‹ La vie de MirabeauChapitre 9 sur 51 · IV. IIKItATS SUR L lîTAT DES Fl.N · texte numérisé non relu

IV. IIKItATS SUR L lîTAT DES Fl.N

capitalistes effrayés refuseraient leur aide. Mais c'est «tre injuste à son égard que le rendre en partie responsable de l'échec de l'emprunt, quelque favorable que pût être à ses visées personnelles ce vain appel fait à la baguette magique de Necker, si souvent mise à l'épreuve. Dès le 19 août Mirabeau annonçait à ses collègues que telle serait l'issue de l'affaire, tout en rendant généreusement justice, en apparence du moins, aux bonnes intentions de Necker, et en déplorant que l'on n'eût pas accordé au ministre les conditions qu'il demandait. Huit jours plus lard un mémoire de Necker accusait le résultat désastreux d'une combinaison qui, en place de trente millions, en avait a peine rapporté deux et demi. Le ministre rejetait la responsabilité de cet échec sur l'Assemblée, qui avait détruit un plan mûrement étudié, surtout en abaissant le taux de l'intérêt. 11 se laissait même entraîner à des reproches contre ces députés qui, sans l'entendre, avaient jugé bon de procéder par d'autres voies que celles qu'un homme du métier comme lui, instruit par l'expérience, leur avait indiquées. 11 pouvait, en cette occasion, n'avoir pas tort. Le frère de Mirabeau laissait échapper quelque peu de vérité lorsqu'il disait ce jourlà : M Nous ne pouvons nous dissimuler que nos connaissances en finances sont fort bornées. » Mais la présomption du ministre et la rudesse de son langage bien plutôt faisaient naître chez la majorité des sentiments d'animosiLê que de confusion.

Tout cela ne pouvait qu'être fort agréable à Mirabeau, qui, de son côté, déclarait ne pas vouloir donner son approbation à toutes les idées de Necker. Celui-ci d'ailleurs devait être plus profondément abaissé encore, et cela sous couleur de la plus haute considération pour ses lumières et son expérience.

Le ministre avait proposé un nouvel emprunt de 70 millions, à 5 ', „, remboursable en dix années, dont

101) l'A VIK DK MIRAREAl;

le capital pourrait être souscrit par moitié en nneieti papier d'État. U avait drveloppé des considérations générales sur la nécessité de relever le crédit public, et son mémoire fut l'occasion d'une grande discussion financière où Talleyraad surtout se fit remarquer. Mirabeau mit à profit l'occasion pour adresser force compliments à son ancien ami, que la divulgation des lettres de Berlin avaitéloigné de lui. Il soutint l'opinion deTalleyraiid, qu'il fallait par uue déclaration solennelle donner aux anciens créanciers de l'titat l'assurance que leurs litres ne subiraient aucune réduction. Il demanda comme Talteyrand que pour le nouvel emprunt on accordât au ministre toutes les conditions » qu'il demandait. D'une part les mains de Neeker resteraient ainsi liées, el, d'autre part, personne n'aurait à partager avec lui la responsabilité d'un écliec éventuel. L'Assemblée se rangea à cet avis. Elle déclara que l'oo n'admettrait de réduction pour aucune partie de la dette publique, sous quelque prétexte que ce fût, et s'en remit au pouvoir exécutif pour l'émission du nouvel emprunt, fixé à 80 millions.

Cette fois encore l'appel au crédit fut loin de donner le résultat souhaité. Les capitaux français ne se laissèrent attirer qu'en partie, les capitaux étrangers restèrent complètement à l'écart, par suite do la méfiance croissante qu'inspirait la situation de la France. Dès le 19 septembre le marquis Gouyd'Arsy attirait l'aUentiou de l'Assemblée sur ce fait lamentable, mais incontestable. En dépit des violentes protestations qui interrompirent son discours, il montra que la banqueroute menaçait de plus en plus, el qu'il y aurait lieu, avant de poursuivre les débats constitutionnels, de délibérer surin situation financière. Il demanda que l'on s'occupât exclnsivement de ces matières, et que le Comité de Finances présentât immédiatement un plan élaboré par lui. Certains députés cberchèrL-nt à présenter ce

tableau de la situation comme trop pessimiste Tiouy d'Arsy fut soutenu par Mirabeau, qui laissa entrevoir B que le ministre des finances serait forcé de rendre l'Assemblée responsable de In banqueroute peut- Hre ; » Mirabeau obtint que, désormais, deux jours par semaine seraient exclusivement consaores à la discussion des matières financières. Ces conclusions, adoptées à l'unanimité, signilîaient tout autre chose qu'une confiance absolue dans la gestion du minisire, que récemment encore tant de gens acclamaient comme le seul sauveur possible.

Si le nimbe qui entourait la tète de NecUer s'évanouissait maintenant à vue d'œil, Mirabeau, tant par ses manœuvres secrètes que par son hostilité ouverte, y avait certainement contribué pour sa bonne part. Tout récemment encore, c'était lui qui avait engagé la lutte, imminente depuis si longtemps, contre la Caisse d'Escompte, dont les avances avaient seules permis à Necker de maintenir à flot relie barque des finances qui faisait eau de toutes paris. Necker ne croyait pas payer assez les services inappréciables que lui rendait la Caisse d'Escompte en maintenant le cours forcé de ses papiers. 11 nourrissait le projet de transformer cet établissement en banque d'État, et il avait demandé à l'Assemblée d'examiner avec bienveillance sa situation. Mais Mirabeau avait impitoyablement rabattu cette parade. Ce qu'il n'avait pas voulu Paire en juillet, quand l'administration de la Caisse d'Escompte avait envoyé un message à l'Assemblée, il le mit le ifj septembre à exécution. En s'en xéférant expressément à la demande de Necker, il fit imprimer et distribuer un long mémoire sur la Caisse d'Escompte, mémoire dont chaque ligne rappelait sa première attaque contre cet établissement, lise présentait en accusateur public d'une Société qui ne se faisait aucun scrupule « d'ajouter au mépris de la bûnne foi la prétention de donner à l'Assemblée natio-

na!e des leçons sur le crédit. » Mais chaque coup doot Mirabeau frappait ces « fabricants malhonnêtes d'une quantilé illimitée de papier-monnaie u atteignait aussi le protecteur de la « corruption, » l'iiomrae dirigeant qui, pas plus que ses prédécesseurs dans le n despoîismc ministépiel, » n'hésitait jamais à « compromettre l'autorilé, )) à « égarer l'opinion publique, » et à » se reposer sur un aussi fragile appui, » L'on pouvait considérer Necker comme personnellement sans tache, comme ennemi de l'" agiotage » et du a monopole. » Mais sa conduite partiale vis-à-vis de la Caisse d'Kscorapte le rendait responsable d'avoir favorisé l'un et l'autre. Le projet qu'avait formé Necker, de laisser la Caisse d'Escompte, devenue banque nationale, « étendre son empire sur tout le royaume. » était qualifié de purement insensé par le sévère critique, si tant était que le mot « national « dût impliquer le garantie delà nation et n'être pas une simple « charlalanerie'. »

Tous ces incidents expliquent dans quelles dispositions étaitNecker lorsque, le 21 septembre, i! donna lecture à l'Assemblée d'un rapport détaillé où il exposait que l'on pouvait disposer pour le commencement d'octobre de 3 ou 4 millions seulement, alors qu'il en était besoin de 30 pour ce seul mois et de tîO au moins pour la fin de l'année. « J'ai l'âme déchirée, disait-il, d'avoir à présenter un pareil tableau de notre détresse. » Et il rappelai! avec tristesse le temps où il avait pu, pendant la guerre de l'indépendance américaine, se procurer lôO millions pour des dépenses extraordinaires. En ce xvm' siècle, il n'y avait pas jusqu'au mi-

' Il parut eonire Mirabeau un écrit intitulé ; Amendement proposé sur la molion de M. le vomie de Mirabeau concirnant la Caisse d'Eicompte, 16 p. I.a préface, adressée au Président de l'Assemblée nalionule, a pour signature V. A. P. C. D. F. le 20 septembre i78il. BrisÈot, dans UQ arliclc du Fatriole français (Supplément au N° LX, 3 oct. 1780), cil il pretd la dérense dâ Alirabeeu, signale uoe aotro brochure dirigée contre lui el intilulée Le Couji a'éqwvoxe.

LR Lt.TAT DES F1NA

nistre des finances qui ne payât son tribut à la sentimentalité : « Ah ! gémissait-il, que la prudence des hommes est un faible bouclier Ique leur prévoyance est incertaine I 11 est un cours d'événements qui les entraîne, et c'est en vain que ie nautonnier jeté sur le rivage se rappelle douloureusement le vaisseau qu'il a conduit longtemps avec sûreté au milieu des mers orageuses, mais dont il n'aperçoit plus que les malheureux débris,, le jouet des vagues et de la tempête. »

La liste des expédients auxquels Neckcr proposait do recourir était longue. Pour l'avenir il s'en tirait avec des projets d'économies considérables, mais c'était pour le présent qu'il y avait une nécessité impérieuse d'aviser. Le plus efficace lui paraissait être de faire reprendre immédiaraenl la levée des impôts, et il suppliait l'assemblée de faire tout le possible dans ce sens. 11 voulait en outre recourir de nouveau aux services de la Caisse d'Escomple, qu'il cherchait à couvrir contre les attaques de Mirabeau et à laquelle il laissait toujours espérer, pour prix de son appui, sa transformation en institution d'État. 11 n'attendait pas moins du monnayage des bijoux et de la vaisselle. Le Roi avait donné en cela le meilleur exemple. De toutes parts naissait une noble émulation, à qui de cette façon ferait à l'État les plus beaux dons patriotiques. Mais tout cela ne suffisait pas pour combler l'abîme ouvert. Du moment où la tentative d'un nouvel emprunt, morne aux conditions les plus avantageuses, ne paraissait présenter aucune chance de succès, un seul moyen restait, qu'avait déjà signalé Gouy d'Arsy : c'était la levée extraordinaire d'un impùt patriotique. Ce député avait propose de faire porter l'impùt sur le capital de chaque Français. Le ministre demandait qu'il fiit perçu, à titre absolument exceptionnel, sur le revenu d'une année de tous les citoyens, au-dessus d'une certaine somme de rentes. II serait nécessaire de sacrifier le quart du revenu, et

lOi l,\ \iE DE MIHACnAU

l'on se conteiilcTOit d'une simple déclaration sons formule de serment. Necker espérait que beaucoup, par nmour de la patrie, donneraient plus que le strict imposé ; il ne voulait pas d'autre part enlever absolument tout espoir d'intérêts ou de remboursement dans des temps meilleurs.

Cliacun sentait que Necker demandait là quelque chose d'énorme, sans pouvoir pc rendre garant du ré- ■ suUai. a L'enthousiasme suffit pour voter, s'écriait Du Pont, mais il n'y a que la richessequi puisse payer; et la richesse suffisante pour payer un quart de ses revenus ne me paraît pas exister à présent chez la plupart de nos riches. Il est évident qu'elle n'est pas chez nos pauvres. « Il élaît manifeste qu'une proposition d'une portée incalculable, qui provoquait aussitôt les critiques acerbes d'un homme comme Du Pont, pouvait être adoptée à la légère. Le Comilé de finances fut donc chargé d'examiner le mémoire de Necker ; il déposa son rapport le 2(i septembre. Ce rapport, que lut le marquis de Montesquiou, était à la vérité conçu on termes llatteurs pour le ministre. Il célébrait la s prévoyance de Necker, la franchise de son langage, l'exoctitude ses comptes. Même en ce qui concernait le n point délicat » de la Caisse d'Escompte, le ministre mériloît que l'Assemblée lui donnât so confiance. Finalement le Comité de finances ne voyait aucun inconvénient à ce que l'on votât d'acclamation le projet d'im^iôt extraordinaire sur le revenu. 11 ajoulait toutefois qu'au cas où le produit de cet impôt resleroit en deçà des espérances patriotiques que l'on nourris- , sait, il faudrait aussitù), pour combler le déficit, prendre caution sur les biens de mainmorte ; 11 ne doutait ! pas que le clergé ne fût prêt à sacrifier au salut c l'État, en recourant à la voleur de ses biens-fonds, une • somme dix fois supérieure à celle qui serait nécessaire.. . Quelquesmembres demandaient encore des éclaireis-

sements de détail sur tel ou tel point particulier, lorsque Mirabeau leur cria que le moment élait mal choisi pour cela et qu'il fallait prendre une prompte décision. Nous ne pouvons, poursuivit-il, présenter aucun projet au ministre des finances, car les matériaux nou3 manquent pour cela. Nous ne pouvons pas davantage examiner le sien en détail, car il faudrait des mois pour seulement vérifier les chiffres. «11 n'est pas de votre sagesse, Messieurs, de vous rendre responsables de l'événement... La confiance sans bornes que la nation a montrée dans tous les temps au ministre des finances, que ses acclamations ont rappelé, vous autorise suffisamment, ce me semble, à lui en montrer une illimitée dans les circonstances. Acceptez ses propositions sans lesgarantir, puisque vous n'avez pas le temps de les juger; acceptez-les de confiance dans le ministre, et croyez qu'en lui déférant cette espèce de dictature provisoire, vous remplissez vos devoirs de citoyens et de représentants de la nation. M. Necker réussira, et nous bénirons ses succès, que nous aurons d'autant mieux préparés, que notre déférence aura été plus entière et notre confiance plus docile. Que si, ce qu'à Dieu ne plaise, le premier ministre des finances échouait dans sa pénible entreprise, le vaisseau public recevrait sans doute une grande secousse sur l'écueil où son pilote chéri l'aurait laissé toucher ; mais ce heurtement ne nous découragerait pas : vous seriez là, Messieurs, votre crédit serait intact, la chose publique resterait toute entière. »

L'Assemblée éclata en applaudissements tumultueu.>i; elle eût sur le champ adopté une formule de résolution que proposait le président, si Mirabeau ne l'eût exhortée à bien peser les termes de cette résolution, 11 s'ofi'rit à réfléchir là-dessus et fut prié de se retirer pour élaborer une rédaction. Pendant son absence on attaqua de nouveau avec vivacité la solution de Necker. Un membre émit l'avis que l'on ne pouvait prendre devant les

10(J l.\ VIK IIK .MIHAHEAU

électeurs, qui s'attendaient ti une diminution des pots, la responsabilité de leur ordonner le sacrifie» du quart de leur revenu ; ce député signala encore' une fois hi richesse de l'Église, non pas seulement en biens-fonds, mais encore en trésors d'argent et d'or. Sur ce, l'archevêque de Paris, au nom de tous ses collègues du clergé, se déclara prêt i faire à la patrie le sacrifice de tous les ornements d'figlise dont le culte pourrait se passer. Une longue discussion s'engagea, au cours de laquelle le frère de Mirabeau lui-même prit la parole pour repousser.au nom des propriétaires ruraux, la demande de Necker. Mirabeau revint enfin donner lecture de la rédaction qu'il venait, d'élaborer,. Mais celle-ci provoqua une violente irritation. Il y était] répété que la nation toute entière avait témoigné au ministre une confiance sans limite et qu'il en résultait pour l'Assemblée, sous la pression des circonstances, le devoir de s'en rapporter pleinement à ses lumières, et d'adopter mot pour mot ses propositions. On voulut voir dans ces éloges sans réserve donnés à Necker une ironie méchante et cachée. Duval d'Cspréménil remarqua combien ces louanges, dans la bouche de Mirabeau, paraissaient surprenantes.

Mirabeau se défendit avec chaleur ; il fît croire qu'il n'avait avancé que la pure vérité ; il fut même chargé de rédiger une adresse qui éclairât les électeurs sur gravité de la situation et fît appel au concours de toutea< les forces. Toutefois il ne put se tenir de remarquer^ que, s'il s'agissait de juger avec calme le projet deï Necker, il aurait de nombreuses objections à faire, lîl s'écria encore qu'il m n'avait point l'honneur d'être, l'ami du premier ministre des finances. » n Mais je serais son ami le plus tendre que, citoyen avant tout, et représentant de la nation, je n'hésiterais pas un instant aie compromettre plutôt que l'Assemblée nationale, Je ne crois pas, en effet, que le crédit de l'Assembli

onale...^H semblé^^l

CHAF. IV. Ll'ïtATS kVR l'lTAT DÏS FINANCES 107

" nationale doive être mis en Lalance avec celui da premier ministre des finances ; je ne crois pas que le salut de la monarchie doive être attaché à la tête d'un mortel quelconque ; je ne crois pas que le royaume fût en péril, quand M. Necker se serait trompé... Forcé de choisir en un instant pour la patrie, je choisis le plan, que' de confiance pour son auteur, elle préférerait elle-même, et je conseille ù. l'Assemblée nationale de prendre le parti qui me paraît devoir inspirer à la nation le plus de con-

( fiance sans compromettre ses véritables ressources, » Toutes ces manœuvres n'étaient pas faites pour tranquilliser les amis de Necker. Lally-Tollendal laissa échapper ces paroles significatives : « Timeo Danaos et dona ferentes. b Mirabeau monta alors pour la troisième fois à la tribune, alors que la séance durait depuis sept heures, et par une brillante improvisation, qui restera l'un de ses beaux morceaux oratoires, électrisa toute l'assemblée. Il répéta qu'à son avis le plan de Necker était loin d'être le meilleur possible, mais qu'il se garderait bien, dans la situation critique où l'on se trouvait, de lui en opposer un autre ; a On ne rivalise pas, en un instant, avec une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de linancier connu, et, s'il faut tout dire, des hasards, une destinée telle qu'elle n'échut en partage à aucun autre mortel, « Et il lit un sombre tableau du goutîre efl'rnyant qu'avaient creusé deux siècles de déprédations et de brigandage, il supplia ses auditeurs de combler ce gouffre à tout prix, il fit appel à leurs sentiments comme à leur raison, et il terrainad'une manière saisissante par une réminiscence de l'apostrophe célèbre ; « Caiilina est aux portes de Rome, et vous délibérez !» : « Aujourd'hui, a'écria-t-il, il n'y a autour de nous ni Catilioa, ni périls, ni factions, ni Rome... Mais la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer, vous.

108 r.\ VIE iiE MinAiiKAU

vos ppoprictés, votre honneur... et vous délibérez! u Tous ceux qui entendirent Mirabeau ce jour-là, qud

nbre i

HUeux de

furent frappés di

virent tes pestes enflammés dont il soulignai! restèrent d'accord qu'en ce dernier discours il s'était surpassé lui-même. Amis et ennemis du puissant tribun, Dumont, Rabaut-Saint-Élienne, Ferrières, M"" de Staël, se reconnaissent incapables de peindre Tel que sa harangue produisit. Mule, l'acteur du Théàti Français, qui assistait ce jour-là à la séance de l'Assemblée, no crut pouvoir faire à l'orateur un compliment plus flatteur que de lui dire : « Mon Dieu, M. le Comte, comme vous avez manqué votre vocation ! » Le Jourfiai de Paris rappela à ses lecteurs les paroles prononcées par lischine au sujet de Démoslhène : « Qu'auriez-vous ressenti, qu'auriez-vous dit, si vous aviez vu et entendu le monstre 1 » On raconte qu'an seul membre de l'Assemblée demanda la parole après et contre Mirabeau, mais qu'il resta le bras tendu, comme pétrifié par le saisissement. Toute résistance était vaincue ; sur la motion de Mirabeau on vota par appel nominal un décret dont la forme était plus brève que celle qu'il avait primitivement proposée, mais dont le fond constituait, comme il l'avait demandé, un vote de confiance pur et simple à l'adresse du ministre. Le 2 octobre Mirabeau donna lecture d'un projet d'adresse aux électeurs, pour la défense des mesures auxquelles Necker avait recours; le lendemain, après l'adoption de quelques corrections qu'il avait modestement reconnues nécessaires, il poursuivit sa lecture au milieu des applaudissements de l'Assemblée. Dans ce morceau, pour la rédaction duquel Mirabeau avait mis à contribution la plume de Dumont ', il était encore question

' Il n'y (i pas de raison pour ri^cu£ Dumonl (p. 1D3), bien qu'il commel rier de Provence, a' XLIX, 2, 7.

de^H itr^H

linagB de

, — DEBATS Sl'R L ÉTAT DES FINAKCES

otiment de confiance it universel de

poi

r Necker,

. promotf

l'atta-

nation « l'impôt extraordinaire, a Nous avons embrassé sa longue expérience », ainsi devait s'exprimer l'Assemblée, « comme tin guide plus sûr que de nouvelles spéculations ».

Comment faut-il expliquer la conduite de Mirabeau dans cette circonstance ? Assurément ses paroles pouvaient être sincères, lorsqu'il peignait sous d'aussi sombres couleurs le péril de la banqueroule. Il pouvait ^L'aussi avoir la conviction absolue que l'Assemblée ne ^Bpossédait ni le temps ni les lumières nécessaires pour ^Esubstituer un autre plan à celui de Necker. D'ailleurs ^■îl avait toujours profossé que c'était à l'homme d'État ^■dirigeant, et nullement à une assemb lôe de 1200 députés, qu'il appartenait de tracer un programme détaillé de mesures rinancîères. Beaucoup do gens s'obstinaient à considérer Necker comme l'instrument destiné par la L Providence à sauver le royaume. Mirabeau n'exagérait pas lorsqu'il parlait de la prodigieuse popularité de Necker. Il était presque le seul à ne rien espérer de ce tersonnage qunsi-déifié qu'il avait précédemment qualifié de a charlatan » . Un peu plus tard il parlait de cet j homme à la (ète vide», do ce «banquier qui avait iourné à l'homme d'État ». Il avait donné à entendre u'on ne devait pas attendre beaucoup de la nouvelle recette du docteur magique. Mais, si le remède ne guérissait pas le patient, peut-être son insuccès rejailliraitil sur la renommée du médecin. Et de cette façon se seraient trouvés comblés les vœux les plus ardents de Mirabeau. Par sa violente attaque contre la Caisse d'Escompte il venait d'ébranler le plus solide appui de Nec- ~" . En rejetant sur le ministre toute la responsabilité î mesures extraordinaires que oelui-ci proposait en délespéré, on avait chance d'ébranler aussi l'appui qu'il Prouvait dans sa popularité auprès des contribuables.

im LA VIE UE MIHABEAL"

Peut-être qu'alors la chute de Necker serait proche et que sa place appartiendrait à celui dont ta main d'Hercule se croirait la force de dompter l'hydre de la révolution. Ce n'était pas à l'Assemblée seulement que maint député avait cru lire ces pensées dans l'âme de Mirabeau, sans oser préciser l'accusation. Ces soupçons se Taisaienl jour aussi dans la presse. Un libelle empoisonné qui, mêlant le faux et le vrai, passait en revue tout le passi' de Mirabeau, l'accusa ouvertement d'avoir prêté sori', appui il Necker pour amener sa chute et pour se frayeri la voie nu poste de premier ministre, o Ce décret excitera sûrement tes réclamations des provinces... On n montera à la source, l'Assemblée s'en lavera les mains, et M. Necker, victime de sa bonne foi et de son zèle poui le bien public, sera chargé de tout l'odieux de l'affaire'. «i| En fait, des indices de loule sorte montraient que dans l'intervention de Mirabeau en faveur de Necker il y avait eu à ta fois de l'hypocrisie et de la franchise politiques. iJana la séance du 1"" octobre Mirabeau dirigea une nouvelle attaque contre ta Caisse d'Escompte et contre ses bons, auxquels on osait donner le privilège du cours forcé. Dans celte même séance Necker vint annoncer, non sans quelques regards de reproche pour ta réserve où se tenait l'Assemblée, qu' guise de remerciement pour la connance qu'on lui avait témoignée, il faisait de sa poche un don patriotique de 100.000 francs, bien supérieur, assurait-il, au quart do

■ Le comte de Xirftbeaadéuailé. Ouvrage poslhume trouvé dans ieg papiers.d'un de ses amis qui le connaissait bien... 3e distribue parle des Ëtat« Généraux. Octobre 178'J.Uib!. de la Ville de Paris 8743. ne m^nie, l'ambassadeur prussien Gollz écrit le 2 octobre 1789 : " V. M a vu que sans discuter le moins du monde les reaBources, proposées par le sieur Necli^r. ontélé acceptées par l'Assemblée nationale. C'est encore une Douvelle maoccuvra du parti que dirige le comlo de Mirabeau pour perdre le alcur Necker en .jetant sur lui tout l'odieux (lu noa-succijs de ces propoalLians et qui ne pourront pu réuasir. ■' Àrch. Berlin.

IHAl'. IV. DEBATS SUB L ÉTAT DKS

lêon revenu ; il donnait en même temps commtinicaiion d'un projet de loi de finances conforme aux déciîonsadoptées précédemment. Il eût été logique ou bien approuver en bloc et sur le champ ce projet, en ijnonlrant au ministre la même confiance qu'on lui 'Avait témoignée le 26 septembre, ou bien, s'il y avait sujet à faire des réserves, de donner à ces critiques une 'orme atténuée. Mirabeau tout au contraire prit plaisir Il signaler le vague de certaines expressions. Il voulut ■notamment montrer combien peu les projets d'économies sur le budget de la cour et celui de l'État donnaient satisfaction aux demandes les plus modérées. La dictature lînancière que vous avez donnée au ministre, dit-il, n'a pu être que provisoire. 11 est donc ■nécessaire de discuter la rédaction des articles qu'il vous propose aujourd'hui. » il insista pour qu'un décret immédiat de l'Assemblée ne vint pas fixer des limites à l'économie, et pour qu'au contraire on laissât espérer au peuple de profondes entailles dans les apanages des princes, dans les pensions des favoris et autres sources analogues de dépenses, a M. Necker, continua-t-il avec force, sait très bien, qu'en fait de retranchements, de réductions, d'économies, le caractère et la fermeté les plus inflexibles d'un seul homme ne rivalisèrent jamais avec la puissance d'une Assemblée nationale. " 11 fit charger le Comité de finances de s'entendre avec Necker pour soumettre à l'Assemblée un projet de résolutions dans ce sens. En même temps il décida TAssemblée à déléguer le Président auprès du roi pour présenter à son approbation la partie delà Constitution déjà votée, ainsi que la déclaration des Droits de l'homme. Que si cette pression arrachait au roi sa sanction, comme il était arrivé tout récemment pour décrets d'août, beaucoup de matières infiammables '3e trouveraient balayées du coup.

Et déjà ce même Mirabeau, qui ne voyait pas dans

112 I.A VIE DE MUlAHmi:

Neckep un homme assez solidomont bâti pour sauver la monarehie, avait à l'avance posé la question de savoir s'il ne serait pas un jour permis au chef du Parlement d'être le chef du giiuvernement. Vers lo milieu de septembre on avait pu lire dans le Cotirrier de ProveiiCJ une fort longus démonstration sur les inconvénients et l'absurdité qu'il y avait à exclure les ministres des débats de l'Assemblée. lin dépit « des sublimes théories d'utopistes H, qui tremblaient devant de M vains fantômes d'influence ministérielle, » on déclarait absolument nécessaipj la « correspondanco directe et journalière entre les ministres et le corps législatif, telle qu'elle a lieu dans le parlement britannique s. Que ce fussent ou non les amis genevois de Mirabeau qui eussent écrit l'article, toujours est-il qu'ils avaient parfaitement rendu sa pensée. Lui-même alla plus loin, le 2!) septembre, lorsque l'on discuta l'article de la Constitution qui avait trait à la responsabilité ministérielle. Le fait s'était déjà produit que dea membres de l'Assemblée, appelés au ministère après la retraite de Necker, avaient rejeté leur mandat de député. Mirabeau déclara que pour sa part il ne comprenait pas quelle incompatibilité l'on voyait entre l'un et l'autre poste. « Nouséprouvons tous lesjours le besoin d'information ; il est très possible d'en obtenir, surtout en finances. Pour moi, qui ne crains pas l'influence ministérielle, tant qu'elle n'agit pas dans l'obscurité du cabinet ; pour moi, qui suis persuadé qu'un ministre désormais ici ne sera qu'un simple individu au milieu de ses égaux, je pense que nous avons besoin du concoursdes lumières ministérielles ; j'en ai l'exemple réel chez un peuple voisin ». Il engagea l'Assemblée à décider si la qualité de ministre entraînerait l'exclusion du Parlement et si tout député appelé à siéger dans le ministère devrait se soumettre aune réélection, a On accueillit avec faveur les paroles de Mirabeau, mais on

riKRATs SUR l'État des finances

ajourna la discussion, il perdit donc l'occasion d'arae- ■ner sans éclat et comnie incidemment une décision qui eût eu pourson avenir les plus hautes conséquencsa. ^ais quels étaient ses rêves, cula ne pouvait faire de doute pour personne.

C'est ici le moment de parler des portraits littéraires de Necker et de Mirabeau, tels qu'ils se trouvent tracés dans un des opuscules les plus spirituels qui couraient 'alors. Ils sont placés dans la première partie de la Galerie des Ètats-Généraiix, ouvrage dont l'origine et l'histoire sont des plus intéressantes '. Il paraît certain que l'œuvre a eu de nombreux collaborateurs, et maint lecteur a pu croire que la main de Mirabeau n'était pas étrangère à l'osquissc de tel ou tel de ces portraits politiques. Ce « Narses », 1' « idole de la tourbe populaire, Bans projets fixes, sans connaissance des hommes »... «le financier dont on s'attendait a des prodiges», « l'homme d'une probité intacte » mais « l'administrateur inepte », c'est trait pour trait le ministre si souvent jugé d'une façon méprisante par Mirabeau. Les écrits de Mirabeau, notamment son Journal des Élats-Gènèraux, et la critique qu'il y avait faite du long discours prononcé par Necker le 5 mai, élaient même outrageu- «oment pillés. Le portrait de Neckerdate évidemment de l'époque où les États venaient de s'ouvrir et où la fusion des ordres n'était pas encore opérée. Celui de .Mirabeau dut être composé un peu plus tard : sous le pseudonyme transparent d' « Iramba » il tient la quatrième place dans la Galerie. Le passage où il est dit que cet orateur

' Je me réserva de faire uaa élude plus minutieuse de la question reialive aux rédacteurs de la Galerie des ÈttUt Géiéraii.i:, 17B9, rédacteurs parmi lesquels, s côté de Mirabeau, et d'nutres, on a voulu compter Rivarol, Crampce^^etz, Choderlos de Liglos, Cërdtti, Lochet; je renvoie aus remarques de L. de Lomévie, La comtesse de Roeheforl, p. 21l-2ii, et h Aolard, Des paHraUs lilléraires nu xviii"

1$iécle pendant la liéiiolution, dans la revus La Ki'volulion Française, 1884, p. 785-791.

Stern, Uirabeau, I

m l.A VIE HE MinAREAC ^

a fut le premier à saisir la palme de Icloquenco» nm comporte pas une date antérieure. Ce portrait traha| une tendance » mettre en pleine lumière les dons (d Mirabeau, à excuser ses vices, sans toutefois les cacher™ il s'y révèle une telle [inesse psychologique, unie à unn telle supériopilé de langage que, si l'orateur n'a pas étfl à la fois modèle et peintre, il faut attribuer ce petit cbeffl d'œuvre à l'un de ses amis les plus intimes et les mieaJ doués. Quelle justesse dans cette observation qua Mirabeau, soit qu'il écpivîl soit qu'il parlât,* avait Id talent de tirer parti de tout ce qui l'environnait,.. J comme ces neuves qui se grossissent des eaux qu'ilo reçoivent dans leur cours » 1 Avec quelle bienveillancsCT l'auteur défend son cher modèle contre le reproche iîM plagiat i Avec quelle indulgence il parle de ses peccaJ dilles de jeunesse, conséquences de « passions foa-«l gueuses u, d'une « éducation négligée », et de la « sévé-9 rite d'un père trop occupé de sa gloire pour préparef J celle de ses enfants » I C'était cette a dureté sansl exemple » qui avait fait l'apprentissage du prisonnier I de Vincennes ! « On confessera, dit-il, que de ce volcan I il est sorti un être capable de servir utilement son I pays, u Et, pour rassurer ceux qui, à la lecture de j ses paroles enflammées, se représentaient Mirabeaua comme une tête chaude révolutionnaire, il affirmait : 1 <i Les principes d'Lramba sont sains et modérés. » M

Le morceau le plus remarquable est celui où se trouve tracée l'image idéale de l'homme d'État dirigeant, en appendice au portrait malveillant de Necker : a Qu'estce, en effet, qu'un ministre chez une des grandes puissances de l'-Êurope? Un homme d'une trempe d'esprit I que rien n'intimide, et qui, cependant, n'adopte pas { avec trop de facilité les grands projets dont l'imagination jouit à l'instant qu'elle les conçoit, soutenu par 1 noble désir de parcourir la carrière avec gloire, et persuadé du danger de trop hâter les succès; tendrement ]

CliAf. IV. — DÉDATS SUR l'ÈTAt DES FINANÇAIS 115

attaché à sa patrie, sans être esclave des préjugés qui en font, aux yeux de bien des gens, l'asile exclusif des talents et de la capacité. Combien de genres de culture ne doivent pas avoir enrichi un si beau fonds ? La connaissance des hommes qui se prend dans l'histoire, comparée avec ce qui se passe sous nos yeux; des choses qui tiennent à l'observation, des intérêts multipliés qu'il faut sans cesse peser;... Que d'espèces de talents sont nécessaires pour paraître avec un certain éclat, ou du moins inspirer delà confiance! Précision dans le style, clarté dans les idées, éloquence dans la parole, énergie dans le caractère, formes séduisantes, empire sur ses mouvements, activité d'exécution, sangfroid dans les crises, solidité de jugement, finesse de tact, l'art decacher tant d'avantages et d'en laisser voir assez pour intimider ceux avec qui l'on traite. Tant de présents du ciel ne sont rien encore sans le talent de les employer, c'est-à-dire, maintenir la dignité des rois sans leur immoler trop de victimes; se défier de la faiblesse qui temporise et double les maux en relardant le remède, et se défier plus encore de la précipitation que le vulgaire, ami des événements, prend pour le coup d'œil du génie; surveiller les mouvements des cours, en protestant contre le ministère injurieux de l'espionnage ; dans les périodes tranquilles pénétrer dans les arsenaux de ses ennemis, préparer les moyens de défense, ne regarder tout traité de paix que comme une suspension d'armes... L'art difficile de profiter des succès, de prévoir les revanches, de réparer les échecs, ■de préparer la vengeance, de soutenir une humiliation passagère, l'art plus difficile encore d'inspirer une haute estime à l'Europe, d'alarmer ou d'inquiéter ses rivaux, de rassurer ou d'enorgueillir ses alliés ; l'art presque surhumain de faire rejaillir sur son maître l'éclat de ses propres talents, et de persuader aux nations voisines que tant d'avantages ne sont que le ré-

t\t) LA VIE LU MUIAHEAL

sumé des talents en exercice dans le pays qu'on habite. A cet ensemble, presque chimérique, il faudrait pouvoir joindre la déceniîe des mœurs, un désintéressement reconnu de ses ennemis mêmes ; plus d'indifférence pour la gloire du moment, que pour le suffrage de la postérité; l'amour du travail, de l'ordre, du bien ; la simplicité, trait caractéristique des grands hommes ; enfin, cette philosophique insouciance de la censure injuste, censure au-dessus de laquelle on ne se mot qu'après être parvenu à une chose bien aisée en apparence, bien difficile en réalité, « l'estime de soi-même. » Ne peut-on pas considérer ces paroles comme nous révélant la pensée la plus secrète de Mirabeau? Elles tenaient compte de tout ce qu'il avait observé dans le monde entier, par chemins droits ou détournés : cabales de cour, intrigues de cabinet, nature de l'esprit public, aiîaires intérieures et étrangères. Les qualités que, selon cette Tormule, il fallait avoir pour gouverner, Mirabeau les possédait au suprême degré. Mais ce qui lui manquait, ce qu'il ne pourrait jamais acquérir, il ne l'oubliait pas non plus. Le comte de La Marck plus d'une fois l'entendit s'écrier : « Ah ! que l'immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique ! » Le cri de désespoir éclate encore dans les dernières lignes du portrait idéal rcvé par Iramba, qui se sent supérieur en tout à Narses, mais qui ne possède pas comme lui un nom immaculé.

LES JOURNÉES d'oCTOBRE 1789. TENTATIVE POUR FORMER UN MINISTÈRE PARLEMENTAIRE

Si l'on réfléchit que Mirabeau ne perdait pas de vue le projet qu'il avait Tormé de s'imposer comme conseiller à la couronne, sans rien perdre pour cela de son influence au sein de l'Assemblée, on ne voit pas quel avantage personnel eût pu lui procurer le séjour du roi i Paris. Les liabitants de la capitale pouvaient y gagner, car ils avaient bon espoir de devenir ainsi véritablement maîtres de la situation ; Lafayette de même, tant qu'il pouvait se flatter d'être le maître de ces maîtres. Mais un homme politique aussi clairvoyant que Mirabeau devait comprendre que celui qui voulait tenir le gouvernail du royaume aurait plus d'écueils encore à éviter à Paris qu'à Versailles. Cette seule considération devrait empêcher de voir en lui un fauteur des événements des 5 et 6 octobre, en tant que ces événements conduisirent au retour de la cour à Paris. De même, pour ce qui touche aux soi-disant preuves que l'on a apportées de sa complicité dans le complot d'Orléans, l'accusation tombe d'elle-même. Mirabeau avait précédemment intrigué pour le duc, alors qu'il s'agissait de mettre le roi de côté. Depuis lors, on n'avait ja-

1(8 tA VIK l>R HIIIAIte.M*

mais cessé de le considérer comme ua inslrumeot orléaniste. On se rappela les propos qu'il avait osé tenir quelques mois auparavant, on mêla le Taux et le vrai, on ne tînt aucun compte des circonstances à décharge, et de mille riens on tressa une corde qui lui fut jetée autour du cou. Nul n'y mit plus d'ardeur que Mouiiier, lequel, après les journées d'octobre, devait abandonner successivement le fauteuil de la présidence puis lo sol de sa patrie, pour aller lancer de l'étranger des invectives violentes contre la majorité de ses anciens collègues. Mais un des hommes les plus estimés qui partageaient l'opinion de Mounier, Mallet Du Pan, a confessé plus tard qu'en dépit de recherches minutieuses, il n'avait trouvé aucun indice de la culpabilité de Mirabeau".

Quelle fut la conduite de Mirabeau avant et pendant l'orage, cela ressort très clairement non seulement des procès-verbaux de l'Assemblée, mais aussi du témoignage de La Marck, qui, pendant ces journées, fut constamment en rapport avec Mirabeau. Peu de temps avant les journées d'octobre, La Marck eut à sa table Orléans et Mirabeau, dont il remarqua l'extrême froideur l'un visà-vis de l'autre. A ta fin de septembre il entendit à plusieurs reprises sortir de la bouche de Mirabeau des prédictions à la Cassandre : « A quoi donc pensentces genslà? ne voîenl-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pasî... Tout est i)erdu; le roi et la reine y périront et vous le verrez : la populace battra leurs cadavres. »

Kffrayé d'aussi sombres prophéties, La Marck voulut amener Marie-Antoinette à s'assurer l'appui de Mirabeau. Mais il dut entendre cette réponse, que l'on espérait bien n'être jamais assez malheureux pour ■ avoir besoin de l'assistance d'un Mirabeau. Deux jours

B brilartnique, 1800, n" 33.

CHAP. V. — LIS JOliRNtES l/oCTOBRK \'lH'J,

plus tard, Mirabeau trouva l'occasion de faire sentii

puissance à cette fière souveraine. La fête qui avait eu lieu au cliàteau pour les officiers du régiment de Flandre, devant laquelle la fille de Marie-Thérèse s'était montrée, comme jadis sa mère devant les Hongrois, avait provoqué une irritation prodigieuse." C'est qu'en temps d'efTervescence, comme le remarquait fort justement le Courrier île Provence, un incident insignifiant suffit pour allumer les passions. Les imprécations contre la cour, dont retentissait Paris, trouvaient un écho dans l'Assemblée. Le matin du 5 octobre, Du Pont et Pétion parlèrent d'orgies inconvenantes. Lorsqu'un membre de la droite, le marquis de Monspey demanda que l'on exposât par écrit les dénonciations qui couraient partout, l'intervention de Mirabeau réussit seule à éviter des incidents fâcheux. 11 avait déjà déclaré qu'il serait peu sage de revenir sur le passé, si l'on voulait prévenir le retour de ces « prétendus festins patriotiques, a 11 ne craignit pas de déclarer « souverainement impolitique « la demande du marquis de Monspey : que si cette demande était maintenue, il menaçait de faire lui^mcme la lumière, et il demandait à l'Assemblée de déclarer, avant toute enquête, le roi seul inviolable. Le marquis de Monspey comprit cette allusion menaçante a l'Autrichienne et laissa tomber sa motion.

L'on revint à la grande affaire du jour ; il s'agissait de délibérer sur la réponse qu'avait faite le roi au sujet des articles de la Constitution et de la Déclaration des Droits de l'homme, qui avaient été présentés à sa sanction. Le roi accepta les articles, mais sous la réserve que la Constitution, prise en son ensemble, laisserait entier dans sa main le pouvoir exécutif. Kn ce qui concernait les Droits de l'homme, dont il louait les principes fondamentaux, le roi se réservait de les sanctionner au moment où leur véritable sens serait

120 I-* VIE l)K .MIRARKAl;

nellement établi par les lois dont ils devaient être la base.

Cette réponse pea décisive, que le roi seul avait signée, fut l'objet de violentes attaques. Les esprits s'échauffèrent tellement que l'on put redouler pour la monarchie la plus grave des humiliations. Mirabeau le prit aussi sur un ton sévère, mais chercha surtout à mettre en garde le roi contre le danger'qu'îl courait en donnant trop souvent h l'Assemblée l'occasion de le morigéner ou de le menacer. Avant tout, il demanda que cet acte officiel du monarque fiit contresigné par un ministre. Puis il proposa que le Président se rendit auprès du roi, pour en tirer des éclaircissements rassurants au sujet de la réponse. Enfin il s'efforça, suivant l'exemple donné par le roi, de séparer la Déclaration des droils du reste de la Constitution, en montrant que cette Péclaration réclamait un certain nombre d'amendements et qu'elle ne pourrait atteindre son plus haut point de perfection qu'après l'achèvement de la Constitution. Par cette voie détournée Mirabeau cherchait à atteindre le but qu'il avait manqué en aoijt, mais il rencontra Barnave comme adversaire H ne put faire prévaloir son avis '.

Pendant qu'au malin du 5 octobre r.\ssemblée passait ainsi d'un débat à un autre, Mirabeau apprit qu'à Paris l'agitation grandissait, et que toute une armée se portait sur Versailles. Cette dernière nouvelleétait fausse. Jusqu'à cette heure on n'avait eu à faire qu'à des bandes de femmes et à des rassemblements populaires, oii la main des agents à la solde d'Orléans se laissait reconnaître. Cependant, le vice-président de l'Assemblée

' Loa Areh pari, sont abBolumeol lauetles sur celle partie des débats, doDl il est question dans le Courrier de Proreufe ei le Journal cU Paris. En revBD<^he, slles luetleal dans la boucbe de Mirabeau, an cours de cette marne sésnce, des paroles qu'il neprouQDça réeîlemeflt qtte dans la séance du lendemain :nitiD.

CBAP. V. LES ifllBNÉES d'oCTOHRE 1789, ETC. 121

manictpale de Paris, qui s'était rendu à Versailles, apprit à l'Assemblée que la garde nationale s'était mise en mouvement. On avait l'intention d'exercer une pression sur la cour et sur le ministère dans le sens de Lafayette. Mirabeau était donc de bonne foi lorsqu'il annonçait à l'oreille du président Mounier que 20000 hommes s'approchaient en armes. Il l'adjurait, suivant toujours en cela le même plan de conduite, de lever la séance, de se rendre en toute hâte au chilteau, d'avertir la cour. Mais Mounier, dont la rigide honorabilité se révoltait au contact d'un homme aussi mal famé que Mirabeau, ne put s'imaginer qu'un bon conseil pût sortir d'une telle bouche. Il lit à Mirabeau une réponse ironique et refusa de se rendre à sa prière.

Ce qui suivit, ce fut l'envahissement de la salle des séances par les troupes de femmes qui arrivaient de Paris et par les hommes qui marchaient à leur tête. On se vit à la discrétion de la populace. Déjà le château se trouvait investi, La cour n'osait se résoudre à la fuite, et cependant il y avait péril à demeurer. Mounier réussit à se frayer un chemin jusqu'à la demeure royale, non plus dans la plénitude de sa dignité et de sa liberté, comme il eût pu le faire peu de temps auparavant, mais suivi d'une délégation des guerrières de Paris qui devait exposer au roi la détresse du peuple. Quatre heures entières i! resta là, témoin navré delà confusion croissante. Il obtint enfin l'approbation pure et simple des articles de la Constitution et des Droits de l'homme ; il revint le soir à une heure tardive dans la salle de la séance, et fit rassembler par des roulements de tiimbour tous les députés qui se trouvaient à Versailles. Peu de temps après, Lafayelle arrivait à. i a tête de la garde nationale, accompagné d'une délégation municipale qui devait demander au roi de fixer à Paris sa résidence ordinaire.

V22 l.\ Vlli 1>E JilRAUEAII

Mirabeau avait passé quelque temps au domicile et dans la compagnie de La Marck, réfléchissant à la gravité de la situation.il s'était rendu chez son ami avant l'irruption des hordes tumultueuses dans la salle des séances. Lorsqu'il retourna à l'Assemhlée avec lui, Jl vit oii en étaient les clioses : dans la salle, les femmes et leur cortège bruyant; au dehors, quelques escarmouches entre les gardes du corps et les bandes populaires, les voitures de la cour attelées, mais surveillées parla foule, une incertitude complète sur la question de s voir si le roi demeurerait ou se réfugierait à Metz, vers la frontière de l'Est. Dans ces circonstances, et à la i pensée des conséquences qu'aurait le départ du roi, il est fort possible que Mirabeau se soit écrié, s'adressant à La Marck : « La dynastie est perdue si Monsieur ne reste pas et no prend pas les rênes du gouvernement. Il a affirmé qu'ils étaient décidés, au cas où le roi gagnerait la frontière d'Allemagne, à demander une audience immédiate au cumle de Provence, Gomme 1( restait, il ne fut plus question de Monsieur. D'ailleurs, le calme parut se rétablir à l'intérieur et aux alentours du château. Mirabeau en profita, si les souvenirs de Dumont sont exacts, pour retourner en sa demeure '

Mais bientôt après, fidèle à son devoir, il revint à l'Assemblée. La nuit était fort avancée. Les Parisiennes, en compagnie de leurs protecteurs, mangeaient et buvaient gaiement dans la salle des séances; une partie seulement s'était retirée dans les tribunes. Pour s'occuper à quelque besogne, l'Assemblée avait mis en délibération un projet de réforme des Icia criminelles ; mais l'on était hors d'état de suivre régulièrement une discussion. Mirabeau était le plus populaire de tous les députés. Les femmes l'avaient accueilli avec des démons-

'iT, 181. Il y a d'uilleura dans son récit des erreurs de

■< JOVHNÉEB d'

!78(», ETC. i23

trations ami(;!ileR, et avaient demandé à l'entendre, il prit la parole, mais non pas dans le sens auquel elles s'attendaient. Comme eertaines criaient : « Du pain, du pain, pas tant de longs discours! » il leur lança ces paroles d'une voix tonnante : Cl Je voudrais bien savoir pourquoi l'on s'avisB de venir troubler nos séances d ; on l'applaudit, telle était sa faveur auprès de la multitude. Il était toutefois évident qu'il fallait mettre Tm à cette situation, si l'on voulait conserver à l'Assemblée quelque peu de sa dignité. Il est donc très plausible que Mirabeau ait conseillé au Président de ne plus tenir' l'Assemblée en permanence, ce dontplus tard Mounier, voyant tout en noir selon son ordinaire, voulut lui faire' un crime. Mais ce mi^me Mounier était alors exténué, il se fit donner par Lafayette l'assurance qu'il n'y avait rien à craindre, et leva la séance à trois heures du matin. Deux heures plus tard se produisaient l'irruption des insurgés dans le palais, le massacrejdes premiers postes de garde, la fuite de la reine et l'arrivée de Lafayette, accouru tout effrayé au saut du lit juste à temps pour sauver sa souveraine. Le roi dut promettre que là cour irait à Paris. Lorsque Mirabeau se rendit â la salle oii l'Assemblée tenait séance, il trouva les rues encore remplies d'une foule qu'enivrait sa victoire, et put mettre à profit l'afTection que lui portait le peuple pour protéger son collègue Malouet contre les menaces d'une bande armée de piques '. Le plus important était de décider ce que ferait l'Assemblée, après la tournure que venaient de prendre les événements. Si Mirabeau combatlit la motion de se rendre en corps auprès du roi, il n'y a pas à le lui reprocher comme un crime. 11 n'avait certes pas complètement tort en affirmaotque l'Assemblée ne paraîtrait pas ainsi en possession de toute saliberté, et les apparences avaient trop d'importance pour qu'on

' Malouet, Mém

12( LA VIK D8 HIBABEAC

les négligeât. La motion qu'il présenta, de déclan inséparables le roi et l'Assemblée pendant toute la du-' réede la présente session, témoigne aussi desmeilieures intentions. Si la question de Paris se posait, ce qui, pour le moment, ne pouvait être mis en doute, il serait bien préférable de se transporter spontanément dans la capitale, plutôt que de céder à une nouvelle pression de la force. S'il arrivait que le roi s'arrachât encore à Paris, non pour fuir à la frontière, mais pour se retirer dans une province loyaliste, telle que la Normandie, les députés, contraints par leur décret, seraient obligés de se rendre auprès de lui. Si la force les en empêchait, le roi serait légalement en droit de convoquer une autre assemblée. Quelques jours plus tard, le 15 octobre, Mirabeau exprima ces mêmes idées dans un mémoire détaillé qu'il fit remettre au comte de Provence par l'intermédiaire de La Marck '. C'est aussi à cet ami intime que Mirabeau disait: » La France, le roi et la reine sont perdus, si la famille royale ne sort pas de Paris, n Mounier eût-il pressenti que le « moderne Clodius » aurait cure de telles choses I II raya le nom de Mirabeau de la liste des députés qui devaient former le triste cortège du roi à son entrée dans la capitale, parce qu'il attribuait à son collègue les plus noirs desseins. Il considéra comme un trait d'hypocrisie que Mirabeau proposât de rassurer le pays par une nouvelle adresse aux électeurs, et triompha de l'échec que reçut cette motion.

Si Mounier n'avait pas été dominé par cette idée fixe,

' Très probablement o'ost 1 cel écrit qu'a trait le récit de Dumont, p, 205-215. Mais ce qui est sans excuse dans ie récit de Dumonl, tnfime en reconnsissant la raiblesse de son mémoire, c'est son affirmation <]u'& une Époque quelconque, Mirabeau ait recommandé la fuite à Metz. Vaicheb, Mélanges d'histoire nationale, 1889, p. 1|7, fait remarquer combien celte a«aortion de Dumoni est peu acceptable. Les innombrables erreurs précédentes de Dumont se trouveôt encore surpassées par celle-ci.

veu^

- LES JdL'HMÎtS u'oCTOIlHE 1789,

Pae voir en Mirabeau le génie de la destruction, quelques phrases que celui-ci osa prononcer au cours des débats qui eurent lieu les 7 et 8 octobre auraient dû lui ouvrir les yeux. Lorsque la question se posa de savoir si la liste civile devait être consentie chaque année ou votée pour toute la durée d'un règne, Mirabeau s'écria, s'adressant à la gauche ; « Si le pouvoir exécutif n'est qu'un meuble d'ostentation, il est trop cher; si ce pouvoir est nécessaire au maintien de l'ordre, à la protection des citoyens, à la stabilité de la constitution, craignons de l'énerver par des précautions qui décèlent plus de pusillanimité que de prudence. » Lorsque Pétion proposa de retrancher dans les lois la formule « par la grâce de 13ieu » qui accompagnait le titre royal, Mirabeau oublia que dans ses écrits de jeunesse il avaitjugé tout de même que Pétion ', pour ne plus songer qu'à prendre la défense d'un usage conforme « au sentiment religieux du peuple » et sans la moindre conséquence. Peu do jours après il appuya un projet de loi martiale ', qui devait prévenir dans Paris, résidence future de l'Assemblée, de nouveaux rassemblements séditieux.

11 était clair qu'à chacune de ces manifestations Mirabeau risquait sa popularité. La grosse multitude ne voulait entendre parler ni de liste civile irrévocable, ni de royauté par la grâce de Dieu, ni de loi martiale. Désignant une victime aux méfiances de la populace, ce futcontre un des ministres, contre le comte de Saint- Priest, que le 10 octobre Mirabeau se dressa en accusateur public. Le comte avait rendu de grands services à ^L:Son pays, en temps de paix et en temps de guerre, sur- ^■ilout comme ambassadeur à Constantinople. Sans parta- ^^per toujours les vues de Necker, il avait été congédié en

Essai tur le despotixine, p. 288. • Que lout souverain qui se dit il parlagr&ae de UJeu ressemble à \er\èâ encbatnanL les mers. » ' Selon DoMosT, p. ■i;03, Du Rovoray était î'auteuf de celte prolaitioQ.

126 LA VIE De yiRABSW

juillet avec lui, et rappelé avec lui pour recevoir! épaules le poids écrasant du minlslère de l'intérieur. Ce poste lui remettait le soin de la police parisienne, ce qui lui attirait conflit sur conflit. La méûance avait encore grandi à son égard, depuis que sur sa proposition le régiment de IHandre avait été appelé à Versailles. L'attaque imprévue de Mirabeau était donc bien dirigée. Il était de notoriété publique, affirmait le dénonciateur, que le 5 octobre, aux femmes qui envahissaient le château. Saint-Priest avait dit : « Quand vous n'aviez qu'un roi, vous ne manquiez pas de pain; à présent que vous en avez douze cents, allez vous adresser à eux.» 11 demandait que le Comité des recherches', lequel était revêtu d'un pouvoir inquisitorial redoutable, fût chargé d'approfondir la chose. Le coup frappa d'autant plus fort que la populace ne se montrait jamais plus irritable qu'alors qu'il s'agissait de l'approvisionnement de Paris. Saint-Priest, de son côté, se mit aussitôt en étatde défense : il déclara au président du comité, par une lettre conçue en termes fort dignes, que ses paroles avaient été odieusement travesties. D'après tout ce que nous savons, il n'affirmait que la stricte vérité. Mais cette même lettre donna à Mirabeau un prétexte suffisant pourécrire et faire imprimer un libelle rempli d'un bout ti l'autre de sophistique, où les attaques les plus envenimées étaient dirigées contre Saint-Priest, et où l'auteur montrait avec jactance combien le donjon de Vincennes était une meilleure école de liberté que l'ambassade de Constantinople '. Le Comité des

' « Comilé des Rapporta, t dans le Courrier de Provence, est une faute d'impresEion. Cf. h. ce sujet les pièces que j'ai âmpruntêes aux Archives nationales, 0. XXtXi<, dans l'Appendice I.

' Lettre du comte de Slirabeau nu Comilé des recherches, chez Lejay, 16 p, — Voir la condarnuBlion do co pampblet dans l'écrit intitulé : Observalions du comla de Lally-Tollendal sur la lettre écrite par M- U comte de Mirabeau au Comité des recherches contre M. le comte de Saint-Prieit, à Lausanne, 10 noï. 1789, 55 pages.

i JOURNÉES D OCTOBRE t789, SIC. 127

■ recherches, sous In pression de Mirabeau, se laissa entraîner à interroger les témoins. Leurs dépositions à la vérité ne prouvèrent rien. Mirabeau lui-même fut pressé de donner la preuve de sa dénonciation. On n'en avait -pas moins fait l'essai de l'arme qui pouvait servircontre ces ministres sans défense.

. Ce n'est pas à tort toutefois que l'on verra dans cette campagne de Mirabeau autre chose que l'intention de rabaisser Saint-Priest dans l'opinion publique. S'il était ^arrivé que Je ministre intimidé donnât sa démission, c'eût été une place à remplir immédiatement. Dans les circonstances actuelles, une crise ministérielle pouvait avoir la plus grande gravité ', Aussitôt après les événements des 5 et 6 octobre cette question do la formation d'un nouveau gouvernement avait été agitée de différents côtés. Le seul moyen de faire triompher celle sojlution eût été d'y rallier les chefs de l'Assemblée, Il est impossible de suivre pas à pas les intrigues qui se nouèrent à ce sujet. Toujours est-il que dans toutes Mirabeau se trouva mêlé. Pendant un temps il paraît avoir pensé à faire jouer un rôle décisif au comte de Provence, pour établir solidement son influence. Avec La Marck c'était le duc de Lévis, député et }iremier chambellan de Monsieur, qui lui servait d'intermédiaire. Quelques mois auparavant, Monsieur avait déjà résisté à la tenitation de s'emparer des rênes du gouvernement. Lorsque Louis XVI, après la chute de la Bastille, s'était rendu au milieu des l^arisiens, il avait, sur le conseil de l'ambassadeur d'Autriche, laissé à Monsieur les pleins pouvoirs de Lieutenant-général. Grâce à ces pleins pouvoirs, Monsieur devait transporter les États sur un point éloigné du royaume, au cas où le roî, re- I tenu par la force, aurait élé contraint de signer une

' C'est ce qufl comprenait auaai l'ambassadeur e Gollz, 23 oclobre 1789. ArcIdL'es Herlin.

LA VIE I)E JURABEAD

rnpitalation '. Ce que l'on redoutait alors veuail presque' de se réalisep, avec cette difTérence que l'Assemblée, elle aussi, avttit diî capituler devant les Parisiens. Mais le eomte de Provence ne croyait pas son heure venue. H était de plus dégoûté, s'il faut en croire La Mnrck, de ]&j coopération éventuelle de l'évèque d'Autun '. 1

Cependant il était impossible de mettre de côtéTalley*J rend qui provoquait à ce moment même un cbangement capital dans les afîaires du gouvernement. Il venait, le 10 octobre, de présenter, au milieu des plus viTs applaudissements, une proposition selon laquelle on devait subvenir aux besoins de l'État par le moyen des bien de l'Église, la nation s'engageant en retour à servir au clergé une rente qui devait progressivement s'abaissf au chiffre de 1^0 millions. Le journal de Mirabeau prouva pleinement le projet de Talleynind. Mirabeau lui-même enchérit encore sur la motion de Talleyrand en proposant de déclarer les biens du clergé propriété de la nation, à charge pour l'État de subvenir aus besoins des ecclésiastiques et du culte. C'était une occasion excellente pour se rapprocher de son ancien ami». toujours en état de ressentiment. Dans les listes mtni9< tériellos, que Mirabeau dressait pour l'avenir, il réseï vait toujours à Talleyrand soit le poste des finances, sol celui des affaires étrangères.

Il y avait un intérêt plus considérable à s'unir à uiï' autre personnage, au maître du jour, à Lafayette, quelque fût le mépris que ressentit Mirabeau pour l'intelligence politique de ce « Gilles-César^ » Mais un obstacle

au^H let^H

' Mercy à Kaunitz, 23 juillei 1789. Archives Vienne.

■ La Marck a Mirabeau, 13 octobre 1789. — L'assertioa de Morrî^M 1,S76, que Mirabeau aurait eu te 10 octobre uns conlérencs de 4 heur» J avec Monsieur, ne peut pas être exacte. Si cela était, eu qtioi MIrs-J beau aurait>il eu besoin, le 15 octobre, do l'intermédiairedoLaMarc' pour faire remettre son Mômoire k Monsieur.

" On attribuait le mot au duc de CboiBeul ou û llivarol. Cf. B*-^ CODBT, I, 334, et Lbscurb, Bivarol, p. 197.

- LES JULdMCi;

lonsidérable s'opposait à leur papprachement : c'était le duc d'Orléans. LaFayette, qui avait vu clair dans toutes les menées du duc d'Orléans et qui craignait que sa présence ne provoquât de nouvelles séditions, se sentait assez fort pour lui laisser infliger une disgrâce retentissante, il demandait que sous couvert d'une naission diplomatique, pour laquelle tout était préparé, le Duc consentît à partir pour Londres. Trois fois le duc promit de se résignera cet exil, trois fois il reprit sa promesse, et la dernière fois par l'intervention de Mirabeau. Plus la voix publique s'obstinait à faire de Mirabeau le complice du duc, moins Mirabeau devait désirer un éloignement qui aurait tant ressemblé à une fuite. Il voulait aussi montrer à Lafayette que ses prétentions à la dictature trouveraient un frein, dès qu'il s'attaquerait à un membre de l'Assemblée. 11 lit savoir au duc ■d'Orléans, par leur ami commun le duc deBiron, qu'il allait engager la lutte, du haut de la tribune, contre le tt nouveau maire du palais, a — « Je ne courberai jamais la tète, écrivait-il à La Marck, que devant le despotisme du génie. » Il prépara un discours qui devait amener ses collègues à déléguer le Président auprès du roi, pour obtenir de Louis XVI que le duc d'Orléans conservât sa place à l'Assemblée et que ses accusateurs fussent écartés '. Mais lorsqu'au matin du 14 octobre il se rendità l'Assemblée, il apprit que le duc, après une der-

Iriière entrevue avec Lafayette, avait demandé son passeport pour Londres ; il se borna donc, dans des conver- Bitlions particulières, à s'exprimer en termes fort aigres jnirla poltronnerie d'Orléans, sans faire allusion à Tin l'ervention de Lafayette.

I Alors s'engagèrent des négociations sérieuses entre I ' Passy, Frochit. 20-23. Ce projet du discoure, jusqu'alors in- «onno, permet de compléler lea ronseignemeuts fournia par la correspondance ds La Marck, les Mi^moiras de Lsfayette, etc. — Suria mission diplomatique d'OcJêaiis, cf. SonsL, II, 56 eeq, Stehn, mrabeau. II. 'J

13fl LA VIB DK MIRABICAU

ces deux hommes, quelque peu d'inclination qu'ils! eussent l'un pour l'autre. Il y avait eu des poupparler9;J^ s'il en faut croire l'ambassadeur américain Morris,') dès le 8 octobre. Ce fut précisément ce rigide Améri-1 cain, dont les regards s'abaissaient avec mépris sur>| les a modernes Athéniens « de l'Assemblée nationale,: qui dissuada très vivement te compagnon d'armesl de Washington d'entrer, en compagnie de Mirabeau,! dans un nouveau ministère, o Chaque Français honnête, ^ lui écrivit-il, se demandera la cause de ce qu'il appellera une monstrueuse coalition. Il y a dans le monde des hommes propres à certains emplois, mais auxquels on ne doit pas en conQer certains autres. La vertu sera toujours souillée par une alliance avec le vice, et la 1 liberté rougira de honte, à son entrée dans le monde, si c'est une main polluée qui la conduit. » Lafayette n'avait pas de Mirabeau meilleure opinion que Morris, mais il jugeait sage de ne pas le laisser de côté. Avant même que l'Assemblée fût transportée à Paris, ila i se donnèrent rendez-vous à Passy dans la maison de < M"" d'Arragon, nièce de Mirabeau par sa mère Caroline Du Saillant. Assistaient à cette entrevue plusieurs personnages considérables et ambitieux, qui ne voulaient pas, s'il était question du démembrement du ministère, que le partage des dépouilles se fît sans eux. Gomme il s'agissait aussi de donner de nouveaux titulaires aux postes d'ambassadeurs, d'intendants et de gouverneurs, le butin n'était pas négligeable. Duport, rtarnave et Alexandre Lameth, les a triumvirs, » ne manquèrent pas au rendez-vous. Ils n'étaient amis ni de Lafayette ni de Mirabeau, mais ils pensaient trouver leur compte à s'offrir à eux comme alliés.

Dans cette réunion, Mirabeau s'expliqua sur certains incidents de sa vie politique avec une franchise qui touchait à la fanfaronnade. Il laissa échapper la phrase que l'on a si souvent citée : « Dans les révolutions la

, nsy.

1 peliliî morale tue la grande. " Sur un point il manqua de sincérité, lorsqu'il affirma n'avoir aucune prétention à un siège ministériel. Dana une des listes qu'il dressait alors il faisait suivre son nom de cette mention : a Le corale de Mirabeau au conseil du roi, sans département. Les petits scrupules du respect humain ne sont plus de saison. Le gouvernement doit afficher tout haut que ses premiers auxiliaires seront désormais les bons principes, le caractère et le talent. »

Lafayette ne s'était pas encore prononcé nettement, lorsqu'une grave question vint à se poser. Devait-on chercher à conserver Necker, ou bien faire un grand effort pour amener la chute de ce ministre? Necker avait des adversaires au sein même du ministère. Le garde des sceau:^, Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, iutriguait contre lui et désirait entrer en tiers dans l'alliance de Lafayette et de Mirabeau. Si dans le pays le nom de Necker était toujours en faveur, dans l'Assemblée son influence baissait visiblement. La proposition hardie qu'avait récemment faiteTalleyrand, proposition qui ouvrait des perspectives infinies, menaçait de porter un coup décisif au timide financier. Mirabeau, nous l'avons dit, avait appuyé le projet de Talleyrand, mais le moment lui paraissait mal choisi pour insister sur l'éloignement de Necker. Dans cette même liste autographe, où il se réserve une place au Conseil sans portefeuille, il écrivait en tête : « M. Necker, premier ministre^ parce qu'il faut le rendre aussi impuissant qu'il est incapable, et cependant conserver sa popularité au roi. »

L'on aperçoit le plan méphistophélique de Mirabeau. Que Talleyrand tint les finances, comme le voulait Mirabeau, et dans les frottements continuels entre ces deux hommes, la faiblesse de Necker éclaterait au grand jour. Mirabeau tenait, en outre, pour tacitement

; un MinAHËAU

adn

ueil de

iritair

! Neeker, avec £ rebuterait pas lui-même encore une fois. Au printemps, c'était Malouet qui avait tenté d'amener une entente, cette fois ce fut Lafayette qui se chargea de l'entre-, prise. 11 mit en rapport Mirabeau et Montmorin, lequel était toujours fort mal disposé, mais dont on ne pouvait se passer pour les négociations engagées. Le 17 octobrt Mirabeau eut une première entrevue avec MontmorinJ puis il en eut une autre seul à seul aver; Necker, Cette dernière probablement fort longue '. (lette entreJ vue n'aboutit à aucun rapprochement, même momea-] tané. Ces deux natures ne pouvaient pas plus se coa-'^ cilier que l'eau etle feu. Mirabeau renonça à ménager plus longtemps Necker, et fut aussi, selon toute apparence, profondément blessé par l'attitude de Montmorin. Le 19, 11 déclara à Lafayette qu'on l'avait « insulté. .> Uj s'acharnait surtout contre « le méprisable charlatanfl qui avait mis le trône et la France à deux doigts d&!l leur perte. » 11 écarta une fois pour toutes l'idée de prêter son appui à ce ministre et à ses collègues, et il laissa entrevoir quedans l'Assemblée il allait faire jouer m toutes les mines contre eux.

Il avait déjà fait choix de son terrain d'attaque, la première occasion les conseillers de la couronne! devaient être sommés de dire pourquoi plusieurs des décrets sanctionnés par le roi n'avaient pas eneorail été portés à la connaissance de toutes les province! Puis, en soulevant la question de l'approvisionnement | de la capitale, on exigerait des comptes rigoureux pour le moindre retard de ravitaillement. Ou espérait sur c& point rencontrer l'appui de Lafayette et de son parti. C'est dans ce calcul que Mirabeau, le 19 octobre même, alors que l'Assemblée siégeait pour la première fois à Parisva décerna publiquement à Lafayette des éloges tels qu'oui

' Souvenirs et porfrails, parle duc de LÉvia, p. 213.

i:HAI'. V. I.KS JIILItNÉKS d'oCTOBRE 1789, ETC. -133

n'en avait pas encore entendu sortir de sa bouche'. Au nom de LafayeLte, Mirabeau joignait celui de Bailly, car tous les deux, le oummandant de la garde nationale et le maire étaient à la lèLe d'une députation municipale chargée de présenter à l'Assemblée les hommages de la capitale : « Np craignons pas, » s'écriat-i! dans des termes bien significatifs, « de marquer notre reconnaissance à nos collègues, et donnons cet exemple à un certain nombre d'hommes qui, imbus de notions faussement républicaines, deviennent jaloux de l'autorité au moment même où ils l'ont confiée. »

Le jour suivant fut frappé le coup que Mirabeau avait préparé. Target se chargea de rappeler que les décrets du ^ août n'avaient pas été promulgués selon qu'ils devaient l'être, et cela aux environs même de la capitale ; ce fut l'occasion de plaintes violentes dans le même sens. Virabeau prit aussi la parole, demanda que la jurisprudence du royaume tint compte des décrets sanctionnés, et, passant inopinément à une autre attaque plus dangereuse, demanda qu'une commission de l'Assemblée vérifiât l'état des approvisionnements, principalement à Paris. 11 avait à maintes reprises insisté auprès de Lafayelte pour que celui-ci, qui se trouvait en fait avoir la responsabilité du ravitaillement de la capitale, puisqu'il avait charge de maintenir l'ordre public, en prît aussi la responsabilité légale; il affirmait que lui-même avait déjà entamé des négociations en Angleterre pour en faire venir du blé. Mais LaFayette ne se laissait aucunement persuader. D'ailleurs, quant àla soi-disant bonne-volonté des pays étrangers à livrer du blé pour un prix modéré, il avait

' DoMONT, p. i'3û, prtitend être l'auteur du discoura de Mirabeai mais il s'attribue fuu^stioisnt le mérite d'avoir récuaciiié les dau députés.

13i LA vil: 1)K MiitAiii'^Ai; 1

fait à ce sujet des expériences peu encourageant.es'. I Ses amis obéirent sûrement à un mot d'ordre, et la mo- I lion de Mirabeau fut un simple coup d'épée dans l'eau. I La tentative que celui-ci fit le jour suivant poitrl ébranler le ministère n'eut guère plus de supcès. LeI matin, un malheureux boulanger, que la mullitudel aveugle accusait d'avoir cnché du pain, venait d'êtrel pendu à une hnterne. Une députation de la Commune I fit port à rAsserablée de ce tragique événement, et la I pria de voter des mesures de défense, car il lui était I impossible, aussi bien qu'à la garde nationale, de ré- I primer ces désordres. r.e fut alors que l'on vota une! loi martiale, en mettant à contribution les proposilions I précédemment faites par Mirabeau. Comme on crai- I gnait que In populace ne fût excitée par des agents 1 réactionnaires, on songea en même temps à établir un I tribunal extraordinaire pour réprimer les crimes de 1 lèse-nation. Ce fut au Chàtelet de Paris que l'on confia I provisoirement ces fonctions. Mais à l'heure actuelle, lai 1 mesure la plus efficace à prendre était de rassurer la>l population sur l'arrivage régulier des subsistances. I Les délégués de la Commune avaient insisté sur ceï point. Mirabeau développa la même idée, tout en se n plaignant de la faiblesse du ministère. Il demanda que celui-ci déclarât quels moyens, quelles ressources il lui fallait pour assurer les subsistances de la capitale, qu'on lui donnât ces moyens, et qu'à l'instant il fût responsable de l'approvisionnement. « Mandez tous les ministres, s'écria un autre député, pour qu'ils rendent compte de ce qu'ils ont fait pour prévenir la détresse de la capitale. » Les esprits auraient dû se calmer lorsque le président annonça qu'il tenait de Necker lui-même que la Commune avait cessé toute commu-

' Cr. uDâ corrospondance du JetferEon avec LaFuyeUe, Neoker, Monlmoriu, dans Memgirs, Correspondances and Privait P.ipers T. lefferson, 11, «1-494. Cf. Buasi Arch. pari. VIII, 197-"""

r CHAI'. V. — LES JUUBNÉES d'oCTOBHE 1789, ETC. 133

nieation avec le ministère pour ce qui concernait l'approvisionnement de la capitale. Mais l'orage était maintenant déchaîné contre le pouvoir exécutif, et la proposition de Mirabeau fut adoptée.

Le ministère se sentit gravement offensé. Le 24 octobre, il chercha à parer le coup qui le menaçait en présentant à l'Assemblée un long mémoire apologétique, dans lequel on reconnaît sans difficulté le style de Necker'. En réalité, c'était une forte prétention de vouloir rendre les ministres responsables, alors que la nouvelle municipalité s'était chargée du ravitaillement. II leur était fort difficile de fournir des renseignements à l'Assemblée, qui avait supprimé son Comité des subsistances. 11 leur était impossible de faire respecter les lois sur la liberté du commerce des grains, alors que, dans tout le royaume, les anciennes ordonnances étaient devenues lettre morte. Ils peignaient sous les couleurs les plus sombres la confusion régnante : « Si d'autres personnes, disaient-ils en terminant, avec plus de moyens et de ressources que nous pour captiver votre bienveillance, obtenaient par là des facilités particulières pour servir le Roi et l'État, n'hésitez pas à les indiquer, et nous irons au devant d'elles. Il faut aujourd'hui bien moins d'efforts, bien moins de vertu pour sacrifier les grandes places que pour les garder. » Voilà oïl Mirabeau avait voulu que les choses en vinssent. Que Lafayette tint bon, et l'on pourrait peut-ôtre prendre au mot les ministres et constituer un nouveau gouvernement ; l'âme de ce gouvernement, Mirabeau lui-même, ne désirait qu'être à même d'affronter les périls de la situation. La Marck connaissait à ce sujet ses pensées : « Lafayette, » lui écrivait-il encore le 24 octobre au soir, n est honteux de n'avoir pas été prévenu de la démarche des ministres... Si vous pouvez trouver

Arch. pari. IX, 519-Ô2I.

i3fi l.A VIF. DE MlRAnEAir

un moyen de dénoncer que M. Necker n'a pas correspondu avec la municipalité et le commandant général ] de Paris, sur le fait des subsistances, LaTayette sera prêt n vous appuyer et à venir même le déclarer à la > barre. Voila la disposition où il est : avisez si elle peut -1 vous être utile. Au surplus, il est tout à fait à vous, et il le serait efficacement s'il savait conserver sa déci-

Mais le zèle de Lafayette pour un changement da 1 gouvernement se trouvait déjà refroidi. 11 renonçait pour lui-raènie à entrer au Conseil du roi. Le poste qu'il occupait à la tète de la garde nationale le flattait bien davantage. Pour l'avenir, il laissait miroiter à ses yeux l'espoir d'obtenir le commandement en chef c l'armée qui servirait à la propagande révolutionnaire en Belgique. Il autorisait, il est vrai, Mirabeau à poursuivre devant le Comité des Recherches son accusation contre Saint-Priest, car cet homme, à son avis, Il avait le despotisme dans le cœur '. » Mais il lui paraissait préférable pour l'instant de ne pas ébranler tout le ministère, quelqu'inférieur qu'il fût à sa tâche. Son irrésolution, dont La Marck se plaignait, résultait J .au fond d'un manque de clarté dans ses idées. Celles-ci ] flottaient entre une monarchie constitutionnelle à l'anglaise et une république modelée sur celle des États- I Unis; par suite, il s'abstenait de rendre le gouvernement existant aussi fort que possible. Mais il s'était engagé si à fond avec Mirabeau qu'il eût été peu sage de rompre avec lui. « S'il l'abandonne, pensait Morris, c'est honteux; s'il le suit, c'est périlleux, »

Quant aux ministres qui se trouvaient, au courant ] de ces négociations, il leur importait fort d'imaginer' J une transaction qui satisfît Mirabeau. Dès la semaine. |

Saiiil-Pnesl, p. GXLV.

s et instrii-clio'ii de Louis XVIII <

(SOI M' RUI lui

ai

ri tio

■afî

CHAP. V. — LES JOURNFBS d'octiuirk 178t), m:. 137

'octobre il avait été question de lui offrir un poste ambassadeur. Il est vraisemblable que ce point avait été touché dans i'entrevue de Passy. Cette éventuaUW joua un grand rôle dans les pourparlers qui s'engagèrent avec tant de vivacité entre LaTayette et Mirabeau. Un des partisans de Latayette. Sémonville, alors conseiller au Parlement de Paris, prit h leurs négociations une part d'autant plus active que lui-même désirait faire son entrée dans la carrière diplomatique sous le patronage d'un aussi grand personnage. Miranous l'avons dit à propos de sa mission h Berlin, urait jadis consenti des deux mains, si pareille offre lui avait été faite. Mais, s'estimant comme il le faisait intenant, il ne voyait là qu'un a honorable exil, u L'ambassade de Constantinople. surtout, no lui souriait aucunement ; « C'est ici que je suis nécessaire, écriait-il à Mauvillon, si je suis nécessaire à quelque 'chose. » La Marck était pleinement de son avis; tout au plus approuvait-il une nomination purement honorifique au poste de Londres ou de Lit Haye, h la condition que Mirabeau pût résider à Paris et qu'il re(,;iHdu assurance écrite de son entrée dans le ministère !U printemps prochain. Mais c'était encore là une affaire bien incertaine. D'ailleurs, les deux amis se croyaient sùps que le ministère Necker ne vivrait pas jusqu'en décembre, bien loin de subsister jusqu'en

Cependant il fallait aussi considérer la chose k un tre point de vue. Si Mirabeau, (.-n tant qu'homme politique, n'était plus le pauvre hère d'autrefois, sea finances en étaient toujours restécH au mCme point. Une armée de créanciers le poursuivait, ', et plusieurs

< Des plue ca raclé ri stiquea à cet fgurà ett lu correspond unes Tort

jigre Je Miraheau, à peu près à celte époque, avec un du Bes créin-

i.JeBDneri^t, te compagnon de Scbweizer. Cette corrcapuntlunce

wk'a été gracîeuEemeDtconimunicfuée par M. C de Loraénie. Uuns unu

i-lp; 11!^ MinAliEAU

avaient élé payés par la réponse audacieuse:» Re- I passez quand je serai ministre. » lies sommes qu'il I dépensait journellement pour son usage personnel î étaient loin d'être minimes. U lui fallait en outre | subvenir aux frais de ce qu'il appelait son « Atelier b c'étaient les auxiliaires dont les lumières et le talent | devaient venir à bout du travail énorme qui pesait sur ses épaules. Tout paraissait, il est vrai, sous son nom, mais on n'ignorait nullement combien de marchandises étrangères ce pavillon couvrait '. Dumont,j Du Roveray, Clavière lui étaient et lui restaientB indispensables. 11 avait déjà cherché à s'attacherl Salomon Reybaz, exilé politique suisse lui aussi, homme d'une instruction fort étendue, dont il avait reconnu, avec sa perspicacité ordinaire, la valeur et les ressoiirces '■ Si Reybaz résistait encore à ses avances, il s'était du moins assuré depuis le mois de septembre le concours de Pellenc, accouru de Provence. Pellene et Mirabeau étaient deux hommes de nature bien différente ; le méthodique Pellenc reculait, épouvanté, devant les explosions de passion tumultueuse de Mira-

ULtre du 19 octobre 1789, où la dette de Mirabeau se trouve Bxée ait9 chiffre de 11967 livres, Jeanneret s'exprima ainsi : i< J'ai toujouni| délesté les airs de grand seigaeur, et je me croirais avili ou les suppor'.aol de qui que ce soit et k. plus forte raison do tous. » Dans une autre lettre Jeanneret en vient à la menace: "J'entamerai notre affaire par un mémoire imprime. >■

' A noter la déposition de Jean Pelletier (Peltier) dans la Procédure criminelle insIniiU au Cliàlelet, 1790, I, 17. « Dépose qu'on lui a assuré que le comte de Mirabeau est intimement lié avec une prodigieuse quantité d'individus dont plusieurs tarés et llétris et d'autres étrangers Tugilifs de leur patrie, qu'il est iturtout eiLVeloppé d'une société nombreuse de (lenevoiâ qui lui font la plnpart de sesadresseB el discours à l'Assemblée nationale, qu'un de ces Uenevois, entr'autres est le sieur du Roveray, membre d'une Société soi-disant d'amia dea noirs . « V. aussi dans le libelle de Pf.ltieh, Salvum fac rcgem, 21 oct. 1789, p.24, 25, une liste de travaux parus sous le nom de Mirabeau, avec indication des auleurs; ce pamphlet mêle le faux e le vrai.

' Pu. Plan, Vu coUat'ora(i:ur de Mirabeau, Paria, 1874.

CIlAr. V. LES JOUllNI^ES ll'oCTOlînE i"8'J, LTK. 139

Mais Pellene éfait un ouxiliaire précieux, dès qu'il s'agissait de peser avec soin le pour et le contre d'une question, de développer logiquement une proposition ou un projet, dans un discours ou dans un ménoire. 11 ne faut pas d'ailleurs exagérer, comme on i fait, l'inlluence des idées politiques de Pellenc sur Celles de Mirabeau. 11 n'était nullement besoin des eonteils de cet esprit modéré pour a rectifier» dans un lens monarchique les principes de Mîrabeou. Mais les lervices que Pellenc rendit à Mirabeau comme secréintime ne sauraient ôtre évalués trop haut-. Si (Ton compte en outre les secrétaires et autres employés Rdont Mirabeau avait besoin, on verra que c'était tout un état-major qu'il avait à entretenir.

Personne ne connaissait mieux la triste situation pé- Èuniaire de Mirabeau que La Marck. Pour toutes les iventuatités celui-ci mettait à sa disposition trois cents riouis d'or tirés de sa caisse particulière, mais c'était là une goutte d'eau jetée sur un ferehaud. Mirabeau brûlait de puiseràune source plus riche, et c'était un sujet ■ d'affliction pour La Marck, au courant de ses intentions. Mirabeau jugeait d'ailleurs que, s'il n'y avait pas lervices rendus de son côté, c'était une véritable au-

1- Pellenc, T. lome I, p, 199; — Lucas de Montignï, Vlli, 569 574. Bacourt, !, 183-185, 300, 393, II, 253 eic, Flammzhmont, ~ la corretpondimce de Pellenc avec La Marck et Hercy, dans ijLa ElévolutioD traDQRiee, •> 18â'J, 14 juin. Je doia à la co m plaisance de M. Flammermont h commuaicatLon d'un extrait d'une dép(''i;bQ de Mercy à Cobenzl, 8 janv. 1793 {Archives Vienne) : <c Ces deux peraonnagea, Mirabeau et PelIcDc, s'accorduient très bien dans leurs rapporta do sagacité et do g^nîe, ils dllléraient beaucoup par leurs principes. Pellenc contribua h. recLilier ceux de Mirabeau el à le ramener au parti delà cour, ce qui porta le roi et 1« reine à attacher Pellenc à leor aervice. " Pellenc passa, en I7',I3, au service de l'Autriobe. 11 paraît y avoir quelque injustice à le juger comme fil TalIeyraDd : «Ceatun homme vénal. » [LeUres v

Ii Napoléon, 1800-1809 publiées par Piebre Eebt 1869, p. 201]

ïiO lA VIE DE MlHABBAr

mône qu'il recevait : • \^n grand secours, écrivoit-i! à" son ami, je ne puis l'accepter sans une place qui le légitime : un petit me compromettrait gratuitement. * C'est là un langage bien fier. Mais Lafayette allait bientôt après oser lui Taire espérer, par Tintermédiairo de La Marck, une somme de 500C>0 livres, qui devait, sans aucun doute, sortir de la cassette royale. Cette soname, il est vrai, ne fut jamais versée. Cependant, lea négociations en cours se poursuivaient avec accompa^ gnemeut d'offres métallique.s, que le premier orateur de l'Assemblée, le noble comte candidat au ministère, non seulement ne repoussait pas, mais trouvait simplement trop mesquines. Dans quel autre sens pourrait-on entendre ces li|^nes, que, le 28 octobre, il écrivailà La Marck : « Lafayette a fait ce matin un envoi ridicule et sans motif, qui ne fournil seulement pas de quoi se dégager envers vous. A quoi cela sert-il? » De son côté, La Marck l'encourageait maintenant à prendra le plus possible : « Mon cher comte, lui répondit-il, pensez beaucoup plus à vous remettre en position indépendante qu'à combattre pour le ministère. Cette position ue peut pas manquer de vous y conduire, et le non succès de l'autre entreprise vous reculerait trop. "

L'on conçoit la situation pénible et humiliante dans laquelle se trouvait Mirabeau. Trop faible pour repousser les tentations de Mammon, trop intelligent pour ne pas comprendre combien i! donnait ainsi prise sur lui, mal soutenu. par Lafayelle dans l'attaque qu'iU avaient concertée contre le ministère, et pourtant forcé de persister dans cette alliance, parce qu'il se sentait la I force de sauver plus tard la monarchie, il s'épuisait par une activité fébrile, et se plaignait de n'avoir pas une seule nuit h lui. Dans ces mêmes journées il se multipliait à la tribune, sans qu'on pût comprendre ce qui le maintenait en cet état de tension perprluelle. Il cooj-

,KS JOCRNÉES d'0CT1)R[|E 1789, ETC. lit

ittait la tentative que faisait le Dauphiné de se dresser état d'hostilité contre l'Assemblée nationale, par la nvocation de son assemblée provinriale '. Il appuyait motion de Sieyès selon laquelle toute In population mâle de la France, à partir de l'âge de 21 ans, devait être inscrite solennellement sur le tableau des citoyens «. H prenait, aven le oonoours de Pcllenc, une part des plus actives aux débats engagés sur la nature des biens d'Église ; d'ancord avec Talleynind, il les déclarait pro- — priété nationale, et il Faisait triompher son opinion ^. H^ dirigea des critiques très remarquables contre les Hpropositions qu'apportait le Comité de constitution Hpour la division future du royaume, et tira, en cette Bliccasion, profit des observations qu'il avait recueillies Vpn Provence. Sans craindre de se mettre en contradiction avec ses affirmations d'autrefois, il déclara que la constitution de sa province était une des meilleures qu'il connût. Il vanta ses assemblées de di- ^^ers genres, il célébra la façon dont les impôts y étaient Bcvés. Il s'écria qu'il fallait bien se garder, sous pré- ^Ftexte que l'administration présentait dans son ensemble des défauts indéniables, de faire fi du bien là où il se trouvait. Surtout il insista avec force sur cette idée que, dans l'écroulement d'un ancien Régime tout vermoulu, il fallait tenir le plus grand compte possible de la puissance de l'hiKtoire et de la coutume. « Tracer une constitution, disait-il le 29 octobre, c'est peu de chose. Le grand art est d'approprier aux hommes

' Les paroles qu'il pronoaga h cette accaeiDn, résumées dans le Courrier de Provence, LVllI, aa sont paa àroconnallre dans la reproduclion dee Arch. part.

' Dumoat se prétend l'auleur de ce discours (p. 200).

^ Le diBCOura donné pur les Aruh. pari. (IX, 639-44) n'a jamais été prononcé, oF. Courrief de Pm'e'tce LXLf, 23, et Méj«n, H, 328 : « Discours qui démit ?tre ■prononce A\a3 la séance du 2. n Dumoal, 2'3i-226j donne Peilenc pour l'auteur do ce diaeoiiM, mais il arrango dramatiquemeat son récit.

la loi qu'ils doivent chérir, n Et quelques jours plasl tard, le 3 novembre, lorsqu'il s'attaqua à la tendance que l'on avait de créer, par la transformation des anciennes provinces en SO départements, une égalité mathénjfilique et pourtant toute chimérique, lorsqu'il s'écria que l'on ne brisait pas impunément les liens qu'avait formés dans le cours des siècles la com munauté d'usages, de langage et de souvenirs, donna un bel exemple de ce qu'était cette gesse pratique de l'homme d'État, dont tant de théorW ciens dans l'Assemblée se montraient absolument dépourvus- Tous ces discours avaient trait aux questions discutées par l'Assemblée. Des visées personnelles de Mirabeau, rien ne se laissait deviner. Une seule fois la méfiance de ses collègues put être mise en éveil. Le 27 octobre, on discutait les conditions d'éligibilité qugi devait établir la Constitution. Pétion demandait, bien, qu'il fût seulement question de l'éligibilité aux assemblées primaires, que l'on déclarât les ministres exclu9< de la représentation. Mirabeau obtint l'ajournement, sous prétexte que l'on n'était pas suffisamment préparf à cette discussion. Dans la môme séance, comme U^ demandait lï nouveau la parole pour proposer une loi « qui honorerait la nation, » quelques murmures s'élevèrent, on s'attendit à ce que Mirabeau chercbât, par un détour, à étouffer dans son germe la motion de Pétion. Mais i! s'agissait d'une tout autre proposition, qui, en vérité, ne manquait pas d'être osée, venant de lui. Mirabeau demandait que les banqueroutiers et les faillis fussent inéligibles aux conseils municipaux, aux assemblées provinciales et nationales, fussent incapables d'exercer aucune charge de judicature ou de municipalité quelconque, et que cette exclusion s'él dit à ceux qui n'auraient pas acquitté, dans le terme de trois ans, leur portion virile des dettes de leur pèra

CHAT. V. — LES JOUHNéES d'oCTOBBE 1789, ETC. 143

mort insolvable '. Au cours des débats s'offrit à Mirabeau l'occasion souhaitée de porler un nouveau coup à la Caisse d'Kscorapte. On souleva la question de savoir si le fait d'avoir obtenu par une mesure ministérielle un sursis de paiement permettrait d'échapper à l'inégibilité, et l'on montra combien cette exception aérait favorable aux gouverneurs de la Caisse d'Escompte, Mirabeau ne put entendre ces paroles sans bondir, il s'écria qu'une pareille « souillure » ne pouvait être to-

f lérée.

Cependant, tout poussait à un acte décisif. L'état de trre latente où le ministère se trouvait vis-à-vis d'une grande partie de l'Assemblée ne pouvait se prolonger. Mirabeau décida de tirer promptement la situation au clair, d'autant mieux qu'il n'y avait plus à compter sur le garde des sceaux, Champion de Cicé. Le rusé prélat avait été d'abord, autant qu'on peut le voir, tout disposé à un renouvellement dn ministère, à la condition que son poste lui fût laissé. Mais bïentiM il dut coranaencerà craindre pour lui-même, lorsque surtout il vit qu'il

-était ([uestion d'un changement complet dans le pou- «Foir exécutif. Dès lors, il fit corps avec Necker et les Mires, Mirabeau était informé de ces hésitations. Il

'soupçonnait même qu'un libelle dirigé contre lui avait été inspiré par Cicé. Il se trouvait jour par jour tenu au courant, grâce à Talon, lieutenant civil au Chàtelet. Talon était un homme qui, pourvu d'une grossefortune, aspirait à jouer un rôle dans l'État. Avant même le début de la Révolution, il avait commencé par se lier avec les meneurs du parti libéral, puis il avait offert ses services à Montmorin. Lorsque l'étoile de Lafayette se leva, il s'attacha à ce général, et se chargea pour lui de la

irveillance politique de Paris. En même temps il se S M

^étail Bnfoir ■bitr

Selon DuMONT, 2ljt0, c'élail Du lloveray qui avait éorit le discaurs Mirabeau. QcUa asserliou est coolirméc par les correspondances lleaues dans The Life of lioniiity, I, 233, 291.

ttt lA VIK DE MlllABlilU

disait l'ami de Champion de Cicé, et se présentait celui-ci comme le patron de Mirabeau, i',e qui ne l'em^ péchait pas de guigner pour lui-même la place de l'ais chevêqué et de découvrir ses intrigues à La Marck . Mirabeau espérait que Lafayette serait enfin secoué pair les tergiversations de Cicé. Par le fait, à la fin d'oc-1 tobre, Lafayette laissa échapper quelques paroles en^i courageanles : « Confiance réciproque et amitié ; voilà'l ce que je donne et espère. » Il est vrai qu'il ne promeUJ tait pas par là d'employer son influence auprôs du ror-l et dans l'Assemblée à la chute de Necker, chute quej Mirabeau considérait comme indispensable à la cons-^ titution d'un fort gouvernement parlementaire.

Néanmoins, le 5 novembre, Mirabeau commença?

l'attaque. Au nom des citoyens de Marseille, de cette' 1 ville qui était a le berceau de ses pères, w il se plaignait que, dans l'instruction relative aux désordres dont cette cite avait été le théâtre au cours de l'été, on eîit né- . gligé d'appliquer les lois provisoires sur la proeéduraiTi criminelle '. a Les ministres chercheraient-ils encoreff des détours? voudraient-ils rendre nuls vos décrets ea% ne s'occupant qu'avec lenteur de leur exécution ? ii fut l'occasion d'une foule de plaintes analogues. Mira-fl beau obtint un succès complet. Le lendemain il écrlvifl triomphalement à La Marck que maintenant il espérait'! aussi gagner « la grande bataille ». 11 l'engagea sansT tarder, dans la séance du 6 novembre, avec l'habiletêa d'un tacticien consommé. 11 parla de cette criaôj financière formidable à laquelle un Necker même s trouvait incapable de remédier. L'impôt sur le revenu^ et les dons patriotiques n'avaient pas été plus efficaces pour comblerle gouffre que les précédentes tentatives ^

' Sur la vie deTaloo, coosuller la Bio;/. univ. et Siaedtler, II, 5I?< 521, lequel avail eatre les mnias des papiers provenaal de La Marc' Cr. Mémoires du duc des Cars, iS'iQ, II, 72.

"Cf. GuiBAL, llj 118 Bqq.

CHAP. V. — LBâ J0UBKÉB3 u'oCTOBBE 1789, ETC. lio

d'emprunt. Le ministre n'avait plus qu'une seule ressource, la Caisse d'Escompte. Mais le crédit de celle-ci se trouvait aussi gravement atteint. Plus elle émettrait de bons sans couverture, plus sa situation serait désastreuse. Pour couper le mal à la racine, l'orateur ne voyait qu'une conduite possible, c'était de rompre absolument avec le système de Necker, d'abandonner la Caisse d'escompte à son sort, et de eonstiluer une Caisse nationale, qui serait uniquement destinée à satisfaire les créanciers de l'État. 11 ne lui paraissait pas moins pressant de mettre un terme à la terreur constante que causait aux Parisiens la menace d'une disette. Il montra que les États-Unis seraient assurément disposés à s'acquitter en blé d'une partie de leur dette envers la France, et demanda que l'on engageât directement des négociations à ce sujet. Ces deu.^j propositions en cou- ' vraient une troisième, à savoir que l'on accordât aux ministres voix consultative dans l'Assemblée jusqu'au mometil où la Constitution aurait Q.xé des règles à cet égard.

Toutes les ressources que peuvent offrir l'expérience politique et la saine raison réunies pour faire triompher une thèse d'apparence aussi humble et d'intelligence si aisée, furent mises en œuvre par Mirabeau. Une sortie sur le mémoire ministériel du 34 octobre lui fournit une introduction convenable. Puis il passa immédiatement de la critique des embarras actuels à l'exposé des mesures de salut. Rarement il s'était montré plus persuasif, au sens propre du mot, que lorsqu'avec un art extraordinaire 11 s'e!fon;a de contraindre ses auditeurs à sacrifier leurs convictions à la sienne propre : «Tous les bons citoyens soupirent après le rétablissement de la force publique ; et quelle force publique parviendrons-nous à établir, si le pouvoir exécutif et la puissance législative, se regardant comme ennemis, craignent de discuter en Btehv, .Viralieaii 11. 10

LA VIB IIE MltlABEAll

commun sur la chose publique ?... Qu'on me dise pourquoi nous redouterions la préseone des ministres ?.. Non, Messieurs, nous ne céderons point à des craintes ] frivoles, à de vains fantômes... Les premiers agents du ' pouvoir exécutif sont nécessaires dans toute assemblée I législative. « 11 est possible que Du Roveray eût com- 1 pose la partie du discours qui contient l'éloge des institutions anglaises '. Mais à coup sûr l'on sent dans toute cette harangue le soaffle de Mirabeau combattant pour sa propre cause. Et en effet, s'il triomphait, rien ne s'opposait plus à ce qu'il pût garder le secours i puissante parole, le jour où son rêve d'entrer au Conseil J du roi se serait enfin réalisé.

Sur le premier moment les trois propositions furent I également bien accueillies. Mais ensuite vint la ré-, Ilexion. On demanda la disjonction ou l'ajournement. Finalement, on vota l'ajournement, sans date précise ] pour les deux premières propositions, au lendemain ] pour la troisième. La nuit fut mise à profit pour arracher à Mirabeau cette victoire qu'il croyait déjà tenir. I Les détails sont contestés. Nous ne savons ce qui se J passa au couvent des Jacobins, dans lequel l'ancien f club breton était maintenant installé '. Nous pouvons J seulement supposer que Necker et ses collègues firent tout pour semer la défiance contre Mirabeau, tandis que Lafayette ne fit rien pour contrarier leurs menées. Mais si Mirabeau se trouvait abaudonné par une partie de la gauche, ses projets allaient être réduits à néant pari l'hosUlité certaine de la droite. Et ce fut ainsi que les,] choses se passèrent dans la séance du 7. Des bancs de la 1 droite se leva d'abord François de Montlosier, qui, conte-t il lui-même, poussé par un ami du garde des 1 sceaux, s'écria de prendre garde, car il y avait un sens I

' DuicoKT, p. 199; beaucoup d' ' V. les indicaliona que ''"""■>

, au reste.

le A, Umbtii, I, 241

, LES JOLIRNAeS d'oOT3BRE 1789, ETJ. 147

Btique caché dans la propoâîtion de Mirabeau. Il demanda que cette proposition fût discutée lorsque la question qu'elle Irannhait viendrait en délibération, au cours des débats sur la constitution '. Un membre de la gaucbe, Lanjuinais, également le porte-parole de Champion de Cicé, prit aussi la parole : il s'écria, dit-on : « Un génie éloquent vous entraîne et vous I subjugue, que ne ferait-il pas s'il devenait ministre ? o I Au cas où la proposition de Mirabeau serait adoptée, il . demandait, s'en référantà ses cahiers, que « les repré- ' sentants de la nation ne pussent obtenir du pouvoir exécutif, pendant la législature dont ils seront membres, et pendant les trois années suivantes, aucuno I place dans le ministère, aucune grâce, aucun emploi, l aucune commission, avance na-ent, pension et émolu- ! ment, sous peine de nullité et d'être privés des droits de k citoyen actif pendant cinq ans. -> Blin, le député de 1 Nantes qui, le jour précédent, avait déjà pris la parole [ contre Mirabeau -, ne trouva pas encore cela assez [ clair ; il demanda qu'à la proposition de Mirabeau fût adjoint l'amendement suivant ; a Aucun membre de l'Assemblée ne pourra, dorénavant, passer au ministère pendant toute la durée de la session. »

• Mirabeau ne put garder plus longtemps le silence. Avec un calme apparent, il développa tous les avantages d'un gouvernement parlementaire, et il conclut en demandant si l'on voulait avoir au banc des ministres des courtisans ou des gens rejetés par la confiance du peuple, en demandant si Necker lui-même aurait

Idû quitter sa haute situation au cas où l'on aurait eu le bonheur de le voir siéger parmi les députés. Il y avait :

MoNTr.oaiER, dîna gea Mémoires 1, 337-339, oon- 9 deux séaoces des et 7 novembre. — C'est h Lanjuinais lui-même qu'il aurait entendu avouer qu'it était le porteparole de Cicé. I.e fait est confirmi5 par LAb-AVETiE, II, 370. " Cf. la Cjurrier dd froieni-e, LXIII.

int le to^l

fis LA Tir ne iiiBJtBEJtii

déjb quelque ironie dans allé allusion. Quittant I aridp de la di'cufflîon. Mirabeau poursniril en disant que, sans doule. Blin visait seulement à l'esclasion de certains membres de l'Assemblée ; mais ce n'était pas là ce qui devait faire saorifier un principe salutaire : « QueU sont ces membres? Vou^ l'avez déjà devioé, Mesflieur», e'et^t ou l'auteur de la motion, ou moi- Je dis d'abord, l'auteur de la motion ; partie qu'il est possible que su modestie embarrassée ou son courage msl afTerini aient redouté quelque grande marque de confiance, et qu'il ait voulu se ménager le moyen de la refuser, en foiaant admettre une exclusion générale. Je dis enwuite inoi-mèrae : parce que des bruits populaires répanduH Hur mon compte ont donné des craintes à certftinP3 personnes, et peut-être de^ espérances à quelques autres ; qu'il est très possible que l'auteur de la motion ait cru ces bruits : qu'il est très possible encore qu'il ait de moi l'idée que j'en ai moi-même ; et dès lofH, je ne Biiis pas étonné qu'il me croie incapable de J remplir une mission que je regarde comme fort au-des-- SUH, non do muii zèle ni de mon courage, mais de me: lumiëret) et de mes talents, surtout si elle devait mel priver de» lettons et des conseils que je n'ai cessé dfi'l recevoir dans cette Assemblée. Voici donc, Messieurs, r l'amendement que J9 vous propose : c'est de bomeC.a IV'XiîluBion demandée h. M. de .Mirabeau, député deft.¥ (•(jmrnunes dn la sénéchaussér" d'Aix. Je me croirai fortT heureux, si, au prix de mon exclusion, je puis conser-l verè celte Assemblée l'espérance de voir plusieurs dfti «on membres, dignes de toute ma confiance et de tout.". mon rospect, devenir les conseillers intimes de la nation et du roi, que je ne cesserai de regarder comme ' indivisililes. n

Cetlfi ironie mordante ne produisit pas plus de résul-^B tat que les meilleures considérations de fond. On rejela J^ toutes les autres propositions pour en venir à l'adoption ,

CHAP. V. — LES JOURNÉES d'oCTOBRE 1789, ETC. 149

de celle de Blin. La grande bataille était perdue, et non pas seulement une bataille, mais toute la campagne. Mirabeau eut la force d'accepter sa défaite d'un air souriant. Son sourire ressemblait à celui du comédien qui reste fidèle à son rôle, même alors qu'il a senti sur son cœur la griffe de la mort.

Page 1