CHAPITRE IL
Le Ministre,
A H ! nous le tenons dit Schrimps , en ou vrant la porte de mon grand -père.
Madame votre épouse est accouchée, i
JM. G. P. Sur le Vésuve?
S. Aussi vrai que je m'appelle Jacob Schrimps , sur le haut da Vésuve à l'endroit où la fumée est la plus épaisse.
M. G. P. r^ûiblea! tonnerre de Dieu!
dans toui; le cours de la vie de mongrs'.îd-père c'é^oit la seconde fois qu'il étoit sorti une imprécation de sa bouche. Il falloit le surprendre par une fort désagréable nouvelle , ou casser les vitres d'une manière étrange pour pouvoir !è^ porter à cette extrémité. Six moiii après son action principale il svoit juré pour la première fois de sa vie; Is singe chéri de ma grand'mère en fut la cause. Malgré toute sa gentiilcsse il n'avoit pu lutter conire les grâces du séûùllant Sils-
sen-
senhayn, et le ci- devant favori un peu négligé s'écant avisé un jour de mectre en pièces quelques cartes d'Europe, et entre autres le théâtre de la guerre , Sclirimps tout étourdi de cet événement désastreux, éîoit venu l'annoncer à mon grand -père avec aussi peu de précaution qua l'accouchement de ma grand'mèrc sur le Vésuve.
Eh! bien, sacre-bleu! quel parti prendre? dit mon grand- père.
S. Je vais au plus vite faire atteler la calèche. Le cocher montera jusqu'au lieu où est madame votre épouse, et la riïtaenera tont doucement.
M. G. P. Oui, Schrimps, mais je ne crois pas que la voiture puisse arriver jusque-là. J'ai lu dans un vieux dictionnnîre de Botanique que le chemin n'étoit praticable qu'environ un demi-quart de mille d'Italie, et que de là au sommet il falloit absolument gravir.
S. Balivernes! Monsieur , j'ai aussi un peu couru le monde, et je sais ce que
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c'est qu'une montagne j'étois une fois sur le Blocksberg. (i)
M. G. P. Comment Schrimps, tu as été sur le Blocksberg! oh! raconte -moi ce que l'on y voit.
S. Ah grand Dieu, ce que î*on y voit! des fourches à demi brûlées, des manches à balai brisés sont épars sur Therbe desséchée. L'arbitre de nos destinées sait seul , quel affreux bacchanal a lieu sur son sommet les jours de Sabat.
M. G. P. Eh oui je le sais Schrimps ! ie diable y donne un grand f^'Sîin ou toutes les Dames de sa cour sont invitées, oh! j'en ai connu plusieurs. Il y a 4a ans, quand j'eus l'honneur d'accompagner] S.A. pendant quelques postes, j'en aperçus quelques - unes parmi lesquelles je' distinguai les Dames d'honneur de la
(f) Blocksberg on Brocken , montagne con- «idérable dans le cercle de liante-Saxe, sur laquelle le peuple croit qu'il s'assemble des soiciers.
Princesse. L'une étoic vieille, bonrg?onnée, et avoit les yeux éraillés; l'autre étoit, jeune fraîche, et avoit les plus beaux yeux bieux du monde. Le conseiller le Bo-sevviis me dit alors: La vieille aux rouges est unt sorcière^ et la jeune aux yeux bkues est une enchanteresse.
S. Oui, Monsieur, mais sorcière ou enchanteresse c'est la même chose.
M. G. P. Oui, Sohrimps, tu as àpeu-près raison, mais cependant r>ix- Diîricnce nous prouve que telle jeune et vive enchanteresse de i o ans se trouve orc^inairement 7 ou 8 lustres plus tard métamorphosée en sorcière.
S. L'année 52, j'étois aussi sur la montagne des géants, où le Luiin exerce son empire.
^î. G. P. Eh bien, Schrimps, s'amusa-t- il à tes dépens.
S. Deux fois il vint à moi sons la forme d'un tourbillon, enleva mon chapeau, de dessus ma tête, l'entraîna jus-
qu'au bas de h montagne, et me donna assez à courir, je vous assure.
M. G. P. (se tenant les cotés) Ah !
ah ! ah ! ah . . . j'aurois bien voulu te voir courir, Schrimps.
S. D>.'puis il ne m'a plus rien fait, car je fus en pèlerinage à la fontaine de St. Jean. C'est une si belle eau.
Sil'impide, si claire.... si fortifiante, s| minérale , si ... .
M. G. P. Oui, oui, Schrimps; quand nôtre prince il y a 42 ans r=vint des eaux. . . Qui sait combien cette conversation auroiî encore duré ? Car mon grand-père ainsi que son iidelle Schrimps avoient oublié et le Vésuve, et mon pauvre père qui commençoit â se traîner dans le monde, et les mesures à prendre. Mais dans le "moment que mon grand -père ouvroit la bouche pour faire la description des eaux minérales dont le prince 42 ans au paravant s'étoit si bien trouvé, on rapporta ma grand'mère sur une litière, et on la coucha dans son lit à demi morte.
Mon grand- père fit placer son fauteuil au pied du lit, fuma sans dire un mor, sa pipe de Karaka, et se mit à consiâérev avec tranquillité la iigure de la malade: envirqn une demi-heure après elle ouvrit les yeux , et mon grand- père commença tiès- doucement ainsi.
M. G. P. Ne te l'avois-je pas bien dit avant, mon coeur? la chose tournera mal.
AI. G. iM. Quelle chose?
Une repartie aussi bizarre et aussi inattendue étoic faite pour déconcerter mon grand-père. Son goût pour le laconisme lui avoit fait contracter l'habitude d'exprimer presque toutes ses idées par le mot chose, et ma grand'mère, qui étoit accoutumée à cette expression, l'entenibit fort bien; mais quand cette chose l'embarrassoit, elle opéroit, par cette réponse, f^ue/k chose? Une heureuse diversion , pendant laquelle l'idée première de mon ^rand'père lui échappoit.
Comment peux-tu me faire cette ques«
tion, dit mon grand -père, en prenant une prise de tabac dans la boîte d*or qu'il avoit reçue du prince 42 ans auparavant; je parle de ton excursion sur le Vésuve , je te l'avois bien dit d'avance que cela tourneroit mal.
M. G. M. Et tu t'es trompé comme à ton ordinaire.
M. G. P. Je me suis trompé, ah!
, ah ! mais Svhrimps m'a dit que tu étois accouchée sur la montagne.
M. G. M. Eh bien, n'est-ce pas la mâme chose ici ou en plein air?
Je t'avouerai, mon ange, que si Dieu daigne encore féconder notre union, je veux absolument revenir en Italie pour accoucher sur le Vésuve.
M. G. P. Ah! ah! mais la difficulté du chemin, et pas de sage-f:.'mme.
M. G. M. La nature est la meilleure sage- femme.
M. G. P. Eh oui , mais qu'i'st • ce qui piùille dans l'autre ch:5mbre. Le lecteur devine aisément que c'éioit mon
Père, qui avec sa petite voix aigre, fai« soit sa première satyre de ce bas monde. Apportez -mui cette chose ici, dit mon grand- père. On apporta le petit citoyen du globe; mon grand- père lui lâcha une bouffée de tabac dans la figure , et lui donna sa bénédiction dans les termes suivans : » Tu seras bouil- » lant et plein de feu ; tu es né sur un » Volcan. » C'f^toit la première exclamation un peu pccique qui eut germé dans le cerveau de mon grand- père depuis son aciion principale; il la répéta si souvent , n en rit de si bon coeur,* qu'à la fin cet éclair de génie lui fit oublier la naissance de son fils, et les embarras qu'elle alloit occasionner; Schrimps fut appelé on lui fit part de la brillante saillie, et le vieux et fidelle serviteur concentrant toute la force de se$ poumons, témoigna par des éclats de rire bruyans et multipliés son admiration et sa reconnoissance.
Ma grand' mère assez bien re-
mise, dormit tranquillement la nuit suivante.
Le lendemain matin à cinq heures mon grand - père sonna , et quand Schriraps entra dans la chambre avec le chocolat, il lui dit: Schrimps vas demander à ma femm,e ce qui a été décidé pourle marn^ot. Schrimps y fur, et revint nvec cette réponse: qu'il falloic en preir.icr lieu le faire h?.ptiser, et que la proviJtnce pourvoiroit au reste.
Oui , Sclirimps , dit mon grand-père, c'est juste ; et il s'écoula près de deux heures svant que mon grand -père rouvrit la bouche. Il étoit assis avec une pipe allumée , auprès de la fjnêtre ouverte, sa figure e^-primoit le calme intérieur de son ame , et il ctoit occupé à considérer les charmans paysages qui s'offraient à sçs yeux; pendant ce temps. ]à Schrirap nettojoit ses bottes , battcit son habit, coupoit du labac etc.
Vers les neuf heures l'accouchée îe fit prier de passer chez elle; il y fut tout
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doucement. Envoyez chercher un mini.^tre, lui dit mi grand'mère, l'enfant est irès-foible il faut nécessnirement le f^ire ondoyer. ■ M. G. P. Si tu n'étois pas grimpée sur le Vé-îuve , cetfe - c/:ose seroit arrivée un grand mois plus tard.
M. G. M. Quelle chose ?
M. G. P. Cet enfant, mon coeur, qui a besoin d'cire ondoyé.
M. G. M. Il ne scroit pas arrive une minute plus tard; j> dois le savoir mieux qu'un autre peut -erre.
M. G. P. Oui, tu dois le savoir mieux qu'un autre: mais dis-moi, mon ange, quand l'enfant aura ét(j ondoyé; supposé que Dieu daigne lui conserver la vie, que ferons nous de lui? le voyage d'ici dans notre patrie est bien long, il est à craindre qu'il soit hors d'état de le supporter; cependant nous ne pouvons pas le laisser sur le sommet du Vésuve, quoiqu'il y ait fait son entrée dans le monde.
M. G. M. La providence y pourvoira.
M. G. P. Oui cela est vrai ....
une pause. On avoit envoyé Schrimps chercher im ministre. Au bout d'une heure un homme d'un extérieur agréable entre dans la chambre, c'étoit un ecclésiastique hollandois qui svoic été aumônier de l'ambassadeur à Naples. Il avoir amassé quelque bien; et l'Iralie, ce pari'.dis terrestre , ayant beaucoup pbs d'attraits pour lui que les marais et les digues de son pays, il y avoit épousé une tille sage et jolie, etcouloit des jours heureux et sans nuages dans le sein du repos. Comm£ Schrimps savoit que mon grand- père éto'it zélé protestant, il s'étoit informé avec soin de la demeure de cet homme , et Mr.
van D lelen fc'étoit le nom du ministre) étoit très- propre en elîet à remplir les vues de mon grand- père , et par sa douce pbilantropie à faire goûter au jeune étranger les dogmes de sa religion.
Mr. van Doelen ., comme tous les individus employés dans les ambassades,
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avoit un grand usage du monde, et y joignoit le ton de la très -bonne compagnie; il s'approcha du lit de magrand'oière, la salua avec autant d'aisance que de grâces , et trouva le secret an milieu des voeux et des complimens d'usage, de placer une petite remarque sur la fraîcheur de son teint, ce qui ne contribua pas peu à en augmenter l'éclat. Ces paroles sortoient d'une bouche qui sourioit si agréablement, et étoieut accompagnées d'un regard si doux, si séduisant, qu'au bout d'un quart- d'heure, Mr. van Djelen eut entièrement gngné les bonnes grâces de ma grand'mère, et même, un présent de vingt-cinq ducats, pour la peine qu'il avoit eue de baptiser mon père et de lui donner le nom de Polycarpe. Mon jgrand-père tenoit beaucoup à ce nom parce que S. A. le prince régnant , qui s'appeloit aussi Polycarpe , lui avoit promis 4a ans auparavant d'être le parrain de son premier enfant. Cet acte solennel achevé, il se tint auprès du lit de ma
grand'mère un petit conseil d'état, auquel tlh^ présida svec beaucoup de dignicé et irîifFabiiité. Mon grand-père étoit assis au chevet du lit, somLiKillaut de temps ea îeaîps, et Mr. van Doelen établi à Tex-, iréniiré oppos(:e paroissoit prêter la plus grande attention.
M. G. M. (après avoir raconté et fait le rapprodiernenc de tous les événemens de sa vis , en supprimant cependant ceux qui étoient sujets à malignes interprétations.) Ail! quel sentiment indéfinissable que celui de Tamour maternel î
Mr. V. D. C'est le soutien, le consolateur de toutes les substances ani-
M. G. ivî. Ojiî combien il est donlonvnix à mon coeur d'être oblig'ie de laiijser ici le petit Polycarpe!
Mr. V. D. Il me paroit naturel, Madame!, que dans un âge aussi délicat vous ^ craigniez 'de lui faire entreprendre ua voyage d'aussi long cours: mais cepsn-
dent j'ose vous assurer que les secousses et les cahots de la voiture ne peuvent lui faire aucun mal. Il faut dès la plus tendre jeunesse endurcir le corps des enfans à la fatigue. Les enfans des peuples du Nord, la tête et les pieds nuds, vêtus d'une simple chemise, courent par les froids les plus vifs, se roulent dans la nei^e , grandissent et se fortifient à vue d'oeil. Les Ilottentotes portent leurs enfans à la mamelle dans des sacs attach-.^s derrière lour dos , et accompagnent souvent leurs maris à la chasse dans les déserts ks plus impraticables.
M. G. M. (avec vivacité. ) Mais ja ne suis pas une Hottentote.
Mr. V. D. Mille excuses. Madame, vous êtes mère et les lîottentotes le sont aussi. Mon dessein étoit simplement de vous démontrer par quelques exemples, que c'est aux difTr^rentes nuances de cette éducation première, que nous devons d'être dans la suite des hommes ou ôa
fi^moielettes. Je voulois tranquiniser votre coeur Qsateriîel, et ne pas vous priver du bonheur d'euuneuer avec vous le jeun-î Polvcnrpe.
M G. i^î. Tout cela est bien vrai, mon cher monsieur van Doelen , mais ce seroit d'un embarras , d'une incommodité par trop grande. Un enfant qui crie dans une voiture
Mr. V. D. (tn soupirant, et détournant les yeux.) Vous avez là un bien joii mopse!
M. G. M. N'esr-ce pns une chirmante petite bête? il ne quitte pas mes côrds, il a fait toute la route sur mes genoux... Mais pour en revenir au jeune Pulycarpe, est-ce qu'il n'y a pas à Naples de maison d'éducation dans laquelle on puisse le laisser avec sûreté?
Mr. V. D. Non , il n'y en^ a pas pour des enfans aussi Jeunes.
(Une pause.) Ma grand'mère se mit, à icfl.cliir, et à chercher dans son esprit
où elle pourroit laisser çîon père; mais il ne lui vint pas à l'idée qu'en mettant le mopse à bas , le petit Polycarpe pourroit occuper sa place sur ses genoux.
Mon grand -père profita de ce momene de silence pour placer son petit mot.
Ainsi, dit- il, les Hottentots vont à la chasse, c'est pourtant singulier; ontils de la grande bête, et du petit gibier? forcent -ils les lièvres? ou bien les tirent-ils à coup de fusil? Il faut que je vous dise , Monsieur le passeur, que dans mon temps j'cccis un grand chasseur.
Mr. van Doelen aMoît lui répondre; jnais ma gran'nière Tiiuerroinpit par ceitç question: Etes -vous marié. Monsieur?
Mr. V. D. Oui , Madame.
M. G. M. Avez vous des enfans.
Monsieur ?
Mr. V. D. Non pas encore. Madame , mais dans quelques mois je pourrai, je l'espère, prétendre au doux honneur de la paternité.
M. G. M. 01) î cGUihien je vous saurois gré, mon cher Monsieur le pasteur de vouloir bien prendre le petit Po- Ijcarpe chez vous pendant quelques années, et l'éicver sous vos yeux; ce seroit une marque d'a.iiiiié et de bonté à laquelle je seruis si sensible ! Je suis convaincue que je ne pourrois le confier en de meilleures msins : eî quant à la pension, cent ducais qui vous seroieut e:xacteraent payes tous les ans , le mettroient à même de figurer dans le mondé comme le doic le fils de monsieur le baron de BoUenbach.
Je ne veux pas ennuyer le lecteur de tout ce qui fut dit pour et contre, sur ce sujet. Mr. van Doelen résista long- temps mais l'éloquence persuasive de ma grand'mère eut le dessus.
Il fut donc décidé que le petit Polycarpe respireroit pendant les dix ou douze premières années de sa vie Tair de l'Italie, et qu'au bout de ce temps , le lidelle Schrimps ou un autre homme ds
cou-
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conHance le viendroit chercher; mon prre étant destiné à occuper une place d'enseigne dans les troupes de S. A. le prince régnant son patron. Cet arrangement soulagea (d'un poids énorme,) (^le coeur de ma grand'roère.) Sa santé se rétablit parfaitement dans le cours de quelques semaines, et elle arriva heureusement dans sa patrie , avec le mop se sur ses genoux. On peut bien croire qu'elle eut souvent dans les assemblées la douce satisfaction de réduire au silence la conseillère de X **
Mon grand - père mourut peu de temps après sa seconde action principale^ et son corps , comme il l'avoit prescrit dans son testament, fut revêtu du du même habit d'écarîate brodé d'or, qu'il portoit lorsque 42 ans auparavant, il eut l'honneur d'aller recevoir S. A. sur la frontière et de l'accompagner durant quelques postes. Schrimps en récompense de ses loyaux et fidelles services, hiiita de la tabatière d'or carrée , et
donna tant larmes ;\ la perta de son msître, qi>e mp. graii i'mcre ne jugea pas nécessaire d'en sngmenier le volume en y mêlant les siennes.
Le jeune Polyc.iri.e avoit cependant été trnnsporié dans l'rî;r62b}é bsbitation de Mr. van Doelcn , et reçu à bras ouverts avec une ariecuoii vrninîent maternelle par sa bonne et s^jinsible épouse.
DE MON P È Pv E.