‹ La vie de mon pèreChapitre 24 sur 33 · LE DERNIER ACTE DE I.A VIE · texte numérisé non relu

LE DERNIER ACTE DE I.A VIE

Li :œnr df l'homme de bien est le temple le plus agréable a la divinité . (Page 238.)

« mieux, c'est un livre toujours ouvert, où vous pouvez « lire toute la journée, si vous n'avez rien à faire; ce qui « est vrai non seulement au figuré, mais au propre : « puisqu'en parcourant sur les quais les marchands de « vieux livres, on y en trouve à vil prix de quoi rassasier « sa curiosité. Vous voyez encore en estampes les plus « beaux traits de l'Histoire, et si vous avez quelques « commencements d'étude, vous vous instruisez en vous « promenant, en faisant même vos affaires. A tout « moment, vous pouvez y être utile au prochain, sans « bourse délier, si vous n'êtes pas riche; à toute heure du « jour, vous pouvez, en passant, satisfaire votre piété ; « on y loue Dieu à tous les instants du jour et de la nuit. « Ajoutez que le corps humain y étant assez bien soigné, « pour l'ordinaire, il y est frais comme une belle rose au « matin, avant que le soleil et la poussière aient séché la « rosée. La parure même, que je ne condamne pas, y « donne aux figures un certain air de bonne humeur et <i de satisfaction (i); les femmes y sont dix fois plus « aimables qu'ailleurs. Paris, mes enfants, ou notre vil- « lage ; mais, pourtant, plutôt Paris que notre village. »

Rien de plus vrai que ce sentiment du digne homme; j'ai éprouvé tout ce qu'il dit : la peinture qu'il fait de la capitale, qu'il regarde comme le refuge de tous les opprimés et la consolation du genre humain, est un de ces traits de génie que l'on conçoit mieux qu'on ne les peut exprimer. Mais les mœurs y courent bien des dangers! Hélas! est-ce un vice inhérent à la capitale, et celui qui s'y corrompt n'a-t-il pas apporté dans son cœur le

(l) Le respectable homme voyait tout en beau et bon : c'est ainsi que sont faits les cœurs droits. — « Les caustiques, les chagrins sont « des malades d'esprit, » disait-il souvent; « les méchants voient tout « en laid, parce qu'ils n'ont pas l'âme belle, v (R.)

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germe de la corruption? Edme Restif y vécut aussi pur que dans son village. Heureux mortel! Heureuse, la Patrie, si elle n'avait que des enfants comme toi!

Mon père n'était pas mauvais prophète, en croyant que la capitale pouvait être avantageuse à ses enfants. Sans de malheureuses circonstances, deux de ses fils y auraient trouvé le même bonheur que leur père. Charles Restif, le même qui est mort soldat dans le Hanovre, avait été pris en aftection chez un nota're à Paris, qui fut si charmé de ses qualités, qu'il se proposait de lui donner un jour sa nièce. Nous avons encore la lettre qu'il écrivit à mon père à ce sujet, après l'engagement du jeune homme; engagement qui ne fut pas l'effet du libertinage, mais d'une sorte d'enthousiasme qui saisit Charles, et lui fit désirer de servir l'Etat en payant de sa personne.

Un autre fils aurait été encore plus heureux; mais cet infortuné fut toujours poursuivi par un sort contraire : triste exemple pour les enfants indisciplinés, qui prétendent disposer d'eux-mêmes à leur gré dans la circonstance la plus importante de la vie, le mariage... Il faut, avant de rapporter son aventure, mettre l'honorable Lecteur au fait dune circonstance inattendue.

. En 1764, par une singularité frappante, sans être miraculeuse, il se trouvait à Paris, dans le même commerce que M. Pombelins, avec une fortune égale à celle qu'il possédait, un de ses petits-enfants par Eugénie, qui avait deux filles de la plus charmante figure : l'ainée se nommait Rose et la cadette Eugénie, comme leur grand'mère et leur grand'tante. Par une autre singularité, un des fils d'Edme Restif vit ces deux jeunes personnes sans les connaître, et devint éperdument amoureux de l'ainée. Emporté par une passion dont il n'était pas le maitre, cet infortuné jeune homme, sans but fixe, puisqu'il était

marié, écri\ it des lettres anonymes ou ses sentiments étaient peints avec une véhémence et une vérité qui firent impression, non sur la jeune personne, mais sur son père (i). Il désira de connaître quel était celui qui pouvait écrire ainsi, et donna l'ordre à ses garçons de tâcher de le surprendre. Ils y réussirent à la douzième lettre : non à l'instant où il la posait, le jeune homme prenait de trop exactes précautions, mais dans un moment où il s'enivrait du plaisir de regarder la belle Rose Bourgeois à une fenêtre basse. Ils le saisirent et le traînèrent dans une salle où étaient les deux jeunes personnes, leur mère et le reste de la famille : le père était alors absent. Quelle confusion pour un homme naturellement timide et qui était dans un très grand négligé!... Il essuya beaucoup d'humiliations! la foule criait à la porte que c'était un voleur... Mais la plus cruelle de toutes fut le dédain de celle qu'il adorait; dédain trop mérité pourtant...

Le père de famille survint à l'instant où on venait de lui faire écrire quelques mots, pour se convaincre qu'il était l'auteur des lettres. Dès que M. Bourgeois vit le jeune homme, il fit sortir tout le monde, sans exception, et sentant que son cœur s'intéressait vivement pour cet inconnu, ce fut avec douceur qu'il lui parla :

— « Pourquoi cherchez-vous à développer dans le « cœur d'une de mes filles une passion qui peut y faire « d'aft'reux ravages? Pourquoi m'outragez-vous, moi qui « ne \()us ai jamais rien fait? Tâchez de me fournir au ,> moins quelque motif de \ous excuser? »

(l) Ces douze lettres sont imprimées dans la vingt-cinquième Contemporaine, intitulée V Ancienne Inclination. (R.)

Les Contemporaines ou aventures des plus jolies femmes de l'âge présent... parurent de 17S0 à 1782

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I,e jeune imprudent, confondu de tant de bonté, se jeta aux genoux de M. Bourgeois. — « J'ai tort, » lui dit-il ; « voilà tout ce que je puis et tout ce que je veux dire : w mais j'ai été entraîné malgré moi; ma faute n'a pas été « volontaire. — Excuse ordinaire de tous ceux qui font « mal. — Je suis au désespoir de ce que j'ai fait; mais je « suis trop vrai pour vcjus dire que je ne le ferais pas, si « j'étais à le faire. — Qui êtes-vous? — Un jeune « homme de province. — Vous la nommez? — La Bour- « gogne. — La Bourgogne! ... Votre nom, je vous prie? » 11 le dit. — « Mon cher ami, causons tranquillement : « votre père n'a-t-il jamais demeuré à Paris? — Oui, N< Monsieur; et il y a été plus heureux que moi. — N'a-t- " il pas connu un M. Pombelins? — Ha oui. Monsieur! i< beaucoup, je vous assure. — Beaucoup!... Je suis fâché « de ce qui est arrivé ; mais revenez me voir demain, et « faites une toilette un peu plus soignée. J'ai à vous « parler. Je présume que vous êtes libre, je veux dire « garçon, et sans aucune sorte d'engagement. Adieu : •>< sortez par cette porte de derrière : la foule est dissipée... « Revenez demain; vous me demanderez moi-même, « entendez-vous?»

Le jeune homme sortit... le désespoir dans le cœur. Mais, le lendemain, il n'eut pas le courage de se présenter : il n'était pas libre... 11 écrivit et supplia M. Bourgeois de \ouloir bien l'encourager, en lui marquant en gros ce qu'il avait à lui dire.

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