‹ La vie de N.-S. Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 133 sur 589 · de Bello Jud · texte numérisé non relu

de Bello Jud

JÉSUS ET LA SAMARITAINE

Alexandre ie Grand s'étant mis en route pour renverser le puissant royaume des Perses, les Samaritains vinrent d’eux-mêmes à sa rencontre avec huit mille hommes de troupes auxiliaires, et cherchèrent par leurs témoignages de soumission à l’exciter contre les Juifs, qui tenaient ferme. Mais le grand prêtre étant venu le trouver dovant Jérusalem dans tout l’éclat de sa dignité , le conquérant reconnut en lui le saint personnage qui lui était apparu en songe à Dios, en Macédoine , et , saisi tout à coup d’un respect profond pour la religion des Juifs, il les dispensa de l’impôt tous les sept ans. Dès lors les Samaritains délirèrent de redevenir Juifs. Mais Antiochus Épiphane, s’étant emparé de la Judée, et voulant forcer les habitants h embrasser la religion des Grecs, les Samaritains se déclarèrent alors d’origine sidonienne, et s'offrirent h embrasser l’idolâtrie grecque. Ils dédièrent aussitôt leur temple à Jupiter Hospitalier, parce qu’ils se regardaient comme étrangers dans le pays, pendant que celui de Jérusalem était destiné à Jupiter Olympien. Un prêtre grec nommé Athénius en fit la dédicace, et offrit sur le mont Garizim des sacrifices païens. Ils adoptèrent aussi alors l’ère des Séleucides, qu’ils ont conservée jusqu’à aujourd’hui.

Mais pendant que les Juifs, groupés autour de leur grand prêtre, arrachaient victorieux des mains du roi de Syrie leur temple profané , et, opposant une courageuse résistance à sa fureur, sortaient enfin triomphants du combat, Samarie continua d’être le camp des armées de Syrie marchant contre les Juifs, leurs frères. Plus tard, ils prirent pour arbitre de leurs dissensions religieuses avec ces derniers Ptolémée Philométor, roi d’Égypte,

sous lequel Onias construisit un temple magnifique à lléliopolis. Les deux partis envoyèrent à ce prince leurs députés, avec la condition que les représentants du parti vaincu dans la lutte seraient condamnés à mourir sans autre forme de procès, ce qui arriva effectivement aux deux avocats des Samaritains. Mais la lutte ne fut point terminée par là : elle ne cessa que lorsque le roi Jean Hircan , après un long siège et une défense énergique des habitants, détruisit de fond en comble Samarie, Sicbem et le temple deGarizim, et soumit aux Juifs les Cuthéens.

Le roi Hérode bâtit de nouveau Samarie , et la nomma Sébasle ou Augusta, en l’honneur de l'empereur Auguste: et Sichem se relia à la ville, et en forma comme le nouveau faubourg. Dans la guerre des Juifs, les Samaritains se retranchèrent sur les hauteurs de Garizim pour défendre leur neutralité. Mais le général romain Céréali? les attaqua, leur tua onze mille six cents hommes, et vendit comme esclaves tous les autres, avec les femme? et les enfants. Telle fut la récompense de leur doubie trahison envers l’Église et l’État. Ce déplorable juste milieu, celte indifférence religieuse, qui leur fit sacrifier les droits de Dieu aux caprices du pouvoir temporel, leur valut le mépris de tous leurs voisins. L’empereur Antonin le Pieux les méprisait autant qu’il estimait les Juifs.

Samarie était donc elle-même une prostituée. Hile avait brisé l’alliance qui l’unissait au vrai Dieu, et s’étaii unir successivement par une alliance adultère avec les Perses, les Macédoniens, les Syriens, les Égyptiens, les Romain? et avec leurs idoles. Elle avait donc déjà quitté son cinquième mari; et elle ne savait plus elle-même à qui elle appartenait. Mais Jésus dit à cette femme : « Vous autres.

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« vous ne savez pas ce que vous priez; mais nous, nous « le savons, car le salut vient des Juifs. Mais, crois-moi , « le temps vient, et il est déjà venu, où les vrais adora- « leurs n’adoreront plus ni sur cette montagne ni à « Jérusalem, mais adoreront le Père en esprit et en « vérité. Et c’est de tels adorateurs qu'il faut au Père: « car Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent doivent a l’adorer en esprit et en vérité. La femme lui répondit « alors : Je sais que le Messie, qui s’appelle Christ, vient; « et lorsqu’il viendra il nous révélera toutes choses. El « Jésus lui dit : Le Messie, c’est moi , qui te parle. »

Que le vrai Dieu dut être adoré ailleurs que sur les monts Garizim et Moria, c’était une pensée qui n’était jamais entrée dans l’esprit des Samaritains, pas plus que Nieodème n'avait pensé à la nécessité d’une renaissance universelle. Encore aujourd’hui les derniers restes du peuple samaritain, réduits à peu près à cent cinquante tètes, adorent Dieu sur les hauteurs de Napluse, le visage tourné vers la sainte montagne, quoiqu’ils ne célèbrent plus aucun service divin. Craignant que leur vieille souche ne disparaisse entièrement, ils interrogent douloureusement le pèlerin solitaire , pour apprendre de lui quel est le lieu sur la terre où habitent leurs frères, el leur faire dire de revenir en hâte, aün de garder à leur place les tombeaux de leurs pères, el de ne pas laisser la mainte montagne sans adorateurs.

« Cependant les disciples de Jésus revinrent, et s'éton- « «aient qu’il parlât avec une femme. » Chez les Juifs, on cifet, on regardait comme peu convenable de s’entretenir publiquement avec line femme, meme avec la sienne. C’était un principe chez eux , qu'on ne devait pas

meme saluer une femme. C'en était un autre non moins universellement admis, que c’est une folie pour un père d’instruire sa fille dans la loi (Sota, fol. 20); car, parmi • le peuple, plusieurs croyaient que l’àme des femmes était d’une autre nature que celle des hommes, comme les inahométans le croient encore aujourd’hui.

« Cependant personne ne dit à Jésus : Que demandez- « vous à cette femme? ou que lui dites-vous? Mais celle- « ci, laissant sa cruche, courut dans la ville, et dit k « ceux qu’elle rencontra : Venez voir un homme qui m’a « dit tout ce que j’ai fait : Ne serait-ce point le Messie?

« Ceux-ci, là-dessus, sortirent de la ville et vinrent « trouver Jésus. Cependant ses disciples le prièrent , et « lui dirent : Maître, mangez donc. Mais il leur dit : J’ai « à manger un aliment que vous ne connaissez pas. Ses « disciples se dirent entre eux : Quelqu’un lui a-t-il ap- « porté à manger? Jésus leur répondit: Ma nourriture « est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’ac- « complir son œuvre. Ne dites-vous pas vous-mêmes :

« Encore quatre mois, et le temps de la moisson arrive.

« Mais moi je vous dis : » et en leur pariant il leur montrait les Sichémites qui arrivaient. « Levez les yeux, et <r voyez ces champs, car ils sont déjà blancs pour la « récolte. Celui qui travaille à la ramasser reçoit sa ré- « compense, et recueille des fruits pour la vie éternelle;

« de sorte que le semeur et le moissonneur se réjouissent « ensemble. Mais ici s’applique le proverbe : L’un sème,

« et l’autre récolte; car je vous ai envoyés pour moiso sonner des champs que vous n’avez point travaillés.

« Il y a encore quatre mois, puis vient la récolte. » Ces paroles de Notre -Seigneur ont trompé la plupart des

JÉSUS ET LA SAMARITAINE

interprètes, qui ont voulu à tort y trouver l'intention de marquer une époque précise. En Palestine, on sème et l’on récolte deux fois dans l’année. Les premières semailles se font, particulièrement pour l’orge et le froment, dans le mois de novembre, après les premières pluies; et les secondes se font dans le mois de mars, à i’époque des dernières pluies. D’après les récits des voyageurs, dans la plaine de Jéricho, contrée la plus fertile de toute la Palestine , l’orge mûrit ordinairement dans les premiers jours d’avril. Et c’est alors que commençaient, avec le mois de nisan, l’année ecclésiastique et le cours des fêtes qui la divisaient, lorsque la moisson était assez avancée pour qu’on pût espérer d’avoir des épis mûrs aux fêtes de Pâques; car au second jour de cette solennité, c’est-à-dire le 16 nisan , on devait offrir au Seigneur, comme prémices, les premiers épis d’orge qui étaient mûrs; et c’est pour cela que ce mois s’appelait le mois des épis. Si l’année lunaire finissait avant le temps de la maturité, ce qui arrivait tous les trois ou quatre ans, on intercalait un treizième mois, après lequel venaient le mois de nisan et le commencement de la nouvelle année.

Le froment mûrissait un grand mois plus tard, sept semaines après Pâques, et c’était sept semaines après laques, à la fête de la Pentecôte, qu’on offrait au Seigneuries deux pains faits avec du froment nouveau. Puis la moisson continuait jusqu’à la fin de mai dans les contrées du nord, situées au pied du mont Liban. On coupait vers l’automne la seconde récolte; de sorte que la moisson venait en général quatre mois après les semailles. Puisque Notre-Seigneur, disent les interprètes, s’est servi de cette expression, il doit avoir passé l’année entière en Judée,

et n’avoir traversé Samarie, pour se rendre dans son pays, qu’à la fin de l’automne , pendant le temps des semailles; de sorte que tous les événements qui suivent ne pourraient plus trouver place dans le cadre de cette année, et devraient être rejetés à l’année suivante. Tous les interprètes jusqu’ici ont considéré ce passage comme une indication chronologique, ce qui a rendu inutiles ou imparfaits tous les essais qu’on a tentés pour faire concorder les Évangiles.

Mais lorsque l’on considère de plus près les paroles dont s’est servi Notre-Seigneur, on voit qu’il n’a fait que citer un proverbe familier parmi les Juifs, et qui voulait dire simplement : « Attendez , la moisson mûrira. Encore « un peu de temps, et le résultat sera obtenu : l’issue ne « se laissera plus attendre longtemps. » Et c'est bien dans ce sens que Notre-Seigneur dit : « Ne dites-vous pas? « c’est-à-dire n’avez-vous pas ce proverbe : Dans quatre « mois vient la moisson. Mais moi je vous dis ; Voyez, « les champs sont déjà mûrs. » Et immédiatement après, il se sert de deux autres proverbes, quand il dit : « l9 « l’ouvrier reçoit sa récompense , » et plus bas : « C’est a ici qu’il faut appliquer le proverbe : L’un sème, l’autre « récolte.» (Ev. svlcm saint Jean , xxxvi.) Jésus employa donc ces expressions bien plutôt en vue de la moisson qui approchait. Et en effet, Jésus n’était pas resté plus d’un mois en Judée; et l’époque de son entretien avec la Samaritaine tombe dans l’été, c’est-à-dire dans le mois de mai ou de juin 779. C’est ce qui explique comment , épuisé par les ardeurs du soleil , il s’assit à l’ombre d’un arbre et demanda à boire à la Samaritaine.

Là, dans les champs de Sichem, où croissent aujour-

J ESt’S ET LA SAMARITAINE.

d’hui les plus beaux miniers, là s’élevait autrefois ce vieux térébinthe au pied duquel Jacob enfouit les idoles étrangères. Là était le chêne au pied duquel Abimélec fut choisi pour roi , et sous lequel Josué plaça la pierre qui devait rappeler le serment solennel par lequel les enfants d’Israël avaient juré de garder l'alliance du Seigneur, dans la grande assemblée du peuple à Sichem. ( Genèse , xxxv, 4; Josué y xxiv, 20; les Juges , îx, 6.) L'empereur Justinien fit transporter plus tard cette pierre à Constantinople.

a Cependant les Siehemites vinrent le trouver, et le e prièrent de rester parmi eux; car beaucoup croyaient « en lui à cause du témoignage de cette femme, lors- « qu'elle leur avait dit : Il m’a dit tout ce que j’ai fait. Et a il resta là deux jours. Et un plus grand nombre encore « crurent en lui, à cause de sa parole. Et ils disaient à « cette femme : Maintenant ce n’est plus seulement à a cause de ce que vous nous avez dit que nous croyons a en lui : mais nous l’avons entendu nous -mêmes, et a nous savons qu’il est vraiment le Christ, le Sauveur « du monde. » Ainsi, les Samaritains eux-mêmes conviennent que le Messie devait être aussi le bienfaiteur des païens; et ils ont conservé jusqu’à nos jours cette foi consolante.

Ici encore apparaît clairement le désir des Samaritains, comme ils l’avaient déjà au temps d’Esdras, de se rattacher aux Juifs, si ces derniers ne leur avaient opiniàtrément fermé les bras, afin de conserver la pureté de leur sang, sur laquelle reposaient les promesses qui leur avaient été faites. Mais l’objet de ces promesses était enfin venu, et *out motif de division entre les deux peuples cessait dès

lors. Ainsi Notre -Seigneur avait jeté la semence du royaume de Dieu d’abord en Galilée, puis en Judée et dans la Samarie, le pays du milieu, suivant dans ses courses apostoliques l’ordre qui lui était en quelque sorte indiqué par la dignité respective des diverses tribus. Après avoir recueilli les premières gerbes, il laissait à la grâce divine le soin de faire mûrir les moissons futures. C’est à Sichem ou Néapolis, devenue colonie grecque, que naquit saint Justin, philosophe et martyr et le premier grand apologiste du christianisme.

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