QU IL FUT PUNI
rqiloi iii'oiilr jgr:-voiis > (l\igc 24^)
« mon lieutenant. » De cette façon, le jeune âge prenait le dimanche un honnête exercice, et les hommes s'amusaient; la gaité brillait sur tous les visages, et chacun le soir s'en retournait content. Aujourd'hui que tout cela n'est plus, notre jeunesse tient des brelans secrets, où il ne se dit et ne se fait que des vilenies.
« Le curé Pandevant n'était pas si dévot que le curé de Gourgis, qui est presque le seul homme apostolique qui soit encore dans ces environs : c'était un ministre indulgent, portant son âme sur ses lèvres, la bonté dans les yeux, et tous ses paroissiens au fond de son cœur. Si vous eussiez vu les habitants autour de lui, les fêtes et dimanches, en sortant de la grand'messe, comme il les accueillait, comme il s'informait de leur famille, vous eussiez dit : Voilà un père au milieu de ses enfants; peutêtre est-il trop bon, peut-être quelque méchant abuse-t-il de sa bénignité ; mais sûrement les cœurs droits doivent en aimer davantage leur religion et leurs devoirs... Charles (i), je me souviens de ses dernières années. Ho! comme la religion était respectable sur ce front content et tranquille ! que cette tête chenue et grise inspirait de vénération ! le peu que je vaux, après Dieu , je le dois à la mémoire de cet homme et de son digne second. Il ne souffrait pas de procès entre nous (ses successeurs en ont euxmêmes intenté) ; il les accordait toujours et discernait a merveille le vrai du faux, parce qu'il nous connaissait tous. Ses prières à l'église et ses instructions étaient courtes, mais comme il les faisait! quelle eflusion de cœur dans ses prônes! Je me souviens d'un tout entier, qu'il nous fit un dimanche. L'année était pluvieuse, toute la nuit il avait plu; le dimanche, il fit beau, et on l'avait
(i) C'est l'instifuttur Jr Roger, \c héros de l'Ecole des Pères. (R.)
LA VIE DE MON l'KRt:
prie d'avancer l;i messe, pour qu'on pût aller tourner les javelles et mettre les gerbes en état d'être liées le soir. Il ne monta pas en chaire, mais descendant seulement au bas du sanctuaire, il nous dit (1) : « Mes enfants, et ceux NN du bon Dieu, je vous exhorte à aller tous lier vos gerbes « par ce beau temps. Vous êtes sous la loi de faveur, sous « le joug léger de la céleste Bonté, rendez-lui grâces; il V» n'aurait pas été permis au peuple soumis à la loi de « Moïse de violer ainsi le Sabbat; mais nous, enfants de la >« régénération, nous sommes délivrés de la lettre qui tue, ^^ et de ses assujettissements : pour obligation unique, « notre Dieu nous impose un devoir qui rapporte au cenv< tuple, c'est celui de l'aimer, et nos frères : l'amour de ^^ Dieu nous rend, dès cette vie, paisibles, satisfaits; v> l'amour de nos frères fait que nous en sommes aimés à s^ notre tour; nous donnons, l'on nous donne : ô mes « enfants, aimons-nous !
« J'invite ceux qui n'ont point de récoltes coupées à N» offrir leurs bras aux autres; cette œuvre vaudra mieux « que d'assister a l'office. Mes enfants, on sonnera les « vêpres, msis n'y venez pas aujourd'hui; unissez-vous st seulement à nui par une bonne pansée; car je veux les ^> dire, au nom de mes enfants, prosterné au pied de ces V» fonts sacrés, où j'ai reçu vos promesses à tous d'être « fidèles à Dieu : notre bon recteur d'école, votre second N> père, et quelques vieillards feront chœur avec moi. Mes N> enfants, que le bon Dieu ratifie la bénédiction que je ^« vous donne en son nom! » Les instructions qu'il faisait a la jeunesse étaient toujours proportionnées à notre esprit; il leur donnait un ton d'évidence, de raison com-
(i) C'est ici le passage qui précède celui du bon Hcf-tliicr, rapporté au commencement de ce livre, I" Partie, p. 44. (R.)
mune, qui persuadait tout ce qu'il disait. Lorsqu'il traitait un point de morale, il nous demandait à tous notre sentiment sur l'avantage qu'il devait procurer aux hommes; il l'exposait si clairement que les plus bouchés donnaient leur décision ; ensuite il répétait ce que chacun avait dit, en corrigeant, augmentant, et mettant dans le plus grand jour la pratique de la vertu morale (i). »
Je crois que voilà le vrai curé de campagne. Mais tous les hommes ne voient pas de même ; et d'ailleurs, je n'ai pas la hardiesse de vouloir donner des leçons à mon digne aine : il a plus d'esprit, de lumières, d'expérience que moi, et je présume que la route qu'il a prise est la seule qui convienne à la trempe d'esprit de ses paroissiens. Le même régime n'est pas utile à tous les malades.
Thomas Restif, plus jeune de quelques années que le curé de Courgis, est un de ces caractère heureux, tels qu'on nous peint les hommes de l'âge d'or. La candeur et la modestie siègent sur son front, et dès qu'il a parlé, on se sent porté à lui donner toute sa confiance. Ce digne ecclésiastique est si humble, qu'il n'a jamais voulu accepter l'ordination, que M. de Caylus lui a fait offrir plusieurs fois. Ce prélat a été jusqu'à lui faire écrire :
— « Je vois ce qui vous retient : parce que vous êtes « inférieur à votre frère aine, vous vous croyez incapable. « Mais, mon cher fils, je n'ai pas trois sujets dans mon « diocèse comme votre aine, supposé que j'en aie deux : « il ne faut pas le prendre pour comparaison ; on peut lui
(i) C'est à ce pasteur que l'on citait un jour l'exemple de curés moins réguliers que lui. 11 répondit : — « L'Enfer est pavé de la tête de mau- « vais prêtres. » (R.)
LA VIK l)b MON PÈRH 26 1
>» ctrc de beaucoup inférieur et être encore très digne. Je s< vous invite à vous rendre; sinon, je vous déclare, en s< qualité de votre évêque, que vous rendrez compte à Dieu u du talent qu'il vous a confié pour le salut des âmes... >♦ Ces paroles épouvantèrent Thomas Restif; mais le curé, qui était charmé de le garder, alla répondre pour lui à Regennes; il exposa l'utilité dont lui était son frère pour l'instruction des enfants, dans une paroisse nombreuse, etc.
— « Mais il n'a pas d'établissement?
— »« Il n'en désire pas. Dieu est le père de tous les <s hommes. »
Cette réponse désintéressée fut admirée du prélat, qui ne répondit qu'en envoyant sa bénédiction pastorale au vertueux clerc, qui '« préférait d'être le dernier dans la maison du seigneur, à tenir le premier rang dans les palais des méchants. »
Ce serait sortir de la simplicité du sujet, que d'en dire davantage sur Thomas Restif; d'ailleurs la crainte que cet Ouvrage ne tombe entre les mains des deux respectables frères, m'empêche de m'étendre autant qUe je le désirerais. Après m'être satisfait par un mot d'éloge, je veux leur complaire, en gardant le silence.
Barbe Ferlet a survécu huit ans à son mari : elle est morte en 1772, le 5 Juillet. Nous en avions agi, à son égard, comme notre vénérable père avait fait à l'égard de sa mère, en lui abandonnant d'un commun accord l'administration de tout ce qui nous revenait, et elle en a joui jusqu'au dernier moment (i).
(i) On verra, dans TOuvrage intitulé Monsieur Nicolas, If reste de I Histoire d'Fdme Restif, d'après ce principe : « Les fils sont le prolon-
202 l.A VIE DH MON l'F.RE
Pierre Restif voyait une classe d'hommes que jamais son fils n'a été à portée de fréquenter: c'était celle des gentilshommes cultivateurs, la plus estimable et la plus respectable peut-être de la Noblesse Française. Mon vertueux ami Loiseau, dont je parlerai beaucoup dans ma Vie, le même dont il a été question dans la MaUdicticn paternelle, connaissait beaucoup la Noblesse cultivatrice de nos cantons; il m'en a raconté plusieurs traits estimables, entre autres celui de M. d'Angeliers, proche parent d'un marquis de la Cour, et auquel celui-ci reprochait de ne rien faire pour s'illustrer. M. d'Angeliers lui répondit : — « II est vrai, Monsieur, que jusqu'à présent, mes « ancêtres et moi, nous navons fait que servir l'Etat de « nos biens et de notre personne pendant la guerre, faire « valoir nos terres pendant la paix, contribuer à la subsis- •,< tance générale, par une culture savante et bien entendue. « et rendre heureux nos vassaux. Nous aurions peut-être « pu, comme d'autres, chercher à surcharger l'Etat do « notre entretien, par des pensions sollicitées; mais nous ^< avons préféré d'être utiles à être parasites. Nous ne \< nous sommes pas illustrés, il est vrai; mais nous avons *< honore, par notre conduite, le titre de gentilhomme et « la qualité de citoyen. Adieu, Monsieur; sachez que je « suis un vrai gentilhomme et non un chevalier d'in- « dustrie. »
Il y avait naguère, dans nos cantons, une branche de la maison de Courtenay, les uns disent bâtarde, les autres légitime. Les Courtenay, comtes d'Auxerre, avaient donné
gemcnt de l'existcntc des pi-rcs. » Mais comme cet Ouvrage ne paraîtra pas de sitôt, je vais en détacher un trait relatif à Pierre Restif, qui pouvait être placé à la tète de la Vie de mon Père, sans quelques raisons particutit-res qui en ont empêché.
à cette branche un franc-alleii, qui existe encore à cinc) lieues de la ville, chef du comté; ces seigneurs, dans la maison desquels deux de nos ancêtres ont pris leurs femmes, savoir ; Uri-Éléazar Restif en 1630, et Élie-Élisée Restif en 1660, cultivaient leurs terres eux-mêmes : ils n avaient point d'autre nom que celui de Courtenay. donné à leur franc-alleu par les comtes d'Auxerre, leurs auteurs, avant qu'ils partissent pour la croisade, et qu'ils devinssent empereurs de Constantinople. J'ai vu le dernier de ces Courtenay; il n'y a plus que des filles depuis quarante ans. Une d'elles avait épousé le nommé Moreau, de Vermenton, qui se fit connaître à Orléans et fut protégé, à cause de son origine maternelle, dont néanmoins il ne rendait pas un compte bien clair. Les seigneurs de Bertro. desquels sort ma mère, cultivaient également leurs terres et s'allièrent aux Courtenay.
Mon grand-père Pierre, qui avait de la fortune, voyait donc les seigneurs voisins, qui l'aimaient, et qui le plaisantaient quelquefois sur la perte de ses titres. Il s'avisa un jour d'une plaisanterie singulière : ce fut de faire écrire, sur de vieux parchemins lavés, une généalogie, par laquelle il descendait d'un empereur Romain, dont le nom Latin a du rapport avec le nôtre en Français. 'Voici ce morceau vraiment original :
GÉNÉALOGIE DES RESTIFS (i)
Grands, qui vous enorgueillissez de votre rang, de votre naissance, du sang qui coule dans vos veines, lisez la généalogie
(1) Cette généalogie parut pour la première fois clans la 2" cditioti lie la Vie de mon Père (1780). Restif la fit ensuite figurer dans les Parisiennes (i-jS"]) et elle reparut, augmentée, en 1794 dans l'introduction de Monsieur Nicolas.
d'un pauvre diable, que vous regardez avec cette morgue insolente que le noble montre toujours au roturier!
On l'a soigneusement conservée dans ma famille; et c'y fut toujours une loi, que chaque descendant écrivit son nom sur un antique rouleau de vélin, renfermé dans un étui de bois de noyer.
Je descends de l'empereur Pcrtiiuix, successeur de Commode, et auquel succéda Didiiis Juliaiiiis, élu empereur, parce qu'il se trouvait assez riche pour payer l'enchère à laquelle les soldats avaient mis le souverain pouvoir.
Vous allez voir, dans ce rouleau généalogique, que l'empereur Pertiuax avait un fils nommé Helvius Pertinax, dont Caracalla ordonna la mort, uniquement parce qu'il était fils d'un empereur. Mais un des affranchis à'Helvius, surnommé du nom de son maître, s'offrit généreusement aux assassins, qu'il trompa, et mourut pour son patron : trait précieux, dont l'histoire du temps avait sans doute fait mention, mais qui n'est parvenu jusqu'à nous que par la généalogie de Pierre Pertinax, dit Restif.
Echappé à la mort, Hflviiis Pertinax se sauva dans les Apennins, où il vécut dans l'obscurité.
Un jour qu'il se promenait dans les détours de sa retraite sauvage, il entrevit une jeune esclave, qui chassait devant elle quelques chèvres, et les faisait entrer dans une caverne. 11 la suivit, sans en être aperçu, et pénétra sur ses pas, jusqu'au fond de l'antre. Mais, quelle fut sa surprise, lorsqu'il entendit une autre femme parler à l'esclave, et qu'il reconnut la voix de Didia Juliaiia. fille du successeur de son père, proscrite comme lui, et que toute la ville de Rome croyait massacrée! Il se découvrit avec précaution, de peur de l'effrayer, et les deux illustres infortunés, charmés de se retrouver, sentirent qu'ils pouvaient adoucir mutuellement leurs peines.
Helvius avait une cabane plus commode que l'antre : il y conduisit Didia, lui donna des habits convenables, car ceux qu'elle portait étaient en lambeaux, et l'épousa.
Leurs noms sont à la tête de la Généalogie, de la manière suivante :
Nous, Helvius Pertiuax et Didia Jiiliaiia, fils et fille d'Empereurs, nous estant uni-^ par mariage, avec l'as et la balance,
avons inscript nos noms sur ce vclin, pour servir de commencement à une nouvelle famille patricienne. Nostre Ascendance est asscs connue dans tout l'Univers; il est inutile de la rappeler : mais nostre Descendance devant estre cachée, nous voulons que nos Enfans, pour s'exciter à la vertu, sachent qu'ils proviennent des Maistres d'un Peuple, roi du monde ; nous escrivons ici nos noms; et nous ordonnons, par notre auctorite saincte et paternelle, à chaqu'un de nos Descendans, d'escrire les leurs à la suite, tant que le nom Romain sera cognu dans le monde. Ainsi, nous commençons à escrire, de nostre main. Helvius-Pertinax engendra, de Didia Juliana, Caesario-Helvius
Pertinax, qui passa dans les Gaules, et fut errant : Lequel engendra, de Lucia-Vera, exilée, Octavius-Helvius Pertinax, qui acheta quelques terres :
Lequel engendra Claudius-H. Pertinax, qui fut Laboureur : Lequel engendra Titus-H. Pertinax, qui fut dépouillé de ses • '^terres, par un Proconsul, auquel il avait résisté : Lequel engendra Maximus-H. Pertinax, qui fut Porcher : Lequel engendra Augustulus-H. Pertinax, qui fut Berger : Lequel engendra Julianus-H. Pertinax, qui fut comme son Père : Lequel engendra Constans-H. Pertinax, qui fut comme son Père : Lequel engendra Carus-H. Pertinax, qui fut Muletier : Lequel engendra Tacitus-H. Pertinax, qui fut comme son Père : Lequel engendra Decius-H. Pertinax, qui fut Maquignon : Lequel engendra Honorius-H. Pertinax, dont le Roi Chilperic l*"""
convoita la Femme :
Honorius et Chilperic engendrent Olibrius (i) Pertinax; qui fut
écuyer du Roi Clovis :
Lequel engendra Meroveus Pertinax; qui fut Custos yenatorum.
ou Grand-garde des chasses :
Lequel engendra Charibertus Pertinax, qui fut Comte d'Auxcrrc :
Lequel engendra Chlodoveus Pertinax, qui se fit tondre, lui, sa
Femme et ses Enfans, fesser et cloîtrer, par les mains de
Saint Bénigne, de Dijon, dont il se déclara serf, lui et toute
sa Postérité, pour le salut de son ame et des Siens :
Chlodoveus Pertinax. échappé à la tondure, s'enfuit, avec le
tableau généalogique, pour tout héritage, et se maria dans la
(1) Ici cesse le pn-nom Romain Helvius. (R.)
ville des Biluriges, c'est-à-dire, Bourges, assés singulièrement. Il passait dans la place publique, très mal vêtu, comme on poursuivait un Meurtrier, qui venait de s'échapper du gibet, à l'aide de sa Famille, qui était puissante et nombreuse. On le prit pour le Coupable : les Parcns de Celui-ci, pour sauver leur Consanguin, jurèrent devant le Juge que c'était bien l'Homme qu'on lui présentait, qui était Yvo-Teufobocus, leur cousin. Le Juge n'en était pourtant pas trop sûr : mais comme c'était un Inconnu, sans protection, il résolut de le laisser pendre, pour faire exemple, et pour que les préparatifs d'un aussi beau spectacle ne fussent pas perdus; ce qui eût mortifié les Bourgeois. 11 allait donc être accroché, lorsqu'une Fille publique, touchée de sa bonne mine, quoique sous des haillons, et surtout de sa jeunesse, usa, en faveur du Patient, du privilège que les Prostituées avaient alors à Bourges, de sauver un Homme de l'échafaud, en offrant de l'épouser surle-champ, à condition de mener une vie honnête. Ce qui fut agréé des Berruchons, lesquels pensèrent que ce mariage les amuserait presqu'autant qu'une exécution, et qu'ainsi, leur curiosité n'y perdrait rien. Il n'y eut que les Dévotes et les Confréries, qui, ayant déjà quêté pour ensevelir le Mort, et lui faire dire des messes, auraient bien désiré ne rien changer ,.à leurs sages dispositions :
De ce mariage issit Chlotarius Pertinax, qui fut Galopin toute sa vie :
Lequel engendra Dagobcrtus Pertinax, qui fut Marmiton, puis Maître d'hôtel, chés un Comte de Poitiers :
Lequel engendra Eginhardus K"" Pertinax, qui fut favori d'Emma, fille de Charlemagnc : de laquelle
Il engendra le bâtard Carlomannus Pertinax, qui prit (dit-on) de grandes privautés avec Judith, [seconde femme de Loui.s-lcdebonnaire :
Lequel engendra Eginhardus I! Pertinax, qui fit une chronologie de nos Rois :
Lequel engendra Alcuinus Pertinax, qui fut Poète, puis Evêque de Reims :
Lequel avait engendré Thcodorus Pertinax, qui fut imbécile, et cependant écrivit les ^iiecdoctes du Règne de Charles-lesiiiiple. avant (pTil eût régné :
Lequel engendra Ricardus-Pcrtinax, qui fut fou, et fit un livre de ses faits et gestes, intitulé Li's miHe et une Folies :
Lequel engendra Gontramnus Pertinax, qui fut Ramoneur de cheminée :
Lequel engendra Rodcricus Pertinax, qui fesait pour les Hommes, ce qu'Hercule fit pour les Chevaux d'Augias :
Lequel engendra Gondemarus Pertinax, qui fut Bourreau de Paris :
Lequel engendra Ordonius Pertinax, qui fut comme son Père:
Lequel engendra Ramirus Pertinax, qui fut comme son Père :
Lequel engendra Froïla Pertinax, qui fut comme son Père :
Lequel engendra Gregorius Pertinax, qui, étant trop jeune, fut supplanté par le Mari de sa Sœur, et se fit Boucher :
Lequel engendra Garsias Pertinax, qui fut Marchand de Bœufs :
Lequel engendra Convellus Pertinax, qui fut Vivandier de l'Armée et de la Cour, sous le règne du Roi Henri l"^"" :
Lequel engendra Remundus Pertinax. qui fut Capitaine d'Infanterie :
Lequel engendra Indulphus Pertinax. qui fut Colonel de Cavalerie, et brigand, comme c'était alors l'usage :
Lequel engendra Edwinus Pertinax, qui fut General d'armée :
Lequel engendra Edgarus Pertinax, qui fut Comte de Mets :
Lequel engendra Aroldus Pertinax. qui fut massacré à Tongrcs, dans une émeute :
Lequel engendra Calenus Pertinax, que la Comtesse, sa mère, sauva du massacre, déguisée en mendiante :
Lequel engendra Diffus Pertinax, d'une Gourgandine qu'il épousa, après la mort de la Comtesse sa Mère; qui fut vagabond :
Diffus engendra Uraca Pertinax, de la Fille du Chef d'une Troupe de Bohémiens; qui fut un vaurien :
Lraca engendra Grimus Pertinax. qui fut comme son Père et son Ayeul :
Lequel engendra Edmundus Pertinax, qui naquit en prison, huit jours après que son Père eut été pendu, et trois semaines avant qu'on pendit sa Mère :
Lequel engendra Hugo Pertinax, qui fut Gagne-petit :
Lequel engendra Guido Pertinax, qui fut Garson de magazin d'un marchand de drap :
I cquel engendra Baldwinus Pertinax. de la Fille du Marchand
qui s'amouracha de lui, parce qu'il était beau garson ; qui fit
très bien ses affaires, par l'aunage en zigzag : Lequel engendra Foulques Pcrtinax, qui négocia en Guinée, et
qui en rapporta la Syphilis à Dieppe, sa patrie : Lequel avait engendré Marcel Pertinax, dit Restif, Prevôt-des-
Marchands à Paris, qui fut massacré, sous Charles V : (Ici cesse le nom Latin Pertinax, traduit par celui de Restif) Lequel avait engendré Baltazard Restif, qui resta orfelin, sous la
tutelle de son Oncle, Conseiller au Parlement : Lequel engendra Jean-Pierre Restif, qui fut Conseiller d'Etat : Lequel engendra Hierome Restif, qui s'attacha au premier Prince
de Condé, et fut banni par les Guises : Lequel engendra Alexandre-Cesar Restif, qui se fit Huguenot, et
perdit la charge de son Grand-oncle :
Lequel engendra Abraham-Isaac Restif, qui fut massacré à la
Saint-Barthelemy au faubourg Saint-Germain : Lequel avait engendré Danicl-Habacuc Restif, qui fut Maître
d'école à Auxerre, et perdit sa place : Lequel engendra Charles-David Restif, qui fut à Noyers, comme
son Père à Auxerre, et perdit sa place qui ne lui rapportait
rien :
Lequel engendra Benigne-Machabée Restif, qui se fit Commissionnaire de vins, gagna du bien, acheta le territoire de Vil-
liers-la-Grange, et y fit bâtir des maisons : Lequel engendra Esdras-Nehemie Restif, dit VHomnic juste, qui
vécut paisiblement dans son bien :
Lequel engendra Uri-Eleazar Restif, surnommé Tiiitaviarrc, qui
abandonna la terre de Villicrs-la-Grange, et s'enfuit de peur
d'être pendu, parce qu'il était Ministre : Lequel engendra Elie-Eliséc Restif, surnommé le Doit ni, qui se
convertit, à la sollicitation des Dragonnades : Lequel engendra Pierre Restif, dit le Fier, d'Anne de Courtenay-
la-Loge (i), qui montra un jour la présente Généalogie à des
Nobles dédaigneux.
11 est vrai qu'il y a eu dans sa famille bien des personnages, dont les emplois ne furent pas relevés; quelques-uns qui exer-
(l) Cette branche est bâtarde, et descend de Maribert-Courtenaj, fils naturel d'un Courtenay, comte d'Auxerrc, et grand-père de l'Empereur de Constantinople Courtenay. (R.)
cèrcnt des professions infâmes; un ou deux qui furent pendus : mais cela est bien compensé par la source originelle, par les illustrations suivantes, telles que celles de deux comtes, d'un général d'armée; par celle des alliances, qui, jusqu'à l'antépénultième, tiennent à des maisons royales. Je doute fort que parmi les plus grands seigneurs, s'ils nous fournissaient leur généalogie depuis Pcrtinax, ou seulement Charlcmagne, il s'en trouvât un ou deux qui pussent ne pas compter dans leur noble famille des scélérats, des brigands militaires, des pendus, des massolés, des brûlés, des noyés avec le sac, le chat et les vipères, etc. Que de malheureux aujourd'hui languissent dans la honte et la misère, dont les ancêtres ont porté le spectre! Combien, parmi les paysans, serfs autrefois, vassaux aujourd'hui de riches abbayes, ne s'en trouvc-t-il pas qui sont les fils des seigneurs Francs, lesquels se tondirent, et se donnèrent pour esclaves, eux et leurs familles, aux moines, qui leur persuadaient que le monde finirait en i 000, et que c'éta t un moyen sûr de gagner le ciel, pour eux et pour leur postérité!
Vous vous glorifiez de votre sang, Nobles d'un jour! de votre naissance! Tous les hommes sont d'un sang égal; l'éducation seule met de la différence dans les dispos. t. ons. Croyez-en un roturier, ô Nobles! laissez là vos ancêtres, et fondez votre valeur sur votre propre mérite.
L'air de vérité avec lequel lisait Pierre Restif, la vétusté des parchemins, l'écriture G ithique bien imitée, tout les embarrassa ; ils crurent la GénéaU gie vraie, et ce fut l'avocat Restif qui les détrompa.
On voit par ce jeu d'esprit, que Pierre était un homme de mérite.
Ce qu'il y a cependant de précieux dans cette généalogie, c'est qu'elle vous apprend les noms de nos derniers ancêtres. Car il est probable que Pierre ne leur aurait pas donné de faux noms de baptême. Il faut cependant ajouter à cette pièce trois ou quatre noms, a(in de se conformer à son esprit, si, par aventure, il y avait quelque chose de vrai :
27U LA VIH DE jMON PERE
l^iL'rre, dit le Fier, engendra d'Anne-Marguerite Simon de Cœurderoi) Edme Restif, dit VHoiiiiJle homme, lequel fut Laboureur à Sacy :
Edme engendra Nicolas-Ediiic Rectif, 'Restif, ou Rétif, qui fut père de deux Filles, Agnès et Marianne, ou Marion : lequel fit un grand nombre d'Ouvrages dont la liste est ci-après (i).
Il eut pour Frère, Pierre Rétif, lequel engendra, de Fanchctte Piochot, plusieurs Garsons, dont Pierre Rétif le jeune, reste Paysan à Sacy, est l'aîné.
Tel est le tableau général, en cette année 1787, le 14 Juin, de toute notre famille.
Je ne place pas ici le conte qui accompagnait cette Généalogie, et que j'ai remis en Français ordinaire, peutêtre mal à propos, parce qu'il se trouve dans le premier volume des Parisiennes, p. 191 et suiv. Mais je vais donner un échantillon de la manière de conter de Pierre, lorsque quelque trait saillant venait à sa connaissance.
« 11 y avait à Sacy, où j'allais souvent dans ma jeunesse, un habitant honnête, appelé Jean Piault, qui avait un fils aîné, qu'il ne pouvait morigéner. Jean était d'une faible santé, qui lui ôtait le courage et la force de corriger son fils : ainsi donc, quand M'io (c'est le nom de ce garçon) avait fait quelque faute considérable, ou qu'on ne pouvait tirer de lui aucun travail, son père se contentait de lui dire avec douleur : — <% M'io, M'io! tu
(1) Nous avons supprimé cette liste qui n'offrait aucun intérêt. Elle est précédée d'un quatrain qui dut beaucoup flatter la vanité de Restif :
Vers mis au bas du portrait de N. E. Restif , fils d'Edme, gravé en ijS}, ((a- portrait a été souvent reproduit) :
Son esprit libre et fier, sans guide et sans modèle. Même alors qu'il s'égare étonne ses Rivaux; Amant de la nature, il lui dut ses pinceaux. 11 fut simple, inégal, et sublime comme elle.
Par M. Maraitdûn, avocat à Bordeaux.
LA VIK DU MON l'ERE 27 1
v< me icrioy mourir! » Il mourut en ctïot, ce bon père, et il laissa une veuve avec six autres enfants en bas âge, dont cinq filles. La veuve se trouva très embarrassée. Mais l'on avait observé que, pendant la maladie de son père, M'io était devenu sédentaire, laborieux. Lorsqu'il apprit le coup fatal, il fondit en larmes; mais, plein d'activité, on le vit tout faire lui seul. Après le trouble des funérailles, M'Io devint sérieux; il se refusait à tous les divertissements. 11 ne jouait plus, il ne mit plus le^ pieds au cabaret; il travaillait du matin au soir; il était doux, respectueux envers sa mère, compétissant pour son jeune frère et ses sœurs. Il était même trop sérieux, car il était triste; mais il se cachait pour pleurer. A la fin cependant, on le surprit. On voulut le consoler : — « Ha! » dit-il, en sanglotant, « mon \> pauvre père me l'avait bien dit, que je le ferais mourir! je ne « me suis pas corrigé de son vivant et il est mort! » Des pleurs et des sanglots suivaient ses regrets vivement exprimés. Vainement on lui prouva que son père avait une maladie, qui devait occasionner sa mort : il se regardait comme l'auteur de cette maladie. On observa, que lorsqu'il revenait les soirs de son travail aux champs, il disparaissait aux environs de l'église. On l'examina mieux, et l'on vit qu'il se glissait dans le cimetière, auprès de la grille des femmes, où était enterré son père, et que, prosterné sur la fosse, il y demeurait immobile, fondant en larmes. On craignit que sa douleur ne lui devint funeste, soit en lui donnant la mort, soit en dérangeant sa raison. Le curé de Sacy, M. Potier, le même qui a fait mettre sur la porte du presbytère l'inscription qu'on y voit encore : Figulus Nemini Invidkns {Ici loge Potier, qui n'est envieux de Personne), M. Potier employa tous les moyens possibles pour le rassurer; et en effet, le jeune homme parut plus tranquille ; mais il allait toujours sur la fosse de son père, le soir, en revenant des travaux champêtres. Le curé, ainsi que le maître d'école, GuiUaunie Roard, l'y trouvèrent un soir. — « O Edme, » lui dit Guillaume, « que viens-tu faire dans ce « lieu triste, qui renferme en un si petit espace toutes les généw rations passées? — J'y viens montrer à mon père un fils re- » pentant. — Il n'est pas nécessaire de venir ici, » dit le pasteur; « du sein d'Abraham, où est ton père, il te voit de par- « tout. — Ho! Monsieur le curé! mais, moi, je sens mieux ici « sa présence, et je viens lui jeter de l'eau bénite. — Où la SX prends-tu? notre église est fermée le soir? » dit le maître
d'école. — « Je la porte dans mes yeux. » Ce mot fit une si forte impression sur le pasteur et sur le maître d'école, qu'ils se mirent à genoux sur la fosse, sans répondre à M'io, et prièrent avec lui pour son père; ce qui donna une si grande joie à ce pauvre garçon, qu'il osa les embrasser tous deux, quoique ses supérieurs. Et depuis, il paraissait content; car il disait : — « Mon père a vu du sein d'Abraham, comme quoi M. le curé et « M. le maître m'ont approuvé; et il m'approuvera^aussi ; car il « était du même avis qu'eux. »