CHAPITRE XI
Jésus et la Sam«oritaine.
« Jésus ayant appris que les pharisiens avaient entendu « dire qu'il baptisait plus et faisait plus de disciples que « Jean, quoique Jésus ne baptisât pas lui -même, mais « que ce fussent ses disciples, il quitta la Judée et retr tourna en Galilée. Or il dut passer par la Samarie, et « vint à une ville de Samarie nommée Sichar, près du « domaine que Jacob avait donné à son fils Joseph. » Sichar est le nom symbolique de la ville de Sichem , et signifie sépulture. C’est là en effet que reposaient les os du patriarche Joseph. ( Josxic , xxiv, 32.) Et, d’après la tradition, confirmée par les Actes mêmes des Apôtres, vu, \ 0 , c’est là aussi qu’avaient été ensevelis les corps des douze patriarches du peuple d’Israël , dans le lieu que Jacob avait acheté pour sa sépulture , des enfants d’Hemor, père de Sichem. C’est encore là, d’après l’opinion des nouveaux Samaritains, que reposaient les cendres des soixante-dix anciens d’Israël, tels que Jethro, Josué,
JESUS ET LA SAMARITAINE
Caieb, Eldad et Medad , et tous les prophètes qu’ils ont honorés, entre autres Éléazar, Elisée, Abdias et Jean- Baptiste lui-même. Siehem ou Flavia Xeapolis (Naupius), comme s'appelle la ville depuis Yespasien , était située à moitié chemin à peu près de Jérusalem à Nazareth.
C'était là ordinairement que passaient la première nuit les Galilécns qui retournaient dans leur pays après les fêtes.
Là aussi était le puits de Jacob. Les rabbins font mention de cette source de Sichar dans la vallée du même nom, près du bois des Térébinthes. Aujourd’hui, nous rencontrons en Orient plus de tombeaux et de ruines encore, puis, à coté de ces tombeaux, quelques sources d'eau vive avec de frais palmiers, dont le chameau recherche l’ombrage. C’est ici, près de cette source, qu’avait été élevé le patriarche Joseph : aussi Jacob, dans ses bénédictions, s’écrie: « Voici Joseph, mon fils, qui agrandi près de « la source. » (Genèse, xlix, 22.) Ce pays était échu en partage aux descendants de Joseph.
On était alors dans les grandes chaleurs de l’été, et Jésus, fatigué du voyage, s’assit près du puits. Ses disciples allèrent dans la ville pour acheter de quoi manger. Judas, qui portait la bourse, se trouvait déjà alors parmi eux. C’était vers la sixième heure du jour, c’est-à-dire vers midi, au moment où le soleil est le plus ardent, comme le remarque l’évangéliste saint Jean. Une femme vint de Saraarie pour puiser de l’eau. Comme Siehem était peu éloignée de l'ancienne ville de Samarie , dont elle n’élait en quelque sorte qu’un faubourg, l’évangéliste lui donne le nom de Samarie. «Or Jésus lui dit : Donnea moi à boire. Et la Samaritaine lui répondit : Quoi! a vous êtes Juif, et vous me demandez à boire, à moi
LA VIE DE N. -S. JÉSl’S-CHRIST.
« qui suis une Samaritaine! car les Juifs n’ont aucune « société avec les Samaritains. » C’était en effet une loi chez les Juifs que personne ne devait avoir pour ami un Samaritain , ni manger ou boire avec lui ; autrement il méritait l’exil. Une seule bouchée mangée avec un Samaritain rendait aussi coupable que si l’on eut mange de la chair de porc. On ne pouvait pas même recevoir de lui gratuitement un verre d’eau. Tout service, de quelque nature qu’il fût, reçu d’un Chuléen était un crime pour les Juifs. Mais ils lui prêtaient sans scrupule à gros intérêts; car ils ne le regardaient pas comme un frère envers qui ils dussent accomplir le précepte du Deutéronome ( xxiii , 20); ce qui contraste singulièrement avec l’exemple du bon Samaritain , dont il est parlé dans la parabole.
Tous les Samaritains étaient frappés d’excommunication, depuis qu’ils s’étaient construit un temple sur le mont Garizim , et ils sont encore aujourd’hui anathéraatisés par les Juifs. Ceux-ci pouvaient, il est vrai, passer In nuit dans le pays des Samaritains et entrer en relations commerciales avec eux ; cependant aucune relation légale no pouvait exister entre les deux peuples. Aucun Samaritain ne pouvait hériter en Judée : son témoignage était sans valeur; les Juifs ne pouvaient pas meme l’admettre chez eux, bien moins encore le recevoir comme prosélyte. Quant à un mariage, il n’en pouvait être question. Cependant llérode Antipas, qui régnait alors, était le fils d’une Samaritaine, nommée Mallhace. Les Juifs pouvaient encore à la rigueur circoncire un Samaritain ; mais ils ne pouvaient jamais être circoncis par lui , parce qu’il avait été circoncis lui - même au nom du temple de Garizim. On ne recevait dans le temple de Jérusalem aucune
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offrande des Samaritains, quoiqu’on y accueillit les présents des païens eux-mêmes, et l’on ne pouvait recevoir le didrachme des premiers.
Les Samaritains savaient bien se venger du mépris où les tenaient les Juifs, et ils faisaient à ceux-ci toute sorte d’avanies. Les Juifs, pour annoncer à leurs frères le commencement de la nouvelle lune pascale, indiqué par le haut sanhédrin de Jérusalem, allumaient des feux sur les hauteurs, depuis celle des Oliviers jusqu’à l’Euphrate, et ils en secouaient la flamme. On peut reconnaître ici la plus ancienne ligne télégraphique du monde. Mais les Samaritains, par un esprit de haine et de vengeance contre les Juifs , allumaient les feux de la nouvelle lune quelques jours plus tôt, afin de tromper par là leurs voisins en Syrie et à Babylone. Aussi les Juifs furent- ils obligés à la fin de faire annoncer la pàque par des courriers. Et même, peu de temps auparavant, une année emiron après le voyage que Jésus fit à Jérusalem à l’àgo de douze ans, quelques Samaritains avaient de bon matin souillé les portiques du temple pendant la pàque, en y jetant en secret des os de cadavres humains; de sorte que tous les prêtres juifs avaient dû s’abstenir d’entrer dans le temple ce jour-là. (Josèphe, Antiq., xvm, 2. 2). Les Juifs transportèrent dans la suite aux chrétiens le nom de C hutéens, qui était celui des Samaritains.
Jésus, ayant soif, demanda à boire à la Samaritaine, qui fut bien étonnée de cette demande. « Si tu avais de « Dieu le don de savoir quel est celui qui te dit : Donnc- « moi à boire , tu lui aurais demandé , et il t’aurait donné « de l’eau vive. Maître, répondit la Samaritaine, vous • n'avez rien pour puiser, et le puits est profond. * En
l,A VIF. DK N. -S. JKSUS-CIIRIST.
effet, il a une profondeur de cent cinq pieds, quoiqu’il n’y ait bien souvent que cinq pieds d’eau. « D'où pren- « driez-vous ainsi de l’eau vive? continua-t-elle. Êtes-vous « plus que notre père Jacob, qui a creusé ce puits, où il « s’est désaltéré, ainsi que ses enfants et son bétail? » Notre -Seigneur, selon sa coutume, rattachait h l’objet qui était présent sous ses yeux des questions d’un ordre plus élevé. D’après cette méthode d’enseignement, que pratiquait aussi Socrate, et qui a pris de lui son nom, Jésus, passant comme par hasard à un autre ordre d’idées, qui semblait être amené cependant parles choses dont on avait parlé jusqu’ici, trouva le moyen de déclarer à la Samaritaine qu’il était le Messie, et que celui-ci ne sortirait point de la tribu d’Ephraim, comme le croyaient les Samaritains.
Et Jésus lui répondit : « Celui qui boit ici de cette eau a a soif de nouveau. Mais quiconque boit de l’eau que je « lui donne n’aura plus jamais soif : mais l’eau que je lui « donnerai deviendra en lui une source qui jaillit jusque « dans la vie éternelle. » Ces paroles se rapportent à une tradition du pays. Les habitants croyaient en effet que trois cent soixante-cinq sources sortaient de la sainte montagne de Garizim , et formaient par leur réunion un ruisseau qui se rendait dans le lit du Jourdain, près de la ville, et dont les eaux vives et limpides étaient pendant toute l’année une bénédiction pour la contrée. Un grand nombre de sources coulent encore aujourd’hui au pied du Garizim, comme au pied du mont Hébal. Jésus, élevant plus haut les pensées de la Samaritaine, lui promettait une source dont les bénédictions ne devaient pas durer seulement un jour, mais devaient s’étendre jusque dans la vie éternelle.
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Cette femme, voyant alors qu'il parlait sérieusement, lui dit: « Maître, donnez-moi de celte eau, afin que je « n'aie plus soif et que je ne sois plus obligée d'en venir * chercher ici. » C’était en effet une grande fatigue pour elle; car la source était à un quart d'heure des portes de la ville. Jésus lui répondit : « Vu appeler ton « mari, et reviens ici. La femme lui répondit à son tour: ■ Je n'ai point de mari. » Jésus alors, plongeant d'un regard dans sou cœur, lui dit en lui reprochant sa vie légère : a Tu as bien raison de dire : Je n’ai point de « mari, car tu en as cinq. » Ils étaient probablement vivants (ous les cinq. « Et l’homme avec qui tu vis n’est pas ton « mari. » Le mariage chez les Samaritains était dissous très- facilement, et l’on formait avec la même facilité d'autres liens. 11 en était d’eux sous ce rapport comme il en est aujourd’hui de ces sectes chrétiennes qui, à côté du temple de Moria , d’où vient le salut , se sont construit une chapelle sur le Garizim, et qui croient cependant avoir rendu au mariage sa dignité primitive. L’hislorien Josèphe nous apprend que, parmi les Juifs eux-mêmes, au temps de Notre-Seigueur Jésus-Christ, la polygamie était assez fréquente chez les riches et les grands. Ainsi , le roi Hérode , à cette époque, n’avait pas moins de neuf femmes; et l’on cherchait à s’excuser sur l’exemple des patriarches. (Antiq. , xvu, 1, 3.) Saint Justin nous dit aussi que les Juifs même des classes inférieures s’arrogeaient de son temps le privilège d’avoir quatre ou cinq femmes. ( bialoyve contre Trtphon , p. 303.) Et les Juifs de la Barl>arie, semblables en cela aux mahométans, suivent encore en cela la même coutume.
Samaritaine fut effrayée, le prenant pour un pro-
phètc ou même pour quelque chose de plus encore. En effet, un des caractères du Messie qu’on attendait était de deviner les pensées les plus secrètes. Elle chercha donc à donner un autre tour à la conversation , en l’amenant sur les questions qui divisaient les Samaritains et les Juifs. « Maître, dit -elle, je vois que vous êtes un prophète. « Nos pères ont prié sur cette montagne. Vous dites « cependant que le lieu de la prière est à Jérusalem. » C’est pour cela que les Juifs et les Samaritains se renvoyaient le reproche d’apostasie. La Samaritaine faisait allusion dans ces paroles au mont Garizim, sommet le plus élevé des montagnes d’Ephraïm. Car Sichem est située au milieu d’une vallée, entre le mont Garizim au sud et le mont Hebal au nord. Elle ne dit pas: « Nos pères ont prié dans ce temple; » car le temple de Garizim, après avoir existé deux cents ans, avait été détruit depuis longtemps déjà par Hircan, roi des Juifs, et n’avait pas été rebâti. Les Samaritains cependant continuaient de prier, et de faire leurs offrandes au même lieu en plein air. Le mont Garizim était sacré pour eux ; et leur schisme religieux se rattachait à celte montagne. A partir de ce moment, leur histoire n’est plus qu’un servilisme honteux envers la puissance séculière, ce signe flétrissant que toutes les sectes portent comme Caïn sur leur front, et auquel on peut les reconnaître. Ils avaient fondé leur secte en trahissant l’Église à laquelle ils appartenaient : mais ils devaient bientôt trahir les princes à leur tour. Heureusement Josèphc nous a conservé les détails de cet événement, comme une leçon pleine d’enseignements pour les siècles à venir. ( Antiq . , 4i, 8; 12, 5; 13, 3, 4.