‹ La Vie de mon pèreChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE TREiMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREiMIER

Le Volcan.

I ^E premier Jour du carûme à 5 henres du matin, mon grand- père, un des individus les plus considérés et les plus marcunns de la province , sonna comme à son ordinaire , et se fit apporter son chocoht : il alluma sa pipe et au milieu de la vapeur épaisse çCnn tnbnc de Karaka il se mit à rétlichir et à parcourir avec délectation les actions principales et politiques d'une foule de héros depuis longtemps réduits en poussière, initiant de temps en temps par quelques petits mots senteniieux et philosophiques son vieux domestique k

Schrimps dans ses profondes rnf^.^ita' lions. On ne distiiiguoic dans la vie de mon granJ-père qu'une action pnncipale et qu'une action politique. Son action principale , comme il la nommoit avec beaucoup de bonhomie, ètoit son mariage conclu deux ans auparava nt , à l'àge de 70 avec ma grand' mère, jeune et vive égrillarde de 19; celleci qui ne compte noit pas même ce que son mari entendoit par action principale^ n'étoit pas peu embarrasse'e et rougissoit involontairement jusqu'au bout des doigts, quand il honoroit leur mariage de cette dénomination ; elle avoit contracté l'habitude à ce mot principale de tourner machinalement les yeux vers lui, et au. mot action^ machinalement encore de le mesurer de la tête aux pieds avec un regard très-sardnnique , sans cependant faire usage d'une langue assez bien déliée pour rendre ce qui se passoit dans son esprit. Daction politique de mon grandpère datoit dit\i de 42 ans, elle avoit

eu lieu au retour du prince régnant, alors prince héréditaire: à cette époque la noblesse du pays jugea à propos de députer quelques uns de ses membres jusqu'aux frontières pour recevoir et complimenter S. A. Mon grand-père, grand écuyer, grand connoisseur en chevaux, sVt(-it acquis une certaine considération , et fut en cette qualité choisi pour débiter la harsngue. Dans sa 7oème année il se rappeloit encore avec plaisir qu'il avoit prononcé ce clief d'oeuvre d'éloquence sans hésiter un moment, et cet agréable souvenir venoir charmer quelques instan.V de sa paisible vieillesse. La tabatière d'or garnie en diamans qu'il re çut alors des mains du prince étoit toujours restée la boîte favorite, en dépit du ridicule que la mode tyrannique avoit voulu jeter sur sa forme carrée. Toujours quelques accessoires de cette action politique faisoient éprouver une douce vibration aux fibres de la mémoire de mon grand- père, et quand il étoit de

bonne humeur il avoit l'habitude d'en faire part à son vieux serviteur Schrimps.' Aussi faut- il avouer qu'aucun sujet ne mettoit mieux eu jeu sa brillante loquacité que ce mémorable retour du prince dans sa patrie. Quand par exemple Schrimps à cinq heures du matin s'approchoit de son lit , tiroit les vieux rideaux de damas, et lui discit, Blonsieur il fiiit aujeurd'/iui un temps sU' jjerbe, mon grand- père regardoit tout de suite par la fenêtre , et si l'azur du plus bel horizon lui laissoit apercevoir seulement un nuage gros comme la fumée qui sortoit de sa pipe, il répondoic en secouant la tête, y^h Schrimps ! je ne reverrûi plus un printemps aussi beau que celui que fui vu il y a 42 ans^ cVtoit à . . . . Schrimps savait déjà ce qui alloit su-ivre, et comme il connoissoit la Io//gueur; la largeur enfin toute*? les dimensions de Vaction politique^ il se pressoit d'interrompre le récit de son maître par une nouvelle question

/îvez vous déjà r«. Monsieur, cette JO" lie voiture de voyage que Madame votre épouse a achetée hier?

M. G. P. Oui, Schrimps, Je l'ai déjà vue : mais entre nous ma femme n'y entend rien du tout, la voiture dans laquelle S. A. fit son voyage il y a 42 ans . . .

^c\\. Monsieur, voiià les Gazettes; le Roi de Prusse rassemble des troupes sur nos frontières ....

M. G. P. Eh bien Schrimps ! ne Pavois -Je pas déjà pensé depuis longtemps? Je ssis que le prince me disoit

là-dessus il y a 42 ans Ainsi

Schrimps auroit pu parler comètes, astronomie que mon grand- père auroit toujours trouvé le secretde se remettre en selle sur son dada favori.

Quelquefois, mais rarement cependant, il parloit de son action principale^ dont il s'étoit déjà repenti 730 fois dans le coursdes deux années écoulées depuis sa conclusion. Ma grand'mère

il ne sera pas facile de tracer son portrait, vu que chaque instant du jour produisoit ch.z elle une nuance diiférente, et que la veille et le lendemain n'avoient entre eux aucun rapport , je me contenterai de copier avec fidélité quelques traits caracrérisîiques que j'ai ren contrés épars dans un manuscrit de Mr. yan Doclen. Elle descendr.it d'une f.imille très - nouvellement anoblie, et n'en avoit que plus de prétention à i'anci'jnns noblesse ; chaque état dans ce monde tend insensibletnent à s'clever d'un degré au-dessus de' son atmosphère naturelle. Le secrétsire usurpe les droits du ministre, le ministre les droi!S du prince, et le prince quelquefois les droits de la diviniié. Ma grand'mère mcnie pnrfuis auroit voulr. revenir sur la création; elle trouvoic odieux par exemple, qu'un gentilhomme, et qu'un bourgeois eussent un nez pareil, et que la seule difFerence qu'il y eut, fi'ït que le noble le portât un peu plus au vent.

E'!e avoir un noble désir de s'instruire, (en bon François , beaucoup de curiosité;) une affabilité charmante, (en français du jargon et des minauderies) une fucîicinire admirable, (en François l'art de tourner tour en ridicule). Elle ctoit coquette et g.lante, (en François....^ et n'cUoit jamais plus contente que quand elle pouvoir allecter un air de protection.

Mais chut ! je l'entends, elîe monte l'escalier, ei vite je me tipis avec respect dans un coin de la chambre.

Le jour du mercredi des cendres à cinq heures du matin, ma grand'mère revint du bal masqué, donnant le bras à un jeune homme qui avoit eu la bonté de loi servir d'écuyer.

Cejeune homme étoit le célèbre mon»

sieur de Siissenhayn ( i ) que tout le

(f) Siissenhiyn, traduction littorale, liais douce, ce qui n'auroit pns en françois, le pi- (jniiKt que cela a peut-être en allemand.

s LA VIE

monde connoit déjà , vu qu'il est la copie frsppante d'une centaine d'originaux qiie nous avons sans cesse sous les yeux. Jl avoit de petits bijoux, de grandes dettes , quelques intrigues bourgeoises , et jouissoit alors du bonheur d'être dans les boîines grâces de ma grand'mère.

Mon ^rand-père leur scuhsita à iravers une bouffée de tabac le bon jour le plus affectueux. Mais Toeil bleu de son épouse avoit perdu sa vivacité', et des rides éparses sur son front dénotoient quelques ennuis secrets. On s'approcha de la table du thé.

M. G. P. Qu'est-ce que tu as, mon coeur? Tu as l'air toute préoccupée 5 as-tu quelque chagrin ?

M. G. M. A me désesp-irer! à mourir !

M. G. P. Explique -toi.

M. G. M. Imaginez - vous que la conseillère de X** va avec son vieux podagre de mari faire un voyage en Italie.

M. G. P. Ah ! ah !

IM. G. M. Une bourgeoise ! qui n'a pas la moitié de mon revenu. Coaime elle se fera valoir à son retour ! combien de belles choses elle aura vues !

que de modes nouvelles elle rapportera!

car l'Italie est absolument à la porte de Paris.

M. G. P. Oui cela est vrai.

M. G. M. Elle jouera le premier rôle dans toutes les assemblées , elle racontera toujours , sera des descriptions ....

M. G. P. Oui cela est vrai.

M. G. M. Encore si elle y entendoit quelque chose ! mais un sujet que je ferois durer deux heures, elle l'épuisera sottement dans cinq minutes. (Ici ma grand'mère avoit raison; elle possédoit si bien l'art de commenter et d'étendre le sujet le plus minutieux , que ses récits ressembloient à ces matières ductiles dont une main "droite parvient à tirer des fils étonnans par leur longueur. )^

lo LA VIE

Ah! contîn^i2-c- elle, la tête me tourne quand je pense à cette charmante Italie, quand je me reprcsente la Madone de Mé^iicivS, Apollon avec sa mas- 5i;e, Ilcrcuis avec sa lyre, Us neuf Grâces, et les trois Muses. Tysiphone, Alecton et Mrgère.

Mon grand- père adinirrit en silence la profonde éruJiaon de ma grand'mère, qui fit enfin sasiter la mine.

M. G. M. lifiiut q'i;e je vo'Js dise mon ange qv;e a nuit di:rnière , j'ai rêvé que nous Lisions enoerribîe un voyage en.

Italie.

M. G. P. Ah! ah!

(C'étoic un des principaux secrets de ma grand'mère , qunnd elie voiiloit amener son mari à quelque chose , de lai dire qu'elle l'avoit rêvé) Qu'est-ce qu'il y auroit donc de si extraordinaire , mon ange, continuât -elle, si tu réalisois mon songe et si nous panions dans deux mois pour Naples ?

Mon grand* père accoutumé à ces es-

p/'ces de sorties lui démontra avec le plus grand sang froid, que cVtoif une action principale à laquelle un vitillarii de 70 ans ne pouvait se déterminer aussi facilement. 11 lui suppléa les frais du voyage qu'il avoic fait 4:1 ans auparavant, et qui ne poLivoient entrer en compar.ii-son avec ceux d'un voynge en lialie; il lui représenra K^s inconvt'niens d'une grossesse de 5 mois , et les dangers auxquels elle i.'cxpo?eroir. Mais peine inutile! quand M;ul;\ine s'c-toit mi? quelque chose dans la tcte, le bonhomme au roit eu plus de f.iciîité à arrêter les ailes d'un moulin à vent qu'ù obtenir de sa femme le sacrifice d'une volonré on même d'un désir. Les larmes, les caresses, tout étoit employé ; et ces foibîcs armes , nue notre s xe dédaigne étoicnt cependant Técueil sur lequel sa fermeté, et ses résolutions venoient échouer. Il se déci.la donc à la seconde action principale de sa vie, ou pour mieux dire, il se laissa aller.

12 L A V lE

» Oh! mon bon grand-père! qu'une.

» douce rosée humeste ta cendre paisi- » ble ! qu'une verdure éternelle om- » brage ton tombeau! tu étoïs un brave » homme, mais un foible mari. La » présence de S. A. u'avoit pu t'intimi- » der, qunnd, il y 342 ans, tu fis ton » action politique, et ta femme pouvoit 5> cependant par un regard te réduire au » silence. Tes affaires étoient dans le » meilleur état possible. On admiroit » en toi l'esprit solide d'une économie » prévoyante , jusqu'à l'époque de ton » action principale, et cependant pour » fournir aux frais du voyage il te faî- » lut recourir à la gent usurière, chré- 5> tienne et jndaïque. Tu ai mois le re- » pos si nécessaire, si sgréable à ton » ilge; mais l'on t'arracha de ton fau- » teuil rembourré, et on te traîna en 5> Italie. Tu aimois l'honneur, il planoic » d*une aile légère sur toi ce sur ta mai- » son, mais depuis ton action principale 5» il étoit devenu problématique pour la

» médisance çt l'oisiveté. Sur un mil- » lion d'yeux, deux seuls écoient aveug- » lés, et ces yeux étoisnt ks tiens. Mais » qu'est- ce qui a pu te dédommager » de toute l'incommodiré du voyage, de » cette heure entière d'impatience où tu » attendois ta pipe et ton chocolat?

» — Rien , si ce n'est l'a coiidescen- » dance de ma grand'mère, qui te permit » de faire faire ta voiture de route sur » le modèle de celle dans laquelle S.

» A. 42 ans auparavant étoit revenue » -ïbns son pays natal. >»

Ainsi tout s'arrangea contre vents et marées.

Ma grand'mère et son sigisbée s'établirent dans le fond, mon vieux grandpère et son fidelle Schrimps vis- â- vis. Ils visitèrent Milan , Venise et Rome.

Dans cette reine des cités mon grandpère se sut bon gré de sa seconde acfion politique quand il eut l'honneur d'être présente à SaSainteté Ma grand'mère se donna des airs de connoisseurs , s'étant

procuré les recherches sur l'antiquité par Vv'inkeltran, elle acheta pour looo écus de modernes un'i'iuos, et se crut plus que jamnis à rncaie de réduire la conseillère de X * '''^ au silence.

De Rome on vint à Naples, et c'est à ce voyage au-jnel je dois rendre grâ» ces de mon existence: car malgré le huitième mois de sa grossesse, deux jours après son arrivée ma grand'mère corçut le dessein d'aller faire une excursion sur le Vésuve. En vain mon grand- père tenta de i-'y opposer, €es réflexions sur l'état de ma grand'mère, ses craintes sur les suites fâcheuses que cette aciion principale pouvo'n avoir, tout fut en -'pure perte, et il fut ordonné à Schrimps d'aller chercher deux guides avec lesquels ma grand'mère tenta son audacieuse enireprise. Mon grand-père et Schrimps restèrent à la maison.

Quiconque à gravi le Vésuve sait que cette panie de plrilhir convient peu à une femme grosse de huit mois. Plus

DEMONPÈRE 15

Ton approche du sommet, et plus l'on enfonce dans la cendre, et pour un pas que Ton fait en avant, on en recule souvent deux. A peine à moitié chemin ma grand- mère s'aperçut qu'elle avoit fait une école, msis comme une de ses principales maximes étoit de ne j.imîîis' faire une inconsvîquence à demi, vu qu'eu général on pardonne plus facilement une fausse démarche consommée, qu'une légère sottise mal- adroitement dt^guisée, elle coniinua à grimper avec un nouveau courage, arriva au sommet, du Volcan et vit ... . rien. Elle s'en consola avec l'agréable i.lée de pouvoir dire un jour qu'elle y étoit venue, elle voulut s'en retourner, fit un faux, pas et.... mon père vit le jour.

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