HONORABLE LECTEUR
D'autres célèbrent les guerriers qui triomphent par les armes; les Académies décernent des prix aux écrivains qui donnent un nouvel éclat à la gloire des anciens ministres, des hommes de lettres distingués : mai, je vais jeter des fleurs sur la tombe d'un honnête homme, dont la vertu fut commune et à tous les jours. // ne fut que juste et laborieux : qualités qui sont k fondement de toute société, et sans lesquelles les héros mourraient de faim.
f ouvre une nouvelle carrière à la piété filiale : si le fis de tout homme en place était obligé d'écrire la Vie de son père, cette institution serait une des plus utiles. Qiiel est le père qui, sachant que son fils sera forcé d'être un jour son historien véridique, n'acquerrait pas quelques vertus, ne ferait pas quelques bonnes actions, dans la vue au moins de n'être pas déshonoré par celui même qui doit perpétuer son nom? Sans doute que ce frein serait le plus puissant contre la corruption rapide de nos mœurs.
On place, à la tète de cette troisième édition, des titres authentiques et dont les originaux qui existent ont été vus du Censeur. Une autre pièce originale termine l'Ouvrage, qu'elle
aurait dû commencer; mais on n'a rien voulu changer au premier texte; on a seulement ajouté deux traits, mis en renvoi à la seconde édition, et un troisième envoyé récemment, celui de Pascal Berthier, livre III. (Note de Restif.)
Script lira Patris mei, et œvttin trium Natorum Âvi mei Pétri Rétif.
L'an 1687, le 29 Décembre, est née Magdlaine Rétif (i), fille de Me Pierre Rétif et d'honeste Anne-Margueritte Simon ; son parain, M^ Estienne Daiguemorte, son oncle; sa marene, Magdlaine Chappee. [Décédée le 12 Novembre 1752.]
Moy, Edme Rétif, suis venu au monde l'année lôoo; mon parain, M® Edme Rétif, couzin germain de mon père M« Pierre Rétif, et ma mère, ladite Simon ; ma marene, Marie Piault, femme de mon oncle M"^ Jean Rétif, le 25 Aoust à dix heures du soir. [Décédée le 16 Décembre 176^.]
[Barbe Ferlet, issue des Seigneurs de Bertro, est morte le 16 Juillet ijji, à 4 heures après midi, âgée de 66 ans.]
L'an 1699, le dernier jour de Mai, est née Marie, fille dudit Rétif et de ladite Simon, moy Edme Rétif son frère et parain; sa marene, Anne Maudiné, notre sœur de mère. J'ay tiré cet extrait d'un mémoire de deffunt notre cher père, ce 23 Avril 1735. [y4dhuc vivit Maria, Noveiiib. lyyi.]
(i) Notre nom s'écrit indifféremment, Restif, Rectif ou Rétif: cependant, je préfère le premier, eu égard à l'étymologie, qui n'est pas ici seulement indicative, mais absolue, le mot de Restif venant de rester. Restif signifie : qui est porté à rester, à ne pas avancer; mais si notre véritable nom était Rectif, alors son origine serait plus noble et marquerait la rectitude d'esprit qui semble naturelle dans notre famille.
LETTRES de Monsieur Restif, de Grenoble.
Grenoble, le 211 Mars 1780.
La Vie de mon Père, que je viens de lire, Monsieur, ma singulièrement intéressé atix personnages dont il est fait mention dans cet Ouvrage, écrit avec autant d'esprit que de sublimité. L'effet de cet intérêt a été d'exciter ma curiosité et de me donner le plus grand désir de savoir si l'Auteur a composé cette histoire d'après son imagination ou d'après une tradition fondée. Vous ne serez point étonné. Monsieur, de ma curiosité, quand vous saurez que je suis petit-fils d'un M. Jean Resiif, avocat à Noyers, mort en J743; Ç'^e mon père était venu s'établir, ainsi que son frère, en Dauphiné, dès I7i9; enfin, que M. Restif, curé d'Auxonne, était fils d'un premier lit, de feu Jean Restif, mon grand-père. Ma courte généalogie suffit pour vous prouver que je suis de la famille des Restif, et je votis prie de me donner des rensei gnetnents sur notre origine : ce que vous en dites dans la Vie de mon Père est-il appuyé sur des titres ou sur une simple tradition? Voilà, Monsieur, à quoi se réduisent mes questions, et si vous avez la bonté d'y répondre, je vous prierai de me dire : 1° Si vous connaissez les Montroyal, qui sont en Angleterre ; si vous savez le lieu de leur résidence,- si vous les croyez possesseurs des titres de la famille, et si vous êtes en correspondance avec eux,- 2° Si vous avez la généalogie de Pierre Restif, père d^ Edmond; s° Comment M. l'avocat Restif, mort à Noyers en 174s > vous était parent, et à quel degré? 4° Enfin, si vous croyez qu'avec des soins et de l'argent, on puisse recouvrer quelques titres qui prouvent l'ancienneté de notre famille? Voilà, Monsieur, bien des dem,andes, qui sont peut-être indiscrètes; mais vous les pardonnerez sans peine à un homme qui désire vous appartenir, qui est curieux de connaître l'origine de sa famille et d'acquérir ou de recouvrer des titres qui en établissent l'ancienneté. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec une respectueuse considération, votre très humble et très obéissant serviteur,
Restif.
Mon adresse est : à Monsieur Restif Neveu, Receveur des tailles, à Grenoble.
Grenoble, le s Avril rySo.
Je vous rrnds mille grâces, Monsieur, de la complaisance et de l'exaclitude avec lesquels i'oms avez bien voulu répondre à nia lettre. Si les renseignements tjue z'ous ai'es hi bonté de me donner ne suffisent pas pour m'êclaircir sur une origine que J'ai ignorée jusqu'à présent, ils me satisfont toujours beaucoup, puisqti'ils me prouvent que J'ai l'avantage de l'ous appartenir, et je regarde comme un beau titre pour une famille d'ai'oir un parent l'eriueux, sensible, rempli de piété jUiale, et qui fait de son esprit et de ses taJents un usage aussi respectable .' Si vous demeures toujours à Paris, je ne désespère pas de me procurer le plaisir de faire connaissance ai'cc vous : c'est un pays où je vais de temps en temps, et très certainement vous entrerez pour beaucoup dans le projet que Je formerai d'y aller bientôt. Comment est-il possible, AfoHsieur, quat^ec utie tradition aussi intéressante sur l'histoire de voire famille, vous n'ayes pas imaginé de faire des recherches sur l'origim' de voire pÎTe, pour vous instruire sur sa jUiation ascendante? Ai'ec le dessein de rendre hommage aux vertus de ses parents, avec la persuasion d'une origine très honnête, il me semble qu'il attrait été possible de découvrir quel était le père de Pierre Restif, quel était celui de ce dernier, etc., en remontant toujours, et quelles alliances ils avaient contractées, fai quarante-six ans. Monsieur,- je suis tté à Noyers en I7S3. Mais fen suis sorti à l'âge de six ans en J73Q, que mon père vint s'établir à Vienne et mon oncle à Grenoble. A quatre-vingts lieues de ma patrie, n'ayant januiis entendu parler que de mon grand-père, mort en 174s, vous jugiù bien que je n'ai pu songer à connaître mon origine. C'est, comnt-e je z'ous l'ai dit, la Vie de mon Père qui m'a donné l'envie de m'en instruire, moins pour satisfaire nton amour-propre que pour ne pas ignorer l'histoire de ceux à qui je dois le jour. J'ai fait un nuiriage avantageux pour la fortune et agréable pour la naissance et pour le personnel ; fai eu deux garçons, qui sont moris; il ne me reste plus d'enfants, mais je puis en avoir encore d une femme qui n'a que trente-six ans. et s'il en venait, je ne serais pas fâché d'avoir à leur laisser des preuves authentiques d'une origine très honnête. Mon père est mort il y a dix-neuf ans, à l'âge de cinquante-cinq ans. Il a vécu à Vienne longtemps ,• il y a exercé avec honneur
la charge de Receveur des tailles, et a obtenu l'estime et les regrets du public. Il a laisse quatre filles et moi, après avoir perdu deux garçons ; l'un, officier dans le Régiment de Mailly, a été tué à la bataillr de Rosbach, et l'autre, officier dans la Compagnie des Indes, est mort à la côte d'Angole, en revenant de Canton. Mon oncle, qui s'appelle Pierre Restif, est âgé de soi.xante-onzc ans; il a occupé pendant vingt ans la charge de Receveur des tailles de Grenoble : c'est un homme du plus grand mérite; il est honoré et respecté dans cetU' ville, à cause de l'éminence de ses vertus. J'ai communiqué à ce dernier la lettre que vous avez bien voulu m'écrire : il est fort aise de ma correspondance avec vous, parce que, d'après la lecture de la Vie de mon Pcre, il a conçu la meilleure opinion de son Auteur, et qu'une partie de cette histoire s'accorde avec ce qu'il a entendu dire à son père. Mon grand-père Jean avait deux métairies à T^itry, deux autres à Villers, paroisse de Cour, à deux lieues de Noyers, et Villers s'appelle, je crois, Villers-la-Grange. Il en avait à Sacy. Il était avocat au Parlement ; mais f ignore quel état avait son père : cependant il serait facile de le savoir, attendu que fai à Noyirs un M. Boyer, mon parent, qui pourra faire quelques recherches à cet égard. Voilà, Monsieur, une très petite, très fastidieuse histoire de mon père et de mon grand-père; mais elle pourra vous intéresser un peu, parce qu'elle vous fera connaître les descendants d'un homme à qui vous avez rendu des hommages bien flatteurs pour sa mémoire et pour s. s enfants. Je suis trop franc. Monsieur, pour ne pas vous laisser voir tout le désir que j'ai de pousser mes recherches sur noire origine; je voudrais réaliser tine partie des idées que vous m'aves fait naître sur la famille; en conséquence, je vous prie d'écrire à M. Powel, à Portsmouth, et de vouloir bien l'engager à prendre de Messieurs de Montroyal, négociants dans la Cité de Londres, les renseignements qu'ils ont sur leur origine : peut-être pourrions-nous, par cette voie, constater ce que la tradition vous a appris. Si cette correspondance vous occasionne des frais, je vous prie de m'en envoyer la note. Faites-moi le plaisir de me dire si M. Lebeuf, chanoine d'Auxerre (/), vit, s'il a fait mention de noire famille dans ses ouvrages. Si vous avez des renseignements certains
(1) L'abbé Jean l.ebeul", né à Auxcrrc en 1687 y mourut en lybo. I a parlé de la famille de Restif dans son Histoire d'Auxerre.
sur notre alliance avec les Cœui-de-Roi, vous m'obligerez de m'en faire part, ainsi que sur voire alliance avec les Bertro. La mère de ma femme se dit parente aux Cœiîr-de-Roi. Puis je vous demander à qui vous avez ouï dire que nos ancêtres avaient eu une alliance avec la maison d'Harcourt? Vous me ferez un grand plaisir de me donner la liste de vos Ouvrages, et le nom du libraire chez lequel ils se trouvent; je serai fort aise de me les procurer. Je suis avec reconnaissance et un respectueux attachement, Monsieur, votre, etc.
Restif.
EXTRAIT d'un Ouvrage nouveau :
Un livre recommandable à tout le monde, c'est la Fie de mon Père, ouvrage céleste par sa naïveté touchante et par sa vérité historique. Voici comment un des compatriotes de l'Auteur, établi en Normandie, s'exprime dans une lettre au sujet de cet ouvrage :
LETTRE de M. Milran (i), directeur des vivres de la marine.
A Cherbourg, a Février 178s.
Je viens de lire celui de vos Ouvrages qui, à mon avis, doit vous honorer le plus : c'est la Vie de mon Père. J'avais, selon
(I) François Marlin de Dijon, qui dans ses relations épistolaires avec Restif prit les pseudonymes de Milran et de Milpourmil, fut d'abord un des plus fervents admirateurs du romancier et finit par se brouiller avec lui.
Sa lettre a paru pour la première fois dans la y édition de la Fte de mon P'ert (1788).
l.A VIF. DH MON PKIÎE 33
»iu coutumr, le crayon à la main pour marquer les endroits qui m'affectent, et dont je veux m.e souvenir. J'ai eu bientôt noirci toutes les marges, et on lisait partout: Bon! très bon! excellent ! encore mieux ! Ici, je nie récriais sur la vérité d'un tableau champêtre; là, sur la douce image des mœurs villageoises: quelquefois j'écrivais : O la scène délicieuse! ensuite : O le généreux sacrifice! O sainte vie des Patriarches ! tu conserves donc encore des modèles parmi nous ! Enfin, j'avais achevé ma lecture sans avoir fait une de ces notes, quinte servent, dans mes analyses, d'indice de désapprobation, car, excepté dans les sciences exactes. J'en suis pour le premier effet, pour le premier sentiment qu'on éprouve. Mais j'ai'ais les yeux baignés de larmes, et j'éprouvais une sorte d'attendrissement qui allait presque jusqu'à la défaillance : je n'osai plus me considérer, j'avais honte de moi et de tout ce qui m'entoure. — Ho.' disais-je, qu'il y a loin de ces citadins contempteurs à ces campagnards méprisés.' oui, c'est parmi ceux-ci qu'est la vraie vertu; et si les vices ont quelquefois pénétré sous leurs toits champêtres, ils nous doivent cette contagion.' C'est dans nos enceintes qu'ils sont venus la puiser.' Trois fois heureux donc le paisible hameau éloigné de nos villes, et l'humble villageois qui ne les connaît pas/ Content de peu, ne désirant rien, ses mœurs sont pures, sa tranquillité fait sa richesse.' elle fit la tienne aussi, vénérable Berthier! toi, dont les leçons et l'e.xempie produisirent plus de bien dans un village que tous les pédagogues moraux n'en opèrent jamais par leurs discours ou par leurs écrits.' c'est qu'ils n'ont voulu que des admirateurs et que peu d'entre eux ont pratiqué, ou même cru ce qu'ils enseignaient.
Ce fut à l'école de ce magister, do)it l'éloge fera sans doute sourire nos dédaigneuses, c'est là çw'Edme Restif /i/i/sa les premières maximes de sagesse; ce fut là qu'il apprit à faire le bien sans intérêt et à se sacrifier à ses devoirs; c'est dans ce lycée rustique qu'il se forma aux vertus qui lui méritèrent le glorieux surnom «^'Honnête homme ! Mais le trait le plus héroïque dans la Vie de mon Père, Monsieur, c'est l'acte de son premier mariage : non, l'obéissance du fils r/'Abraham n'est pas plus admirable à mes yeux.' Ha.' le bonheur est-il moins que la vie.' Mais où je me plais à te contempler, respectable citoyen, c'est da)is ta maison, dans ta famille, et dans les fonctions délicates de la justice; c'est quand tu t'occupes du pauvre et de l'affligé; aussi, de quel
atnotir payait-on cette charité, ces soins/ Je me rappelle cette occasion, où une épouse alarmée jette l'épouvante dans la paroisse. Il était nuit; les hahUants se lèvent en hâte; ils s'arment; ils accourent; /'Honnête homme est en péril, ils font le venger ou le défendre.' Ha.' mon ami, vous avez raison, dédaignez de compulser des papiers poudreux pour y déterrer de vains titres; quels titres vous honoreraient davantage que le père dont vous tenez le jour? Ne vous glorifiez que de lui, laissez dans l'obscurité vos incertains aïeux. Hé.' qui ne compterait pas, dans sa famille, des scélérats et des rois.' Mais aussi, Monsieur, ne vous avilissez point.' vous êtes resté inférieur à votre père : en étiezvoiis moins fait pour Végaler, si ce père, qu^ aveugla sa tendresse, ne vous eût lui-même arraché au genre d'occupation qui fit sa gloire, et lui permit d'être le bienfaiteur de son pays? L'amour et la fortune avaient voulu deux fois couronner dans Paris le mérite modeste d' tin jeune homme aussi aimable que sage; voilà ce qui le séduisit. Mais, vertueux et naïf Edmond, quelle était votre erreur! Cette immense cité, l'admiration et l'effroi de ceux qui la connaissent n'est pas ce qu'elle vous parut; elle n'est pas telle que l'un de vos fils a voulu nous la peindre ; l'illusion était toute dans votre âme; c'est elle qui embellissait les objets autour de vous.' La belle Rose Pombelins eût assuré voire félicité domestique : je le veux; mais dans votre isolement, au milieu de ce chaos oit tout est confondu, heureux pour vous seul, quel bien extérieur auriez-vous fait? Comparez le bourgeois de Paris sans autorité au juge intègre d'une paroisse, au père, au consolateur dez pauvres, au défenseur des opprimés; rapprochez-le du citoyen obscur d'une grande ville, où les vertus même sont enfouies, et vous sentirez à quel point ils diffèrent.' Dans ton pays, ô Edme.' écouté, consulté comme un oracle, tes lumières éclairaient l'ignorance, et j'aime à t'entendre, en traçant des sillons, instruire ton valet sur l'utilité des impôts; mais qu'à Paris, ces justes maximes fussent sorties de la bouche d'un marchand, qui les aurait entendues? Qui en aurait profité? Là est le siège de l'égoïsme et du sot orgueil.' Personne ne veut recevoir d'instruction, et la vérité même y est contredite; jamais vos économistes, nos philosophes et nos nombreux législateurs, sans titres ou avec titres, n'exposèrent sur cette matière une doctrine plus évidente, ni plus précise; mais chacun s'en tient à soi opinion et rejette fièrement celle de son voisin, que même il dédaigne de connaître. Non, non.
vénérable père de mon ami, tu n'aurais goûté ni tant de bonheur, ni tant de gloire, ni produit tant d'utilité, si la Providence ne t'avait retenu dans ton village.' Homme digne des plus grands respects.' reçois mon hommage pur! tes enfants ne peuvent i'honorer plus que je le fais : la vertu n'appartient pas à une seule famille: elle est comme le soleil, elle sert à tout le monde.'
Mais que vous dirai-je des autres personnages? de cette tendre et respectable Anne-.Marg-uerite Simon ? du curé Foudriat? de cet excellent homme, de ce rare pasteur, du vrai philosophe Pandevant? de la simple, mais vertueuse femme, qui fut la première épouse de votre père, et de cette Bibi Ferlet, dont je ne puis, sans m'attendrir, entendre prononcer le nom, tant je trouve de rapports entre cette femme aimable, vive, spirituelle, prudente, et ma mère, ma tendre mère, qui emporta au tombeau une partie du bonheur de son fils?... O ma mère! je ne me rappelle ton cher souvenir qu'avec larmes! mais il m'est doux de te nommer à côté de Barbe Ferlet : vous êtes l'une et Vautre dans les demettres célestes: la sympathie de vos humeurs vous a rapprochées sans doute, et dans le sein de l'éternel repos, vous vous entretenez encore de vos enfants! Que cette idée me flatte! Ha! oui, ma tendre mère! oui, malgré les liens qui m'attachent à la vie, je sens que la consolation de te revoir diminuera pour moi l'amertume de mes derniers moments!
Et il y a donc eu, Monsieur, des civurs froids, des âmes insensibles qui vous ont lu d'un œil sec! Mais je ne m'en étonne pas! Est-ce un égoïste Parisien, sont-ce des femmes coquettes ou dissipées, qui peuvent goûter ces tableaux de la vie pure de nos anciens patriarches? Froids épilogueurs! âmes de boue! vous osez critiquer, quand vous êtes instruits, qiiana vous êtes émus peut-être? Vous vous défiez de cette émotion même, et vous nommez surprise l'effet injaillible de la vertu sur vous! Que je vous plains!...
Mon ami, j'aurais pu, comme tout autre juge, éplucher votre Ouvrage, blâmer cette apparition de M. Pombelins, puisque, de la rencontre d'un prêtre dans une église, il n'était pas besoin de faire un fantôme: j'aurais, sans égard pour son profond sens, taxé de dureté votre aïeul, et de bigotisme l'aîné de vos frires; j'aurais bien trouvé à dire sur ce mariage à côté des funérailles, et sur la double aventure du père et du fils, avec une Rose et une Eugénie de la même famille, de la même maison, et à quarante
ans d'intervalle, mais j'ai dit : Si tout cela est vrai, dois-je faire un crime à V Auteur du récit de la vérité?... Des gens superficiels, à qui tout sert de prise, peuvent gloser sïir les noms de Thomas Dondaine, de Pandevant, de Pinard : mais les noms ne sont rien, c'est l'homme qu'il faut apprécier.
Par ma retraite du service, me trouvant, Monsieur, beaucoup plus de loisir, je m'occupe à lire vos ouvrages; mais je n'en ai pas encore trouvé, et je doute que vous en fassiez qui surpasse l'utilité de celui dont je votis entretiens. Tant pis, véritablement tant pis, si vous avez cru pouvoir y mêler de la fiction.' Pour moi, je n'en veux rien croire; et ce livre me semble précieux, sous tel point de vue que je le considère. Toutes les physionomies y sont bien marquées : l'avocat Restif est d'un caractère frappant, ainsi que votre aïeul. On reconnaît M. de Caylus, évéque d'Auxerre, dans les actions et les paroles que vous rapportez de lui. Mais j'aime surtout votre Père Scribo, quand il dit à Edme Restif : « Avec votre conduite, -mon ami, tous les sentiments sont bons; « entendez-vous? tous les sentiments sont bons... »
Telle fut la facile morale des Jésuites.' Ha! s'ils ne s'étaient jam.ais plus écartés du vrai !
Que j'aime encore votre longue table, oii vingt-deux personnes, père, mère, enfants, valets mangent tous le même pain ; et ces lectures de la Bible, vrai trésor de morale, sous tel point de vue qu'on envisage ce monument antique et sacré.'
Hé! quoi de plus charmant, que cette naïveté délicieuse d'Eugénie Pombelins! que d'esprit et que de sens elle met dans sa gaîté !
Croyez-vous que les rè.ftexions du /lère Bras-d' Argent «e w'aiew^ pas frappé aussi? Heureux et infortuné vieillard, ta longue vie est sans doute la récotnpense de ta vertu ; mais qu'il est dur de surtivre à tous les siens!
On est affligé, je t'avoue, de la dure correction de Pierre à Edme son fils, pour une faute qui paraît légère! Mais quand ensuite on trouve ce maître inflexible, pleurant dans son jardin, la tête appuyée contre un arbre, que les mains de son fils ont planté; quand il ôte à ce fils la bêche dont il remuait un carré, et lui dit : « Mon fils, c'est assez de travail pour un jour; ailes « vous reposer; je vais achever... » qui est-ce qui ne voudrait pas supporter la dureté, pour le dédommagement? O saintes lois
de la Nature! ce n'est que dans les villes qu'on s'efforce de vous méconnaître!
Mon compatriote, mettez-moi toujours au rang de vos amis et de vos admirateurs. S'il était vrai que vos grandes leçons ne fussent que dans vos livres, je vous plaindrais; mais ces livres n'en seraient pas moins précieux; ils resteront après vous. Savourez cependant les louanges que je vous donne, car elles parient d'une bouche amie de la vérité. Je vous ai fait preuve que le déguisement n'était pas dans mon caractère; et si vous aviez besoin d'en être mieux convaincu, vous le seriez par une brochure que je prépare sous le titre de Lettres impartiales sur les Contemporaines. Vo^^s verrez que je n'y déguise pas vos défauts, ni vos torts : hé.' pourquoi le ferais-je? vous avez tant de qualités à vous, que vous n'avez pas besoin qu'on vous en suppose! Adieu, mon ami; laissez, si vous le voulez, cette lettre et les précédentes sans réponses: vos loisirs sont précieu.x; vous les consacres à l'amusement et à l instruction publiques; j irai puiser là avec tous les autres: ne perdez pas un moment à vous entretenir avec moi.
On ne peut rien ajouter à cet éloge mérité (i).
(i) C'est Restif lui-même qui souscrit ainsi aux éloges qu'on vient de lui décerner.
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