‹ La vie de mon pèreChapitre 1 sur 33 · ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ÉDITEUR

168, boulevard Saint-Germain, 168 PARIS

cCîiO]

nOTICE

DANS deux passages de Monsieur Nicolas^ trop importants pour que nous ne les reproduisions pas in extenso^ Restif de la Bretonne nous apprend comment il fut amené à composer la Vie de mon Père :

« Débarrassé, dit-il, du Nouvel Abeilard (i), en me rappelant ce que mon père avait souvent

(i) Le Nouvel Abeilard ou Lettre de deux amans qui ne se sont jamais vus... A Neufchâtel. Et se trouve à Parts, cbe^ la veuve Ducbesiie. libraire, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût. MDCCLXXVill. 4 vol. in-i2.

Dans une note placée à la tin du 2° volume de la Fie de mon Père (l" édit. 1779), Restif donne du Nouvel Abeilard une appréciation qui mérite d'être citée : <» Cet ouvrage, dit-il, que je viens de mettre au jour, n'est point un roman, de telle manière qu'on le considère. D'un côté c'est un plan très efficace, pour rendre les jeunes gens heureux avant et après le mariage. De l'autre, c'est une Histoire véritable... Je n'ai fait que rendre public un système d'achèvement d'éducation, capable de produire les faits les plus heureux. Mais ce n'est pas le seul mérite de la Correspondance que j'ai publiée. Elle est un chef-d'œuvre de sensibilité, un trésor de lumière et de vertus...» Le Nouvel Abeilard est un des ouvrages que Restif imprima lui-même.

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raconté devant moi, pendant mon enfance, de son séjour à Paris et de M"* Pombelins, il me vint une idée vive, lumineuse, digne du Paysan- Paysanne pervertis (i). Je réfléchis sur tous les traits sortis de la bouche d'Edmc R... (Restif) et je composai sa vie. Je ne revis pas ce petit ouvrage; je le livrai à l'impression, en achevant de l'écrire. Aussi, tout y est-il sans art, sans apprêt; la mémoire y a tenu lieu d'imagination. Cette production eut un succès rapide; ce qui doit étonner : elle n'était faite ni pour les petitsmaîtres, ni contre les femmes, ni pour dénigrer la philosophie : les bonnes gens seuls le pouvaient acheter. Apparemment ils donnèrent le ton, pour la première fois. C'est dans la Vie de mon Père que j'ose inviter les prêtres au mariage (2). »

Le second passage (3) donne sur la Vie de mon Père quelques détails intéressants :

« Cet ouvrage, le plus estimable des miens, et celui dont le succès a été le plus général, me fut inspiré tout à coup, en finissant l'impression du Nouvel Abeilard, à laquelle j'avais travaillé sans relâche. Je mis la main à la plume avec ardeur, et je l'écrivis tout d'un trait, car je ne fus pas occupé d'autre chose, tant que l'impression

(i) Le Paysan perverti parut en 1775; la Pavfanne pervertie, qui lu fait suite, en 1789.

(2) Tome X de IVdition originale (1794-97), p. 2878. (3)T. XVI,p. 47.7.

dura. C'est de cet ouvrage qu'un homme en place a dit : «Je voudrais que le ministre fît tirer « cent mille de ces deux petites parties pour les « faire distribuer gratis à tous les chefs des « bourgs et des villages. »

Le livre que Restif considérait conune son chef-d'œuvre — et d'autres que lui partageaient cette opinion — parut à la Saint-Martin (ii novembre) de 1778, avec la date anticipée de 1779. En voici la description bibliographique :

par l'Auteur de Paysan perverti.

Epigraphe :

Oninia non pariler rentin $unt omnibus apla Fama nec œqtio diicitur nlla jn^o.

Pkoi'. (l^i()|H-rcc. )

A Neufchâtel. et se trouve à Paris, chez la veuve Duchesne, libraire, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût.

Deux parties en 2 volumes in- 12. La première de 3 tV. non chiffrées et 152 pages, la deuxième de 139 pages et 3 ff. non chiffrées pour l'annonce du Nouvel Abeilard.

14 gravures et 2 petits portraits en médaillon : cekii du premier volume représentant « Edme Restif, clerc de procureur à Paris, à dix-neuf ans»; celui du second volume

« Barbe Ferlet (deuxième femme d'Edme Restif) à l'âge de dix-sept ans. »

Les exemplaires de cette première édition portent le nom de Le Jay, libraire, rue Saint-Jacques, an Grand Corneille. On lit sur d'autres : A Neufchàtel. et se trouve à Paris, che:^ Bastien, libraire, faubourg Saint-Germain, rue du Petit- Lion, ijjp (i).

Il ne faut pas accorder trop de confiance à un auteur qui parle de ses livres et qui les juge. La tendresse paternelle peut le rendre trop indulgent. Cette remarque s'applique tout particulièrement à Restif qui ne pécha jamais par excès de modestie. Cependant, en ce qui concerne la Vie de mon Père^ il ne fit, cro3^ons-nous, que consacrer par ses propres éloges ceux que lui décernèrent plusieurs critiques contemporains, et non des moindres.

Le Journal de Paris, où les comptes rendus bibliographiques étaient confiés à des rédacteurs fort compétents, écrivait, dans son numéro du 24 mars 1779, à propos de l'ouvrage que nous reéditons :

« Cette nouvelle production de N.-E. Restif de la Bretonne nous semble au-dessus de tout ce

(i) La 2* et la 3° édition, avec les mêmes gravures et la même adresse de la veuve Duchcsne, parurent en 1780 et 1788. «A la seconde et troisième édition, remarque Restif (Monsieur Nicolas, t. X, p. 2 979), je n'ai fait que corriger quelques fautes de style ou replacer quelques traits oubliés. »

C'est de l'édition de 17S8 que nous nous sommes servi pour notre réimpression.

qu'il a publié, tant par le choix du sujet que par l'utilité, la simplicité, on peut mieux dire, par la grandeur des sentiments. Tout y est naturel, intéressant et vrai. »

Depuis la mort de Fréron, le lo mars 1776 (i), VAnnée littéraire qu'il dirigea avec tant de talent et de courage, avait perdu une grande partie de sa vogue, mais c'était encore un de ces journaux dont l'opinion comptait. Il se montra plus que bienveillant pour la Vie de mon Père, dont il compara même Fauteur à cet abbé de Saint-Pierre qui cacha sous ses utopies plus d'une idée pratique et un si admirable amour du bien public : « M. Restif, disait-il, est un écrivain très instruit, qui fait penser et qui a des idées à lui, mérite rare dans un temps où les compilations sont si fort à la mode, où les livres n'offrent plus rien de neuf que le titre... », et il concluait ainsi son article : « Heureux, le père digne d'avoir son fils pour historien ! Heureux le fils qui consacre ses talents à la gloire de son père ! »

On peut rapprocher de ce jugement celui de Cubières-Palmezeaux dans son étude bio-bibliographique sur Restif (2) :

<■< La Vie de mon Père! Que ce titre est inté-

(1) «Le sieur Élie Catherine Fréron de Quimper, écrivain polémique très connu, est mort le lo mars en sa maison près de Montrouge.» Galette de France, n° du i8 mars 1776.

(2) Notice historique et critique de la vie et les ouvrages de Nicolas

ressant pour les âmes sensibles et reconnaissantes! Il n'y a point, dans la Vie de mon Père, les mêmes défauts que dans le Cœur humain dévoilé (i); il n'y a point surtout les mêmes taches qui salissent ce grand ouvrage; il n'y a point l'énergie, la profondeur et la force, qui dominent dans le Paysan perverti; mais si Restif de la Bretonne n'avait fait ni le Paysan perverti ni le Cœur humain dévoilé, il est certain que la Vie de mon Père serait son chef-d'œuvre. Dans le Paysan perverti, il ne peint guère que des crimes ; dans le Cœur humain dévoilé, il }'■ a des détails qui font frémir la pudeur et même l'innocence. Ici, tout est pur, majestueux, tranquille comme la vertu même; la Vie de mon Père est un ouvrage tout patriarcal; et l'on dirait que, détaché de la sainte Bible, il servit autrefois de pendant à l'histoire de Tobie. Je dirai plus : cet ouvrage est écrit plus correctement que tous les autres; j'y ai à peine remarqué des fautes de langage; et l'on sait que les productions de Restif en fourmillent. »

De nos jours, ceux qu'on a appelés les Resti-

Edtne Restif de la Bretonne en tête de la Bibliographie et Iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, par P.-H. Jacob, bibliophile. Paris, 1875, p. 23.

(1) Monsieur Nicolas ou le Cœur humain dévoilé. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que Cubières-Palmezeaux se montre beaucoup trop sévère pour cet ouvrage, la confession la plus sincère, la plus passionnée, la plus émouvante que jamais homme ait écrite. (Une édition illustrée en 3 volumes existe chez Louis Michaud.)

fomanes — leur nombre augmente sans cesse — ceux qui ont guidé le public dans l'admiration d'un écrivain inégal mais plein de force et d'originalité ont, eux aussi, et même avec quelque exagération, rendu justice à un ouvrage très différent de ceux qu'avait déjà publiés et que devait publier dans la suite Restif, « un livre, remarque Jules Assezat, qui tranche beaucoup sur le ton ordinaire de ses productions (i). »

Monselet le qualifia de « délicieux petit tableau de mœurs campagnardes ».

Quant au bibliophile Jacob qui s'était fait un peu le patron, le défenseur, le tuteur littéraire de l'auteur de Monsieur Nicolas, il va un peu loin dans l'éloge.

« Restif, dit-il, est dans son élément lorsqu'il peint la vie des paysans, et l'on peut dire qu'il atteint presque la perfection. C'est du Jean- Jacques Rousseau, plus naïf, plus simple et plus vrai (2). »

Restif avait toutes les prétentions, même celle de la modestie. Vivant à une époque de fausse simplicité où on se vantait volontiers de ses humbles origines parce qu'on commençait déjà à attribuer au peuple toutes les vertus, il lui plaisait de rappeler qu'il n'était qu'un paysan. « Je suis.

(i) Les Contemporaines. Paris, 1875, t. I. Vie de Restif, par Jules Assezat, p. VII.

(2) Bibliograpliic et Iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, p. 156.

disait-il, fils d'un berger et berger moi-même... J'ai gardé les troupeaux dans mon enfance et je devrais les garder encore (i). »

Cette affectation de modestie ne l'empêcha pas de transformer dans la Vie de mon Père ce prétendu berger qui était, en réalité^ un fermier quelque peu dégrossi, en un notable de village, instruit, intelligent, aussi remarquable par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Il faut faire ici la part de la légende et dégager autant que possible la vérité de tous les détails romanesques qui la recouvrent (2).

Le père de notre écrivain, Edme Restif, fils de Pierre Restif et d'Anne Simon, était né, le 16 novembre 1692, à Vitry, dans une terre qui dépendait de l'abbaye de Molèmes dans le Tonnerrois. Il mourut dans sa maison de Sacy, au mois de décembre de l'année 1764.

Il avait incontestablement une certaine culture. Il avait vécu à Paris dans sa jeunesse et il possédait quelques notions de droit usuel qui lui permirent plus tard d'exercer dans son village des fonctions analogues à celles de nos juges de paix, auxquelles il ajoutait celles de notaire, mais elles ne lui prenaient qu'une partie de son temps

(i) Notice historique sur la vie et les ouvrages de Restif de la Bretonne. par Cubiércs-Palniezeaux, p. 25.

(2) Par exemple, l'apparition de Pombelins, mort, dans l'église Saint- Roch, sous les traits d'un vieux prêtre, et le mariage d'Edme Restif devant le cadavre de son père.

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et il convient de n'en pas exagérer l'importance.

Son fils constate avec une très visible satisfaction qu'il était apparenté à de bonnes familles et entre autres aux Cœurderoi « dont il y a encore, remarque-t-il, des présidents au Parlement de Bourgogne ». Pour un berger, c'était une alliance flatteuse et qui valait bien qu'on la rappelât.

Plus affiné, grâce à sa demi-éducation, que les paysans de son village, Edme Restif s'adonnait comme eux à la culture de ses terres et il n'était qu'exceptionnellement, et en quelque sorte à ses moments perdus, juge ou notaire.

Un érudit, M. Sylvain Pu3'che\'rier, écrivait en 1864 à M. Aubr}', directeur du Bulletin du Bouquiniste (i) :

« J'ai visité la métairie de la Bretonne oii Restif est né. C'est beaucoup plus tard, et après quelques succès comme écrivain, qu'il a ajouté ce nom au sien (2). Cette métairie ou ferme a été d'une certaine importance; elle dépend toujours de la commune de Sacy : elle est isolée, mais située à une faible distance. Par suite d'héritages, on l'a morcelée, et Ton a bâti sur ses anciennes dépendances ; cela forme maintenant un groupe d'habitations. Cependant, le principal

(i) Bulletin du Bouquiniste, 1864, i" semestre, p. 491.

(2) Il y a là une erreur. Le premier livre de Restif, publié en 1767, porte ce titre : La Famille vertueuse, lettres traduites de l'anglais par M. de la Bretone (sic).

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corps de bâtiment, habité par la nombreuse famille des Restif, existe encore, comme au siècle dernier, et a toujours été occupé depuis par des descendants ou des alliés. Il y a quelques années, c'était un nommé Tillien, mort à quatre-yingtsix ans, parent du Restif, et dont les ancêtres ont eu leur part peu flatteuse dans les élucubrations de notre terrible auteur. C'est encore, à l'heure qu'il est, un descendant de la famille qui habite la Bretonne ; il m'a fait voir quelques objets mobiliers provenant du père de Restif, et qui lui sont échus probablement en partage. » Restif raconte dans Moiisieicr Nicolas (i) que la succession de son père aurait dû lui rapporter « environ 6000 livres de biens fonds >/, mais que son frère à qui il avait vendu toutes les terres qui formaient sa part d'héritage ne lui avait même pas pavé la moitié de la somme qui lui revenait.

Nous avons sur cette succession, qui sans doute n'atteignit pas un chiffre très élevé, un document fort curieux. C'est une lettre du curé de Courgis à Restif, lettre écrite en 1786, après la mort du fils aîné d'Edme Restif.

« On a levé les scellés, lui dit-il, la veille ou avant-veille du carême, en présence de toutes les personnes nécessaires. On a commencé les partages les derniers jours de mai; on a presque

(1) Toiuc X, p. 29S1.

fini le 25 de juin. Il vous est échu, comme aux autres cohéritiers, un paquet d'habits et de linge qui a été vendu 12 francs; plus une somme de 12 livres et quelques sols; plus une somme de 48 livres et puis de 10 sols, et des fonds tant en rentes que terres et prés pour 211 livres. Il reste encore à partager, lorsqu'on les aura reçus, les revenus de quelques baux et de quelques rentes, avec un certain nombre de livres avec obligation de 27 livres 18 sols sur un particulier de Saint-Cyr. Il se peut que j'oublie quelque chose mais c'est involontaire (i). » Tout cela, comme on voit, ne représente pas beaucoup d'argent.

L'élément romanesque tient une assez large place dans le portrait que Restif nous fait de son père. Le milieu, le cadre dans lequel se déroule la vie de ce patriarche à la Jean-Jacques n'est pas moins idéalisé.

Tout le monde connaît le célèbre passage de La Bruyère (2), morceau à effet sans doute mais dont l'exagération n'est qu'apparente :

« L'on voit, dit l'auteur des Caractères^ certains animaux farouches, des mâles et des fe-

(1) Cité par le bibliophile Jacob dans la Bibliographie et Iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, p. i.

(2) Les Caractères. Paris 1883, t. II, p. 67. On a supposé que le pays dont La Bruyère avec une si âpre éloquence décrivait les habitants, était la Bourgogne, la région précisément dont Restif était originaire.

Locke, qui fit en 1674 un voyage dans le midi de la France et séjourna quelques années à Montpellier, avait déjà dit : « Les galériens ont meilleure mine que les paysans. »

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melles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée et quand ils se lèv^ent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

Cet article fut publié en 1689 dans la seconde édition des Caractères. Quelques années plus tard, en 1703, Vauban écrivait dans sa Dîme Royale (i) :

« C'est la partie basse du peuple qui, par son travail, enrichit le Roi et tout son royaume. C'est elle qui garde et nourrit les bestiaux, qui sème les blés et qui les recueille, qui façonne les vignes et fait le vin, qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes. Voilà en quoi consiste cette partie du peuple utile et si méprisée, qui a tant souffert et qui souffre tant à l'heure ou j'écris ceci. »

La mauvaise administration, les pilleries des

(i) Projet d'une Dîme Royale, qui, supprimant la Taille, les Douanes d'une province à l'autre, les Décimes du Clergé, et tous les autres impôts onéreux et non volontaires, en diminuant le prix du sel de moitié et plus, produira au Roi un revenu certain et suHisant, sans frais et sans être à charge à l'un de ses sujets plus qu'à l'autre, qui s'augmenterait par la meilleure culture des terres. A Rouen, 1707.

gens de guerre, la rapacité des gens de finance, ne firent qu'aggraver la triste situation dans laquelle végétait la population des campagnes.

Un témoin très digne de foi, nous a laissé dans des Mémoires de sa vie (l), un tableau aussi effrayant que véridique de la misère dans les provinces à la fin du règne de Louis XIV. Il s'appelait Valentin Jameray Duval. C'était le fils d'un pauvre laboureur champenois et il était né en 1695 au petit village d'Artonay en Champagne. Orphelin à dix ans, obligé à quatorze ans, en 1709, de quitter la France pour aller chercher fortune dans des régions moins écrasées par l'excès des impôts, il traversa la Champagne, dont il nous donne cette description :

« L'indigence et la faim semblaient avoir établi leur séjour dans ces tristes lieux. Les maisons couvertes de chaume et de roseaux s'abaissaient jusqu'à terre, et ressemblaient à des glacières. Un enduit d'argile broyé avec un peu de paille était le seul obstacle qui en défendît l'entrée. Quant aux habitants, leur figure cadrait à merveille avec la pau\'rcté de leurs cabanes. Les

(i) Œuvres de Duval, précédées des Mémoires de sa vie, 1784.

Lorsque, une trentaine d'années plus tard, Jameray Duval rentra en France, venant de Belgique, il fut frappé du contraste des deux poputions. 11 vit « ces momies vivantes en haillons de toile et en sabots qui peuplent les huttes et les chaumières». Dans un village de Champagne il remarqua que <» l'école publique ressemblait plutôt à une vile écurie qu'à un lieu destiné aux premières fonctions de l'esprit humain». Dans toutes les provinces par lesquelles il passa, il constata « l'air de misère qu'on y respirait ».

haillons dont ils étaient couverts, la pâleur de leur visage, leurs yeux livides et abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudité et la maigreur de quantité d'enfants que la faim desséchait, et que je voyais dispersés parmi les haies et les buissons pour 3^ chercher certaines racines qu'ils dévoraient avec avidité : tous ces affreux S5''mptômes d'une calamité publique m'épouvantèrent et me causèrent une extrême aversion pour cette sinistre contrée. »

Sous le règne de Louis XV et alors que celui-ci était encore le Bien-Aimé, la misère des paysans n'avait pas diminué. Ecoutons un de ces hommes qui furent dévorés, comme Vauban, de l'amour du bien public. Il indique le mal et les causes, ou du moins, quelques-unes des causes qui l'avaient provoqué ou maintenu :

« Le mal véritable, écrivait dans ses Mémoires (i) le marquis d'Argenson, en 1740, celui qui mine le royaume, et ne peut manquer d'attirer sa ruine, est que l'on s'aveugle trop à Versailles sur le dépérissement des provinces. J'ai vu, depuis que j'existe (2), la gradation décroissante de la richesse et de la population en France. On a présentement la certitude que la misère est parvenue généralement à un degré inoui". Au

(1) Paris, 1825, t. II, p. 20 et suiv. Ces mémoires avaient paru de 1785 à 1787 en 3 volumes sous ce titre : Essais ou Loisirs d'un Ministre d' filât.

(2) II existait depuis i6c)6.

moment où j'écris, en pleine paix, avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins passable, les hommes meurent autour de ncnis comme mouches de pauvreté et broutant l'herbe. Les provinces du Maine, Angoumois, Touraine, Haut-Poitou, Périgord, Orléanais, Berry, sont les plus maltraitées ; cela gagne les environs de Versailles. Le duc d'Orléans porta dernièrement au Conseil un morceau de pain de fougère. A l'ouverture de la séance, il le posa sur la table du roi disant : « Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent!... » Dimanche dernier, le roi traversait le faubourg Saint- Victor. Cela fut su : le peuple s'amassa et cria, non plus : Vive le roi! mais : Misère! famine! du pain! Le roi en fut mortifié!... Le nombre des pauvres dépassera bientôt celui des gens qui peuvent vivre sans mendier. Dans la ville de Châtellerault on a obligé chaque bourgeois à entretenir à ses frais un pauvre. La population est de 4000 âmes, et sur ce nombre il s'est trouvé i 800 pauvres enrôlés à la charge des bourgeois. C'est aujourd'hui à faire pitié, même aux bourreaux... Sa Majesté a dit au duc de Larochefoucault que le royaume avait diminué d'un sixième depuis un an. Il est positif qu'il est mort plus de Français de misère depuis deux ans que n'en ont tué toutes les guerres de Louis XIV (i). »

(i) A la même époque, dans sa lettre au cardinal de Fleury,de 1740, Massillon disait que les nègres de nos colonies étaient plus heureux

En Normandie, le Parlement de cette province, une douzaine d'années après l'époque où écrivait le marquis d'Argenson, en 1752, constatait que pour ne pas mourir de faim, les paysans étaient condamnés « à se former des nourritures qui font horreur à l'humanité ». En 1768, « ils étaient obligés, par le besoin, de se réduire aux aliments des bêtes ».

Malgré le désir très sincère qu'avait Louis XVI de remédier aux maux dont souffraient ses sujets, aux abus de tout genre qui les écrasaient et qu'ils supportaient avec moins de résignation qu'autrefois, la situation, sous son règne, n'a pas beaucoup changé.

Pour bien connaître la misère de cette période et le déplorable état des campagnes, nous avons un guide très renseigné, très compétent, mais qui parfois — et il faut en tenir compte — cède un peu trop à ses antipathies, à ses préjugés d'Anglais, toujours disposé à croire et à dire que tout marche mal en France. Remarquons d'ailleurs que ce guide, l'économiste Arthur Young (i),

que le paysan de nos provinces, puisqu'ils avaient la certitude de manger à peu près à leur faim.

Partout la misère était extrême. Dans le Morvan, couvert de neige une grande partie de l'année, les habitants vivaient dans des tanières, comme des loups. Dans le centre de la France, remarque Charles Dapin, cité par Paul Boiteau (tzliii de la France en i'jS<). Paris, l86i, p. 360), « il était rare qu'un paysan fût pourvu de plus de deux chemises quand il avait du linge ».

(1) l'oyage en France, en Espagne, en Italie, durant les années ijSji/S'j. Londres, 17S9, 2 vol. in-4'\

accuse l'esprit de routine, la brutalité, en apparence incurable, des paysans, presque autant que l'incapacité des pouvoirs publics et la coupable indifférence des classes dirigeantes.

Dans le nord de la France, jusqu'à Amiens, Arthur Young est étonné et choqué de voir les femmes labourer avec deux chevaux pour semer de l'orge, alors qu'en Angleterre elles se contentent, en fait de travaux des champs, de glaner et de ramasser le foin.

Au delà de la Dordogne, les paysans n'ont ni bas ni souliers, et leur aspect pitoyable rappelle au voyageur anglais « la misère de l'Irlande ».

Entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, beaucoup de terres sont en friche.

En Bretagne, « le pays a un aspect presque sauvage... et le peuple y est presque aussi sauvage que le pays. »

La Bourgogne — c'est la région décrite par Restif — est moins désolée, moins inculte que la Bretagne, mais au lieu de riches fermiers, comme en Angleterre, on n'y trouve que des métayers obérés, besogneux, qui ne peuvent pas ou ne savent pas tirer parti de la fertilité du sol (i).

Presque tout le mal venait de l'impôt, de sa répartition inique, de la férocité avec laquelle il

(l) Dans un autre passage de son livre, Arthur Young parle des tanières qui, presque partout, servaient d'abri, incommode et malsain, aux paysans français, a des taudis de bouc amoncelée entre quatre pieux où un Anglais regarderait à mettre ses pourceaux ».

était perçu, des gabelles si odieuses, « de l'énormité, dit Saint Simon, de quatre-vingt mille fripons de gabeleurs qui ne vivaient et ne s'enrichissaient que de leurs rapines et des horreurs qui se pratiquaient là-dessus aux dépens du peuple (i) ».

Brutalement recouvré par une armée d'impitoyable collecteurs — il y en avait deux cent cinquante mille en 1784 — l'impôt restait presque entièrement entre les mains des intermédiaires, de ceux qui l'affermaient. Il rapportait peu à l'État et ruinait le pays. On a calculé que sur un revenu de cent francs le paysan payait à tous ces traitants ou sous-traitants plus de quatre cinquièmes; 81,70! La dîme seule représentait (en 1789) cent vingt- trois millions. C'est à ce chiffre que l'évalua, en se basant sur un ensemble de documents précis et irréfutables, le Comité des Impositions de l'Assemblée constituante.

Il était nécessaire de montrer par un ensemble de documents, puisés aux bonnes sources, combien était douloureuse la situation sociale du paysan, en France, sous l'ancien régime. On peut ainsi comparer ce tableau exact, non flatté, à celui que trace Restif dans la Vie de mon Père. Il a cédé, lui si réaliste d'ordinaire, à un besoin d'idéalisation et de rêve. Il a voulu, dans son

(1) Saint-Simon appelait le Conseil de finances, <> un bureau d'anthropophages ».

LA VIE DE MON PERE 2<y

existence livrée aux passions, attristée par l'âpre recherche du vrai, s'accorder un peu de répit, se laisser séduire par de touchantes illusions, et créer une sorte de Salente rustique où il abriterait, pendant quelques mois, son esprit et son cœur.

Bien qu'il faille pour bien juger la Vie de iitoii Père tenir compte de certaines circonstances particulières et exceptionnelles qui pouvaient, sur quelques points, rendre moins dur le sort du paysan, le village que nous dépeint Restif a été sans nul doute singulièrement embelli. On n'y voit que de braves gens. On serait presque tenté de trouver qu'il y en a trop.

Ce récit, très doux et très sain, a des fraîcheurs d'idylle. Le style lui-même s'y épure et s'y attendrit. Du fond et de la forme se dégage un charme imprévu et tout nouveau, et voila pourquoi nous avons tenu à donner une réimpression de ce livre très original, et sans lequel Restif ne serait que très incomplètement connu.

Henri d'Alméras.

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