RÉPLIQUE
Monsieur,
■ Un démon, ennemi du repos de mes jours, m'a poussé dans < votre quartier. Je n'irai pas chez vous,- je ne le puis ; mais j'en * mourrai. Je suis. Monsieur, avec un profond respect... »
Le jeune homme avait raison. Qu'eût-il été chercher? Mais le reste de ses jours fut empoisonné. Malheureux auparavant, il sentit ses peines s'accroître ; sa santé succomba; il descendit aux portes du tombeau, et si la force du tempérament l'en a ramené, il n'a jamais recouvré, je ne dis pas le bonheur, mais la tranquillité. Condamné à d'éternels regrets, il est justement puni de l'espèce de violence qu'il a faite à ses parents... Puisse son exemple être une leçon profitable à tous ceux qui seront tentés de l'imiter! C'est ainsi que le vice est son propre bourreau (i).
Les enfants sont un prolongement de 1 existence des pères, et c'est encore parler dignement d'Edme Restif,
(i) Voyez, au sujet de ce fils d'Edme, la Femme infidèle, et surtout l'Ouvrage intitulé Monsieur Nicolas, qui doit paraître en 1790. Ce ne sont point ici des fables controuvées pour amuser l'oisiveté : c'est une histoire vraie. (R.)
La Fi.mine infiJclU. A La Haie, et se trouve à Paris, chez Maradan, libraire, rue des Noyons, n" 53, 178S.
C'est un violent pamphlet de Restil" contre sa femme, .\gnès Lebègue.
que de présenter le tableau des vertus de ses deux fils aînés.
Edme Nicolas est le second des enfants d'Edme Restif. On peut dire de lui ce quon lit dans la Vie de presque tous les Saints canonisés, qu'il fut vertueux dès l'enfance. Ce qui est d'autant plus étonnant, qu'il joignait à beaucoup de vivacité un esprit peu commun et une très aimable figure. Son ardeur pour l'étude était inconcevable; il y donnait une partie des nuits, et il alla jusqu'à incommoder sa santé. Ses progrès furent aussi rapides qu'ils devaient l'être ; car si pertitiax labor vincit naturam, un travail opiniâtre la seconde encore bien mieux qu'il ne la surmonte. 11 a professé la philosophie pendant plusieurs années au Séminaire d'Auxerre, où l'on faisait alors toutes les classes, et les principaux de la ville, presque tous ses élèves, conservent pour lui la plus haute considération. Il fut ensuite vicaire à Vermenton, lune des plus fortes paroisses du diocèse et voisine de son lieu natal. Il s'y fit chérir, quoique sa vie fût si retirée qu'il ne paraissait jamais au dehors que pour remplir les fonctions du saint ministère.
Après ce vicariat, il fut nommé a la cure de Courgis, petit bourg voisin de Chablis. Cette paroisse est nombreuse et pauvre; les habitants ont un caractère difficile, déguisé sous un air assez prévenant, et ils portent la dissimulation et lentêtement aussi loin que ces deux vices peuvent aller.
Une fois pourvu de cette cure, Edme-Nicolas s'y est attaché irrévocablement et s'est cru lié à son église d'une manière indissoluble. M. de Caylus le chérissait : ce digne prélat, après dix années d'expérience, fut enchanté de voir que la conduite d'un homme pour lequel il avait toujours marqué de la prédilection répondait parfaitement
à ce qu'il en avait espéré : aussi faisait-il les caresses les plus obligeantes au curé de Courgis, lorsque celui-ci allait le voir à Regennes, et il le nomma un jour, devant une nombreuse assemblée, l'honneur de son Clergé. Ce digne prélat sachant le bon usage que le jeune curé faisait des revenus de son bénéfice, voulut lui en donner un plus considérable, la cure de Vermenton même, où il avait été vicaire, et où il était aimé. 11 lui en fit faire la proposition par feu M. Creuiot, respectable pasteur d'une des paroisses de la ville épiscopale, homme vraiment apostolique et d'une vertu si pure et si relevée, qu'elle est au-dessus de tout ce que l'on peut imaginer; mais le jeune pasteur répondit à son père spirituel (M. Creuzot était son confesseur), qu'il avait épousé l'église de Courgis et qull ne la quitterait qu'à la mort. Le saint évèque fut édifié de cette réponse, et comme toutes les parties de son troupeau lui étaient également chères, il laissa Edme-Nicolas où il voulait rester. En effet, qu'était-il nécessaire de lui donner une meilleure cure pour le revenu, puisque ce vénérable pasteur n'en gardait rien?
11 est consolant pour notre siècle, qu'il se trouve de temps en temps, d'espace en espace, de ces dignes ecclésiastiques qui rappellent au Clergé, par leur exemple, le véritable emploi des biens consacrés à Dieu. A la vérité, il ne s'en rencontre guère que parmi les curés, ordre aussi respectable qu'utile, et mal partagé de biens temporels. Edme-Nicolas ne s'est jamais plaint de cette pauvreté des curés; au contraire, je l'ai entendu plusieurs fois féliciter ses confrères de ce trait de conformité avec Jésus; il regardait la pureté des mœurs de la plupart des pasteurs du second ordre, comme un effet de cette heureuse pauvreté, dont JÉSUS fait une loi à ses disciples, et qui est d'obligation étroite pour ses ministres.
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Voici le tableau de sa conduite, exactement conforme à la vérité, tel que je l'ai déjà tracé dans Y Ecole des Pères. ouvrage auquel on a rendu justice en Allemagne, où on le traduit (i) :
Le curé de Courgis se regarde comme le père de tous ses paroissiens, l'arbitre des difterends, le consolateur et le secoureiir des malades. Il a une maxime qui règle sa conduite dans ses aumônes, c'est de donner le double de ce qu'il a : ceci va s'éclaircir dans l'instant. Quoiqu'il ait de pauvres parents, il ne leur donne que peu de chose, et voici comme il rendit compte de sa conduite à l'un d'eux qui s'en plaignait : « Je suis gros décimateur du finage. « Ma cure rapporte environ quinze cents livres ; cinq cents « francs suffisent pour l'entretien de ma maison; le *< surplus ne doit pas sortir de ma paroisse, qui est « pauvre : je ne le donne cependant pas ; je prête mon blé « et le reste à moitié prix, durant l'hiver, à mes pauvres, « à mes enfants-nés : je le mets en dépôt entre leurs « mains; j'emprunte aux riches pour prêter aux plus « misérables : lorsqu'on me rend ma moitié dans la belle « saison, je paie ce que l'on m'a avancé; et, si je ne puis »< suffire, je vais à la ville demander l'aumône, pour que s< le labciureur n'y aille pas. » (Et voilà comme il donne plus qu il ne possède). « J ai adopté ces pauvres gens, en « acceptant leur cure et le nom de leur pasteur. Comment « voudriez-vous que mes prédications fissent la moindre « impression sur eux, si je manquais à mes obligations, « et si je ne leur donnais pas l'exemple des vertus « Chrétiennes? Mes paroissiens savent ce que j'ai; ils « n'ignorent pas que mon superflu leur appartient; que je
(i) Une traduction de VEcole des Pères était en efiet projetée et préparée par un certain Engelbrccht avec qui Restif fut en correspondance. On sait qui.- ses œuvre-, uiit toujours été très goûtées en .Allemagne.
« suis pour eux l'image de Jésus-Christ même : je dois %« donc les nourrir, m'en faire aimer, pour rendre ma « doctrine aimable, ou renoncer à mon bénéfice. Voici, « mon cher parent, tout ce que je puis faire pour vous : je « possède de mon patrimoine trois cents livres environ « de revenu; prenez-en, cette année, où vous êtes gêné « par des malheurs que Dieu a permis pour votre sancti- « fication, prenez-en la moitié, j'ai déjà disposé de l'autre « dans notre famille ; si cela ne suffit pas, je retrancherai « quelque chose, non sur la portion de mes enfants, mais « sur ma dépense, pour vous le donner : c'est avec joie « que je ne mangerai que du pain pour aider mes chers « parents; mais si vous étiez à ma place, que vous vissiez « au lit de la mort des malheureux qui n'ont d'espérance « qu'en vous ; à qui vous devez, non seulement vos « biens, mais votre vie même, suivant l'ordre du saint « Législateur, pourriez-vous les négliger, et croire en « Dieu, vous dire Chrétien, ministre des autels, curé? » Le parent ne put s'empêcher de convenir que le curé de Courgis faisait son devoir.
Cet homme a rendu sa vie plus dure que celle du dernier de ses habitants : tout l'emploi de son temps est utile. Il se lève à trois heures du matin, et médite l'Ecriture sainte, pour l'instruction de son peuple, jusqu'à six. 11 va ensuite à l'église, s'y prépare pour la messe, qu'il célèbre à sept heures. Il reste ordinairement dans la maison du Seigneur, pour y attendre ceux qui ont beeoin de son ministère ; il est à genoux au pied de lautel ; une cloche que l'on sonne l'avertit de se rendre où il doit éclairer les consciences et donner des avis paternels. Ces soins prennent jusqu'à midi, à moins qu'il n'ait des malades, car alors il sort pour les visiter, et revient ensuite. Il dine; se promène une heure dans sa chambre
en hiver, toujours sans feu, lui qui procure du bois à tous ses paroissiens, et dans son jardin durant l'été; il écoute à cette heure-là tous ceux qui ont à lui parler de besoins temporels, et l'après-midi il exécute ce qu'il faut pour les soulager. Il visite chaque semaine sa paroisse. Sa douceur et sa bonté font désirer cet heureux jour, au lieu de le faire craindre, comme on le dit d'un autre curé, qui imite celui de Courgis, mais qui ne sait pas assaisonner comme lui le bien qu'il fait, et porte toujours sur son front l'indice de la sévérité de ses mœurs.
Il a fondé des écoles à ses frais : elles sont gratuites. Celle des garçons est tenue par Thomas Restif, qui ne regarde pas cette importante fonction comme au-dessous de lui; celle des filles l'est par une de nos sœurs, et le sera toujours dans la suite par deux veuves exemplaires. Mais le curé n'en veille pas moins sur les enfants. Il oblige les parents à les envoyer à l'école au moins tour à tour, quand on a besoin de leur service ; et comme il s'en trouve qui sont forcés de se tenir aux champs tout le jour, le pasteur va chez eux le soir, les fait lire et écrire lui-même une fois par semaine, leur donne les livres et le papier. Les autres jours, il est suppléé par son frère Thomas Restif, qui l'est à son tour par ceux des paroissiens les plus aisés et les mieux vivants, que le pasteur a engagés à consacrer une ou deux heures tous les huit jours à l'instruction de ces infortunés : il semble qu'ils soient d'autant plus chers à leur curé, qu'ils mènent une vie plus dure, et qu'ils ont plus diflîcilement les moyens de s'instruire. Si on lui demande : « A quoi sert l'instruction à des gens si pauvres?» il répond : — «A leur donner le « plus doux des plaisirs, celui de connaître et d'exercer s< l'intelligence ; plaisir si grand, que si l'on proposait à « un inf(jrtuné de cesser de l'être, en perdant ses lumières,
« il renoncerait plutôt au bonheur ; et voila pourquoi con- « naitre Dieu parfaitement, est l'ineffable bonheur des « Saints au ciel. » Ce n'est pas tout, il les habille : c'est la dime du vin, dont je n'ai pas encore parlé; cette dime est mal nommée, car elle n'est qu'un vingt-unième, ainsi que celle des gerbes; sur vingt-une, le curé prend la dernière : dime plus raisonnable, dans sa taxation et dans son application, que la nôtre... Cet honnête pasteur encourage les mariages des plus pauvres comme des plus riches. Il dit qu'un individu qui n'a que ses bras est un trésor pour la Société, s'il parvient vigoureux à l'âge de seize à dix-sept ans, et qu'on en ait fait un homme : arts, métiers, présentez-lui ce que vous voudrez, il embrasse tout avec ardeur; heureux de se procurer du pain par son activité. Un homme actif forme autour de lui, continue le bon curé, un tourbillon, comme on dit qu'en ont les planètes; dix de ses semblables au moins sont mus par l'activité de ce seul homme, et deviennent utiles. Si je conseillais le célibat à quelqu'un, ajoutait-il, ce serait aux opulents; à ces individus qui naissent pour être obéis; pour faire concourir vingt, trente, cinquante hommes à la conservation de leur inutile et pondéreuse existence. C'est un autre tourbillon que forment ces derniers, bien plus étendu que celui de l'homme utile : ils emploient mille bras pour nourrir, vêtir, délicater un homme; et l'industrieux nourrit seul dix hommes, en les faisant contribuer à la nourriture de cent autres. Qu'on ne s'imagine pas que ce seigneur ou ce publicain, qui fait bâtir des châteaux, peindre et dorer des équipages, broder des habits, entretient des catins et une valetaille plus vile encore; qu'on ne s'imagine pas que cet homme nourrisse ces gens-là; il les a arrachés à l'utilité; ils eussent vécu ailleurs à moins de frais; ils eussent contribué au bien général, etc.
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Le digne curé de Courgis eut une cruelle épreuve à soutenir en 1749, le 22 Octobre, je crois : cent quaranteneuf maisons de sa paroisse furent réduites en cendres. Le premier pasteur, M. de Caylus, tendit une main secourable à ses pauvres diocésains; il les nourrit pendant l'hiver; le pasteur particulier implora en personne, et par des lettres-circulaires, le secours de tous les pays circonvoisins, et il ne fut pas éconduit.
Dans le nombre des curés que l'on visita, il s'en trouva un entre Tonnerre et Courgis, qui était un vrai philosophe ; il vivait au jour le jour, ne gardait rien pour le lendemain, et faisait si peu de cas de l'argent, qu'il ne daignait pas le serrer; ce qu'il en possédait était sur le rebord d'une cheminée à l'antique, mêlé avec les cendres et la suie. Lorsque l'envoyé de la paroisse incendiée fut entré, et qu'il eut annoncé le sujet de sa visite, le curé philosophe se répandit en louanges du curé de Courgis, de son frère Thomas Restif, qui lui sert de vicaire, et du bon chapelain, M. Foynat, excellent homme et digne prêtre. Comme tous les paroissiens de ce bon curé étaient aisés, il conduisit l'envoyé de maison en maison, en exhortant à lui donner. De retour chez lui, après l'avoir fait dîner à sa table, il lui dit : — *< Mon cher, voyez sur cette chev< minée, mon trésor y est : nous allons partager. » 11 y avait quelques louis; il obligea l'envoyé de recevoir la moitié de la somme; à ce présent il ajouta une lettre obligeante et mille témoignages d'amitié pour les trois ecclésiastiques, qu'il n'avait cependant jamais vus.
.Mais l'homme qui fut le plus utile aux pauvres incendiés, après leur évèque, ce fut M. Clément, trésorier de la cathédrale, frère et oncle de MM. Clément, conseillers au Parlement de Paris. 11 estimait particulièrement le curé de Courgis, et il lui en donna des marques en cette
occasion, de la manière la plus agréable à ce bon pasteur, en secourant ses paroissiens.
Le curé ne s'en tint pas là; il fit un voyage à Paris pour leur procurer des secours plus abondants; il y fut recommandé par M. Clément, et il y séjourna près de trois mois, avec d'autant plus de sécurité que son troupeau n'était point abandonné à des mercenaires : le digne chapelain, M. Foynat, célébrait la messe, car Thomas Restif n'est pas prêtre; ce dernier faisait les catéchismes et de pieuses lectures, pour tenir lieu des sermons de son frère aine. Ce fut au moyen de ces secours, des prêts que fit généreusement M. Deschamps père, receveur des tailles à Auxerre et seigneur de Courgis, que le village fut rebâti, et qu'on préserva les habitants de la mendicité, du vagabondage, qui les auraient à jamais perdus pour eux-mêmes et pour l'État.
Le curé de Courgis a eu des ennemis, mais ils n'ont jamais osé lever trop haut la tête, la conduite du pasteur étant non seulement exempte de tout reproche, mais de la moindre indiscrétion; c'est un moyen infaillible pour faire taire la calomnie, et les jeunes curés ne sauraient être trop attentifs à le mettre en usage.
Aujourd'hui plus que septuagénaire, le digne pasteur semble redoubler de zèle, à mesure qu'il approche du terme heureux qui doit couronner ses travaux. Il a été considéré des successeurs de M. de Caylus, comme il l'était de ce prélat, mais il en est moins connu : d'ailleurs M. de Caylus était pour lui un second père et un tendre ami.
Ses paroissiens lui font pourtant un reproche : c'est de rendre trop longs les offices et les instructions. Ce reproche pourrait être fondé : et quoique le motif du respectable curé soit d'empêcher par là les amusements
frivoles ou dangereux, et de faire employer pour Dieu les jours qui lui sont consacrés, peut-être devrait-il penser que les hommes ne sont pas des anges, et qu'il faut accorder quelque chose à l'humaine faiblesse. Au reste, son motif est si excellent, qu'on ne peut y reconnaître qu'un ministre des autels pénétré de ses devoirs, et qui ne respire que pour les remplir dignement.
Qu'il me soit pourtant permis de citer ici en opposition, pour ce dernier article seulement, la conduite du vénérable Pandevant, ancien curé, dans la jeunesse de mon père : c'est Tomlesjonrs qui parle, dans l'Ecole des Pères, t. I", p. 312.
— « On voyait autrefois à Nitry des courses sur le préau, des luttes, des danses. Le bon curé Pandevant, le maître d'école Berthier, ne déclamaient pas contre ces jeux, ni même contre ces danses des dimanches et fêtes, quoiqu'elles se fissent entre garçons et filles : jamais il ne s'y passait rien de malhonnête; des enfants accoutumés à se voir ensemble à l'école, au catéchisme, ne font pas de sottises, quand ils se trouvent à se divertir les uns avec les autres : cela est bon pour ces pays où l'on séquestre les filles, où on les élève à part, comme si on les destinait à en faire des recluses; aussi qu'en arrive-t-il? c'est tout comme si l'on bande bien fort la corde d'une arbalète : l'échappée sera d'autant plus violente, qu'on aura reculé la corde plus loin ; quand des jeune gens comme cela peuvent se joindre, ils font mal, ce me semble, pour profiter de l'occasion. Aussi, jamais notre bon curé ne voulut-il entendre à la séparation des écoles, que quelques bourgeois de Noyers, établis à Nitry, avaient demandée; et je peux dire que s'il y a encore quelque retenue parmi notre jeunesse, c'est à nos écoles
communes qu'on la doit et à l'habitude qu'ont les garçons et les filles de se voir à tout moment. Je sais bien que, dans les villes, cela ne produirait pas le même effet; mais c'est que dans ces pays-là les femmes et les jeunes filles sont des friandises, où l'on est toujours tenté de toucher; leurs habits, leurs affiquets servent de sucre et de miel; les hommes, les jeunes garçons même ne sauraient les voir, sans qu'il ne leur vienne des désirations, que l'habitude n'affaiblit pas, à cause qu'elles varient leurs modes de manière qu'elles leur offrent presque tous les jourc des physionomies nouvelles. Une femme de ville peut, avec le secours de la seule coiffure, prendre en un jour cinq à six visages différents : que sera-ce donc avec le reste de sa parure, avec le rouge, pour celles qui en mettent, et les autres brimborions qui les réparent, et dont un des nôtres, qui a été laquais à Paris, m'a fait l'énumération ? Ainsi les hommes des villes épousent vingt femmes dans une seule. Au lieu que, chez nous, une fille est toujours la même, ses atours des dimanches n'étant pas assez recherchés pour nous la rendre tout autre. Si bien donc, pour revenir, que dans nos villages, il est parfaitement inutile de séparer les filles des garçons dans la jeunesse, et ce ne serait que les faire penser malice quelques années plus tôt. On jouait donc à différents jeux. Les hommes regardaient et formaient un grand cercle autour de nous : il n'aurait pas fallu que dans ces amusettes. où étaient des filles, on eût bronché devant des témoins pareils! Bien loin que notre curé trouvât mauvais que les hommes passassent leur temps à voir ces divertissements, il les y excitait : ■ — « Allez, allez, » disait-il, « voir courir la jeunesse; « votre assistance fera que ces jeux seront toujours des i< jeux innocents : je ne saurais être partout; où je ne suis « pas, chaque père de famille doit se regarder comme
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