CHAPITRE XXII
Dos ténèbres qui eurènt lieu à la mort de Jésus.
« Vers la sixième heure, les ténèbres se répandirent « sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Le soleil « fut obscurci, et le rideau du temple se partagea en « deux; la terre trembla, et les rochers se fendirent. »
U ne peut être ici question d’une éclipse régulière du soleil; car l’on sait qu’une éclipse de ce genre ne peut avoir lieu au temps de la pleine lune, où se célébrait
toujours la Pâque. Mais la nature fut comme saisie d’horreur à la mort du Fils de Dieu ; la terre en trembla et se voila de tristesse. Tertullien, dans son apologie (ch. xxi) et Rufin, dans son Histoire ecclésiastique , renvoient, pour la démonstration de ce fait, les païens de Rome aux archives publiques. Or le premier vivait à la fin du n« siècle, et le second dans le iv°. Lors même que les auteurs profanes auraient gardé le silence sur cet événement, nous ne devrions pas en être surpris; car ils ne nous ont rien dit de la grande constellation qui parut au jour de la naissance du Sauveur. Cependant nous avons pu recueillir parmi eux , sur cette éclipse merveilleuse , quelques témoignages qui ne manquent pas d’importance.
Phlégon de Tralles, écrivain païen, et affranchi de lempereur Adrien , qui vivait à peu près cinquante ans après la mort du prince des apôtres, et qui composa des annales où il fait mention des miracles que Pierre opéra dans la ville de Rome , comme Origène le déclare expressément dans son livre contre Celse ; Phlégon parle de cette éclipse, et Jules Africain, puis Eusèbc dans sa Chronique, nous ont conservé ces paroles remarquables:
4 Dans l’année de la 202e olympiade eut lieu
« une éclipse de soleil, la plus grande éclipse connue « jusque-là. La nuit dura jusque vers la sixième heure du
* jour, de sorte qu’on vit les étoiles au firmament. 11 y « eut en Bitbynie un grand tremblement de terre qui en- « gloutit une partie considérable de la ville de Nicée. » Eusèbe cite au même endroit un auteur grec qu'il ne nomme pas, et qui écrit: « Le soleil s’obscurcit; la Bithy-
* nie fut ébranlée par un tremblement de terre , et une
* grande partie de la ville de Nicée fut engloutie. » Jules
208 LA VIE DE Îf.-S. JÉSUS-CHRIST.
Africain, le célèbre chronographe, qui cite le premier ce passage, fait mention d'un troisième auteur, nommé Thallus, mais qu'il contredit , parce que cet écrivain avait regardé cette éclipse comme naturelle. 11 parait que les annales des Chinois font aussi mention de cette éclipse. Jules Africain, qui vivait un siècle seulement après Phlégon, et du temps d’Héliogabale, donne pour date à cette éclipse la seconde année de la 202e olympiade; or celle-ci va du 19 juillet 782 à 786. Mais cet auteur, par suite d’une erreur commune à tous les chronologistes et aux Pères grecs, est en avance de deux ans sur la chronologie véritable. Il voulait donc donner pour date à cette éclipse la quatrième année de la 201e olympiade, c'est-à-dire l’an 782.
Au reste , ce point a paru tellement certain au savant Pagi dans sa Critique des Annales de Baronins, qu’il ne craint pas de dire que Tertullien, Jules Africain, saint Augustin et saint Jérôme placent cette éclipse dans l'année des deux Géminus, et il attribue les divergences des chronologistes à cet égard à la manière différente de compter les olympiades.
Lorsque l’histoire fait mention d'un recensement de l’univers entier, de l’apparition d’une nouvelle étoile, et d’un massacre exécuté à Jérusalem dans l’année même de la naissance de Jésus; lorsqu’elle fait mention d’une éclipse arrivée l’année de sa mort, d’une éclipse qui l’emportait de beaucoup sur toutes les autres, ne serait-il pas bien étrange qu’au lieu de voir dans tous ces récits une confirmation du récit de l'Évangile, nous regardassions celui-ci comme un mythe? Le hasard ne produit point de telles merveilles. Au reste, ces sortes de phénomènes ne sont point rares à