CHAPITRE XXIV
Jean est décapité.
Pendant que Jésus était transfiguré sur le Thabor, Jean mourait dans sa prison après trois mois de captivité. Après avoir préparé les voies au Messie , il acheva glorieusement sa carrière par le martyre , et reçut lui-même le baptême de sang. Hérodiade cherchait depuis longtemps l’occasion de le faire mourir : elle la trouva enfin. Hérode célébrait le jour anniversaire de sa naissance, et avait invité à sa table tous les grands de sa cour, les chefs de son armée
et les principaux personnages de la Galilée. Les Juifs regardaient comme un signe d'idolâtrie de célébrer l’anniversaire de la naissance et du jour où les princes avaient commencé de régner. Salomé, fille d’Hérodiade, parut donc devant Hérode, jouant du luth et dansant pour embellir la fête.
Au temps d’Auguste, la coutume, depuis longtemps en usage chez les Grecs, de terminer les festins d’apparat par des danses mimiques et par des scènes tirées des poètes dramatiques s'était introduite à la cour des grands dans tout l'empire romain. Deux personnages fameux en ce genre, Pelade et Bathille, avaient contribué à mettre cette coutume en vogue. Mnestor était un danseur distingué dans la tragédie, et Lauréole dans la comédie. L’historien Josèphe (Antiq. , xu, 4, 4) nous parle d’une célèbre danseuse qui, déjà du temps de Ptolémée Ëvergète , avait paru dans la salle pendant un festin que donnait ce prince, et avait séduit tous les convives par la manière dont elle exerçait son art. Josèphe lui-même, dans un voyage qu’il fit à Rome, rencontra un comédien juif nommé Aliture, qui jouissait d’une telle faveur auprès de l’impératrice Poppée, qu’il en obtenait tout ce qu’il voulait; et Néron, peu de temps après, concourait pour remporter le prix en représentant dans une danse Turnus, personnage de l’Énéide. Cet usage, d’origine grecque, avait passé, avec celui du théâtre, dans les cours des princes juifs, et Hérode l’Ancien avait, au grand scandale du peuple, fait construire un magnifique théâtre dans son palais, et fait venir les acteurs et les danseurs les plus célèbres connus sous le nom Thymelici, comme il avait fait venir aussi les athlètes les plus vigoureux pour
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son amphithéâtre de Jérusalem. (Jos. , Antiq., xv, 8,1; xix, 7, 3. — Cicero, pro Murena, c. vi. — Velleius Paterc., h, 83.) Aussi Josèphe reproche - 1 -il à Hérode Agrippa, qui régna plus tard , d’être plus Grec que Juif.
Salomé parut donc devant toute la cour d’Hérode comme reine de la fête et comme danseuse à la fois. L’éducation des filles à cette époque, dans tout l’empire romain , avait pour but, comme nous l’apprend Horace, de les former de bonne heure à la danse et à Part de la coquetterie. Mais dans cette occasion ce jeu eut une fin bien tragique; car il plut tellement à Hérode, qu’il jura par sa tête, selon la coutume des Juifs, excité probablement par les fumées du vin, d’accorder à Salomé la faveur qu’elle lui demanderait, fut-ce la moitié de son royaume. « Donner la moitié d’un royaume, » c’était une formule dont on se servait très -souvent dans l’antiquité pour affirmer quelque chose.
u Mais elle sortit, et dit à sa mère : Que dois -je de- « mander? Celle-ci lui répondit : La tête de Jean-Baptiste. « Elle rentra aussitôt pour aller trouver le roi. » Saint Matthieu et saint Marc donnent à Hérode en cet endroit le titre de roi, quoiqu’il ne fût que tétrarque, nous indiquant par là comment les grands de sa cour le flattaient alors de l’espoir d’arriver à la royauté. C’était, d’ailleurs, l’unique désir de l’ambitieuse Hérodiade, et ce désir fut la cause de sa perte et de celle d’Hérode. L’évangéliste semble nous insinuer qu’il nourrissait depuis longtemps la pensée de prendre le titre de Basileus, comme son frère Archélaiis, quoiqu’il n’eût tenté que douze ans plus tard d’exécuter ce dessein. Et c’est ce que nous confirme Josèphe lorsque dans son ouvrage de la Guerre des Juifs,
au commencement du second livre, il nous raconte qu’Antipas, aussitôt après la mort de son père, se sépara de son frère Archélaüs et lui disputa la dignité royale.
Hérode laissa donc échapper la fatale promesse. 11 est probable que son frère , le tétrarque Philippe , assistait à cette fête, et que Salomé Pavait déjà séduit. Il y était du moins représenté par des envoyés chargés de demander sa main ; car nous le trouvons déjà marié peu de temps après avec elle. La promesse que lui fit Hérode semblait donc avoir rapport à la dot de Salomé. Celle-ci avait reçu son nom en souvenir et en honneur de la sœur d’ Hérode l’Ancien, qui, dans le testament de ce roi, avait reçu un domaine considérable. La noblesse de Galilée , les chefs de l’armée et les officiers de la cour avaient entendu le fatal serment. « Le roi en fut très -fâché; néanmoins, à « cause du serment qu’il avait fait et de ses hôtes , il ne « voulut pas la refuser; mais U envoya un de ses gardes « avec ordre d’apporter la tête de Jean. » C’était la coutume dans l’antiquité que les rois eussent toujours avec eux un archer ou un bourreau, comme signe de leur pouvoir judiciaire et souverain. « Celui-ci, étant allé « couper la tête à Jean dans la prison, l’apporta sur un « bassin, et la donna à la princesse; mais celle-ci la « porta à sa mère. »
La nouvelle Jézabel avait enfin obtenu ce qu’elle demandait depuis si longtemps à son mari. Nous lisons dans l’histoire que Marc -Antoine se faisait aussi apporter pendant le repas les têtes des proscrits, et que Fulvia , sa femme, prit sur ses genoux la tète de Cicéron, et perça sa langue avec des aiguilles. Dion Cassius (xlvh, 9; lx , 33) nous raconte la même chose d’Agrippine, après qu’elle
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eut fait périr Paulina Lollia. Ce genre de cruauté était, du reste , tout à fait dans les mœurs de l'époque ; et en se faisant présenter la tête de ceux qu'on voulait frapper on s’assurait par là de l'exécution des ordres qu’on avait donnés. Nous ne devons donc pas nous étonner si la tradition historique , après saint Jérôme et Nicéphore , raconte qu'Hérodiade perça la langue du Précurseur avec des aiguilles, comme si elle eût craint encore ses reproches; qu'elle enterra dans un lieu secret sa tête enveloppée dans des chiffons , et ht jeter le tronc sans se donner la peine de l’ensevelir.
« Mais Jean, au moment où il achevait sa course, « disait encore : Je ne suis point celui que vous croyez : « je suis seulement le précurseur de Celui dont je ne « suis pas digne de délier les souliers. » Ainsi , le généreux Précurseur, au seuil même de l’autre vie, confessa encore d'une manière éclatante le Messie et le royaume qu'il venait fonder. « Ses disciples, à cette nouvelle, « vinrent, emportèrent son corps et l’ensevelirent : puis « ils allèrent trouver Jésus, pour lui annoncer ce qui « s’était passé. » Ses disciples ne l’abandonnèrent pas tous après sa mort ; mais beaucoup se répandirent dans l’Asie Mineure, où ils frayèrent la route aux apôtres. Parmi eux se distinguait déjà Apollo d’Alexandrie, qui fut plus tard le coopérateur de saint Paul. On trouve encore aujourd’hui des Zabiens ou Baptistes, appelés aussi dans le langage du pays chrétiens de Jean; mais peut-être doivent- ils leur origine à quelque secte venue plus tard. Ces chrétiens, si on peut leur donner ce nom, sont restés sous le portique du temple sans vouloir entrer dans le sanctuaire.
Ce Fut le 10 du mois appelé chez les Juifs Ab ou Lous, que Jean fut mis à mort. C’était un jour de malheur pour ce peuple. C’était en ce jour, en effet, que Dieu, irrite contre les enfants d'Israël , leur avait annoncé qu’aucun de ceux qui étaient sortis d’Égypte n’entrerait dans la terre promise. C’était en ce jour que le premier temple avait été détruit par Nabuchodonosor; et c’est en ce jour encore que, plus tard, le second temple fut détruit par Titus. C’était en ce jour qu’avait été anéantie la ville de Bethara , foyer de la révolte sous Barcochebas; et c’est en ce jour que le vainqueur promena la charrue sur le lieu où avait été Jérusalem.
« Le jour suivant, pendant que Jésus descendait de la « montagne, il apprit aux siens la mort du Précurseur. « Ses disciples lui demandèrent en effet : Pourquoi les « pharisiens et les scribes disent-ils qu’Étie doit venir « auparavant et rétablir toutes choses? Mais il leur ré- « pondit : Élie doit venir en effet, et rétablir toutes « choses, comme il est écrit aussi du Fils de l’homme, « qu’il doit souffrir beaucoup et être rejeté avec mépris. « Toutefois, je vous le dis : Élie est déjà venu, mais ils « ne l'ont point reconnu : ils l’ont traité comme il leur « a plu , selon ce qui avait été prophétisé de lui. Le Fils (• de l’homme aura également à souffrir de leur part. « Plus tard ses disciples remarquèrent que c’était de Jean- « Baptiste qu’il avait voulu leur parler. » Ainsi, au moment même où Jésus était transfiguré sur le Thabor; s'accomplissaient ces paroles prophétiques du Précurseur. « U faut qu’il croisse, et que je décroisse; il faut qu’il soit « élevé, et que je sois abaissé. »
guérison d’un épileptique.