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mise son propre cœur. Je renvoie a cette production, pour une infinité de détails intéressants, qui étonneront autant les amis que les inconnus.
Jean-Baptiste, le second des fils du second lit. est mort à quatorze ans. Son esprit était borné ; mais il aurait été un second Thomas : son ingénuité et sa bonhomie ont fait, pendant toute sa jeunesse, l'amusement de la maison, sans que pour cela il en fût le jouet : notre père, dont il était chéri, et qui riait lui-même de ses naïvetés, ne l'aurait pas souffert.
Charles est le troisième des fils. C'était le portrait vivant de mon père pour la figure, et pour la tournure d'esprit : mais il était inventif, ardent; en un mot, c'était l'esprit de Pierre Restif, avec la vivacité de notre mère, dans le corps d'Edme. Cet enfant d'une si grande espérance fut tué en 1757, en Hanovre. Il était dans le régiment d'Auvergne, et n'avait pas dix-sept ans.
Pierre, le plus jeune, occupait la maison paternelle. Son éducation s'est trop ressentie, comme je le disais, de l'indulgente vieillesse de notre père. Il était intrigant, menteur, ivrogne, fainéant. 11 trouva, en 1777, en fouillant dans les décombres de la maison paternelle, des pièces de monnaie d'or, grandes comme un écu de trois livres, mais extrêmement minces, ce qui donnait la facilité de les rogner. Je les ai vues, mais je n'ai pu les avoir en communication : Pierre les agiota, je ne sais comment, ici à Paris, avec un homme du Gros-Caillou. C'est un malheur, que ces pièces n'aient pas été découvertes du vivant de mon père. Elles paraissaient avoir deux ou trois cents ans. L'or en était pur, à ce qu'on m'a dit. et les agioteurs se hâtèrent de les fondre. Pierre est mort quatorze mois après, le 5 Auguste 1778. laissant sept enfants, dont quatre garçons, [ajouterai scuicmont, qu'on nous
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•écrit beaucoup de bien de son fils aine (qui n'a que vingt ans), pour l'entente des travaux rustiques, pour le goût de l'économie et de l'occupation. Puisse cet enfant retracer la conduite d'Ednie Restif, et le faire revixTe dans le pays qu'il a si longtemps et si utilement servi !
Lorsque quelqu'un de nous avait commis une faute, il en était repris sur-le-champ avec sévérité, mais sans aucune correction active. Selon la gravité de la faute, mon père décidait aussitôt du châtiment, qui était, ou des privations, ou même le fniet. Les privations étaient annoncées plusieurs jours d'avance, et tous les jours on prononçait au coupable sa sentence. Si c'était le fouet, il était remis à huit jours ; la sentence était prononcée en ces termes, après la réprimande : — « Mon fils un tel (ou ma « fille une telle), dans huit jours, à telle heure, vous « aurez le fouet, pour expier la faute que vous venez de « commettre, et servir d'exemple à vos frères et sœurs, de « ma main « (ou si c était une fille), « de la main de votre « mère. >» Cette sentence du fouet ne se prononçait qu'une fois. Mais à l'heure de l'exécution, le coupable était appelé ; on faisait l'examen de sa conduite, depuis la sentence : si sa conduite avait été excellente, le pardon était accordé: si médiocre, le fouet était modéré; si méchante, la correction était... bien rigoureuse : j'en ai éprouvé une de ce genre de la main paternelle, qui se faisait encore sentir plus de quinze jours après. 11 est inutile de dire que la fuite était impossible. Mais pour avoir le fouet il fallait un cas très grave; je ne l'ai eu que deux fois de la main de mon père, et j'étais fort méchant; la plupart des autres enfants ne l'ont jamais eu. surtout les deux aines et les filles.
Mais lorsqu'un enfant avait fait quelque action qui méritait des éloges, il les recevait le même soir, devant la
famille assemblée, et ils étaient proportionnes à la beauté de l'action.
L'un des fils fut loué ainsi pour avoir donné à un pauvre malade la soupe au lait et l'œuf frais qu'on lui avait portés pour son diner. dans un champ, où il gardait du blé qu'on avait étendu sur des draps, pour le faire sécher. Il reçut ensuite la bénédiction paternelle.
Un autre fut loué pour avoir été courageusement ôter de gros bestiaux qui gâtaient un héritage, et avoir ainsi sauvé au propriétaire le dommage, et au maître des bestiaux l'amende et le coût du dégât : l'enfant n'avait que huit ans.
Un des fils fut loué, mais d'une manière moins solennelle, pour avoir, à l'âge de dix ans, seul, triomphé d'un loup qui attaquait le troupeau; il lui avait d'une main hardiment arraché sa proie d'entre les dents, en lui donnant de l'autre des coups d'un bâton ferré: la victoire était entièrement remportée lorsque ceux qui étaient témoins du combat purent venir au secours.
Une fille fut louée solennellement, pour avoir contenu la troupe des moissonneurs de la maison, qui disait des paroles grossières à une pauvre glaneuse, d'une aimable figure, et pour avoir fait manger cette fille avec elle, dans la vue de lui attirer de la considération. Four mieux marquer aux moissonneurs l'horreur qu il avait de leur conduite, Edme Restif rendit cette cérémonie très touchante, et voulut que la glaneuse moissonnât par la suite et gagnât autant qu'une des plus habiles de la troupe. Il lut le soir le livre entier de Ritth, qui fit pleurer les coupables. Dans sa jeunesse, le vénérable Edme-Nicolas Restif. fils aine, avait été loué souventes fois, pour diverses actions éclatantes de charité, de modestie, de piété filiale envers tous ses parents.
Anne Restif. fille ainée. et déjà mariée, fut louée pour sa bonne conduite en ménage, avec un mari très dissipé, peu laborieux, dont elle avait fait un bon mari par sa douceur, ses comp'a'sances, les encouragements qu'elle lui donnait, et Tardeur incroyable avec la.]uelle elle lui épargnait une partie des peines, en faisant elle-même autant et plus qu'elle ne pouvait.
Marie Restif. quoique absente et étant alors à Paris, fut louée pour sa conduite dans cette ville sur le témoignage de ses maîtresses, et d'une de nos tantes; comme elle était jolie, elle avait été exposée à quelques épreuves, dont elle s'était tirée avec autant de modestie que de courage, etc.
Il tst inutile de faire observer combien cette conduite, vraiment patriarcale, était efficace pour donner de bonnes mœuri : ceux même des enfants de notre maison, qui. malheureusement jetés dans le tourbillon d'un monde corrupttur, ont pu se livrer pendant quelques années d'effervescence à des plaisirs dangereux, n'ont pas tardé à rentrer tn eux-mêmes, et à revenir aux bons principes qu'ils ont reçus dans leur enfance.
Il est beaucoup d'autres détails intéressants, que j'omets. Je reprends le fil de l'Histoire, à un trait frappant, où je fus moi-méiie acteur. Mais je vais le faire précéder par un mot d'éJaircissement. qui achèvera de faire suffisamment connatre le digne citoyen auquel je dois le jour.
Mon père avait enfin obtenu, comme surnom, le titre qu'il avait si vvement désiré de mériter, celui de I'Honnète HOMME. Il avàt tous les jours occasion de se l'entendre donner. Un scir entre autres, le dialogue suivant, entre Jacques Biaise, e berger, et Geniulu, le garçon de charrue, dut lui être biei agréable!
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Jacques Biaise. « Dis-moi donc, Germain, quest-ce que « ça veut dire, l'Honnête homme, qu'on dit après qu'on « a nommé note maître? » Germain. « Mais, est-que tu « n'entends pas ce que ça signifie? » Jacques. « Je vois « ben à peu près; mais je n'entends pas ce mot-là ben « clairement. » Germain. « Sais-tu ben ce que c'est que « d'être bon père? » Jacques. « Oui. » Germain. « Bon « pour sa femme? » Jacques, « Oui. >» Germain. « Bon s< maître? » Jacques. « Oui. >> Germain. « Bon juge? j> Jacques. « Un peu. » Germain. « Bon envers un chacun, « et ben craignant Dieu? » Jacques. « Oui. je sais ce qae « c'est que tout ça. »> Germain. « Hé ben donc c'est ça « qui s appelle être honnête homme. » Jacques. « Mev'la « instruit. Ma foi ! note maître est ben nommé ; :ar il « est ben tout ce que vous venez de dire là, Germiin. »
Le soir, après souper, l'Honnête homme nous dit. devant toute la famille assemblée : « Mes enfant?, il est « un héritage que j'ambitionne beaucoup de vousaisser 1 « c'est que partout où vous irez, partout où vous vous « direz mes fils, chacun vous réponde aussitôt ■ — Hal « vous êtes les fils d'Edme Restif? c'était un honnête « homme! Croyez-moi, mes enfants, cela vaucfra mieux « que si on disait : C'était un riche homme! L'était un « habile homme! C'était un savant homme! Il abattu « une armée à lui seul, et le Roi l'a fait comt, marquis « ou duc, ou telle autre chose que ce puisse été! Et tous « tant que vous serez, mes enfants, dans toU le cours de ^^ votre vie, que vous ne faites que commmcer, n'ayez s< pour but et pour unique ambition, que i^ dignement i< mériter cette belle et utile qualité; ca" si vous la « méritez bien, on vous la donnera à la tin — Comme à « vous, maitre, » dit Germain; « car un diacun vous la « donne, et surtout nous, qui vous voyoïs de plus près
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■« et pour qui vous n'avez pas la moindre chose de « dérobée. — Dieu en soit loué, Germain ; et la puissé-je « conserver! »
Voici le trait que j'avais annoncé, où le titre de l'Honnête homme causa au respectable vieillard une joie aussi vive que pure.
Un de ses fils, qui demeurait alors à Auxerre, partit la veille des fêtes de la Toussaint, avec un de ses camarades, pour aller voir son père. Ils passèrent par un village qui est à moitié chemin, où demeurait un proche parent. Mais une escapade de jeunesse très récente fit mal accueillir le jeune Restif. Humilié d'être traité de la sorte devant son ami, et forcés de partir sur-le-champ tous deux, à la nuit, le jeune homme prit le parti de se rendre à Sacy, par des chemins couverts de bois. Environ à demiroute, les deux voyageurs n'en pouvaient plus de lassitude et de faim. Ils n'avaient pas grand'monnaie; le jeune Restif surtout, qui n'en avait encore jamais senti l'utilité, avait négligé de se munir d'une dizaine de pièces de deux sous, qu'il laissait rouiller dans sa chambre avec quelque ferraille. Le besoin les obligea de frapper à une porte, en passant par le village du Puits-debond. Ils trouvèrent les bons paysans à table, qui soupaient avec du petit-salé : une grande cruche de vin était devant le feu : c'étaient trois familles réunies qui se régalaient à la fin de leurs semailles. Ils étaient les suitiers les uns des autres, c'està-dire associés pour faire une charrue de trois chevaux.
— « Nous voudrions bien avoir un coup à boire, en i\ payant, » dirent les jeune alïamés. — « Oui dà. Mes- %( sieurs; mettez-vous là tout près du feu; il faut céder la « place aux nouveaux venus. — Mais, c'est que... » dit le jeune Restif, « nous ne sommes pas bien riches. » Et le camarade tira six sous et demi de sa poche, somme totale
de leurs richesses. — « Il y a là pour vous bien régaler. » dirent en riant les paysans; « mettez-vous à table, Mes- « sieurs, et reprenez votre argent : on ne paye pas ici « d'avance... Pourrait-on vous demander d'où vous <» venez? — DAuxerre. — Et vous vous mettez en route « si tard! — Vous voyez bien, » dit le camarade, « que « nous n'avons pas peur des voleurs. Et puis, c'est que « nous devions coucher à une lieue et demie d'ici, chez le « frère de mon camarade; mais... on nous a mis à la « porte... »
Le jeune Restif rougissait, et donnait des coups de coude à l'indiscret. — « Il faut bien que je me venge un « peu, » lui repondit celui-ci ; « mais je garderai le silence « chez ton père. »
Les deux jeunes gens se mirent à manger, non pas suivant un appétit de seize à dix-sept ans, mais avec la modération de gens qui n'ont chacun que trois sous un liard à donner pour leur écot.
Cependant le maître de la maison examinait curieusement ses convives; la figure du jeune Restif surtout le frappait. — « Messieurs. » dit-il enfin, « sans être trop « curieux, et où allez-vous? — A Sacy. — Je ne me « trompe pas, » dit-il à ses amis; « ce sont ses fils... « Comment vous nommez-vous? — Je me nomme Cor- « mier, » dit le camarade, « et mon ami Restif. » A ce dernier nom, toute la tablée se leva avec une sorte de transport. — *< Vous êtes le fils de M. Restif! que ne « l'avez-vous dit en entrant! Ha! l'honnête homme de « père que vous avez! 11 n'y a pas un habitant dans « Puits-debond à qui il n'ait rendu service, et à moi, en « mon particulier... Femme, apportez le boudin : il ne « peut être mange en plus honorable compagnie, à « moins que le père lui-même n'y fût. Allons. Messieurs.
« on ne part pas ce soir : voilà un lit, ce sera pour « vous, »etc. Toute la maison était en l'air. Le camarade, gaillard fort éveillé, était ravi. A tout moment les bonnes gens se récriaient : « Ha ! Ihonnête homme de père que « vous avez!... Monsieur, » disaient-ils à Cormier, «dans « tous les environs, votre ami serait reçu comme ici... « — Je ne m'étonne plus, » dit ce dernier à son ami, « que tu fasses si peu cas de l'argent! tu n'en as que « faire en route! Allons, allons, jeté pardonne notre ré- « ception de tantôt et l'escapade qui l'a occasionnée (i). »
Enfin, les deux jeunes gens, à demi rassasiés, se disposèrent à partir, malgré les peurs qu'on voulait leur faire pour les en empêcher. A leur sortie, toute la tablée porta la santé d'Edme Restif. en lui donnant mille bénédictions.
Les jeunes gens arrivèrent à Sacy en moins de deux heures, quoiqu'il y eût près de trois lieues. Mais ils s'étaient refaits, par le vin et le régal des bonnes gens. Ils entrèrent comme le père de famille achevait la lecture de la Bible. C'était le chapitre de la Genèse, où Jacob, revenant de chez Laban. rencontre son frère Esaii, et trouve moyen de le fléchir. Cette lecture attendrissante avait ému tout le monde ; le fils de la maison fut reçu avec transport, quoiqu'on le grondât un peu d'arriver tard. On fit un accueil proportionné à son camarade. Leur appétit
(i) C'était une lettre d'amour écrite à Jeannette Rousseau, jeune et aimable personne du bourg de Courgis. (R.)
Jeannette Rousseau était la fille d'un notaire de Courgis. Restif en parle longuement dans Monsieur Nicol.is.
« Elle était, dit-il, modeste, belle, grande; elle avait l'air virginal, le teint peu co oré, pour donner sans doute plus d éclat au rouge de la pudeur, et marquer davantage son innocence; elle était faite comme les Nymphes, mise avec plus de goût que ses compagnes, et surtout elle avait ce charme tout puissant auquel Je ne pouvais résister, un joli pied. » Ed. Michaud. t. 1", p. 83.
était presque aussi vif qu'au Puits-debnnd : un leur servit à souper, et la famille entière resta pour écouter le récit de leur voyage, le jeune étranger ayant annoncé qu'ils avaient eu l^eaucoup de peine.
Ils mangèrent d'abord ; ensuite le père de famille leur dit : « Allons, mes enfants, faites-nous un peu le récit de « vos traverses, dans le grand voyage que vous venez de « mettre à fin? — Ne vous moquez pas. Monsieur, » dit le jeune étranger; « nous en avons eu des traverses, et de « cruelles ! mais la plus cruelle de toutes, ça été celle de « courir les risques de mourir de faim. Nous sommes « partis d'Auxerre à neuf heures. — 'Vous vous êtes donc « égarés? — Justement! — Comment mon fils! tu ne sais « pas encore ta route ! — C'est que nous avons pris, » « continua l'étranger, « par des chemins de traverse; « bien nommés, je vous assure! et à six heures du soir. « nous n'avions encore rien mangé ; car notre déjeuner « d'Auxerre n'en mérite pas le nom. Avec cela, pas « d'argent dans nos poches. Mais si j'avais su la pièce « de crédit qu'avait M. votre fils! — Comment, une « pièce de crédit? — Et une b:)nne. Monsieur : votre « nom. Dès que nous l'avonseu prononcé, le pain, le vin, s< la viande, d'excellent boudin, un bon feu. des caresses »v presque comme celles que ni)us recevons ici, tout cela « nous a plu sur le corps, [e n'a\ais. je vous assure. « encore rien vu de pareil. >»
Et le jeune homme, sans prendre lialeine, raconta tout ce qui s'était passé au Puis-debond. Toutes les fois qu'il répétait l'exclamation des bonnes gens, qui servait comme de refrain à leurs discours : L'honncte homme de père que vous ave:(! on voyait le respectable vieillard lever les yeux vers le Ciel, et retenir à peine ses larmes.
Qiiel moment délicieux! et la vertu n'eût-elle que cette
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récompense, ne surpasserait-cllc pas toutes les prétendues jouissances que le vice procure? Quand Edme Restif. quelque temps auparavant, trouva une bourse pleine, en allant à la foire de la Ferté-Milon, et qu'arrivé dans ce bourg il se promena dans le marché, en criant : « Qui a « fait une perte? » et qu un pauvre père de famille se présenta, disant : « J'ai perdu ma bourse, et je suis « ruiné; » quand Edme Resttf. en la lui présentant, le vit tressaillir de joie, et tomber à genoux pour remercier le Ciel; quand l'épouse de cet homme, qui voulait mourir de désespoir, vint lui rendre grâce de la vie. pense-t-on que l'Honnête liomme n ait pas eu un million de fois plus de plaisir, que s'il avait gardé cet argent, et qu'il l'eût employé secrètement à son profit?
[e vais terminer cette intéressante Histoire; mais je la ferai suivre par quelques traits de la conduite de mes deux frères aines, capables d'achever de donner une idée Cfjmplète du père vertueux qui a su former de tels enfants.
Edme Restif jouit d une assez bonne santé, jusqu'en 1762, qu'il fut attaqué de la maladie dont il mourut en 17O3, le i() Décembre. L'année précédente, la prairie avait été inondée par les pluies. Le temps de la fauchaison étant arrivé, le respectable vieillard, dont rien n'avait jamais pu suspendre les travaux, crut qu'il avait encore l'invulnérabilité de sa jeunes.ie (qu'on me passe le terme). Il coupa lui-même l'herbe dans l'eau, avec une adresse dont lui seul était capable, et en tira la plus grande partie. L'eau était si froide, que tous ceux qui lui aidèrent en furent inct)mmodés; mon plus jeune frère eut une fièvre tierce. Mais l'effet le plus funeste fut sur mon père, qui avait travaillé davantage et plus longtemps. Une
fièvre lente s'empara de ce corps robuste, et le mina insensiblement pendant près de deux années.
Je n'ai pas eu occasion de parler du fils aine de ma mère dans le cours de cet Ouvrage : il avait pris un art aussi utile aux hommes, qu'il est noble par l'évidence et la sûreté des secours qu'il procure, la chirurgie. Il s'y distingua : il connaissait surtout si bien le tempérament de mon père et de ma mère, qu'il ne les traita jamais en vain : soit que sa méthode fût infaillible, soit, plutôt, que la confiance en lui fit plus que le remède. Cet excellent garçon était mort à vingt-six ans, d'une chute de cheval, laissant une jeune veuve (Mademoiselle Patry, de Ponthierry, près Fontainebleau), qui lui a donné un fils posthume. Durant tout le cours de sa maladie, Edme Restif ne disait autre chose dans ses souffrances, sinon : — « Hélas! si j'avais ici mon pauvre Boujat! » Ce fut la seule plainte qu'il se permit.
Messire Antoine Foudriat n'était plus; ce fut un jeune curé (M. Jolivet) qui administra les derniers sacrements; mais le respect de ce jeune pasteur pour le vieillard était si profond, qu'il lui rendit des honneurs sans exemple en cette occasion. Il était suivi de toute la paroisse; les vieillards en larmes remplissaient la chambre du malade, et tout le reste, à genoux dans la cour, formait des vœux pour sa conservation.
Le jeune pasteur, après une exhortation aux assistants, sur la nécessité de se préparer de loin à la mort, ajouta, en s'adressant à Dieu : « O mon Seigneur, c'est dans le « tabernacle le plus digne de vous que je vais vous placer « aujourd'hui ; le cœur de l'homme de bien est le temple « le plus agréable à la Divinité... Prenez courage, mon « digne père » (car par respect, il n'osait, a-t-il dit luimême, le nommer mon frère) : %< ou vous allez être rendu
« à nos vœux, ou vous allez jouir de la bienheureuse vie « dans le sein d'Abraham, avec tous les Justes, à qui <,< vous avez ressemblé. Mais de tous les Justes, j'ose le « dire, il n'en est pas qui doive attendre de plus glorieuse « récompense, que le bon père de famille, qui a fait « autant d'heureux et de vertueux qu'il a eu de familiers; « qui a donné à rEglise de dignes ministres; à la Patrie, « de braves défenseurs: à l'Etat, des citoyens de toutes « les classes, et surtout des mères de famille exemplaires « et fécondes : ce sera un cri de jt)ie dans le ciel à votre « entrée, et le saint patriarche Jacob, et tous les Saints « des premiers âges que vous avez révérés, vont vous « présenter au pied du trône de Celui q.ui est, » etc.
Cette exhortation était bien dans le goût du vénérable vieillard : aussi lui tira-t-elle des larmes, et depuis ce moment, il attendit la mort avec une sérénité, et même une joie, qui n'était troublée que par l'affliction de ma mère.
Il n'est plus! Dieu tout puissant! votre plus noble Ouvrage n'est plus ! car un père vertueux est votre vivante et sainte image ! Béni soyez-vous, ô mon père, et du séjour des Justes, jetez un regard propice sur votre infortuné fils! Amen.
La vérité m'oblige à dire qu'il y a peut-être un reproche à faire à cet homme vertueux : c'est qu'il aurait voulu avancer tous ses enfants dans le monde. Il n'en a élevé qu'un aux travaux champêtres (et c'était celui qui n'y était pas propre). Il a stjigné notre éducation, autant et plus que ses moyens ne le lui permettaient, et il nous destinait à vivre dans la capitale. Cela venait sans doute de l'estime que le vertueux Pombelins lui avait inspirée
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pour ce dangereux séjour, et des avantages dont il avait été sur le point d'y jouir. Mais autant il avait de goût pour nous voir établis à Paris, autant il nous détournait de nous fixer dans les villes de province; et voici ce qu'il nous répétait souvent, pour nous en éloigner : — « Mes « enfants, la qualité d'homme est si belle, qu'il faut « éviter tout ce qui peut y donner atteinte; or, je n'ai vu \< nul endroit où cette qualité soit plus avilie, que dans « les petites villes de province : cinq à six gros habitants « s'en regardent comme les propriétaires, et il semble ^< que c'est par grâce qu'ils veulent bien y souffrir l'utile « populace qui cultive la terre, exerce les métiers, et fait \< aller le commerce. J'en ai vu quelquefois des exemples « révoltants sur les promenades publiques, de la part de « ces prétendus propriétaires, qui, possédant les princi- « pales charges de magistrature, avaient en main tout le >* pouvoir. Je serais mort de douleur dans un pareil « séjour. A Paris, au contraire, l'homme est encore plus ^< libre qu'ici; il n'y a qu'un maitre. qui l'est de tout le >s monde; et si un duc et pair vient à vous éclabousser. *< vous pouvez le lui rendre l'instant d'après. Grand et « bel effet de la liberté dans cette ville immense, où l'on v< voit non seulement la Nation dans toute sa majesté. >» mais où le genre humain respire 1 air salutaire et le « précieux parfum de l'égalité. Je n'ai jamais entrevu « Paris de loin, qu'avec le tendre sentiment d'un fils qui « revoit sa mère. A la vérité, cette mère est un peu capri- « cieuse : elle est quelquefois bien dure! mais aussi, la « plupart du temps, elle choie ses enfants, au point de les « gâter. Je ne vous parlerai pas des amusements et des s< récréations qu'on trouve dans Paris : cette grande ville ■>< est un spectacle continuel, ou les scènes changent à « chaque pas et à ciiaque instant; mais, ce qui est bien