CHAPITRE XXI
Du jour où est mort Notre-Seigneur Jésus-Christ.
S’il nous a été facile de trouver l’année de la mort du Rédempteur, il l’est beaucoup moins de déterminer d’une manière précise le jour où il a accompli son sacrifice. L’Écriture ne contient rien à ce sujet, si ce n’est qu’il est mort la veille du sabbat qui était en même temps le sabbat solennel, et par conséquent le vendredi, 14 du mois Nisan, et qu’il est ressuscité le premier jour delà semaine, c’est-à-dire un dimanche; et la tradition a été toujours
d'accord sur ce point avec l’Écriture. Mais la Bible ne parle ni du mois, ni du jour du mois où tombait alors le quatorzième de Nizan, d’après le calendrier romain. Et ce ne fut que plus tard , lorsque le christianisme se fut répandu dans le monde, que l'on commença à s'occuper de celte question. On ne tarda pas, en effet, à concevoir des doutes sur l’année de la mort du Christ, précisément parce que la manière dont saint Luc üxe cette époque est équivoque et obscure. De plus, les lunes chez les Juifs étaient tellement en désaccord avec les mois du calendrier romain, qu’il fallait tous les trois ou quatre ans intercaler un treizième mois pour faire concorder l’année lunaire des Hébreux avec l’année solaire des Romains. Enfin la Pâque juive, qui devait toujours tomber au quatorzième jour après l’équinoxe du printemps, n’était réglée au temps de Jésus-Christ que d’après la simple phase de la nouvelle lune. Mais après la ruine de Jérusalem , lorsque les Juifs furent dispersés dans tout l’univers, on voulut régler d’une manière plus précise celte fête si importante, et l’ancienne manière tomba bientôt dans l’oubli. Par toutes ces causes , il devenait très-difficile de préciser l’ancienne époque de la Pâque, et de mettre, sous ce rapport, le calendrier juif en harmonie avec le calendrier romain,
Le premier témoignage sur ce sujet nous est fourni par Tertullien, qui place le jour de la mort du Christ au 25 mars. Saint Épiphane, dans son livre Contre les hérésies (50, § 1), dit qu’il y avait des actes rédigés par Pilate qui constataient que le Christ avait souffert le 8 des calendes d’avril. Ce sont ces mêmes actes qu'invoquaient les quartodéeimans, et la tradition s'est attachée plus tard à cette
date, quoiqu’elle soit attribuée souvent aussi à la résurrection du Sauveur. D’autres encore parmi les anciens ont assigné le 1 8 , ou le 20, ou le 21 mars, comme saint Épiphane nous l’apprend. Lactance est pour le 20 du môme mois; saint Augustin, tantôt pour le 23, tantôt pour le 25, ce qui prouve qu’il n’y avait rien de certain sur ce point.
Ceux qui se sont décidés pour le 25 mars paraissent avoir puisé cette opinion dans les plus anciens cycles romains relatifs à la fête de Pâques : c’est une remarque que fait le savant chronologiste Ideler (2, 421). Et en effet, sur cette sculpture qui nous représente l’évêque Hippolyte assis sur son siège, et qui porte, gravés des deux côtés, en caractères grecs, les cycles de Pâques composés par ce Père, nous trouvons dans la dernière année du second cycle ce mot Pathos , qui se rapporte évidemment à la mort de Jésus- Christ. On peut s’assurer de ce fait par l’inspection de ce monument trouvé à Tivoli en 1551, et conservé maintenant dans la bibliothèque du Vatican. Nous avons ici un témoignage de plus pour le consulat des deux Géminus. Hippolyte, en admettant le 25 mars, ne fit que sanctionner une tradition existant déjà de son temps; ou bien il déduisit cette date du cycle qu’il avait composé, et la mit ainsi le premier en circulation. Mais la première hypothèse est plus probable.
Cette date ressort aussi du cycle pascal des Latins, embrassant quatre-vingt-quatre ans, et formé de sept cycles lunaires de douze ans. Dans la soixante-huitième année de ce cycle, qui correspond à l’an 29 de notre ère, le jour de Pâques tombe un dimanche, le 27 mars; et par conséquent le jour de la mort du Christ tombe le vendredi
27 mare. Mais de même que l'ancienne tradition avait placé dans le même jour, au 6 janvier, l’apparition des mages, la naissance et le baptême de Jésus -Christ; ainsi pouvait-elle facilement placer au 25 mare le jour de la mort et delà conception du Sauveur. Cette tendance de la tradition chronologique se produit dans plusieurs Pères, mais particulièrement dans saint Augustin : et elle s’explique d’autant mieux, que le 25 mars était regardé dans l’Église latine comme le jour de la création, Victorius, qui compare la résurrection avec le lever du soleil et de la lune au quatrième jour de la Genèse, la place au 28 mars.
Le pape saint Clément et Théophile de Césaréc, qui vivaientencore au temps des apôtres, la Chronique d’Alexandrie, saint Augustin, saint Maxime le Martyr, saint Anselme, Adon de Vienne, Bcde, Thomasius, le Syncelle, et presque tous les computs grecs, mais particulièrement le décret du synode de Néocésarée, placent la mort du Seigneur au 23 mars. Saint Chrysostome et saint Cyrille sont les seuls qui, suivant la tradition de l’Église occidentale, donnent la préférence au 25 du même mois. Mais comme le Christ est mort l’an 782, et que la Pâque ne tombait pas alors le 23 mare, cette opinion se trouve renversée par la base.
tendant tout le moyen âge, la date de ce jour était si généralement admise, que plusieurs la regardèrent comme plus importante que celle même de l’année où le Christ est mort. Or, comme dans toute la table pascale de Denys, sur. 532 ans, il n’y en a que trois où le 14 Nisan tombe le 25 mars, à savoir, les années 12, 259 et 449 de notre ère (car ses cycles lunaires sont en avance d’une année sur 1ère chrétienne), Marianus Scot, Sigebert de Gem-
blach, Mathieu Paris, etc., crurent devoir placer l’année de la mort du Christ l’an 12 de notre ère, et celle de sa naissance 33 ans plus tôt, c’est-à-dire 22 ou 21 ans en avance sur notre chronologie : et tout cela uniquement pour conserver la date du 25 mars. Ils distinguaient donc entre les années selon Denvs et les années selon l’Évangile. Ainsi Gervais de Cantorbéry commence sa chronique de cette manière : « L'an de grâce 1100, selon Denvs, et « 1122 selon l’Évangile, Henri Ier hérita de la monarchie « de toute l’Angleterre. » Une bulle même d’Urbain II est datée de cette manière : « Donnée à Latran l’an 1098 « selon Denys, et 1121 selon la chronologie plus certaine « de l’Évangile. » Dans les siècles xu°, xine et xive, cette opinion était générale : et Paul de Middelbourg, qui vivait au xvie, en était tellement persuadé, qu’il crut voir lui apparaître en songe l’apôtre saint Paul, qui l’assurait de l’exactitude de cette date.
Le franciscain Roger Bacon, au xme siècle, contemporain de saint Bonaventure, plaça la mort du Sauveur dans la trente- troisième année de l’ère chrétienne. Or la Pâque, d’après des calculs très-exacts, tombait alors le 5 avril. Costat, plus tard évêque d’Avila en Espagne, étant encore jeune homme, disputa publiquement à Sienne devant Eugène IV, et soutint contre deux papes, pour ainsi dire, que le Christ était mort le 3 avril de l’an 33. 11 écrivit même une apologie à ce sujet. Jean de Mûris et plusieurs auteurs modernes ont suivi cette opinion : d’autres ont préféré le 2 avril; d’autres le 30 mars. Victorin de Limoges, Onuphre et d’autres reprirent le 26 mars, suivant en cela Lactance. Jean de Monteregio osa seul se déclarer pour le \ 1 avril. Mais comme tous ces auteurs se trorn-
paient sur l’année, il est évident qu’ils ne pouvaient trouver exactement le jour de la mort du Seigneur. Pour y parvenir, il faut rapporter au calendrier romain le quatorzième jour de Nizan de l’année 782. Or la Pâque ne tombait pas alors le 25 mars; car la lune était dans ce jour à son dernier quartier : et la Pâque, comme on le sait, d’après la loi des Juifs, était fêtée quatorze jours après la nouvelle lune du printemps. Dans l’année du consulat des Gémiuus la conjonction d’avril commença le 2 avril au soir, à sept heures quarante-sept minutes, temps moyen de Jérusalem. Le Nisan devait par conséquent commencer le 3 avril. Dom Calmet, Petau, Waser et Ideler sont d’accord sur ce point. C’est donc le 16 avril, qui était un samedi, que tombait le 14 Nisan, où le Christ fut crucifié, et au soir duquel les Juifs mangèrent l’agneau pascal. Mais s’ils l’ont mangé le vendredi, comme le rapportent les évangélistes, il doit y avoir une erreur d’un jour dans le mois de Nisan , soit que les nuages n’aient pas permis d’observer la première phase de la lune, et qu’on ait été obligé de la déterminer d’une manière arbitraire; soit que les Juifs se soient servis déjà du canon pascal de Eiüel, qu’on rectifiait d’après la phase de la lune toutes les fois que la fête s’écartait sensiblement de la pleine lu ne.
On sait que, dans l’incertitude si la nouvelle lune commençait le 29 ou le 30 du mois, les Juifs consacraient deux jours à célébrer leurs fêtes, afin de ne point manquer le temps prescrit pour leurs solennités, quoique Moïse n'eût ordonné qu’un jour. Et cet usage s’est conservé chez eux hors de la Palestine jusqu’à nos jours, quoiqu’ils aient maintenant un calendrier parfaitement régulier.
Comme , par la même précaution , ils consacraient huit jours à leurs grandes fêtes, ils ne manquèrent point dans cette année le terme légal, puisqu’ils fêtèrent la Pâque du 15 au 22 avril.
Au reste, nous avons en faveur de notre sentiment la tradition de l’Église d’Alexandrie, exprimée par Clément dans ses Stromales (1. i, ch. 21 ) , lorsqu’il dit que le Christ a souffert le 19 du mois égyptien Pharmuthi. Ce mois commençant le 27 mars, selon le calendrier romain, il est clair que c’est le 15 du mois suivant que le Christ a dû souffrir. U est remarquable que dans l’année de la ruine de Jérusalem , où le peuple juif expia d’une manière si terrible son déicide, la fête de Pâques tomba de nouveau le 15 avril. Il n’est pas moins remarquable qu’Hérode, le meurtrier des saints innocents, mourut le 25 mars, le jour où le Messie fut conçu.
C’est donc le 15 avril de l’an 782, ou 29 de notre ère, que le Christ est mort pour le salut des hommes.