les troupes s'éloignassent de la capitale. Et ce n'est pas pour nous que nous avons fait celle demande, ce n'est certainement pas le sentiment de la peur qui nous conduit, et on le sait bien, c'est celui de l'inlérèt géné-

' Les aeserlions de Dumo.it, confirmées pnr Homiulï Life, 77 et I La Marck (Balourt, I, 71. 185), ne Bont pas conireditee par le récit ' d'ALRïANDUE Lameth {liutoire de VAuembUe comlitvantt, W) que l LtJCAS de Mo;(TicN¥ reproduit comme preuve du contraire. Il est de [ toute évidence qae le projet lu par Mirabeau A lu commieeion, projet luquel celle-ci apparia encore quelques cbangemenls (CT. Lcllre \H du C. de Mirabeau à tei commettants, p. 16) devait être écrite de sa propre main ; de noùnie, le 16 juin, avant de monter k la tribune, il avait recopié la répUqne qu'il allait lire. On trouve aux Arch. nat. (Mutéedes Atcbtvei-, A, E. II. lIOIj, le* Projet d'udrcesc eu [toi i en 3 reaillei, de la main de Mirabeaj, avec des ratures ci des corr-ec- \\on% à'éeritun» Ûittérea[p.s. Une de cei êcrilurei est celle de DumonI, coffime l« prouve la comparaison avec les leUres de Dumoal, dont

11e mBonterit se trouve déposé à la bibliolbéque municipale de Genève. C"e»l k HH. E, Rolt et Bertrand, de Paris, ainsi qu'à M.Th. Du- Tour, de tïen^ve, que je dots d'avoir pu éclaîrcir ce point particulier.

12 I.\ VIE nu MIRABPAr

rai. n 11 voulait que l'on ne cessât pas de demander l'éloignement des troupes. Mais ses collègues, au lieu de le soutenir, s'amusaient à écouter un discours de Lafayette sur les Droiis de l'homme, discours dans lequel celui-ci proposait de donner une déclaration de ces droits comme préambule à la constitution.

Jusque-là Mirabeau n'avait jamais manqué d'établir une distinction entre Louis XVI et ceux qui le conseillaient si mat, bien que les partisans de l'Ancien Régime eiissent grand sotn d'invoquer la volonté personnelle du maître. Le 11 juin, pour la première fois, il s'en prit au roi lui-même : « Nous savons tous, dit-il, que la confiance habituelle des Français pour leur roi est moins une vertu qu'un vice, si surtout elle s'étend à toutes les parties de l'administration. Qui de nous ignore, en effet, que c'est notre aveugle et mobile inconsidération qui nous a conduits de siècle en siècle, et de fautes en fautes, à la crise qui nous afIHge aujourd'hui et qui doit enfin dessiller nos yeux, si nous n'avons pas résolu d'otro, jusqu'à la consommation des temps, des enfants toujours mutins et toujours esclaves? -

Ces paroles nous permettent d'entrevoir certains projets quemùrissaitalors Mirabeau. Les derniers incidents lui avaietit donné la conviction qu'avec un monarque à l'esprit aussi borné et aussi indolent que l'était celui de Louis XVI, il était impossible que le mouvement de réforme conservât toujours son caractère pacifique ; impatient de voir la direction de ce mouvement passer en ses propres mains, il se mit en quête d'un personnage qu'il put mettre en avant et dont le nom sonnât bien aux oreilles de la masse. Au cas où l'on eût réussi à remplacer Louis XVI par son frère le comte de Provence, il aurait fallu compter avec celui-ci. Mias le duc d'Orléans, lui, paraissait devoir être un instrument plus docile ; d'une part, il n'y aurait chez lui aucun scrupule à vaincre, et, d'autre part, on pouvait en atten-

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dre de bonnes récompenses en eapècea sonnantes. Qob Mirabeau méprisât profondément ce prince énervé par les débauches, incapable d'avoir assezd'énergie et d'audace pour exécuter des projets criminels, cela n'est point douteux. Lorsque pour la première fois, en 1788, il s'était rencontré avec lai chez le comte de La Marck, il n'avait pas caché la mauvaise impression qu'il en avait eue. En une autre occasion, voici comment il le jugeait : n On dit que j'en veux faire mon maître ; je n'en voudrais pas pour mon laquais, » Néanmoins, comme marionnette politique, celui qui devait être plus lard Philippe Égalité pouvait rendre d'assez grands services.

C'était un homme populaire depuis qu'il avait osé résister en face au roi, le 19 novembre 1787. Dans la procession du 4 mai 178!>, il avait eu soin de marcher à l'écart de !a noblesse, et Marie-Antoinette avait dû entendre les vivats que, pour l'insulter, des femmes du peuple exaltées poussaient en l'honneur du duc d'Orléans. II avait dans l'Assemblée nationale un nombre assez considérable de partisans, si bien que le 3 juillet on l'avait élevé à la présidence ; il avait, il est vrai, par une affectation de modestie, refusé d'accepter cet honneur. Ses adhérents se recrutaient surtout dans les bas-fonds de la populace parisienne, que ses agents n'avaient point de peina à lui concilier. Le peuple demandait-il du pain, aussitôt le duc se trouvait là pour lui offrir des distributions gratuites. Le peuple voulait-il s'amuser, le duc était encore là pour lui offrir des plaisirs sous sa protection. Dans les jardins et les galeries du Palais-Royal, qui lui appartenaient et dans lesquelles la police ne pouvait pénétrer, se pressait jour et nuit une multitude prompte a. s'enflammer. Ce n'était pas seulementle refuge classique du jeu, de la prostitution et de l'oisiveté, c'était aussi une tribune permanente pour les agitateurs politiques, dont les paroles

ardentes et les pamphlets violents étaient assurés de soulever là de bruyantes acclamations.

Avec ce renom d'ami du peuple, qu'il avait si facilement acquis, avec ces moyens d'influence équivoques, le duc d'Orléans était un figurant fort utile. Mirabeau se lia avec ses confidents ; il fut probablement initié au secret de ses délibérations par celui qui les dirigeait, le marquis de Sillery, ou par son propre ami Bîron. Ce qui paraît être certain, c'est que, peu de jours avant de proposer son adresse relative à l'éloignement des troupes, Mirabeau, dans une conversation avec le duc d'Orléans, se laissa amener à discuter le cas où l'on se verrait dans la nécessité de remplacer Louis XVI par Louis XVII, ou tout au moins de nommer le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume ; le duc répondit par quelques paroles gracieuses. A la suite de cet entretien, Mirabeau fit part de ces projets à quelques-uns de ses collègues, comme Mounier, Duport, Bergasse. Meunier fut très aflécté de cette révélation, et se mit à suivre avec attention les menées de Mirabeau. Lorsque celui-ci vit que l'Assemblée, après avoir reçu la réponse du roi à l'adresse, n'avait pas voulu pousser les eboses plus loin, il se mit en devoir de rédiger une seconde adresse. Mounier le vit à l'œuvre avec Robespierre et Buzot ; il se déclara nettement contre cette seconde adresse, qui ne pouvait que rendre plus grand le danger où l'on se trouvait de voir un prince ambitieux attirer à lui les troupes par des largesses et des pamphlets, et s'emparer ainsi du trône : m Je suis aussi attaché que vous à la royauté, lui répliqua Mirabeau ; mais qu'importe que nous ayons Louis XVil au lieu de Louis XVI, et qu'avons-nous besoin d'un bambin pour nous gouverner '. » Sous le nom de Louis XVII c'était aussi bien celui de Monsieur que celui du duc d'Orléans

■ Mounieh, Appel au tribunal de Copinimi publique du rapport de H, Chabroud.Blc. Londres, 1791, p. 11-22.

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î l'on pouvait soiis-entendre. Mais c'était ce dernier que Mirabeau avait en vue, comme le prouvent les idées qu'il osa exprimer, paraît-il, peu de temps après en présence du comte de Virieu.

Des événements prodigieux avaient eu lieu. Necker avait été renvoyé subitement ; ses collègues Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne avaient aussi reçu leur congé. De nouveaux ministres avaient été appelés au conseil du roi, ministres dont le nom seul provoquait la défiance. La réponse de Paris avait été la prise de la Bastille. On avait assisté aux scènes horribles dont Mirabeau avait évoqué l'image, pour le cas où la cour déchaînerait la tempête ; la fureur bestiale delà populace avait fait explosion. Ce n'était là, on pouvait s'en assurer, que le prélude de scènes sanglantes dans les provinces. C'est alors que Mirabeau, s'il faut en croire le témoignage du comte de Virieu, fonda de grandes espéronces sur l'intervention du duc d'Orléans. Il désirait que celui-ci mît son influence au service du roi pour calmer le peuple, et qu'en échange on lui donnât la charge de lieulenant-général du royaume. De cette façon tout le gouvernement aurait passé entre les mains du duc d'Orléans. H aurai! pu choisir librement ses conseillers, et, la place que Necker avait occupée se trouvant vide, Mirabeau, dont les talents comme les vices faisaient tout à fait un homme selon le cœur du duc. aurait pu avoir bon espoir de s'y voir appeler. Mais le duc d'Orléans n'eut pas la hardiesse d'oser faire le pas décisif- 11 y avait en lui de quoi faire un homme d'intrigue, mais non pas un homme d'État. Il ■n'alla pas frapper à ia porte de la chambre royale. Mirabeau dès lors l'abandonna, mais on ne cessa jamais de le soupçonner de travailler pour Orléans, et les tragiques événements d'octobre contribuèrent beaucoup

répandre ces soupçons malveillants.

Tandis qu'à Paris la prise de la Bastille préparait l'ef-

iU LA VIE DE MIBAIIKAC H

fondrement de l'ancienne France, à Versailles l'As^ I semblée nationale attendait avec anxiété l'issue des J événements. Mais c'est en vnîn que Ton chercherait la 1 nom d-: Mirabeau dans le prorès-verbal de la séance 1 du 13 juillet, à la veille de ce jour qui devait rester une J date dans l'histoire universelle. L'événement qui le te- 1 nait ainsi éloigné n'avait rien à voir avec la politique : I c'était la mort de son père. Le vieux marquis, à Ar- I genteuil, avait conuu des jours sombres, durant les- 1 quels il n'avait trouvé quelque consolation que dans la J compagnie de son inséparable amie. De graves soucis 1 et des embarras d'argent le poursuivirent jusqu'à sa | dernière heure. 11 était tourmenté de la pensée que ses J yeux se fermeraient sans qu'il eût pu reconnaître le dé? 1 vouement de M"" de Pailly. Cependant sa santé faiblis- I sait, et ses forces étaient consumées par sa maladie de '] poumon. De temps à autre les Du Saillant et ses fils, I ces deux frères ennemis de la Constituante, venaient le ] trouver dans sa solitude, 1

Le plus jeune de ces fils, qui représentait alors la J noblesse du Limousin, et qui se signala dans la suite 1 comme un des chefs de la droite, était toujours celui 1 qu'il préférait. Quant aux opinions de son aîné, il s'en ' considérait comme séparé par un abîme. Sans doute, lorsque Mirabeau, dans le second numéro de son journal, se prononçait en faveur de la liberté du commerce des grains, lorsqu'au cours des débats sur la représentation de Saint-Domingue il lançait quelques coups de patte à la politique coloniale de la France, lorsqu'il tournait en dérision les « résultats de la prétendue balance commerciale a, lorsqu'il dénonçait l'oppression que subissaient les nègres esclaves et les gens i de couleur, sans doute il y avait lii de quoi réjouir le cœur de « l'Ami des hommes. « Mais ce physiocrate, qui avait attaqué avec tant de violence les vieux . dogmes économiques, tenait pour criminelle toute

CHAI', 11. EFFONDREMENT DU GnuVEHNKML.NT 47

«ntalive d'ébraoler l'ancien ordre politique. Dans ine lettre du 13 juin il portait ce jugement sur iOn fils : H II n'a fait que du mal, même en attaquant it en déchirant les abus, aujourd'hui, il tend visiblenenl à la destruction de l'ordre établi, et mal lui en arrivera.» Il écrivait prophétiquement : oïl recueillera

B qui revient aux gens qui ont manqué par la base, par :es mœurs.,., il n'obtiendra jamais la confiance, vouût-il la mériter ; il aura des partisans, des admirateurs nème, selon le temps, mais jamais d'amis, ni personne jui se fie vraiment à lui. » Et dans la dernière lettre que nous ayons de sa main son pessimisme devient i'autant plus amer qu'il met son fils sur la même ligne jae Necker. « Douze cent cinquante législateurs, tout ieufs à toute sorte d'administration, tous gens sans ïonduite dans leurs propres affaires, vont nous faire

ne merveilleuse constitution d'État, avec lo bonnet vert

1 tète et Xhomiiic aux coules bleus pour guide '. » Trois ours après; le U juillet, il était mort.

Les deu.'ï frères se trouvèreut à l'enterrement, qui se it à Argenteuil. La foule qui se pressait dans les rues ;riait, pour désigner celui des deux qui avait sa faveur : i Vive Mirabeau le grêlé *, a Mais l'amour de son père l'était pas pour celui-ci. C'était le cadet que le marquis ivait nommé et héritier et légataire universel ^ » Miraleau eut avec son frère et ses sœurs des contestations

istidieuses, où il se Qt représenter par son curateur. /état de ses finances n'en reçut aucune amélioration. ton père, qui s'était montré si habile en économie théo-

■ L, DB LûuÉMB, Eiquîsses, elc, p. 58, 59. ■ L'homme bus contes eus 1 : le Comiite rendu de Neuker av<iit une couverture bleue; il

parut Due B Réponse au conte bleu »; C!. Lettres de M. de Kugeneck.tlù.

■Bamèrb, Mémoires, IV, 351.

I' Arelt. nal. Sect. jadicmire ■(, 1460i, un dossier relulif aux alTaircs tiâritage.Le teslament du marquis de Mirabeau a élé publié par De lUËNiE, V, 446-451,

t.X Tie DC MIKABXJkl

dans une ^|

riqae, se trouvait être, aa momeol de sa mort, dao situation pécuDJaire fort embrouillée. Mirabeau avouait à La Marck que cet héritage ne lai rapporterait pas un écu, et qae souvent il se demandait comment il arriverait à payer ses domestiques. L'a peu plus tard il écrivait à Mauvillon : « Nous ne sommes encore riches qu'en espérances. •

Devant le monde Mirabeau eut soin de se poser en fils aflligé. Lorsque, après uneasseï longue in terroplion des Lettres à ses comtneltanls, un nouveau numéro, la dix-neuvième, parut, il contenait on eotreRlet sur cette mort ■ qui devait mettre en deuil tous les citoyens du monde. » Un peu plus tard Mirabeau trouva l'occasion de faire à la tribune l'éloge de « l'Ami des hommes ' Mais son oncle en prolita pour le réprimander en termes sévères : « Réparez autant que vous le pourreï, i lui écrivit-il, les chagrins que vous avez donnés à ce J pauvre père. Pour ce qui cous regarde, c'est à vous à i voir quels sentiments vous voulez que j'aie pour vous. Je ne vous dissimulerai pas que cela est encore bien indécis chez moi. " Sans doute ces paroles redélaient les j sent imeots d'humanité de l'honnèle chevalier de Malte» I qu'avaient si souvent scandalisé les dissensions tragiques de la maison de son frère ; mais leur sévérité venait peut-être aussi de ce que le chevalier s'eilrayait de voir l'aioé de ses neveux dans les rangs de ceux qui frayaient la voie à cette nouvelle société où il n'y au- raît plus place pour lui,

Mirabeau n'avait pas le loisir de répondre aux bien-' veillantes remontrances de ce respeetable représentant | de l'ancien ordre de choses. 11 était entraîné par la i marée montante des événements, dont les vagues se succédaient avec une force irrésistible. Le li juillet, alors que l'on ignorait encore la prise de la Bastille, Mi-

' 13 août 1789. ,irch. pari.. VIII, 153.

CHAP. tl. — EPKONl) REMENT DP

rabeâu proposa de nouveau que l'on insistât sans re- Ache pour l'éloignement dea troupes. Lorsqu'on eût appris la ctiute de la Bastille, il fit partie de la députalion que l'Assemblée envoya au roi, et les regards de Louis XVI s'arrêtèrent sur sa personne avec insisiance '. Il passa la nuit du 14- au 15 au milieu de ses BoUègues anxieux, qui, de la terrasse de l'Orangerie, entendaient le cliquetis des armes et les cris de joie 3e la soldatesque avinée. Dans la matinée du 15 il tonna avec indignation contre a les hordes étrangèreSj » Contre leurs hôtes, les princes et les princesses, contre toute cette » avant-scène de la Saint-Barthélémy. » A jieine avait-il adressé ces paroles enflammées à la nouvelle députalion qui se rendait auprès du roi, que le monarque en personne parut dans l'Assemblée '. La déarche de Louis XVI, qui venait se confier à l'Assemblée, l'ordre qu'il donnait d'éloigner les troupes de .Paris et de Versailles, excitèrent des transports d'enthousiasme. L'Assemblée, remplie de sentiments loyai, se pressait autour du monarque, l'assurant de ses hommages et de son dévouement. A Paris, où ;Lafayette, commandant de la garde nationale si promptement créée, et Bailly, maire nouvellement élu de la capitale, donnaient le mot d'ordre tout au moins à la bourgeoisie, il y eut une tumultueuse explosion d'allégresse.

L'enthousiasme, comme le désespoir, est une force irrésistible; Mirabeau sut se soustraire à la contagion. il s'efTorçade battre le fer tandis qu'il était chaud, d'établir solidement la puissance de l'Assemblée, d'affermir son crédit auprès de ses collègues, et de se préparer les

BAVintaE, Mémoires, 1,259.

La phrase i< Le silence des peuples est la leçon des roia >>, que les Ârch. pari, metlent encore dans la bouche da Mirabeau, extraile d'un serraoQ de Beauvais, év^.jue de Senea, fui pronoQcée, s'il faul en croire Ferrières (Mëmoirea I, (40|, non par Minibeau, maie par l'évSque de Chartree.

Stehv, Mirabeau II. 4

:îo

VIE DE MIRABBAC

voies à une situation plus haute encore. Ces intenlions | se révèlent tant par le contenu que par la forme de l'adresse au roi, qu'il proposa deux jours après la prise de la Bastille. Il demandait nettementle renvoi immédiat des nouveaux miiiistreà impopulaires, mais il se gardait bien d'ajouter le vœu que Necker fût rappelé. Cette démarche présentait un double avantage. D'une part, en en tenant i compte, le monarque prenait l'engagement tacite àcm n'adopter à l'avenir pour conseillers, comme cela se pra-^ tiquait en Angleterre, que les ministres qui jouiraient de la confiance des représentants du peuple. D'une autre part, Necker pouvait être ainsi laissé de coté, lui dont la gloire et l'influence avaient été jusqu'alors le principal J obstacle aux desseins de Mirabeau. Sur le premier point, I celui-ci eut un plein succès. On n'écouta pas Mounier, qui mettait ses collègues en garde contre le danger d'empiéter sur les prérogatives royales. Quant au roi, il se rendit au désir de l'Assemblée et prévint le coup qii'elle voulait lui porter, en éloignant spontanément ses mUs nistres impopulaires. Mais sur le second point Mirabeailfl ne put prévaloir contre le courant unanime de l'opinion publique. C'était le renvoi de Necker qui avait donné le signal du soulèvement du peuple. Son rappel était récliimé de toutes parts. L'Assemblée joignît sa voix au cri j populaire, et la cour, effrayée, dut céder encore. Lejoutsfl suivant, quand Louis XVI fit son entrée dans la capitale ' triomphante etaccepta des mains de Bailly le drapeau tricolore, la Révolution reçut, aux yeux du monde entier, sa consécration officielle. Si Mirabeau avait jamais sérieusement compté s'appuyer sur le duc d'Orléans, il put J constater ce jour-li que l'occasion favorable était dès 1 lors perdue pour ce prince.

L'Assemblée restait le seul champ où la puissaocôn de Mirabeau pût se déployer, où ses desseins ambi-lieux pussent se donner carrière. Sa tàcbe n'était pas-^ légère. D'une part il voyait bien que la journée da J

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^^B CBAP, II. — KFFONDHBMEST DU GOUVKHNEMEKT T>\

^H 1-i juillet était non pas le terme, mais lu prologue de ^V la Révolution. Dans tout le royaume se faisait sentir ^H le contre-tîoup de la secousse qui venait de jeter bas à ^H Paris l'ancien Régime. Gliaque jour apportait la nou- ^B velle de quelque acte de violence. Les pouvoirs constitués ^H s'écroulaient dans les cités et dans les campagnes. On ^H discernait les signes avant-coureurs d'u ne nouvelle Jac- ^H querie. Mirabeau se serait mis en contradiction avec ^H lui-même s'il avait jeté l'huile sur le feu en échaufTant ^H davantage encore les esprits et en encourageant les sédi- ^H tieux. Mais, d'autre part, il était trop perspicace pour ne ^B pas sentirque la cour et les aristocrates n'avaient pas loyalement désarmé. L'émigration, qui débutait en ce moment, montrait clairement qu'il n'y avait pas de conciliation possible avec un Comte d'Artois et autres

■ nobles intransigeants. Ceux même des partisans de l'ancien régime qui restaient en Fi-ance ne devaient pas inspirer confiance. Mirabeau ne pouvait s'élever contre le mouvement qui avait emporté toute la France, it ne pouvait le traiterde séditieux, sans s'exposer à des soupçons IinjustiTiés et sans compromettre sa propre popularité. 11 cherchait à éviter l'un et l'autre écueil. 11 lui fallait s'abstenir, quand il aurait pu le faire, d'exciter les passions et cependant prodiguer à la Révolution des éloges sonores. Lorsque le 20 juillet les administrateurs de la Caisse d'iiscompte présentèrent à l'Assemblée des félicitations emphatiques pour la tournure favorable qu'avaient prises lesafTaires, il ne put se retenir de diriger les critiques les plus vives contre cette institution. Les « Vampires », comme il les appelait sans mesure dansla /i)'^ Lellre à ses comineltanis, avaient en lui un vieil et impitoyable adversaire. Déjà, dans son Journal des États Généraux \\ avait flétri leur « faillite frauduleuse, l'opprobre de Paris et l'effroi de l'Europe», il avait reproché violemment à Neclter de n'avoir à ce sujet donné à l'Assemblée, dans son discours d 'ouverture, que

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