‹ La vie de mon pere (volume 3)Chapitre 3 sur 7 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

JLidme Resti?;» fils de Pierre, 8c

d*ÂKNE-MARGU£RIT£ SiMON;» XiZ^

quitle i<î novembre 16^0^ àNitri, terre dépendante de TÂbbàye de Molème dans le Tonnerrois. Son Père avait une for-tune honnête : c'était un Homme charmant par la figure, & d'une conversation amusanté } on le rechercluit de coûtes pans , fie lorsqu'on ne pouvait l'avoir , on ve- ' 1 Pardi. B

SlC La Fie

liait chés lui. Comme il avait la satis-faction de toujours plaire ^ il prit aisément le goût d'une vie dissipée. Ses affaires en souffrirent.

Edme n'avait pas de briUant dans Tesprit : son Père le crut sot. Se le négligea ; mais le caraâère de ce Jeune-^homme était solide^ il avait le sens droit ^ 6c l'esprit $1 juste, que des l'âge de douze ans, ef' frayé du délabrement des affaires dç sa Maison, touché des laines de la plus tendre des Mères , il se mit à la tète , & entreprit d'eropèche? unç ruine totale.

J^a conduite de son Pèfe , quoiqu'liQnnète suivant le monde, fut pour lui une sàlu* taire leçon ; mais ioîn qu'Ole diminuât son respe^, il porta si loin cette vertu»

. que c'est encore un proverbe à Nitri : » 11 >> craint (*) ses Parens, comme Emond . >; craignait §on Père «•

(^) Le mot craindre, en ce cas, est pris polir aimer : c'est Tusage 4u pays, en parlant 4e Dieu Se des Parens,

'de màrvEère, yj

Ce Père, si aicnaideàvecles Etrangers, jetait terrible dans sa Pamiile : ii conoioandait par un zegard , qa 'il falaic deviner; à pebe ses HUes (elles étaient au noqibie de trois, en y comprenant \^/z;?6 Maudiné^ sœor.otérine ) , obcenaîent'^elies quelqu'indnlgence* Je ne parle pas de son Epouse: profondément pénétrée àe respect pour son Mari, elle ne voyait en Jui quun Maître adoré. Quoiqu'elle fût d'une Famille supérieure , fmisqu'elle éraic alliée aux CoEURMaoi , dont il y a en^ .cote des Présidens au Parlement de Bourgogne , elle se précipitait au-devant de ses moindres volontés j & Ixxsqu'elle avait tout fait , ua mot de sou impérieux Mari la comblait : «-^-Ma Femme , reposezvous-. L*accoiade d'un -Souverain n'aurait pas flatté davantage un Courtisan.

Mais si Ànne-Nkrguerite re^ectait son Mari comme un Maître , elle en était bien dédommagée par la tendresse de ses £nfans; tous fe$ai«ac avec elle cause gom«

LaVu

inune: au plus léger chagrin, st% Filles rentouraient, essuyaient ses larmes, 8c si quelquefois un mpt deoii-respectueux leur ^Échappait à Tégard de leur Père , Anne re- .prenaic sur-le-champ sa fermeté, & fesait ; x\x\^ remoncrancç vigoureuse.

Pour son Fils , c'était son plus efficace Consplatçur. Quelle tendresse! comme il rendait i sa Mère toute la déférence qu elle avait pour son Mari 1 Aussi Anne* Marguerite disait-elle quelquefois à s^ . filles ; — ^Ce que je fais pour un Homme , .un Homme le fait pour moi : où est moa mérite ? Mes Enfans , si quelquefois j'étais assés malheureuse pour avoir une pensée de révolte contre mon Mari, cet^ seule idéç la chasserait ; n C'est le Père 1? d'Edmond ».

Xa manière dont Edmond témoignait sa

tendresse à sa Mère était toute active : S'il

$e trouvait présent lorsqu'elle était grondée

^par un Mari impérieux, il n'alait pas faire

i sQu Pçre des caresses, qu'il aurait ^p^is^

'de nion P\re. ap

9ces y il embrasait sa Mère , & choisis^ saie cet instant, pour lui rendre compte de quelques ordres quelle lui avait donnes , & qu'il avait exécutés avec «uccès. Le Maître fier préférait alors de s'adresser i sa Femme j il adoucissait le ton , Se se retirait calmé»

La première éducation extérieure , c'estîWire , hors de la maison paternelle , fut donnée à Edmond par deux Personnes également respeftables, & telles, que c'est le pluis grand bonheur pour des Paroisses , quand il s*en trouve de pareilles : je veux dire , le Curé de Nitri, & son Maîtred'école , le respefbable Berthier , donc le nom , àu-bout de quatrevingts ans^ est encore en bénédiâion dans le pays. Quelle glorieuse noblesse, que celle-là !r.. Ce Maître-d'école était marié, & chargé de beautoup d'Enfans : cependant il s'acquittait de son devoir d'uiie. manière si exafte, si généreuse, si belle; sa qualité ^ de Père-de-famille le rendait si tes*

B iij

^o La Fie

pectable » que sacondaicèsecau laineillearer preuve , que le célibat n'est pas une tondation avantageuse dans les Personnes chas* gées dje rinstruâion » & même dans les Ministres des autels. Loin de-Ià^ touc Célibataire est égoïste^ il Test par né^ cessité; qui ne tient à Personne , suppose que/Personne ne tient à lui; il fkut une .

vertu au-delà des termes ordinaires , pour* qu*an Célibataire air de la vertu comme certains Curés. Ik n'en sont que phisres*-> pectables, sans doute: mais doit-on cendre la vertu si difficile ! Quand viendront les temps!.- Hélas! onmeferapeut»ètreun crime de ce souhait patriotique !

: Je ne veux pândre le vénérable Benhier ^ue par sas actions ; je les ai déjà consi-»

gnées dans TEcolf des Piass , ouvrage ^^ue j'ai rédigé de plénitude de coeur ; oà fû rapportai ce que j'ai vu , & ce que } ai en*tendtt : Voici le passage ^ il est la suite d'un autre qu'on doit trouver à la fin decetOu* vrage , Ôc qui offre de même le portrait du

'itmonFhre. 31

vcnéraUe Cufé. Cesc mcmPèreqm parle \

—NotreMaître* d'école cbauchakroui vrage du Pasteur , & rachevaic. Je rn'ex^ plique» Il commen^ak à donfiec le»

premiers élémeiis aux Enfans ^ & faisait au2 grands Garsofis & aux graildes Tilles des leçons familières sur la cou-* liuice ordinaire de la vie , encre Mari & Femme , Frères & Sœurs , &c. Comme il était inané^ & pèœ d'une iiombreuse Famille ^ ^/^ conseils ne paraissaient que 1» £tmt de son expérience : cependant an x tu depuis, que tout était prémédité avef le Pasteur. Deux fois l'an, on avait des vacances, pour la récolte des grains » 6ç pour les vendanges: il ne rentrait même ^ue peu d'£coliers après les moissons^ It grand nombre attendaient la fin è&^ gros ouvrages. Les jours fixés étaient le der<^ nier juin pour la clôture, & le 20 oc« tobre pour la rentrée : il n'y avait point de leçons ces deux jours-là j le bon Vieil*.

B iv

^ i La Vit

lard consacrait le temps de la classe à des discours, que je ne puis me rappeler fans attendrissement.

Celui de juin roulait sur les torts qu'on pouvait faire au Prochain dans la campagne , durant les récoltes / & sur l'emploi des heures de relâche que les travaux pouvaient laisser.

» —Mes Enfans , disait -3 , nous 9> alons nous quitter pour plus de quatre 93 mois \ les travaux de la campagne vous a» appellent; il faut soulager des Pères & » des Mères ^ qui vous ont donné le jour; 9> qui vous nourrissent; qui souffrent pouj:

w vous le froid, le chaud, la soif & la.

» faim ; c^% bons Parens vont vous lais* » ser, durant la belle saison de Tannée , >» les travaux les plus doux , ils se reser-* a» vent toujours ce qu'il y a de plus pcni- » ble; bien différens en cela des Gens de >» métier des Villes , qui chargent TAp* » prentif de ce qu'il y a de plus dur & de

» plas fatiguant danslaprofessioii) &,qaî V* par- là épuisent ou défigurent des corps » tencfres & non encore formés. Ainsi ^ » meschèrsEnfans, vous alez les uns con».

» tmuer , les autres commencer un doux.

» apprentissage de lartleplus noble, leplus.

w utile à l'Homme ; d'un art qui a pour >) chef & pour instituteur Dieu lui- même» , ?» Sentez-eb bien toute la dignité, mes » chèrs Enfans, & ne le deshonorez » pas, ne le dégradez jamais par une » mauvaise conduite, en étant injustes »

» méchans, fripons, gâteurs du bien » d autrui , par vous-mêmes ou par vos ^> bestiaux. C'est- là le grand points mes >' chèrs & jeunes Amis ! vous alez passer » des journées entières dans les bois & » dans ies champs , avec des Etourdis de » votre âge , loin de la vue de vos bons » Pères & Mères, qui vous retiendraient » dans la crainte de Dieu & des Hommes :

M un seul mauvais Sujet , par ses conseils, ^, ses instigations , peut mettre à mal la

54f La Pie

9> moitié des Enfan$ d'une Paroisse. Mc^ » Ecoliers, je vous prie aii nom de notre j» bon Dieu, à votre nom à vous-mêmes^ » â: au mien â moi y qui vous chéris tous , i> de vous souvenir quelquefois , dans ces n occasions, des instructions que vous re- » cevezici; de vou^représenter nôtre bon w Prêtre vous inculquant le bien, & le >> pauvre Vieillard Berthier le secondanc » de tout son petit pouvoir. Ecoutez»

)> mes bons Amisj lorsqu'on vous donp nera de mauvais conseils, onqu^flvous w viendra quelcpie mauvaise pensée , aryy rêtez«vous un moment, & dites vous:

^ Que vais-je faire là ? supposons que je » visse quelqu'un qui voulût en faire au- »> tant dans notre bien, serais-|e bien* »,aise? que lui.feraisje? que lui di* » rais- je? Peut-être dans le moment, » en punition de ce que je suis tenté de 9> commettre , Dieu permet - il qu'un- >s autre nous en fasse autant ou pis ?

y> Comment oserai- je me plaindre d'uii

'^de mon P^re,

» Fripon , si je vais Fêtre moî-même ?

» Si quelqu'un m akit voir » qnè pense^ j> ràit-on? Maissupposons que Personne 99 neme voye j Dieuce voit , malheureux »

» Dieu te voie, & tu ne trembles- pas!....

M Mes cbèrs EnÊins, jamais un jeune 99 Garsoh, une jeune Fille qrn voudront « serappeler cequeje vou$dis-là, ne se » laisseront aler tn maL ^ouis sommes » toas frères dans la Paroisse ^ housde-^ » vous tous veiller sur les biens les uns der )) autres. Quelle agréable communauté^ 9> si cela était ainsi ! Hé-hien , me»

)> cbèrs Ecoliers , que chacun de vous s» sedisputelagloiredecommencer: ^ue^ » Nîtri donne Fexempfe aux Villages d'a««> » lenfour, ât qu'oh ne récire notre nom }> que pour le louer. Chacun y gagnera » roj^t ce qne tes Méchans font perdre, » &'^out ce qu'on fait perdre aux Mé^ ^ chans pour se venger d*eux. VdiU I» ' éoâimt y dès cette vie , la bonne con« n ^ duitea sa^vecèmpeiî^e. Je vous en prie>

Bvj

^6 . LaFk

*> mes Enfans , ne me <&>nnêz pas le clia- •• grin cTapprendre qae quelqu'un de vous >^ ne tient compte cle ce que je vous dis ici ; f> ;e vous en prie, les larmes auxyeùx : ayer i> pitié d'un Vieillard^ qui répondra devant fi Dieu^ mab sans vous décharger , de » tout le mal que vous fêtez. Se quil:

>> aura- pu empêcher. •••

»» J'ai à vous dire encore , que vcnb f» sept à huit mois d'école qui viennent de » s'écouler; mes Enfans, tachez de ne iy pas oubliet y emportez aux champs y 9> quand vous y conduirez vos bestiaux , 9> l'Âbregé de k sainte Bible j^ que voici ^ i> & rassemblez -vous, pour en lire en- »> semble quelques chapitres : cela voui> )> entretiendra dans la leâure r les di* » manches , écrivez quelques pages j »> c'est pour vous que vous travaillerez -, » en vous mettant en état de faire vos af* ce faires vous-mêmes un jour» Adieu '^ 9» mes chèrs Ecoliers ^ Dieu vous bé^^ V hisse I comme je vom doiiAe moîi;

« même mon impmsyante bénédicrion^ ^ Se faisons une petite prière , ayant que i» de nons quitter , pour obtenir qu il k » confirnie s». Après la prière , il nom embrassait tous ^ & nous congédiait^

Le discours de la rentrée avait deux par* ties : dans la première ^ le bon Maître rappelait touces les fautes que st% Ecoliers avaient commises durant l'été y il leur ea disait nommément des reproches, ou plutôt des plaintes modérées » les & exhor-^ tait à réparer le mal qu'ils avaient causée Il est bon de vous dire, que durant les vacances , le bon Vieillard ne cessait pas d'avoir les yeux ouverts sur nous ^ il sa^' vait toutes nos actions : les peines qu'il se donnait pour cela sont . incroyables l mats elles étaient prudentes, & nous ne les voyions pas. Il ne se permettait aucune remontjcance , durant la déposition de son autorité y comme il l'appelât : il ren- 4^.t con^e de $es découvertes m bof^

LaFk

Curé , & ils se concertaient ensemble pour la réparation du mal , & 1 amende*' ment des Coupables. Mais tout cela était secret comme une affaire d'Ètat« La se^ conde paràe de son discours n'était que des .exhortations au bon emploi du temps : il £ûsait ensuite la distribution des places } mettant au banc le plus procède lui , les plus ignorans, 6c les plus savans au plus éloigné ; parce-qu il disait que ^Ignorant devait être à portée d'entendre ce qu'il enseignait aux autres. Aussi était-ce le premier banc qui récitait le dernier. Je vais vous dire en substance le dernier discours qu'il ait prononcé, la mort nous Payant enlevé trois mois après :

5> Nous voici encore une fois réunis , » mes Enfans. Que cette journée , du 99 edmmencemènt de mes travaux , aurait a de douceur pour moi , si je vous re- » voyais tous dignes d'éloges , & si ;'â- » vais à me fiîHciter qu'aucun de vous » n^a tnepttsé les paroles d*uo patuvfe

'de mon Phe. ^gr

*> Vieillard, qui vous a priés , â main»

» /ointes , de ne le pas charger aux yeux n du grand Juge , des fautes qu'il aurait » dû vous empêcher d^ commettre ! Q w mes Enfans ! vous craignez donc moins » le bon Pieu que les Hommes î Cepen- » dant les Hommes ne sont rien ; ils igno* rf rent , la plupart du temps , toute la noir- »> ceur d'une action ; mais Dieu déroule » jusqu'au dernier repli des coeurs. Un ^ Père si bon! qui nous a envoyé la ré- » coke pour nous nourrir , sans la pro- « vidence de qui rien ntxu prospéré, on 5> Ta offensé , dans le moment même 5> qu'on recevait le pain de sa main ! on » la outragé dans ses Frères , dans ses )? Amis ) dans^ les Habitans du même 53 Bourg, dans cetix avec qui, chaque di^ if manche , on se trouve réunis , comme » une seule famille , dans la maison d ac- » tlons de grâces ! avec qui Ton mange un )> pain que le Ministre de Dieu a béni , Ac ^ qui est distribué en %oede comoiomoa

40 La Fit

»> 6c de firaternîté (* ) ! O mes Enfms ! îl M en eft donc qui se sont rendus àes traîtres » dans l'Eglise de Dieu f II fklait refuser » ce pain, dès que vous vouliez mal i •9 quelqu'un de ceux auxquels il |uf ait anû* ^ tié en votre nom : il falait ^ à TEglise ^ N vous séparer de celui-là , ne pas vous y .

»? trouver avec lui j du-moins vous n*eus- » siez pas commis le crime de trahison de » l'Apôtre réprouvé , vous n'eussiez pas j> profané le Temple & le Sacrifice. ... Je 9> n en saurais dire davantage. ••• mes lar- » mes achèveront, mes Enfans;.,. Ce-, V pendant, ilfaut vous faire connaître que » rien ne demeure caché- 33.

Alors il appelait, par leur nom, tous ceux qui avaient fait tort au Prochain \ il reprochait à celui-ci davoir donné à $qs boeu& des javelles de l'aveine qui ne lui

' (*) Excellent usage dans les Campagnes, dégénéré, à la Ville I en cérémonie ridicule ^ ft sans vm% but | ^ue le j^ofit 4e$ Bedeaux^

'de mon Pkre. \x

appartenait pasj à celui-là dé les avoir laissés dans la luzerne , le sainfoin d'au-* trui} à l'un des querelles; à l'autre , de s cire battu, d'avoir maltraité & blessé les bestiaux de si^% Camar^es \ de les^ avoic forcés à la charrue , pour ménager davantage les siens propres; d'avoir prolongé le travail , \^ jours ou la charrue était à lui, & de l'avoir acçourci quand elle étai^ à ses Suitiers ou Consorts ; d'avoir anti^ cipé sur l'héritage du Voisin , une, deu»

raies de terre; d'avoir pris quelques ja-* velles ou quelques gerbes sur lé l)ord det son champ ; d'avoir mangé W raisin & U^ fruits dans les héritages contigiis au sieA •uailleurs: à quelques-uns y les emretiens 4eshoanètes, leurs juremens^ leurs libertés avec les Filles , & les mots grossiers dont iU s'étaient servis en leur parlant : à certains » leurs médisances , leurs caloumies : enfia il reprochait le manque d'assistance aux Offices; la négligence sur la leâure & l'é^ critore , en se fesant représenter par chan

41 LaFU

can ses papiers & ses Livres. II venait âtut Filles après les Garsons : la conduite de nos jeunes Villageoises était assés innô* eente ; on ne leur voyait presqu'aucun des défauts des Hommes, & leur langue fesaic à-peu-près tout le mal qu'elles avaient à ^^ Reprocher : c'était aussi là-dessus que roukient les réprimandes du bon Maître , St un peu sur la paresse , la nonchalance : si quelqu'une avaient fait pis , il la reprenait en particulier*. Que ne soht • eUes femmjes ce qu'elles sont filles, disait* il quelque^ feisj mais ce sont les Hommes qui letf gâtent par leurs mauvais exemples \ qui ks aigrissent » qui les accablent , &c* £n« suite, après avoir prescrit à chacun k té* f>atation du mat qu'il avait fait , il passait à k seconde partie.

t s* — Alons, mesEnfans, ne nous dé-s» courageons pas ! la bonne manière de >» se repentir d'avoir mal fait , c'est de f^ bien faire* Devenons des Hommes n nouve^iix} prenons d'autres habitudes^

^ de mon P^re. 4^

*faîsoh^oublief cette aimée par une antre, >s durant laquelle nous serons meilleurs^ 5$ Voicî la cinquantième que je fais cette 3i Ecole : fy ai vu vos Pères , & même^ ^àt vos Grande-pères^ & Je n'ai jamais^ 5ï trouvé que du mieux , d'années en an-' ^ nées , si ce n*eft dans ces dernières ,' » appàreftiment , parce que mes soixante- ^ &-quinze ans ne mejàissent pas la li-^ »^berté de ni'acquitter aussi- bien dfe mon » devoir envew vous, qu'avec ^cw De-* » vanciers. Mais c*est peut-être ici k dé-' «* finition ; ma tâche est faite, & le terme' ^ s'approche : Dieu vous accorde a tou^- » une vieillesse comme la mienne , sans » autres infirmités que la diminution de >» la chaleur & de la vie. Mes Enfans y »> combien croyez-vous que mes soîxante- » ^-quinze ans ont duré ? Vous qui »>' êtes jeunes , vous croyez qu'ils ont duré* '> longtemps ! ils ne sont à mes yeux dans »ce moment qu'un jour: je crois que ^ c'était hier que j'étais â votre âge, que

:^ jetais enfant;- i'ïfen*"*t^ï^2 9> nesse me parais$au plailoîn jqn ■9^ la vois aujourd'hui 2 mes Amîs ;^| ^ consoiarion que le idsseni»' 4^avdit;^ w vécu, je seraisbien triste à prçsenitî,' p je ressemble ?iu Vigneron qui ^ » porté le poifis du chaud , kt soif , &:4 99 sueur ; je. n'éprouve qw de la joie ^ ; )^ voir le jour p^ssé, & le soir qui s*^ ^ vance, Soi^ez-y donc bien > mes > 3? fans, la vie n*est quùn jour ; y<^;^ j; êtes au matin , & moi j'en suis au soiir jj n d'autres sont au midi^ 6c ceux-là b^jj ». voient plus ni le soir ni fe inatin , ils ne^ ! m voient que le midi > dont la chaleur U >» échauffe & les enivre; Soyons bons , 9> mes Enfans. à-celle-fin que te soir Se. ^ l'arrivée de la nuit ne nous effrayent. , >> pas. O mes Amis l que l'approche de:

i9la xnort est affreuse pour un n\échanc « Homme ! mais qu'elle est cdnsolantc n pour celui qui a fait le bien , seg:i H Pieu, -aidé ses Frères! Il est conraiç

l'Ecole de \illage

en -^

Sœ/om Iwnjf mes Hn^lms! . fappriKlu de h mûri esl affrmse potw m mecfum lioimu '

^iu\

'de mon Phe. 4^

w le bon Journalier , qui va recevoir soft » salaire , bien sûr d'être loué par le Pèr^* »» de-famille , & d^avoir la récompense i> au-dessus de la paye.

a* Chaque âge a ses devoirs x Le Vieil»

» lard se prépare à bien mourir , en cou?* » ronnanc sa vie par d£s actions religieuses \ fi THomme soutient sa Famille , élève sqs ti Enfans^ leur procure une bonne édu^ ^» cation : mais TEnfant n'a pour toi^t de- » voir que celi|i de travailler pour lui- 9> même , de seconder les soins qu'on prend »de luit Cest votre cas , mes Enfans. 9s Voyons donc ce que nous alpns faire » cette année , pour remplir cet objet.

»> Pour que vous avanciez toujours, il 9> faut examiner ce que chacun sait ; on 9» passera à un autre banc^ dès qu'on »> possédera ce qui s'en$eigne pour h ^ sien : &c ».

Tels étaient les discours que nous tenait ce bon Maître, qui est à-présent dans le seîn de Pieu avec le sage Prêtre

:^ La Vie

qui avait su le chçûin II falaic voi^ ^omme étaient alors les Hommes à Ni* tri! on en reconnaît les restes paroii nous \ mais ils commencent à devenir rares, la pureté même du langage 9 qui distingue ce Bourg de tous les environs, & qui n*a souffert que peu. d atteinte depuis eux» est due ï Tinstruction qu'ils rendaient commune; cette pureté était Jlmage de celle des mœurs qu'ils s'efforçaient de faire âeurin

Que pensez^ vous , que nous donnions par mois à ce bon Maître ? ( car nous n'avons jamais eu ici» comme en certains^eadroirs, d'Ecoles gramites), Trctis sous par mois^ quand on n'écrivait pas encore » & cinq sous pour les Ecrivains, Voila quel était le prix de ^^ soins parer- ,nels : salaire qu'il ne demandait jamais, & que quelques Pères ont eu l'inhumajaité de ne jamais lui payer pour leurs EnÊias : la Comfnunauté y ajoutait quinze J>icliets de fromeac âc quinze d orge pa^:

'demonFère. 47

année; ce qui pouvait alors valoir nti« somme de. 70 à 71 livres. Ainsi rtion»

nèce*homme ^vaic à peine dç quoi vivre; & ^amai$ il ne se ptaignaiç-.

Voila ce que mon digne Père nous a répété cent fçis , dans noc|:e enfance» en payant un tribut de larmes à son vertueux Instituteur. Ces choses se sont gravées dans ma mémoire, &c tout ce que j'ai pu écrire de bon , ne m'appartient pas »

il est i mon Père » â mon Ayeul , a I'A«> vocat Restif ; à ces dignes Mitres , dont toute la science se réduisait à la morale la plus pure. Qu'on liçe , si Ton veut , dans r^coj^E des Pâkes, T, I» page jo8 éç suivantes^ quel était le sentiment de ces vertueux Citoyens , sur l'importance d'un bon Curé , d'^n bon Maîtred'école , & Ton verra ^ que le bonheur des Campagnes , la pureté àts mœurs;; &par conséquent la prospérité de l'Etat, dépendent de ces deux: Hommes : ce sonK

LaFU

eux qui forment de bons Pères «dê*fa^ mille, sur-tout le Maître-d'école, s'il est un fierthier.

Pierre Restif avait trop d'esprit pour ne pas s'aperceyoir du mérite de son Fils, £c des bonnes qualités de son cœur: il l'estima en6n \ mais sans rien diminuer de 6a dignité: ce qui peut-être fut un bien \ du-moins à eu juger par l'effet. S'ils fesaîent un petit ^voyage ensemble , le Pèr^ alait seul devant , & disait à peme quel* •ques mots sur les<»bjets qui se présentaient: Le Fils suivait respeâueusi^ment» sans oser interroger*

Cependant Pierre se détermina, malgré le besoin qu'il avait du travail de son Fils , à donner quelques soins à l'éducation d'I^dmond.

Il avait on proche Parent de notre nom 4 Avocat à Noyers ^ homme habilç, d'une {>robité , d'une roideur encore célèbres* Jl était fort riche , & ses Petits-fils occupent mî/ourd'hui des {Jaces imporcantesjdan^ le

DaupKiaé

de mon Pire. 49

Dauphinét Ce fut à cet Honime que Pierre confia un Fils, qu'il aurait pu former lui-même > s'il avait moins aimé le plaisir: mais à une condition ; c'est qu'après avoir employé l'hiver à l'étude , ce Fils reviendrait au printemps tenir la charrue ^ & conduire les travaux.

Je n'ai pas la témérité de blâmer cette conduite de mon Ayeul : Edmond Restif lai-mème, quoiqu'il ne l'ait pas suivie à l'égard de ses Enfans , ne nous la citait jamais qu'avec une respedueuse ad* ttîîration ; il avouait que c'était a cette conduite de son Père, qu'il avait dû la conservation de ses mœurs. Il j:ecoavraic dans le soin maternel , tout ce qu'il pouvait avoir perdu de sa candeur, pendant fes six mois de séjour à la Ville.

Au-bout des premiers six mois , Pierre ne manqua pas de redemander son Fils à l'Avocat : Celui-ci le lui renvoya avec la I^tte suivante, que nous possédons ea.

hPanie. C

jo La Vie

original, & que nous conservons précieusement :

93 Mon cher Parent :

*» 1e vousrenuoya vn bonSttbiefl:; cela ne fera pas vn miracle d*esprit ; mais pour vn bon luge, pour vn bon Père vn iour, pour vn bon Mary , meilleur que vous (*) , pour tout ce qu*il y ad'honneste , ouy , cela jie fera , ie vous en suis garant. Quant à ses progrès , il a de Tounenure pour tout ce qui est d'affaire & dVtilité ; mais pour tout ce que vous aimez tant , mon cher Pierrot , ma foy , c'est vn sot tout^à-plar.

» Je vous congratule de ses qualités & de ses défauts, etitendez-vous, & de ses défauts : Ces defauts*-là remettront dans la Famille ce que d'Autres en ont osté; soit dit sans reproche , mon cher Pierrot;

(*) Tant que mon Père nous a lu cette lettre i jamais ces trois mots ne sont sortis de-sai>aiiche( iious ne les avons vus prts(|uVgacés ^ u^après sa

mort*

demonFère. |r

.tu sais que ie t'aime, quoique ie raye quelquefois bien mal mené : mais dans notre Famille, on a le cœur bon, & loti se pardonne tout^ hor^ le déshonneur^ > » Grâces à Dieu, il ii y en a point i Ton Fils a nostre cœur, & le Cœur-de- Roy {*) i (dis cela à ta Femme ). luge s'il Taura bon ! le la salue & la félicite cent fois de son Fils, conae toy vne:dis^luy encore cela, & morbleu n'y manque pas; ie le yrtxxx , & tù sais que ie suis par ft)is ïlestifen diable: n'y manque pas, aumoins; i'iray m'en informer: descends^ de ta dignité, ou ie te mettray plus bas que terre à ma première visite, Toubliai^ de te dire , comment ie me suis aperçu de tout ce que vaut ton Fik : Le yoicy :

C'est qu'il te respecte & t'honore comme tn Dieu, & qu'il t'aime comme il n y a pas de comparaiîson; le te remercie , ett finissant, <le m'àvoir donné occasion de

Ç*^ ) Allusion à la Famille d'où sortait Aiw^m Karguerite par sa Mère*

p ha Vie

hiettre cet exemple sous les ycuK <fç mes deux Gaillards.

' ^ Adieu, Pierrot. Tout à toi, &Ie bon cousin d'Anne Marguerite Simoii.

Fembrasse les petites B^sthcs j il faut Tctre , pour l'honneur.

V Restif^ Aduocar.

j> De Noyers, ce lo mars 1708 »;

De reto\|r dans la maison pavernelle» Edt piondn'en fat pas moins ardçn ta reprendre Jes travaux cljampctres, après unp vie doucç ^tranquilç. Tout étaiç dépéri, pendanç }$s six mois d^jtbsencçj lesBctçs-rde-labour étaient en mauvais çtat \ Içs grapgçs , le^ écurips en désordre. Lg Jeune homme -^ qui sortit d unç niaison opulçme , où il avait été traifé comme les Fils du paître, $e trouva un puvrage plus ri;de qu'il n'en ^vait jamais eu. Mais im aipour pour le travail qu'il a conservé jusqu'à la fin de «a yîç î sa tendresse pour sa M^rej lavéner^-

de mon Pire. ^3

don profonde qu'il portait à son Pèr« i animèrent tellement son courage # qu ea huit jours ^ eut tout rétab^« Le soin dqs Bestiaux ala à quinze ^ avant qu'il put en faire usage : maisau-bout de ce termes & par Tinfarigabilité d'Edmond^ tout ala bien*

Rapporterai- je j qtfil v^rsà des larmes * en revoyant un excellent Cheval , devenu haridelle pendant son absence ? Pourquoi non ? pourquoi la sensibilité, envers l'utile Animal qui paie notre amitié par ses services 8c par une amitié réciproque, serais elle u,nxidicule?..«* Bressan^ grand & beau Cheval , avait une raison presqu'hu^ maine , ^ un attachement pour son jeune Maître bien plus solide que beaucoup d'attachemens humains: dV^^o^» Ed,as>nd s*eQ faisait obéir j nuis on voyait que c'é-tait Tamitié. Un jdur , k charrette4:har gée d engrais, ne pouvait sortir du trou dans lequQl on les. amoncelait t deuxGâtr

SQUs-de-charruf avaient épuîs^ les douc^

Ciij -

La vie

pafbles^ fesjuremens^ & brisé leur fouet; sans que les quatre Chevaux eussent réussi à se tirer de Iiu Edmond paraît: — Otez- ^oùs. Bourreaux! lèor crieK-il : Il baise le Cheval \ il le flatte de la main , Se \m laisse ainsi reprendre haleine : lorsqu'il est rem» y il touche le timon , feint de ti* rer, & s^écrie i Alous^ Bressan» alons»

moh camarade-! A cette voix chérie V le généreux Animal donne son coup-d©colier , &: seul , mais se croyant sec<Kidé par son Amî y iièmportek voirureà vingt pas» H falat larrcteri il aurait épuisé ses foKès, Qa*on juge â présent qu'elle fut la douleur d'Edmond, à son retour,, quand il trouva ce bon Serviteur eft naauvais état !

Le terrible hiver de 1709 achev* d'é* clsdrer Pierre sur ce que valait son Yûsi çommecetHomm^deplaiisir était toujours, â court , il avait vendttses bléds de bonneheure , & èonséquemment il ne profita pas.

4tt prix exorWtant auquel U$ furenr portée.

demonPhe. 5^

WL nfiois après : aii^oncraire, il fut obligé

d en cacheter, pour sa. subsistance pendant

deux mois , n'a^^t gatdé que ce quHl l^i

£;ilaic bien juste ^ pour attendre les biéds

précoces. Il en avait fait autant des me*

nus-^grains» . jEdxnond aimait passionné-

nient ^ les Chevaux: ce noble Animal,

compagnon de ses travaux , lut était si

chèr>. qull ne put se résoudre à voir euie^

ver couc Torgie & tome Taveine^ comme

son Père Tavait ordonné. Il en cacha une

quantité as^és considérable dans de vieilles

ftttaiUes ^ & engagea quelques-uns de ses

Camarades , dont les Pères ressemblaient

au sien » à en faire amant. Quoç De

regarde pas cette action comme une

sorte d'enfantillage; c'était une précaa*

tion de la plus grande importance , dans

un pays où , aujourd'hui même , les Ani*

maux domestiques sont si négligés , qu il»

sont incapables de bien cultiver la terre :

f endirai laraison. Pierre Restif étah trop

peu attentif' sur ^os affaires, pour ^'apec*

LaVie

cevoir de cette quantité considérable cfe menirs-grams que reservait sati FHs; & ce fur encore une leçon pour le Dernier: —On pourrait voler mon Père , sans qu'il en sût rien-.

Lorsque tout fut perdit par la gelée, Edmond, la mort dans le cœur, aU visiter ces bleds , qui lui avaient tant coure de peines: ( Il avait alors dir-iieuf ans):

il n'en subsistait pas une seule treichc:

mais la terre était si ameublie parla gelée, qu'elle paraissait n'attendre qu*ttne nou* velie semence. Le jeune Edmondfir tout* d un-coup cette reflexion, Dehii-mème , & sans en parler à la maison, il- conduisit \ts charrues dans tes terres ;' il y fit passer légèrement le soc , & y sema de l'orge mélangé d'aveine , le plus clair possible.

On se moquait de lui : son Père le gronda, & lui défendit de continuer. Edmond obéit \ mais il engagea ses Amis à faire ce qu'il n'osait plus exécuter. Le succès sur-* passa l'espérance y Se sauva le Village : ces

^ain$(f|alrs-$emé$ produisirent dels touffes énormes) lorgeétîaicd'ùnegroçseurcommf on n en avait jamais vu : quelques arpens qu'Edmond avait embUms avant ta de* fense de son Père, produisirent de bon grain, en suffisante quantité pour nourrir la Famille, en triant l'orge de l'a veine»

Ce fut ainsi que le Jeune homme prévint la ruine totale de sa maison , & sauva en>même-temps sa Patrie ; si Pierre Restif l'arvait laissé faire, il l'aurait enrichi: car beaucoup de Particuliers avaient offert d'abandonner leurs clumps à ceux qui voudraient y semer, moyennant le clroit ^coutume "y c'était alors le quart- Pierre plus convaincu que jamais du grand bon-sens de son Fils,^ avoua enfirt que cette qualité précieuse valait mieu^ que l'esprit» 11 était Prévôt de Nitri; place qui lui coûtait beaucoup \. l'audience se tenantchés lui , & toujoiurs ïf%t% dépens :: ^1 n'y avoir pas d'autrç Buvetier que ^

Cy

La Pu

Livre aux travaux nmiques y EdcnondI s&privaic «le tous les plaisirs de ses Pareils. Mais il esc tut doux sentiment que les tntvaux les plus rudesne peuventccacter : TaniQur est la vie des lnies honnêtes^, it prend la teinte de leur caractère, & devient la plus aimable de leurs vertus.

IlyavaitiNûri^ uneJeanefille, appelée Catherine^autherin, bonne, laborieuse^ avec une phisionomie qui semblait ne de^ rftander qu'èrire ^ la rose qui s'entrouvre avait moins d'éclat que son teint y quoiqu'elle eût de l'embonpoint , sa taille était bien prise} en ua mot, c'était une fille très-aimable* Edmfcnd la remarqua : Il fot touché de son mérite ,, autanr que de sescharmesk Dans le pays , Tusâge qui sub^ siste encore , est de piller les Filles qui plaisent j les Garsons^ leur enlèvent tout ce qu'ils peuvenr, leurs bouquets,. leurS' anneaux, leurs é^uits, 6cc\ Edmond,; tm dimancheen sortant de kgrand'messe, aperçut un de ses Rivaux > qui arrachait

'de mon Phe^ ^^

h boaqaet à (Zîatfierine : Il em fut jaloux; Il sapprofcha de cette Fille aimable. Se 6cant le sien de sa boutonnière,, il le lut offrit^ en lui disant ^ —Voila des roses .quistér(Hic mieux i vous quamoi^. La Jeune -fille fougitt — -«Dumoins porta-»

geons, dit«elle-<r Le bouquet était cont* posé de roses rouges &c blanches \ elle garda te^ blanches» A«peine Edmond leut-il quittée par décence ,, qu'un Téméraire vint pour s'entparer de ce nouveau bouquet. Catherîn^iy qui avait abandonné le premier sans presque le défendre^ em* ploya toute son adresse à conserver celui* ci. i— C'est qu'il vient d'Edmond-, dit le Garsoti dépité, .

Ce mot fut entendu par le terrible Pierre. UfutsurprisquesonFilsj encore si jeune y osât lever les yeux sur une Fille sans sa permission. . Il ne dit cependant rien y à dîner; mais il s>'informa dans 1^ jour adrotcement« Il apprit d'une Coliw mère > <]iu Edmond ^ depuis son retour de^

'5o La Fie

Noyers, avait parlé crois fois a Cadwf rine-Gautherin. Le lendemain , i filt^ scant du ««lépart pour la charrue / EdaixmKf étant en chemise, & déjà monté sut Kfes* san ,' son Père s'àpprorfjca. -—13011^6^4 moi votre fouet? - — Le^voifa, mon Pi Trois coups vigoureusement appli( 'pat THomme^ le plus fort de son coupèrent la chemise en triois-endroi k teignirent de sang; Edmond* ne ^Him soupir. Rerre lui rendît . tiquement son fouet, en disant:

venei-vous^en- r & il rentra >. sans ter unepafofov '

Edmond ignorait ce qui lui ai cette correction rigoureuse^ Sans attention ^tfil était blessé , il & travailla tout le jour, comme à dinaire. A son retour, Anne^'MargîÉi^ rite ayanr regardé * sa chemise , dpi crut qu*il lui itdy arrivé quelqu'âiJi dent. Elle poussa un criv Edmondilk rassura; —Ce tfest rien, ma Mèren*

Ve mon Fère, 6t

*Elle s*îi\forma- awx G^sons'-de-charrue j elle apprit le faîc, mais non ta cause.

Anne-Marguerite revint à son Fils j elî© patiisa (es plaies, qtrt en avaient besoin , à cause da linge encré dans la peau. Son Matl survint r elte le r^rda la larme à ToeiK —Comme vous l'avez arrange- f Pierre détourna: la vue: —Voila comme fe trsMte les Âmoiireu^i:-. Il- fklut deviner ce que signifiait cette réponse laconique.

Mais cet Homme si dur en apprence^.

ava;it rame sensible, fl sortit ^ ic passa dans son jardin-. Edmond, après que sa Mère l'eut pansé , ala voir s'il n'y avait ' pas quelques plantes à arroser,: quelques planches à sarcler , car iJ ne négligeait rien.. Il entra ^ mais comme le jardin était vaste, & couvert d arbres touffus, H ne vît pas '^ soa Père , & n'en fut pas vu. ir s'avança ^ , baissé , en arrachant les matttaises-herbes. Enfin , il aperçue son Père appuyé contre un jeune arbre -planté par Edmond luimême^ une main sur son front, del'àutte.

62 LaVk

essuyaint qaelqofis Ian»^.«rr Jd;mais if n'avait vu pleurer «m V^heà : il fat surpns ! il lui sembla <}ue k Nacuce alair se bouleverser^ son Père pieuxaie I — Comaie je Taî accommode- ! pronon^i Pknre» A ces mots > Edmond pénétré, inaisn*osanr se découvrir, se jeta, à deux genoux , âc dit en Itâ-mcine : — O mon Père! ;e vous coûte des larmes; vous m'aiixiezr mon Père , je suis trop heureux4 il lui tendait \^% bras , sinsenècce vu. Un mou* vement que fit son Père , l'obligea de se lever. Il ak à l'extrémité du jardin , oà trouvant un carré à liêcher ^ il se mit à l'ouvrage.

Son Père Tentendit apparemment; il vint auprès^ de lui ^ & lui ôtant k bêche t —Mon Fils, c'est assés de travail pour un jour;^ alez vous reposer , je vaisa«Jhever-?»^ Jamaisceffuot de mon Fils y n'irait socti de k bouche de Pierre : jamais il .n'avait donné un coup de bêche y ni arraché une mauvaise^herbe dans son j^in i^ ij acheva»^

'de mon Pire. 6^

te carré. Edmond palpitanc de joie , ala

conter à ^i Mère, ce qui ven^t d'arriver..

Ce fat une fète pour la petite Vamille, car

Edmond écait chén de se» Sœur»: & de

temps en temps y hbonneAnne-Margue'

rite entr'ouvraît la fenêtre,. Ar regardait

bêcher son Mari» —FI Tàchève mes Et**

fans! ilachèvelecarréd'Edmond! Quan^

je vous disais qull a un cœur de Père E

C*est depeur que son Fils n'ait la peine de

ïachever. Ho! que c'est un bon Père- î:

Et les Enfans répétaient, — Hô ! que c'est:

unbonPère-l

Edmond rie se rappelait Jamais cette scène, sans être attendri jusqu'aux larmes;:

il bénissait son Père de sa rigueur*^ —Sans, cela, nous disait-it souvent, fe me serais»

peut-èrre émancipé , comme tant d'autres^:

mon Père arrêta te mal dès sa source;, it falait cette vigueur desa part y car l'attache: était déjà bien forte-!

Il est vrai que Catherine était un excel-^ knt sujet: eHeafaitlebonheurdeJacques^

La ru

fierthter , Tua des fik do bon Maîrre-d'ôcole. Mais alois pouvait -on savoir ce qu'elle valait?

Ce Père terrible avait d'excéUens retours : il aimait sur-tout les affections ge^ nereuses : Son Fils^ comme il attive ordi* nairementàceux dés Pères^ doutTesprite^ brillant, était silencieux & timide : un En-* fant qui pense n'ose prendre Tessordevane unPèreécJairé, toujoursprêtàs'aperçevoir du moindre manque. Edmond avait 1 ame d une trempe exquise^si compatissante pour les Infortunés, qu'à l'âge dedix ans, il avait donné ses habits au Fils d'uA pauvre Mendiant , qui était tout nud» Ce trait m'a été souvent raconté par ma Taate Madelène ^ SiBur aînée de mon Père^ Pierre j qu'on craignait d'instruire y le fut par hasard ; on tevitcougic, & presque s'attendrir; il loua l'Enfant, & ala j^^squ a lui passer la main sous le menton^ par forme de carresse. Mais ye vais rapporterun autre trait plus frappant de cette tendre compassion > vertu presK

'de mon Fère. 6^

qu'insurmontable dans mon Père, si l'on peut s^exprimçr ainsi.

Un Malheureux commît un homicide involonraire; ce cas était par conséquent graciable \ mais un Paysan ignorant ne sait pas faire la distinction. Cet Homme fut mis dans une prison- bien singulière \ de mémoire d'homme on n'avait pas eu besoin de celles de Nitri^ elles servaient de toît-à»porc au Fermier, & n'étaient pa»

m&me couvertesl On emprisonna THoniicide sous une grande cuve renversée , Se on lui mit lés pieds dans un trou, avec quelques ferremens qu'arrangea le Maréchal du Bourg. Ce Malheureux gcmissak le )oar & la nuit. Le petit Edmond toû* ché de compassion alait le consoler, & lut portait quelques fruits, outre sa nourriture ordinaire. Un |buc que tout le monde était à la campagne» HEnfant resté seul auptès de la cuve , dit au Prisonnier :

-«^Ne pouvez-vou5 donc sortir. Martre Pamnetirat} — . Héks 1 non *, fat les pieds

LaFîe

pra dans an troa , ayçc des ckmx bien ii*'j vés ; si j'avais des tenailles-l L'Enfam e»!

ala chercher. L'Homme débarrasig set] ^jambes. '— Ne pquyez-vous à présent j , verla iruve ? — Non, mon Enfant jdl . tïop pesame j mais si f avais une L*£nfant ala prendre une pioche; 4b' . P>s», gar. le trou qui servait â lui ;à«^aï^€r. L'Homme^efirunei^ç^ , m de dessous la cuve, 3rprit k fuiie, disant ài'Enfant: —Dieuttfbéai^^, Petit-!. On n'en a jamais ent«ndu^arl« Lorsqu'on fiit de retour ^^ on t'^n de rivasion,: mais onigao^ m* l\ procurée» Ce que l'Enfant entrait .^ à ce sujet,; l'intimida:, & il n'^cj, ^ ; parler.; On.fit des peri^isitiof:^^ ^ savoir, qui avait délivré le P^^n^^ onnedécoayrit rien. Or, il y ^yakija^ leyillageunHommefoKm^cbank,. ,, , mé Dondaine , qui en voulait i un autre > nomm^Lamas : le Premier $ entenditavcc «il de ses Ami», &rousdewdcpos(i»nt.

LA Compas sioivr.

mm fSS'

J)ieii te bçHsie, mawPeùt /

de mon Fére. 6j

que c'était Lamas qui avait fait évader le Prisonnier ; Le pauvie. Lamas fut mis sous la cuve* ,

Dès que le Petit le sut , & pourquoi il y

était y il vint trouver sa Mère^ en pieu*

rant » & lui avoua ) que c'était lui quiavait

donné les tenailles & la pioche » &queLa^

mas n^était seulement pas venttU*. Anne*

Marguerite » qui craignit son Mari> se

, trouva fort embarassée! cependant après

avoir prisdes détours^ pour adoucir Pierre»

lelle lui avoua le fait » avec toutes lescir-^

constances qui étaient le plus en fav^r de

TEn^t. —Où €st41-? s écria Pierre..

La bonne Mère le crut perdu ^ mais il ny

avait pas à hésiter ^ il falait l'appeler y elle

ala au devant de lui , & le couvrit presque

de son corps»

-^Edmond ^ dit le Père , l'action qœ tu as faite de sauver THomme^ est injuste^ mais elle est belle pour ton âge » & je suis, bien aise > si elle avait iëtre faite^ que ce sûitpacmoaFils» plutôt que par tout^tie..

6S La Fié

Mais raccîon de t*accuser , pour sauver liri Innocent)' serait belle dans un Homme de quarante ans, quoique ce ne soit qu'âne justice. Âlez^ je suis content de vous-.

Et comme il s'en retournait , il le bénir.

Anne-Marguerite transportée de |oîe, se jeta aux- genoux de son Mari , en lui disant : —Et vous k bénissez ! Hâ ! H sera ; heureux toute sa vie! 8c ;e vous dois la plus, moi j car )*aime mon Fils plus que moi'-même-.

Le semestre de travail se passa , sans qu'il arrivât rien de paniculier, si ce n'est «lie conversation qu'eut Ediûond un soir avec un Vieillard , nommé le Père Bra^ d'argent, âgé décent cinqans. Cet Homme était encore assés vigoureux pour conduire la charrette dans la campagne, & y recueillir les gerbes. Edmond, quirevenaitavec sa voiture d'un champ plus éloigné, trouva le Vieillard qui chargeait. Touché de respect à son aspect vénérable , il ancte, & VIT auprès de lui pour l'aider.

'de mon Père. 6^

——Tu viens bien, mon Enfant, lui dît le Centenaire ^ justement j 'en suis aux plus bautes , & je sens que mes bras ne veulent plus s'étendre-»

I^a voiture chargée, ils revinrent en- Siemble : Edmond gardait un respectueux çilence, en marchant derrière un Homme gui avait vu ses Ayeux , ^ naître sonPcre j car voila Tidce qui le frappa d'abord , & qui lui imprima un respect profond. Le Vieillard rompit le silence , & montrant ; k Ciel couvert d'éçoilçs , il dit à Ed-^ çiond,

.«—As-tu lu la Bible, mon Enfant?

— Hô! oui, Père Brasdargent, je U sais quasi par cœur.

^T-Son! bon! mon Enfant^ tu connais Celui qui a fait tout cela : c'est le Dieu d'Abraham, dlsaac, & de Jacob, 11^ dit, & tout a été fait. Voila où je dois regarder. Ho ! que j'aime une bellç nuit l Cille me montre le Maître; le jour, Iç beau jour^ ne m'a montré que les OU'*

yo LaF7e'

vrages ; matsane bellenuit comme celle-ci me le montre lui-même. Chacun de ces astres me l'indique » & je sens encore tnoh (cœur s'échaufifer » à Tidée que j'ai de lui-.

Mon Père nous a cent fois assuré que ce discours simple , Se 7orc coun sur la Divinité, par un Vieillard de cenc-cinq ans, lui fit une impression si forte^ qu'elle ne s'est jamais affaiblie. 11 lui semblait entendre parler un Etre au-dessus de JTiumanité ; un Etre qui déjà n'était plus de ce monde , & qui avait commencé son éternité j c'est l'expression de mon Père.

Ils parlèrent ensuite de ce que le Vieillard avait vu sous le règne de Henri IV , de Louis XIII , & celui de Louis XIV , qui était alors à son déclin. Mon Père remarqua sur-tout ces mots du Vieillard; Que les Peuples ne sentirent ce qu ils avaient perdu , dans Henri , qu'après sa înortj de son vivant^ ils murmiuaûenr.

'demanPhe. ^

Il honscitatr encore ce mot du Vieillard. —Depuis que je suis , f ai toujoars vu rafitier sur les moyens de contenir le Peuple , & rendre la viedifficilepar mille petites précautions; comme si ce nierait pas assés de la gelée, de la grcle & du feu pour nou6 désoler, 6c qu'il faille que i#s Hommes 5*7 joignent. Maisà-me«ure qu on a raiîné , le* Méchant a rafiné aussi , pour éluder là loi trop rafinée ; & de ra-finerie en rafinerie, on en viendra un jour à-ne faire que finasser ensemble ; le Maître & fes Sujets : i moins qu'on ne se dise en^»

fin finale, clairement & face à face. Je veux cela-, tort ou droit: Je ne veœçpas, tnoi, bien ou mat t & que tous les liens ne soient rompus, . Ne valait' il pas mieux agir tout simplement ? Est-ce que le Ministre & le Magistrat sont plus que des Hommes! Esi:-<e que le Sujet & le Fripon sont moins que des Hommes ? Si tu inventes une finesse , ]Qti invente une autre j» & C€ n'est que l'Homme droit qui

ya La Fie

perd àceU (*). Fia contre fin , la doublure n'en vaut rien. Il faut que Icf Gouvetnen:içnc doane l'exemple de la franchise , de la droiture, de la loyauté; sinon ^ Prêtres^ sermons , messes , vêpres ^ salât » tour cela est du soin perdu.

^ -^Que vous êtes heureux, Père^ JBrasd'argent, d'avoir tant vu de dioses» & d^ vous en ressouvenir ! -^Mon Enfant, ix'envie pas mon sort, ni 19^ vieillesse :

Il y z quarante ans que j'ai perdu .1^ diernier d^s Amis de mon enlançe^ Se la perte qu'on fait de sts Aniis,^ est on^c^xe que la Nature impose sur ceux qof:

■■■'■■ ■ ■■ Il !■■■— — ^»^-^1^^.W I^W.— ^^^^g,,,^.

. i*) Quelle bçlle , quelle admirable vérité ! Quand , sur la fin du deroler règne , on a vu les précautions se multiplier , les Gens à vues courtes , ^nt dit : -^11 n'y aura plus de mauvais Livres-» L*Homfiie sensé , a dit , »— Il y en aura dgyaotage-*: le danger est un aiguillon. Que let I;oix soient simples & bonnes, c'es(<-à-dire, tolérantes : Le. Magistrat doit ressembler à \m hm Père y ^ui sait fermer les yeux à-prppos.

vivenjj'

'de mon ^h^e. 73

fwvent long-t^mps ! Je suls-coiboie un" [Etranger au sein de nu Patrie & de ma famille j mes Petits -enfans eux r mêmes me considèrent comme un Homme de lautrè monde. Je n'ai plus Personne qui sf rçgarde comme mon Pareil , mon Àmi ^ mon Camarade. C'est un fléau qu'une trop longue vie. Songe donc , mon Enf^nf , que depuis vingt & cinq à trente ans ,' à chaque nouvelle année, |e la croyais la dernière ; que l'espérance , f e baume de la vie de l'Homme, le riantavenirdelaJeunefTe , & même de l'Age-mùr , ne sont plus pour moi: que le sentiment si vif qui attache un Père à ses Enfans j le plaisir aussi vif de voir $çs Pefits-enfans, tout cela est usé pour moi. Je vois commencer la cin-.

quiçme génération : *il semble que la nature ne. veuille pas étendre si loin notre sensibilité j ces, Arrière-petits-enfans me semblent des étrangers. Je vois que , de ^ leur coté , ils ri*ont aucune attache pour moîj ^u-coutraire^ je leur fais^eiw.^ 6c i. Partie» D

74 La J^ie

ik me fuient. Voila la vérité » mon chef Ami» & non les beaux discours de nos Biendisans des Villes, a qui tout parais merveille , la plume à la main^.

On ne peut disconvenir que ces idées ne soient très-saines: la dernière n esc pas consoiantej mais la première » surlerafîiiement continuel dans les précautions de VAdminiscration publique ^ est lumi-^ neuse » & je ne me souviens pas de l'avoir vuenulle part » quoique tous les jours on en sente les funestes effets.

Après les semailles des bléds y Edmond retourna chcs l'Avocat Restif , & il y reptic ses tranquiles occupations^ avec autant de facilité , que s*il ne les eût pas quittées.

Il y avait chés ce Parent , outre s^ deux Fils, un Cousin - germain ( mon Père n'était qu issu de germain de T Avocat Restif) , nommé Daiguesmortes. C'était un Jeunehomme de la plus belle espérance '^ la délicatesse de son esprit, ses talens précoces le fesaient cbérir de FAvocat d'une ma*-.

, i/e mon Fère. 7 jT

jiîere si distinguée, que cet Honftêtehomme craignic de di^Hnei: de la jaloasie è Edmond. Un jour, il l'appela, pour faire avec lui un tour dans son jardiiié Âprèsl quelques instans d'une conversation affectueuse, il lui dit:

-—Edmond, je suis content de voû^;

vous faites ce que vous pouvez , & sll y

* quelques manques dans votre travail,

elles viennent de votre incapacité , & point

du tout de votte faute. Mon cher Enfant ^

je t'aime , parce que tu es un bon sujet ,

& je vais te parler avec la franchise qui

nous est naturelle, à nous autres Restifs^

par-dessus tous les autres fiourguignons':

Tu dois t'ctre aperçu que j'ai une sorte de

prédilection 6c de complaisance pour Dai»

guesmortes : il est mon cousin-germain , &

filsd'uneTante qui ma servi de Mère: mais

ce n'est pas tout : il a infiniment d'esprit,

& mon but est de seconder la nature de

CQut mon pouvoir, persuadé que ce Jeune*

homme peut se faire im nom,- éc nous*

LaTie

illustrer tous. Voila pour lui. Quant à tx)i, vouloir retraiter comme lui, ce se-* lait du temps & d^ soins perdus ; il a d^ l'esprit^ & t]X n'en zs point (*) j Je tranche Ipmo;; uhai^tre te flatterait ^ moi^ je te disia vérité. Mais» mpn cher E4^ inond y tu i>e doi^ pas être mécontent de la part que t'a donnée la Nature. Il est inu-r tile de m'expliquer davantagej si j'étais

C) Mon Père a toujours eu h modestie » en nous répétant ce discours » de louer le discerne-» ment de l'Avocat I^estîf : m^i? ojjtrç uoe foulç d'autres preuves , qui déposent contre le manque é'esprît de mon Père , c'est que dans son enfance, il était passionné pour la lecture ; il employait tout ce qu'on pouvait lui donner, pour acheter des J^ivres aux Mercîers-Çplporteurs, & il avait une $i heureuse mémoire, qu'à plus de soixante ans , il nous en disait le cçiitenu , commç s'il ne le^ avait eu lus que 4e Ja veille. Or , j'ose ici défier qu'on me cite un Sot qui a(t aimé la leaure^ Ces deux choses , l'amour de la lecture , ou le désir de s'instruire, & la sotise, sont si antipajlbijues ^ que Tune exclut nécessairememi'wre»

dethônP^re. 77

fefeut d'homme , ic , comme diraient les Grecs, un théanthrope, je sais bien desquels je ferais «n plus gi^and norfîbré , & & C0 ne serait pas des Dafgûésitiortés.' Comme je te le disais tout à-l'heure, il est' mon cousin-germâiiî, il i un degté de .

plus ^e toi ;• «fais tu portes ifioii noth , £cpar4à, vous m'êtes au-moinségaui. Va, mon Cousin, va travailler, & songe bieit que je suis ton bon ami à roujôùts« Ta pourrais bi^n un |our me faire te plus d'honneur ^ car je crains en (fiable ces Gens d'esprit : je t'en citerais bien des^ exemples ; mais je ne veux: pas-*.

Mon Père nous a raconté lui-même cette conversation, & il appuyait avec une sorte de complaisance, $ur les enr droits qui lui paraissaient les pius défa^ vorables : C'est que ce digne Homme~nWait pas besoin des qualités brillantes^:

il en avait tant de soHdes^ ic de celles qui honorent véritablement l'humanité!

Ou ue sait ce que Daiguesmortes setaii;

Diiî

UVit

devenu \ ce Jeune-homme mourut a r%e iteciixHieufans.

Au printemps suivant » Edmond retourna chés son Père* Il y trouva tour «n beaucoup meilleur état que la première fois : C W qu'il avait lui • même dressé un Garson de charrue ^ parenr de la mai^ son j pendant le semestre précédent; Cet excellent Paysian , nommé Tousles^oucs par sobriquet » était un Restif. {Tous iceux qui portent ce nom » mon Père me la souvent répété, tant dans TAnlou^ que dans la Bourgogae & dans le Dau*phiné, sortentde la même souche). Pat déjà rapporté dans TEcolb djes Pâa£s i Tomçl^ lorigine de ce sobriquet : mais comme cet utile Ouvrage est peu connu^ parce que je n'ai pas su le bien faire, sana doute, je vais la remettre ici.

Ce jeune Garson était au cathéchisme; il n'avait alors que neuf à dix ans : Les grands Garsons& les grandes Fiilesavaieut xépondu a la question du Curé j^ i» Cocor

dtmonFïre^ 7p

f> bien de fois doit -on pardonner au Pixk* it> chain ? Ie$ uns ^ ce sepcente-iqis-sepic* fois » , comme ledit rEvanglle: les autres , » le plus qu'on peut »• Quand le Pasteuç en fut au petit Restif , celui-ci »

cépondit : » On doit pardonner tous les «* )ours »•

•-^Yous avez raison , mon £n£ant ! dit le Cucié^ en lui prenant la joue; vous aiirez le mieux répondu : Notre Prochain nous ofiènsât-ii tous les jours , tous les jours il lui faut pardonner'^.

Le mot de tous les jours ne tomba pas ; on en fie- le sobriquet du petit Garson^ qui la toujours honoré , comme on peut le voir dans le Tomt I de l'Ouvrage que j'ai cité (*).

£dmond fut très-satisfait de la conduite du jeune Touflesjours j ils contractecent une tendre amitié : & comme cet

( t ) On le trouve chés la Dame Veuve Dtt« ^beine > rue Saint-Jac jties|

D iv

8o La Vie

Aide lut donnait un peu dfe relâche, îl se remit , â ses momens de loisir, d une étude bien importante pour le cœur ha4 main, celles de nos Ecritures sacrées.

Il y avait dans la maison paternelle une Bible complette,^ un peu gauloise, maïs qui par-là même exposait les belles vérités renfermées dans le premier des Livres ^' d*une manière plus naïve & plus touchante. Ce fut là qu'Edmond , dont le cœur était droir, puisa cette excellente philosophie, qui doit le distinguer un jour:

il jr prit le goût des vertus sublimes & patriarcales; il trouva dans le Levidque^ dans les Nombres^ 6c sur -tout dans fe Dcuuronomc ^ la jurisprudence de là raison , & le source de toutes les loix. Parvenu aux Livres sapienciaux , il les lut avec admiration ; il y apprit les prnicipes dfe k véritable économie, quil aimait déjà, la conduite à suivre parles Epoux dans le ménage; enfin, il conçut par cette lecture, que le mariage est le seul état légitime de

^de rnohPîre. j?î

fHomiiie , & qu'à-mçins d'çmpcchemeii^ physiques, c'est un crime d'eu prendre uii autre. Il lut les Prophètes , & sur-tout les Lamentaaoïis de Jeremk j qui Tattenç»

drissaiem à faire couler ses larmes : ixiai$ il ne nous a jamais dit ce qu'il en pensait ;, un esprit si juste ne pouvais apparemment goûter Tenthousiasme, Quant au Nouveau-Testament , qui est comme la seconde partie de la Bible, il n'a jamais fau lire dans les lectures de famille , que I'jEvangilede Saint-Mathieu j,k,s Actes y 8c les Epitres de S aint^Jean: y ignore absolu^ ment la raison de cette conduite : il ne s*en est. jamais expliqué. Mais le Livré auquel il avait voué son admiration ^ cer lui auquel il revenait sans cesse y qu'il ciciit toujours , c'était ïaGenèse , & dans la Genèse,, son Héros était Abraham,... Il étendait son respec pour ce P^tri^rchç psques:sur ses Descendans, chargés au-^ Jourd'hui de Texécratibn publique , & it fcur a couvent donne des^ marques tou»-

S± LaVie

diàntes dltamatiicé^ 8c même de consîr déracion (*).

* A la fin de ce semestre,. Edmond nç retourna pas à Noyers, chés rAvocatResti(i On voulttt qnll vît la Capitale, Il partit pour Paris, le ii novembre 1710^ &' entra Clerc chés wi Procureur a» Parlement, nommé m/ Molé^ ' C'est ici un nouvel or drede cfioses i maU Edmond sera toujours le même. Quoi<»

ijue d'un tempérament vigoureux, le res« pect qu*il avait pour sa Mère , s'étendair a tout son sexe, & le préserva toujours du libertinage; d ailleurs, il était laborieux , te Toccupation est Tantidote de tous les vices.

Je ne dois pas omette deux petites avan>-

' (*) Voy» LE QVADRAGBHAIRS, H Partlcy

I Y Amour Juifi je Içs y ai peines comme nous les a souvent- représentés mon Pbre. Mes Ou* nages nW gu^uB tùhlt^y c'est {9 vérjité: je m'en reproche quelques-uns où elle est Yoi^peii blessée \ aussi ai-je refusé de les rclmpritoiet*

m^es qui lui arrivètem ésths .j»u rc^age;

Plein de vigueur âciie santé, Edmond dédaigna toiue espèce de Tokure publique:

chargé de s<«pquet, composé d'un habic pro{H:e, deux vestes, deux culotes, huit chemises, plusieais paires de bas^ enfer^ jnà% dans une peau^e-chèvre â l'épreuve de la pluie, il gâgnaic au pied , & fesait gaiement dix-huk lieues par jour: il en «luraic pu faire davantage, s'il n'avak ea qu'un jour i marcher; mais. il en avait, aa-mcnns trois (^).

On ne trouve entre Auxerre âc Nitri ,; dans un espace de sept àhuit lieues , qu'un seul Bourg; c'est Saint* &i& Edmond était parti tard : sa Mère & %t% Sœurs l'a^ •— —

(*') Dans la vigueur de Page , mon Père a fait flosièurs fois â pied en im jour ks ti lieues <{u*il 7 a de mm pays liata) à Dijon: à 71 ans, Ualaii ^ Attxerre& revenait le même jour ; c'est environ . I4 lieues à pied» Voila des Hommes \ On die fue la natuce dégeacrç \ ce D*est donc qu'i la

Dv}

S4 ï-a Vie '

valent retenu lottigoemps , &c elles YouIcDi''

^ rent encore l'accompagner jusqu^aux bois

communs : Anne-Marguerite , prête â

^re a4ieu à son Fils^ ,<jjii ne s'éloignait

plus 4® deux lieues y. S^ pour quelques

mois, comme les étésijd'âuptravant^ qui

p'alait pliis à Noyers, cfeés un Parent,

doncil était. aimé; mais à Paris, dans

une Ville dont le nom seul l'effrayait;

Anne -Marguerite ne pOAivait trouver la

force de quitter son Fils^ elle le retint

longtemps contre son ^ein ^maternel , fiç

ne s'en sépara ,. que lorsque son devoir la

lappelait auprès de son Mari.. Edmond

arriva à nuicclose au Bourgque j'ainommé.

U cherchait des yeux un endroit pour sq

^ loger,, quand un Vieillard. & sa Baucis^^

. qui revenaient de travailler à. leurs vignes ,

chargés de leur petit faisceau de vieux écha-

las & de sarment , remarquaient son em*

barras. L'air d'innocence & de bonté dtî

Jeunehômme les frappa. ' — Que chér^

chez-vous» mon beau Gatson, lui dit Iç.

^de mon Fkre. 2f

Vieiillard? *— Unlogemçnj:., monPèrçi;.

répondit Edmond- — Un logement je Vous of&eài reprit le Bonhomme; venez chés nous » mon Fils ; bon vin ^ bon pai», des oeufs frais , cela vous suffira-t-il?

'—Je me co;acenterais à moins-. Edmond suivit les Bonnes-gens.. Le Mari ala tirée du vin : la Femme aluma une javelle ^ en un instant le souper fut prêt.* Mais Ed^*lîiond ne buvait pas encore de vin: le • Vieillard le pressa un^peii j cependant il ne voulut pas le concraindjEe ,j ôc poussamême un soupir; — Hélas L dit -il, .si notre malheureux Fib vous avait ressemiblé , nous l'aurions-U ,, à- présent, aulieu qu'il est à la gue.rre„ exposé à perdre h vie ! Si c'était le courage qui l')f eût e|ir Yoyé,. encore y encore dirais-|e : mai^. c'est ie vinj il était ivre quand il s'engagea- ! La Vieille excusa son- Fils ,. en.

pleurant , & Edmond la consola.

Après le souper ^ leVieillard dit à sonr Hôt? : —Mou Çar§bn x sav^z-vous lire:

85 Lan

te

décrire? —Ouï, mon Père. —Vous me déchifreriez donc bien des papiers que l'ai ici? —Je le crois-. Et le Bonhomme mit devant Edmond les titres de ses héritages. Le Jeun&honmie les lut & les relut à %^ Hôtes , qui ne pouvaient se lasser de les entendre, & se fesaient tout expliquer. Us connurent ainsi Tétat de leur bien, & ce que leurs Voisins empié* raient sur eux. Edmond leur transcrivit les clauses les plus importantes d*une ma* nière bien lisible, & passa presque toute la nuit. Il se leva néanmoins dès l'aube du jour : mais il trouva ses Hôtes debout.

Il les remercia , & voulut payer. —Payer!

dit le Vieillard \ 8c tu m*as appelé ton Père! Non, non. — Heureuse, Celle dont vous êtes le Fils ! s'écria la Vieille.

•—Heureux, ton Père! dit son Mari, doux Se aimable Garson, déjà si savant!

Dieu te bénisse! & il te bénira, & jamais tu ne manqueras de rien-. Edmond fat obligé de déjeuner avec se$ Ilotes^ q«^

ûfe mon Phe. 87

ptftaîent pour leur rravail. II se mit en»

suite en route : mais quelle fut sa surprise ; à Joigni, où il s'arrêta, de trouver dans une de ses poches environ sepc francs de petite monaie , que ces Bonnes-gens j avaient mise !

La dernière journée i cinq lieues de Paris , Edmond fut acosté par un Vieillard à cheveux blancs , chargé d'une banne fort pesante. Ils marchèrent quelque temps de compagnie : Edmond , qui avait doublé le pas , pour arriver de bonne-heure , alait fort lestement.

— O. Jeunehomme ! que vous êtes heur teux , lui dit le Vieillard : votre paquet n*est qu'une plume pour vous, &si, je gage qu'il est plus pesant que le mien? Mais c'est qu'avec le mien , outre son poids, je porte encore soixante-&-dix années , que fai sur la tète» Il faut vous laisser aler seul-.

—Edmond , touché du discours du Vieillard > lui Répondit;

S8 La Vie

—SI vous le souhaitez, je vous soufa^ gérai pendfanc quelques lieués : ce fardeaa ajouté au mïen ne me surchargera guèrês, &: Je ne serai privé ni cfe votre honorable compagnie , ni de votre cbnversation recréative-:.

Effectivement , le ViellFarJ ( c'était ud^ Xionnais qui alait & venait sans ctsst dan^ le Royaume & les pays étrangers pour son cominefce), avait enchanté le jeune Restif par sa conversation. ^ Il fit quelques petites idifficultés ; mais comme Tbffre étaitréqûîvalant d'une proposition qu'il cherchait a.

jFaire , fl se rendît. Ils vinrent ainsi Jusqu'à Villejuif : Là , lé Vieillard offrît um petit rafraîchissemenr : mais le Jeunehomme qui né buvait pas devin, & guî était presse d'arriver , le pria de remetcti cela jifcqu'â Paris.

— Mais vous 'kxj^s fatigué T A

—Je vous porterais avec votre banne, fe- malheur voulait que vous ne pussi paarcher-é-

JLa Naïve tî: .

IJI^i f. Se,

^f/<xrcfeim ajoute ait mt'en, fie me ^ureharçera çuere. ,

^dé mon Perc. S^

Le Vieillard ne se sentait pas d*aise ^e trouver un Gatson s^i complaisant.

— Je me fie à vous , comme à mon Fils, lui Hîc-il; jaiâfïaire ici un instant:

laissez-moi la banne : mais, ^î vous le trouvez bon, je mettrai dans votre paquet ce qu'il y a de plus*^esanf-.

Edmond , l'innocence Se l'ingénuité même, y consentit volontiers. Le Vieillard arrangea cela comme il voulut j on recousit ensuite la peau-de-chèvre avec dû gros fil, &leJeunehommela rfemîÉsur son dos j pour continuer sa route.

— Si )e ne vous rattrappe pas avant d'entrer a Paris , lui dit le Vieillard, attendez-moi à cette adresse-.

Il lui donna celle d'un cabaret de la rue y MoufFetatd , où il était connu.

Le jeune Edmond arriva seul aux barrières. On lui demanda ce qu'il portait?

— Mon paquet j un habit, mon linge-.

On entr ouvrit la peau-de-cbèvre , & la vérité de la déclaration fit négliger de

po La Vu

fouiller entièrement. D'ailleurs ^ onsait que les Commis ne recherchent avec une certaine exactitude > que sur les Gens vendus ou suspects. Un Jeunehomme naïf y dont la candeur brillait sur le visage 9 ne leur donna aucun soupçon. Il passa, & fut attendre le Vi^laj^d 9 pour lui remettre son dépôt.

Celui-ci n avait eu garde de le rejoindre ; ni d'entrerpar la même barrière , nimèn^ de Taler prendre à l'endroit indique. Il g&gna par la porte Saint-Bemard , où il fut fouillé jusques sous la chemise* Il fut même suivi ^ car on connaissait une par^ tie de sts ruses , & on ne pouvait imaginer qu'il vînt à vide. Il ala dans une rue fort éloignée de celle où il avait dit au jeune Restif de l'attendre^ mais il se hâta de lui dépêcher un petit Garson y qui l'amena chés des Personnes, auxquelles Edmond remit le dépôt: ensuite , on le conduisir auprès du Vieillard.

Dès qu'il fut entré , cet Homme rusé

vînt se jeter i son cou^ en lui donnant mille bénédictions, & lui fesant mille caresses. Edmond fut surpris de cet excès de recconnaissance. Aux caresses succéda TofiTre d*un louis-d*or. Edmond remercia en rougissant ^ ôc dit qu'il était assés heu* leox d'avoir obligé un Honnète-homme^ saixs en recevoir un paiement si considérable. Il pria seulement qu'on voulût bien le faire conduire chés le Procureur auquel ilétait adressé. Mais, le Vieillard voulait absolument qu'il acceptât le louisd'or,. & pour l'y engager, il lui décoii»

vrîc rimportancedu service qu'il venait de lui rendre.

^— Vous m'avez entré, lui dit-il, pour ^lus de loo^ooo livres de marchandises:

ce n'est rien que ce que je vous présente , & en bonne conscience , je devrais vous offrir davantage : mais je sais votre adresse^ soyez sûr que je n'oublierai jamais uo si grand service-.

Edmond connut alors qne c'était un

pi La Vie

Contrebandier; les marchandises qu'il aval t ent rées de vaîen t être de l'or , ou des pierres précieuses. II avait des notions justes de ce qu'on doit au Prince ^ qui ne perçoit des droits que pour le bien de TE-tat ; jamais , dans son pays ,. il n'avait voulu se prêter aux petites fraudes sur les cîroits des vins, du sel ou du tabac (*)• ïl répondît aiu Vieillard, d'après ces prin-: cîpes :

—Monsieur , ;e vous aï servi dans la droiture de mon cœur j je n'en^siiis pas fâché : itiais jfe suis au-desespoir d'avoir contribué à frauder les droits du Prince :

recevoir un prix , ce serait participer à une action que je déteste. Soyez sûr de ma discrétion. Je ne suis point un traître.

Mais adieu : Je ne prendrai pas ici uu verre-d'eau-r

(*) Un ic mes Frères préféra un jour de s'cx-' pos^r à un procès , en payant des droits frau« dés en s^ fi^veui^ Le Fermier lui fie grâce » & même loua sa probité.

de mon Fera pj

Et il sortip , laissant le Vieillard & %t% Hôtes dans le ^Jius gra;id étpnnement, ÎJne hei^re après, il parvit^t chéçson Procureui:.

M.*' Mplé^ lorsqu'il eut Edmond j^ voyant un beau Garson qui avait Tair d'ua Hercule, & la douceur d'une Fille, voulut s'assurer qu'il méritait les éloges qu'en avait fait l'Avocat Restif : il le mit à différentes épreuves ^ dans la vue de lui donner tpute sa confiance, Edmond ^ dans l'innocence de son cœur , ne s'a- . perçut pas qu'on l'éprouvait ; il lui paraissait naturel que l'or fut rép^ndi^ dan$ une maison riche : mais comme il ét^iç Soigneux, il le. ramassait, & le remettait sans mot dire sur le bureau du Proçureur, Sçul en apparçnce avec deu:; Jeunes-personnes , la Demoiselle & %% Suivante , Edmond répondait à la Première , avec respect \ à l'Autre avec bonté, & retournait à l'ouvrage , dès qu'il cessait de leur èrrç utile, Le Procureur fut

p4 La Vie

enchanté d'avoir ce trésor dans sa maîton : outre que Tinfacigable Edmond expédiait l'ouvrage avec une rapidité prodigieuse ^ que son écriture de village était naturellement d'une beauté peu cornmune (* ) , & si bien formée , ^u'on la li* sait comme l'impression, c'était un Homme à tout : il ne trouvait rien de honteux que l'inocuppation : c'é taient les mœurs de soii pays y il n'en a jamais changé. Il devint bientôt cher à toute la maison. On le lui montra , on le lui dit, il n'en abusapoinr.

Lorsqu'on lui avoua les épreuves , il fut étonné ; mais sa réponse fut un agréable sourire.

Tant de mérite fut sur le point de faire la fortune d'Edmond : & c'est peut-être ce qu'on va lire bientôt , qui est le plus beau trait de sa jeunesse.

( * ) C'était ce qu'on nomme une belle bâtarde: Il l'avait naturellement , ou plutôt par un effet de l'attention extrême qu'il apportait à bien faire tout ce qu'il fesait: qualité rare dans Us Jeuncsi gens!

'de mon Pkre. py

Parfaitement connu de son Procureur ^j^ lubouc d*un an de séjour, cet Honnêtehomme désira de l'avoir pour gendre :

il en paria d'abori a sa Klle , de concert avec son Epouse : mais la Jeune^ personne avait le coeur prévenu* £lle qosa ce« ^ndam pas le déclarer à ses Pàrens ; elle garda un modeste silence. Edmond , depuis ce moment, était regardé comme TEnfant de la maison. Se il jouissait de la plus grande liberté. Il s'aperçut que Mademoiselle Moié cherchait à L'en-* ttetenir en particuUa: : mais par une sorte de pudeur un peu sauvage, il Tévitait; Enfin un jour , ils se trouvèrent lête-à-tête. — ^J^ai à vous parler, Edmond, lui dit la Jeune-personne , d*unc chose qui est de la plus, grande conséquence pour moi : me promectez-vous de m'obliger ?

—De tout mon coeur , Mademoi:»

selle.

—Quoi que ce soit ?

—Oui , quoi que ce s<»^

La Vie

-i--Vous savez la resolution de mon

Père?

—Il m'a fait l'honneur de m'en dire un moi^ mais je me trouve indigne d'une si grande faveur.

— Non, Monsieur, vous n'en seriez pas indigne : c'est moi, quîne vous mérite ms , ayant au cœur une autre affection. • . Cela vous surprend t mais, mon cher Edmond, j'attens de vous un service j il faut me le promettre?

* «<-*Je vous le promets , Mademoiselle,

*— C'est de me refuser, sans parler de ce que je viens de vous dire?

. — La chose est dure & difficile î Ce sera bien ^ire ce que je rue pense pas!

Mais enfin, vous le voulez^ je vous refuserai , Mademoiselle* Mais si mon Père alait m'ordonner.... nous serions dan« un terrible embarras !

— J ai pris une précaution ; je lui ai fait écrire par Thérèse une chose qui l'épouvantera. .....'

—Je

de mari P^re. 97

—Je vous répons de ce qui dépeiiii de moi*.

Dès le lendemain, le Procureur s'expliqua clairement, avec Edmond 5 qui fit entendre , qu'il ne pouvait encore songer au mariage. ^ \

XJrie pareille manière de répondre à ses bontés ^ confondit le Procureur , qui connaîssaît le peu de fortune de son Clerc.

— ^Jusqu'à ce moment , je vous avais cru sensé, lui dit-il: maïs dires-moi ce I 'que vous voulez que je pense d'un Jeunehomme, qui refuse une jolie Fille avec cinquante-mille écus ? JTaime ma Fille , c*est mon unique héritière j je veux faire ^on bonheur, en la donnant, nori à un Efféminé, mais à un honnête Mari, qui ■laime de façon à la préserver de l'envie , ou du besoin d'en aimer d'autres *. Dis- . donc , est«<e qu'elle ne te plaît pas ?

— ^A moi , Monsieur ? C'est une charmante Demoiselle!

>-Et ru ne songes pas au mariage ?

1 /. Partie, E

La Pic

—Je ne la mccice pas.

— Hô! cenestquecek! JevaUécrire à ton Père.

— ^Vous êtes le maître , Monsieur ; jVi de vos bontés la plus Vive reconnaissance j mais je ne saurais accepter rhoiiiieur que vous me voulez faire.

— Alons, Monsieutl je ne prétens pas vous forcer : je conviens que j'ai tore.

Quelque Grisette de votre Village vous tourne la tête. Vous pouvez y retourner quand il vous plaira-.

Le Procureur .» sérieusement en colère, comme le sont les bons cœurs , lorsqu'ils croient montrer de la générosité à un Ingrat, ala trouver son Epouse, &.il exhala tout son ressentiment contre Edmond.

Cette pams, envers laquelle le.|euI^e Restif s'était toujoursmontré aussi soumis, aussi respectueux que zélé , ne fut 'pas moins surprise que. son Mari. Mais comme les Femmes sont plus rusées que

'demonFkre. 99

les Hommes , elle sentie qu un p&eil refus u'éraic pas naturel.

— Il aiineuw& Villageoise,* lui dit son Marii

— Ce n*est pas cela, mon Ami 2 la Villageoise ne l'emporterait pas sur notre Fille, auboutde dix-huit mois : j'ai d'ailleurs des preuves certaines qu'il n'est pas sans attachement pour elle.

— Paibleu , ma Femme , la preuve en est parlante !

——Laissez -moi démêler tout-cela, maïs avec votre Fille-,

Cependant le bruit se répandit dans ia maison , qu'Edmond était renvoyé.

Tout le monde le regrettait j & Ton alait se demandant, quel était donc le sujet de mécontentement qu'il pouvait avoir donné ? Mademoiselle McJé ayant appris ce qui se passait, en comjMritcbien la cause : cette Jeune-personne , qui n'avait osé avouer ses véritables sentimens â son Père, ni même à sa Mère, fut si

Eiî

100 La Vie

:tôHchéô de la générosité d'Edmond i qu'elle se rendit auprès d'eux , en qiûttanc : la table y où elle avait eu la preuve que les dispositions de son Père n'étaient plus Favorables pour le jeune Restif. Les deux Epoux concertaient ensemble la manière cle s'y prendre , pour tirer la vérité de la . bouche de leur Fille , lorsqu'elle se présenta, en rougissant. Elle commença . par des.c'arresses ; ensuite , elle le pria de lui pardonner. On lui demanda , ce qu'on avait à lui pardonner ? Alors , en hésitant , elle fit l'aveu du refus qu elle .-avait exigé d'Edmond » & du motif. Le ProfuceucMplé ftt si content de I^'avoir pas à se plaindre dç son Favori , qqe ce- fut la première chose qui le frappa :

; -yf*Voùs ^vijÇE r^i^on , mst; Femme !,..

;Pour vous., Mademoiselle , retoarnez 'daris:yQtre;5:hambrç,, 911 vous patlera-.

. On fit appeler - EdiT^ond.,

r-T-Qupi , mon Ami , dit le Prpcu-

leur, w m'ai^r^is c[uicté, pouç cpm-

de mon P%re. lor

plaire à une Fille qui ne» veut ]point de toi!

— Monsieur, avant de me rendre- â ce que Mademoiselle a exigé de moi, YY ai réfléchi une nuit entière j & la conclusion a été , qu'il était bien plus important que Mademoiselle votre Fille fût bien avec vous, que votre Clerc j voila mon motif: Du-reste^ je vous révère; & j'aurais tendrement aimé Mademoi^Ue Mole, si cela m avait été petmis. Si donc j'ai une faveur à vous demander , Monsieur , c'est qu'à cause de moi , . Mademoiselle n'essuyé aucun reproche de* vonre part ; car cela nie serait trop sen* sible : Et je souhaite à Tégal de mon pro« pre bonheur, que vous puissiez lui accorder le désir de son cœur ^ car c'est une aimable Personne, & qui mérite d'hêtre* betureuse!

—^Le pauvre Garsoni^ dit M,« Mole, il ^e sacrifiait !• • . Va , tu me fais regretter doublement de ne te pas avoir pour

E iij

IO-3 La Vie

monGendre : mais je suivrai ton conseiî, & tu n'y perdras rien-.

C'est à présent qae je vab raconter le trait que j'ai annoncé ; ce que je viens de dire n'en est que la préparation. Mademoiselle Mole épousa son Amant , qui ^calt un jeune Notaire y 6c qui paraissait un Parti sortable. Mais elle ne fiic pas heureuse : j'en dirai un mot dans la suite.

Durant les noces de sa Fille > Monsieur Mole parla d'^Edmond à un de ses Amis y nommé Monsieur Pombelins ^ riche Marchand de soieries» qui tenait U même boutique qui fait encore ajourd'hai i'angle des rues Traversière & Saint -Honoré, près des Quinze-vingts. Il ne lui cacha pas le trait que je viens de rapporter^ & s'étendit sur routes les qualités du Jeunet homme. M. Pombelins, homme instruit»

^ destiné par son éducation, à un état relevé , sentit tout ce que valait Edmond ;, il fut enchanté. Ce Négociant avait deux

'demonP^re. 103

Fiiles , toutes deux charmantes ; l'Aînée»

«iir-tout était une Jeane*personne accomplie. Son Père la chérissait. Toute sa crainte était de la sacrifier en la mariant ; & lorsqu'on lui en parlait quelquefois » il répécait./ les larmes ^qx yeux, ces vers <f Euripide :

^jijfostolai gàr màkûrlai min , 'ait ôtfiôs J^dknoisi toàs tTiekôntas *6tan 'allais dômols JPatdas paradidô pollà moktéSàs Patér.

» Le jour des noces est beau : mais N»> qui peut exprimer Tangowse d'un Père ,.

9 qui met Tune de ses Enfan^^ avec tant 9> de soin & de tendresse élevée » sous ^> le pouvoir d'un Liconnu ^ !

. Ce qui effrayait encore M. Pombelins, ç^est que la belle Rose, était fière & dédaigneuse y & que les Maris.brutaux se four un plaisir d'abbaisser ces sortes de Femmes, à proportion de la peine qu'ils ont eue i lies obtenir, ,

JUa confidence de son Ami» fit tiitt

E iv

jf 04 La Vie

des réflexions à ce bon Père-de-fiimîlle il résolue d'examiner par Im-mènie le jeune Edmond, & de se régler sur ses propres découvertes.

Il ii*en eut pas la facilité durant les noces : Edmond, pendant ^es jours de plaisir, seul a l'étude, fesait ensorte que les af&îrcs ne souffrissent aucun retard ; . U expé-.

diait son ouvrage & celui de ses Camarades, Mais lorsque tout eue repris son cours naturel , il eut un-peu de relâche.

Ce fur alors que M.^ Môle lui parla de ïcstime que M; Pombelins avait conçue pour lui , & dudesîr qu*avaitcet Honnêtehomme de faire sa connaisiîance. Le prétexte qu'il donna , fut que te Marchand souhaitait qu'il perfectionnât ses deux Filles dans l'arithmétique. II suffisait de montrer à Edmond un but d*utiKté', pour être sûr de son empressement à fe remplir.

11 ala elles M, Pombelins. Use plaisait à l'avouer depuis \ il fut ébloui des chari ihès'dd Rose ; •- jamais rien de si beau nV

démon P^re. lo^

^aît frappé sa vue: cette charmante Personne possédait tous les avantages de Iz figure, toutes hs autres perfections da oorps , unies aux qualités du .cœur & de l'esprit. La fermeté d'Edmond ne fuc.

point à répreuve de tant de mérite : ce futlà sa première & son uniquepassion* Car avait évité de se livrer à son panchanc dans les deux occasions précédentes. II se garda encore, dans celle-ci, d'y abandonner son rœur , avant de savoir si sa recherche serait approuvée par les Parens de la Demoiselle. Il remplit durant trois mois les intentions du Père, sans laissée rien échapper qui décelât s^ sentim^ns»

Il n'y avait que son exactitude qui fît présumer qu'il trouvait du plaisir dans cette maison.

Les progrès à^s deux Elèves avaient d'abord été rapides : . Elles savaient déjà ^ & dès les premiers jours , le Maître crue n'avoir presque rien à leur montrer. It vit ensiùte > avec une sorte de surpYîsé*' •

jo6 La VU

qu*oti en restait toajours au même poînr^ il ^tx\ prit i lui-même , & redoabU

d'efFons,

La Plus jeune des deux Sœurs ^ nom* mée Eugénie y était aussi jolie que sa Sœur était belle ; & aussi vive , aussi étourdie 9 que sa Sœur était grave & po* sée : elle s'était aperçue de la bonne - volonté de son Père pour le jeune Restif ^ elleavait entendu^ à la dérobée y quelques discours de M. Pombelins a son Epouse ^ où il fesait Téloge du Clerc de M. Mole r elle ne connaissait pas le . fond de leurs intentions y mais elle présuma qu elle ne déplairait pas a %t% Parens^ en traitant bien ce Jeune-homme»

Un jour qu'il lui donnait leçon , la petite Personne lui dit en riant:

—-Ne vous cassez pas la tctei tener^ je sais faire cette règle aussi-bien que vous , Oion cher Maître j & même d'une malyère plus courte : Nous sommes seuls ^ 'causons un-peu-..

Eciiifond surpris de ce kngage ,. ne pue r^ondre. La Jeune-personne continua s - — ^Je suis sure que mon Papa & Maman voas aiment 9^ & qu'ils ne vous refuseraient pas Tune ou Tautre de nous-deux ma Sœur Rose : ma Sosur est plus belle y elle 1 em« porterait sûrement > si elle voulait : Je ne veux pas m'actacher , qu'elle ne se soie expliquée : faites^la se décider , & i son refus , comptez sur moi. Je vous parle franc 9 parce'^que Je sais que vous Têtes»

Répondez-moi de même dès à présent. ••»

Mais je ne démande pas, ajouta*t;^elle ^ voyant qu'Edmcmd était embarrassé, que vous me préfériez a ma Sœur ? Je ne veux qu'adoucir son refus, si elle en fait , &c vous prévenir, que vous avez un pis-a* ler^ qui n'est pas tout*à-^ait desagréable.

Je sens que cela est un-peu libre , & que les Filles de votre Pays n'en diraient peutêtre pas autant ; mais soyez sûr que je ne * suis pas amoureuse de vous; non, enr vérité ! lâais j'aimerais bien un Mafi

Ev|

loS La Vie

comme vous ; il me semble qu'une Femme vivra heureuse & tranquile avec un Gar*^ sdii aussi raisonnable, aussi rangé, qui n*a aucun des défauts de nos jeunes Parisiens: car, vrai. Monsieur Edmond, je ne les saurais sentir. Voila ce que j^étais bien aise que vous sussiez--.

La Sœur de la petite Eugénie rentra e»

ce moment: Rose prit sa leçon, & le Maître se retira.

. Lorsque les deux %curs furent seuFes , Eugénie, qui s'était bien aperçue que «a Sœur aînée avait la préférence dans le cœur d'Edmond, résolut de la faire expliquer, pour savoir â quoi s'en tenir.

— Ma chère Rose, lui dit-elle; rusais que nous sommes aussi bonnes amies que bonnes sœurs t tiens, parle-^noi sincèrement : Si mon Papa & Marna» te propcsoienc M. Restif, le ptendrais-m?' J'ai mes raisons pour te faire cette question , à laquelle il faut répondre sincèrement...

Jl ny a pas U dequoi rougir , & je m suis

de mon P^re. iop

pas à ton égard un personnage si ter^ rible !.....' Alons , parle donc ?

— Envcruë , die Rose , voila une sm^»

giilîèra idée qui te prend-li tout-d'uncoupl ^ ♦

—Je te le répète; j ai mes raisoniî que penses-tu de notre Maître?

—Mais, qu'il ne ressemble point du tout aux Jeunesgens que j*ai vus jusqu'à ce four,

— Airisî tu n aurais pas d'objection 1 faire contre lui ?

— ^Je n'arrête pas mes idées là-dessus^ — Hô bien moi!, j'y arrête les miennes; le mariage est un état honnête, ce me semble ; car Maman ne me paraît point du-tout honteuse d'avoir épousé notre Papa : bien plus , je croîs qu'il est trèsimportant d'y songer beaucoup; car cet engageiftent-làest pour la vie.

— Envérité , Eugénie , c'est à tort qu!on te nomme folle î voila raisonfiec avec une sagesse doïK je ne çaurais pas

lia LaVït ,

crue capable. Hé*bien , ma pente Sœor ^ sic était mon Père & Maman qui le vou<»

lussent. • • je verrais. • • Non ^ ,qae f aime ce Jeune*homme : mais il est tel qu'il faut ^ pour ne pas m'inspirer réioignemenc que j'ai toujours eu du mariage.

— Hc«! voila tout justement ce que jie viens de lui dire l Nous avons les mèmes^ idées !

— A qui , de lui dire ?

— -A Edmond* Sa timidité m'a touchée : comme je craignais que ru ne le refusasses, & qu'il est déjà si timide , qu'un refus l'aui^ait. ... je lui ai dit y pour lui marquer de la considération , & l'enhardir un peu y que si tu le refusais , que je ne le refuserais pas.

—Quoi! ma Sœur! vous ayez.. .^

— Il n'jr a pas de mal à cela ! Il te plaît: on m'en trouvera bi^n un autre j dès demain, je lui dirai, que tu consens.

— Mais cela ne se fait pas çonifne ça y ma Sœur ! Cardex-vous bien^^t

de mon Père. iil

-^Je ne IuL dirai donc pas r mais si ta

dois te marier la. première , je pourrais-

biea attendre jusqu'à trente ans^ Il ne dirat

rien j tu ne parleras guère;, car je te con^

nais , ta vas devenir plus fière encore* • »

——C'est à nos PaEens...r

— Ha ! tu as raison : |e vais le dire à

Papa-. . ..*

Er la petite Folle , sans écouter sa Sœur qui la voulait retenir , y couri»; en chan^ tant , // te faudrait un Mari. . * -

Les Parens de Rose furent charmés, d'apprendre le secret de leur Fille-aînée* Ils ménagèrent cependant son aîmatte coo* fasion ^ & la laissèrent donner , tout à son aise, un presque -démenti à. sa jeune Sœu r. Mais dès le même soir ^ M. Pombelins ala voir M.« Mole , pour fiii ap* prendre que leurs projets étaient en bon train de réussir.

— Il ne s'agit plus , a[outa-t-iI, que de voir si la conduite présente du Jeune*^^ bomme est bien assurée? *

xti La Fie

—Je vous en rcpons , dît M.« Maie s mais cependant faites toutes les épreuves que vous jugerez à-propos j je vous seconderai » & |e vous engage ma parole d^honneur de ne vous pas trahir-.

Le lendemain > le jeune Restif fut reça avec encore plus d« cordialité que de coutume , par M. Pombelins. Ce bon Pèrede-famille lui parla pout la première £o'n de ses desseins y relatifs à rétablissement de ses Filles.

— Mon Ami, lui dit-il, depiiis que j'ai reçu de la nature le titre de Père, |'ai donné toute mon attention à en bieu cemplir les devoirs : d'abord , & tant que mes Enfans n'ont eu besoin que du secours de leur Mère , j'ai fait mes affaires^ pour mettre ma Famille audessus de la nc-^ cessité. J'y ai réussi, grâces au Ciel> & les deux Filles qui me sont restées de six Enfans, auront une dot honnête. A présent que les voila grandes, d!aurre* 6oins, J'ai 9 eti leur faveur, étudié le;

^de mon P'ère.

cœur humain clepuîs longtemps , & surtout la trempe da caractère des Gens de la Ville : c'était rérade la pins nécessaire ; puisqu'elles en sont citoyennes , & qu elles doivent sy fixer. Cette étude , mon Atni y ma amené a une triste découverte :

C*esir que l'Homme né à la Ville , n a yx maisja solidité dé l'Homme né à la Cam^ pagne (^) :. il esr futile, comparé k ce dernier , en dépit de tous les soins ; il fautirait, pour le rendre id qu'il doit être.

Vin Homme , le regrcffcr â la Campagne , pôur-;wrxsi-dire , en Ty élevant depuis sa

(*) Oseraî-Je répeter ce que j'ai entendu dîrd^ 1 M. TAvocaf Resfif dans mon enfance ! On ve* ■ait- de lire un petit Ouvrage de M. I>e' Vol* tcUre; il s'écria comme involontairement : — ^H6! si cet Homme*]à n'était pas né à Paris-! Il regar* dalt-ce t}u*un si Grand-homme avait desuperfîci^l^ comme un vice , non de son esprit , mais de l'éducation futile de la Ville , £r d^e la manière de vcîr qu^on y prend nécessairement ^ quelque SO"* Udité qu'on iit d*aiUeur«.

114 LaVit

naissance, jusqu'à quinze ou vingt »5, selon qu'il serait ou tardif ou précoce.

On recherche les causes de la corruption des Romains & du bouleversement de la République ! il n*en est pas d^autre tjue Tabac^f^^^^™^^ & reflPeminacion des races Romaines à la Ville: tant qire les jeunes Praticiens travaillèrent à la terre »

ils furent vertueux: &, comme le disait très bien un jour M* MoIé, l'Homme txemptdes besoins de conservation^ se livre tout entier aux passions de luxure»

cad*ainbition, ou à toutes ensemble J'ai encore fait une autre remarque » plus politique ^que morale ; c'est qu'à-mesure qu'elles vieillissent , nos anciennes Mai' sonsdecommerce perdent de leur activité, l'pserais même dire, de leur probité, plus encore que de leur industrie. Et cela est naturel , mon Ami : perdant de leur activité, 5ç leurs besoins de luxe croisfans , il faut nécessairement qu'elles per« dent de leur probitc* J'en ai inféré di^

'de mon Pire. 115

l>onne - heure , Qu un Père-de-familley s'il esc sage , portera ses Fils à im autre ^nre de vie que le sien (*)5i afin de croiser les occupations,, comme on croise les races pour Us perfectionner j & que Iprsqu il. s agira de Ses Filles , il rafraîchira» pour ainsi-dire , l'Espèce humaine»

eix ne leur donnant pour Maris que des Jjeunesgens de Province» actifs» laborieux» économes, vigoureux , sains de corps & d^e^prit > c*est-à-dire» sans travers dans le dernier > sans de£iucs dans^ iVuutre^ Quand ces Jeunesgensn auraient^ xien» . s'il. sait bien choisir , leurs mœurs Se leur activité seront une excellente doit l'en ai vu des exemples , cKés des Pères-

{*) Ceci est bien opposé à la loi des Egyp* tiens I & à celles des Banians l Aussi devons* nous regarder ces lois comme des institutions folles &tyranniques qui ont été la cause naturelle^ de ce que ces deuxPeuples font tout par routine » Cl n*ont jamais rien perfecdonné» On peut ea dire autant des Chinois , &ca%

ïi6 LaPle

de* famille qui sont dans mes principes J Se ces maisons ainsi renouvelées, sont aiv jourd'hui opulentes. Mais si les Pères mettent leurs Fils dans le même crar, Tindolence va succéder : s'ils marient leurs Filles à des Citadins , je ne donne pas trois générations avant que tout n'ait dégénéré.

On m'objectera, que les Gens des Villes ne trouveront donc pas d'Epouses ?...

Je voudrais bien pouvoir dire , qu'on de* vrait faire un échange, & leur donner des Filles de Province , & nos Parisiennes aux Jeunesgens de la Campagne. Mais , malheureusement , cela n'est guère pratiquable : que feraient nos Parisiennes à la Campagne ? Elles y languiraient* J'en ai connu deux, qui mariées dans votre Province, n'ont pu s'accoutumer ni à la solitude , ni aux manières de leurs Maris, & qui sont mortes en langueur. Elles sont d'ailleurs incapables de tous les deuils rustiques. Se ne sauraient pas mêine

dcmonPhre. 117

commander. C'est donc le cas de ^lire Sauve qui peut. Je ferai pour ma Famille* ce qu'il est impossible à tour le monde de faire. Je n'entrerais pas dans ces détails avec un Jeiuiéhomme moins modeste que vous , Monsieur Restif..... Je préfère pour mes Filles, un Parti de Province, & surtout de Campagne , avec rien, â un Parisien gui aurait un établissement considérable-,

M. Pombelins crut s'être suffisamment expliqué par ce discours; ôc pour faire encore mieux entendre à Ëdmoml , que c'était la belle Rose qu'il lui voqlaip donner, de ce jour, il^ n'eu; plus quelle pour Ecolière : on envoya Eugénie passi^r quelque temps chés une de %t% T?Ln\ts nommée Madame De-Varipon , qui v^.

nait de perdre son Mari , &^ dont le Fils unique, était alors absent.

. Malgré les fréquens tête-à-tête des deux Amans, Edmond fut deux mois entiers pans parler de sa tendresse, qui pourtant.

tiS LaFle

crak extrême. Maïs la distance que \i fortune mettait entre lui & la Demoiselle, le rendait timide ; outre une certaine pu- <îeur native , qui ne lui permettait pas d ouvrit la bouche sur ses sentimens.

Mais il était tendre & respectueux envers le Père & la Mère, & il marquait à Rose une estime, un attachement, un dévouement si parfait , que ce langage devint asscs clair pour M, Pombelins. Il ne précipita cependant rien ; & se voyant sur d'un Jeunehomme sans fortune, il étudia la marche de Timpetueuse passion de Tamour dans une âme honnête & neuve. Rien n était si agréable pour ce Père observateur. Rose , la fière Rose, subjuguée par le mérite d'Edmond , avait la satisfaction de conserver encore une apparence de liberté, & se trouvait parfaitement heureuse. Edmond enivré dV nVour, seul-a-seulé avec une Beauté ravissante, dôrinaitàsa voix, naturellement ^douce, des inflexions plus douces encore:

chaque mot » les mots les plus indiSerens -exprimaient un je vous aime y par la manière dont ils étaient dits^ par le regard timide & respectueux qui les accompli* gnair. Une douce familiarité, dangereuse avec tout autre Amapt^ s'était établie entre Rose Se Edmond ; ils comment çaienc à se sourire d'intelligence, quand un Tiers parlait; Edmond était déjà en possession de rendre à sa Maîtresse niille petits services , qui sont le lot des Pre»

férés ; elle lui commandait avec confiance; il lui obéissait avec liberté , quoiqtf avec un-peu de précipitation.

Les choses en étaient U, quiand Eugc- .nie devint à la maison paternelle. Elle examina en silence les deux Amans pendant quelques fours , au-bout desquels elle dit à sa Soeur :

—Ma chère Rose, je vais te faire une confidence.

— ^JeVentendrai avec plaisir, mabonno Amie.

Ctao La Pie

— -CeM que j'ai aussi un Amoureux;

"•-^ Aussi y ma Sœar?

—Oui : c'est mon Cousin De^Vari- •pon : il m'a fait sa tendre déclaration la •veille de mon retout ici. Je ne lui ai pas encore repondu : mais je crois que je puis I-ui repondce : vous voila d*accord , norre Maître & toi ; ainsi , je suis dégagée de b parole que je lui avais donnée.

- — i-Éhvéfité^ maSçEur-cadetjte est d'une

pénétration singulière !

* — [Vrai? ma chère ^înée? Alons>

j'en suis bien-aise, Mon Papa m'a dit

hier , en parlanttde mon Cousin , qu'il le

trouvait bien iformé, bien r^i^on^t^able,

"& qu'il n'étfitplus dujtout.Pjariçi^n : ainsi^

je vois quemçs sentimensne luidéplaîronc

^f?,s y ôc nous serons toutes-deux heureu-

s^s: N'est-ce pas, ma Sœur*?

La belle Rose rougit , & ne répoixdit y\ça* ' Edmond entra : car la petite. Maligne avait eu soin de ne commencer cet

entretien.

2emonFère. lax

entretien , qu à Theare où il avait coutume de venir à la maison.

— -Hâ ! vous voila bien à propos, Monsieur le Maître ! Vous savez ce que fe vous ai dit un jour?

— Vous m avez fait Thonneur de me dire bien des choses , Mademoiselle !

— Quoi ! vous rusez ! . . . Je veux dire la cKose que vous n avez pas oubliée, sûrer qient , malgré votre air modeste ?

—Non, Mademoiselle, je ne lai pas publiée , & je ne l'oublierai jamais. .

— Hô! vous le pouvez , passé aujourd'hui : vous le pouvez , entendez-vous ?

— Auraisr je eu le malheur, Mademoi-.

selle,. •.

— Non , vous n avez pas eu le malheur (le contrefesant) ; mais bien le bon* heur de n'avoir pas- besoin de ma genexosité^.. Comme vous Yoil^ lous^deux! ei^» vérité ! iUemble, que je VQHS.apptfiiiae na^ ftpwyellel . . .^ ; /

f. Partie^ ' E

111 ' La pu

i— A moi, dumoinSy Mademoiselle jj die Edmond.

•—A la bonne heure : mon recour aura, donc servi à quelque diose.

if—Ma Soeur n'en esc pas devenue plus sérieuse. Monsieur, die Rose, pour avoir passé un si longtemps ^vec la Femme la plus raisonnable de Paris , & la plus^ affligée.

-^^aje que vous ne Vous èces pas en«

core die que vous vous aimiez ?,.^ Alorts, tenez, il fauc vous le dire, là, devant fnoi^ car, ma bonne vérieé, ilny^riça de si vrai-!

Edmpnd palpieaie de plaisir ; mais Rose.,.":

ccaic en ce moment la plus belle des roses.

• —Vous voila , Eugénie ! . . . Tu vois bien , ma Sceur , • , . que ce que tu dis^ M.. • • esc ^ on ne peut pas plus écourdi. ,. • & je ne sais env0rité quelle opinion won-.

rieur Edmgnd v^préutJrisf dé toi ?

^^Bo ! je lésais bien , moi : rôgînioij

^dtmonFère. 123

iî*une Personne franche, qui le veut servir, & qui lui épargne bien de 1 embarras !

Je suis sure qu'après toi, il m'aime de tout son coeur-,

A ce mot , Edmond ne put y tenir : de$ larmes de joie roulaient dans st% yeujç:

— Hô! vous l'avez dit. Mademoiselle , s'écria- t-il : • . / Dieu ! qu elle Famille aimable ! & qu'elle est mon bonheur d'en être estime! J'honore m, Pombelins à légal de mon Père ; c'est le pius sage & Je plus respectable des Hommes j Jenesaurais dire à quel point je l'aime & le révère : Madame Pombelins est pour moi l'image d'Ânne-Marguerite ; & si vous la con-naissiez. Mesdemoiselles, vous sauriez que c'est un grand éloge. Pour vous.

Filles charmantes, je m'abstiens de vous louer: vous he^ la perle de votre sexe.

Fasse le Ciel que vous soyiez autant heureuses que vous le méritez ! mais si jamais il devait y ayoir quelque çho^e de ma part, je voue à TUne de vous tous les sentiment

respectueux & tendres ; i l'Autre une si vive & si efficace amitié , qu'elle ne se repentira jamais de ses bontés.

—Ha! voila donc une déclaration!

s'écria Eugénie; elle est un peu neuve, ou plutôt un peu antique j mais je suis assés contente de ce qui me regarde. • • i £t vous , Mademoiselle ?

«-^Monsieur parle en honnête garson ;; & son discouis est sage , quoiqu'il re-»

ponde à vos folies , msL Sœur , cUt Rosç en rougissant.

-^Et voila que tu y répons aussi, s'écria Eugénie. Alons^ a présent que vous êtes amans déclarés , & presque maii & femme , faites r vous l'amour ^ & que j'apprenne de vous , moi qui suis la ca-r d^tte: dites-vous de bien jolies choses.. \ p^s des fadeurs!... Vous ne manques; d*esprit ni l'un ni l'autre î

— Je n'aurais qua suivre mon cœur; Mademoiselle , répondit Edmond , pour adresser à votre ^imablç Scçur les chose

f^otij' e/e.f le choLv dmi Père...

EL

ISOE

^de mon Phe; xi^

ÊS plus-»..; Maïs j*aîtiie miieux les ien^ ' f especraeusement dans mon coem:; l^^jplaisk qiai coûterait à sa modestie > ferait d*en être un pour moi.

;MW^Hâ Rose! voila l'Amant qu'il falait

L charmante tîignité!

^^r^ère,: ^pgr ma cpàduît'e, r#i)rit îond^ en s'âdressantâ Rose, si vouy iez le permettre i Mademoiselle, ex> let mieux <]^e par mes discours , àt% àenrimefli solides & Curables. Je ne de- ;. jnaandôi être ehCQti|f^g^ que par un seiil •Jtiegard d'approbation^.

',j Rose baissaii les .yeux sans repondre.

, .^—Cest le moins; que cela-,. dit.Eugénie.

Alors, cette charmante Fille leva ses }>eaux ymx sur Edmontd^ & lui tendant la main , ell^ lui dit î : — ^Votts„ êtes te choix- d'un Père que j^ainie & iq^e j^ jespecte , • autant quie vousrespeciezle votre:

c'est de lui que vous apprendrez nies ^enthnens, s'il veut bien e;i être l'iur ^iprêçe-.

!X2(^ 'La Fie

Monsieur & Madame Pombelins entrèrent |>oar'iors auprès de leurs Enfahs. Us expli^ quèrenr clairement à Edmond leurs vues sur lui, &c lui proposèrent la main de Rose»

Après avoir reçu les témoignages de sa reconnaissance , Monsieur Pombelins ajouta :

—Ecrivez à votre Père : je n atens que son aveu-,

II y avait alors deux ans & demi qu*£dmond était dans la Capitale ; & il alait atteindre sa vingt-unième année* Il ne lui vint pas même dans Tesprit de douter, qu'un établissement aussi brillant que ce-* lui qu'on voulait lui faire , souflfrit le moindre retard de la part de sts Parens.

Il se trompait: aussi est-ce dans la conduite qui va suivre , qu'Edmond a été un modèle parfait de piété filiale.

Pierre Restif , son Père , n était jamais sorti de sa Province : il avait de la Capi* taie , sur-tout , les idées les plus étranges : & malheureusement , il y avait été confirmé par la Lettre que Mademoiselle Mole

"de mon Fkre. xvj

lui avait fait écrire , poatqu il refus&$son consentement au mariage projette avecelle.

Il se cacha dans cette circonstance de Monsieur l'Àvocac Restif , ami de m.® Mole.

Dès qu'on eut reçu à Nitri la Lettre «d'Edmond^ accompagnée d'une autre de son Procureur , on le crut perdu , trompé, viccime de quelquarrangeitient honteux & deshonorant. Pierre qui croyait son Fils moins obéissant^ & déjà corrompu , prit , pour le faire revenir sur-le-champ, un moyen qu'il regarda cependant comme immanquable : Ce moyen l'était j mais on n'en avaitpas besoin , & peu s'en falut que cet excès de précaution ne nuisît à son plan. Edmond, en apprenant qu'on le mandait pour recevoir les derniers soupirs de son Père , s'évanouit , & son départ fut retardé d'un coche. On ne voulait pas même le laisser partir , qu'on n'eût écrit, & reçu réponse de Monsieur l'Avocat Restif. Le Procureur , à qui sa Fille avait avoué la Lettre, depuis son mariage, avait

Fiv

128 LaViedemonFïr€i

quelques soupçons. Mais Edmond ne connaissait pas de retard en pareil cas. II partit mourant j maïs comblé des amitiés de Monsieur Pombelins , , & regrette de Rose , à laquelle on lui permit d'écrire en commandant à cette Jeune-personne de lui faire réponse.

Je m'arrête un instant: Un nouvel ordre de choses ¥a commencer.

Page 1