‹ La vie de N.-S. Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 355 sur 589 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

De rinstitution de la sainte Eucharistie. Des figuit»*

qui l’ont représentée.

De même que la Pâque des Juifs était à la fols et la commémoration de la délivrance du peuple d'Israël et la figure de la Pâque chrétienne qui devait rappeler au* hommes la délivrance du genre humain tout entier, ainsi l'immolation de l’agneau pascal est comme le point de jonction qui met en rapport le sacrifice de l’Ancien Testament avec celui de la nouvelle alliance. Lorsque les Juifs mangeaient la pàque, le maître de la maison se levait, prenait de la main droite une coup# pleine de vin, et prononçait la bénédiction en ces termes : « Ceci est le temps de « notre délivrance, et nous rappelle la sortie d’Égypte. a Béni soit le Seigneur, l’Élerncl, qui a créé le fruit de h « vigne. » Puis il buvait du vin contenu dans la coupe, et la passait ensuite aux autres convives, qui en buvaient comme lui, chacun à son tour. Cette bénédiction du repas s’appelait euloyie chez les Juifs. L’agneau lui -même s’appelait sacrifice eucharistique ; et c’est de là que la scène chrétienne a pris le nom d’eucharistie.

Jésus dit aux siens : « J’ai ardemment désiré de man- « ger encore une fois avec vous cet agneau pascal avant « que je souffre; car, je vous le dis, je ne mangerai plus « désormais jusqu’à ce que l’accomplissement du royaume « de Dieu arrive. Puis il prit le calice, rendit grâces et dit : a Prenez-le et partagez-le entre vous ; car, je vous le dis.

« je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que le

« royaume de Dieu vienne. » C’est alors seulement que l’on approcha la table, et qu'on servit des laitues et d’autres herbes amères, telles que du raifort, de la chicorée, du persil, des radis, du cresson et d’autres plantes de cette espèce , en souvenir des mets amers que le peuple d’Israël avait mangés en Égypte. Il y avait aussi sur la table une tasse de vinaigre ou d'eau salée, qui rappelait aux assistants les larmes versées par leurs pères pendant la captivité, et un plat nommé charoseth. C’était une espèce de pudding, ou une bouillie de pommes et d’amandes cuites dans le vin avec des figues, des noix, des citrons et d’autres fruits, auxquels on ajoutait ensuite quelques épices. Ce mets rappelait par sa forme longue les tuiles de paille et le mortier dont les Juifs avaient construit dans leur exil les villes de Pbitom et de Ramessès. On servait encore du pain azyme , auquel la mère de famille ajoutait souvent une multitude d’ingrédients, et qu’elle préparait à la manière des gâteaux ; enfin on servait dans uu plat l'agneau pascal rôti.

Le maître de la maison disait alors : « Béni soit le Seio gneur, qui a créé les fruits de la terre.» Puis, prenant des herbes amères, il les levait en l’air en disant : a Nous u mangeons ces herbes en souvenir de ce que les Égyp- « tiens ont rempli d’amertume la vie de nos pères dans la a terre d’Israël. » Puis il trempait ces herbes dans le vinaigre et en mangeait gros au moins comme une olive, en se tenant toujours debout. Les autres faisaient ensuite comme lui.

On desservait alors la table ; et avant que le repas proprement dit commençât, le père de famille lisait quelques endroits de la loi, entre autres du Deutéronome, ch. xxvi.

qui avaient rapport à la circonstance. Puis il prenait pour la seconde fois la coupe, la remplissait de vin rouge, comme souvenir du sang des premiers-nés de l’Égypte, que l’ange exterminateur avait fait périr, pendant qu’il passait devant les portes des Hébreux sans leur faire aucun mai. On approchait alors la table, et l’on se couchait pour manger, car la cérémonie de prendre le repas pascal debout, un bâton à la main et une ceinture aux reins, comme aussi d’asperger du sang de la victime les portes de la maison, n’avait eu lieu que la première fois.

Le père de famille, prenant le pain , le levait en l’air, et disait: « Nous mangeons ce pain sans levain en souvenir a de ce que nos pères en Égypte ne trouvaient plus le « temps de faire fermenter la pâte jusqu’à ce que Dieu ci les eût délivrés. Louons -le donc, glorifions et bénistt sons -le de ce qu’il a fait de si grandes merveilles à a l’égard de nos pères et de nous- mêmes, et nous a fait « passer de la captivité à la délivrance, de la douleur à la « joie et des ténèbres à la lumière. Dites donc : Alléluia, a Serviteurs, louez le Seigneur. » Puis on récitait les psaumes cxm et cxiv, après quoi l’on disait : « Soyez béni, « Seigneur, notre Dieu, Roi éternel, qui nous avez tirés, a nous et nos pères, de l’Égypte, et nous avez conservés « jusqu’à cette nuit, où nous mangeons le pain azyme et « les herbes amères. » Puis il prononçait de nouveau la bénédiction sur le vin, en buvait, se lavait les mains, ce que tous les autres faisaient après lui.

11 élevait alors un des deux pains, le bénissait en disant : « Béni soit le Seigneur, qui produit le pain de la terre. « C’est là le pain de la misère qu’ont mangé nos pères en « Égypte. Que celui qui a faim vienne et mange ; que

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a celui qui a besoin vienne et fasse la Pâque. » Puis il rompait ce pain en plusieurs morceaux, pour signifier que c’était un pain de misère, et que le pauvre vit de morceaux et de miettes. On ne rompait point le pain avant que la bénédiction fût achevée et que l'Amen fût dit. Après cela, il prenait un morceau, l’enveloppait d’herbes, et le trempait dans la bouillie nommée charoseth, en disant : « Béni a soit le Seigneur, qui nous a sanctifiés par ses préceptes, a et nous a commandé de manger du pain azyme avec a des herbes amères. » En disant cela, il mangeait la bouchée qu’il tenait à la main.

Comme ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit: u En vérité, je vous le dis, un de vous qui mange avec u moi me trahira, lis devinrent tristes, et commencèrent « à se dire l’un à l’autre : Est -ce moi, Seigneur? Il réu pondit : C’est un des douze, dont la main est avec moi a au plat. Le Fils de l’homme s’en va, il est vrai, comme u il a été prédit de lui; mais malheur à celui par qui il u est trahi. Il eût mieux valu qu’il ne fût jamais né. Je ne « dis pas cela de vous tous; car je connais ceux que j’ai a choisis. Mais l’Écriture doit être accomplie : Celui qui a mange avec moi lève le talon contre moi. Je vous le dis u maintenant, avant que la chose arrive, afin que , lors- « qu’elle sera arrivée, vous sachiez que c’est moi. Ils ci commencèrent à se demander les uns aux autres qui « parmi eux en serait capable. Mais Judas, qui le trahit, « dit en balbutiant : Est- ce moi. Seigneur? Oui, lui . « répondit Jésus. »

D’après l’ancien cérémonial judaïque, le père de famille, avant de présenter l’agneau pascal, prenait le gâteau qui était sur la table , le partageait en autant de

morceaux qu’il y avait de convives, et donnai! à chacun son morceau, avec les paroles que nous avons rapportées plus haut. Ce gâteau ressemblait un peu à nos pains d’église; il était peu cuit, rond la plupart du temps, et percé d’un grand nombre de petits points. Or tous ces usages symboliques passèrent cette nuit dans le mystère de la nouvelle alliance. « Car, pendant qu’ils mangeaient, « Jésus prit le pain, le bénit et le rompit, l’otTrit à ses « disciples, et leur dit : Prenez et mangez, c’est mon « corps qui a été livré pour vous; faites ceci en mémoire a de moi. » On récitait alors l’action de grâces et la bénédiction sur la Pâque, ou, comme disaient les Juifs, sur le corps de l'agneau pascal, et sur les autres viandes, en disant : « Soyez béni , Seigneur notre Dieu , de ce que « vous nous avez sanctifiés par votre loi, et nous avez « ordonné de manger l'agneau pascal. Ceci est la Pâque « que nous mangeons en souvenir de ce que le Seigneur a a passé devant les maisons de nos pères en Égypte. » Puis le père de famille coupait par morceaux l’agneau pascal et les autres viandes, et les servait aux convives. Parmi les nombreux privilèges qui distinguaient Jérusalem de toutes les autres villes, était celui-ci, qu’on n'avait jamais trouvé aucune mouche dans le lieu où on égorgeait les animaux pour la Pâque; que les viandes consacrées ne sentaient jamais mauvais, et qu’il n'y avait au dedans des murs de la ville ni scorpion ni serpent nuisible.

On mangeait alors des autres viandes bénies. C'était ordinairement du chevreau ou du mouton rôti; et c'est ainsi que se terminait le repas proprement dit. Cependant on continuait encore à manger des plats qui étaient sur la table , jusqu’à ce que la coupe eût fait quatre fois le

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tour des convives, comme c’est encore la coutume chez les Juifs. On voulait représenter par là les quatre monarchies après lesquelles Jésus -Christ devait venir. Enfin chacun mangeait encore gros comme une olive de l’agneau pascal, pour n’en rien laisser; autrement les restes, de même que les os, devaient être jetés dans le feu et brûlés, parce qu’ils étaient consacrés; mais après l’agneau pascal on ne mangeait plus pendant toute la nuit. En souvenir du festin pascal de l’ancienne alliance, que Notre-Seigneur célébra encore dans sa dernière cène, les catholiques, en Orient aussi bien qu’en Occident, font bénir, le jour de Pâques, des mets semblables à ceux de la Pâque mosaïque : du raifort sauvage, du sel et des œufs, de l’agneau rôti, des viandes fumées; puis le maître de la maison les distribue à sa famille et à ses amis.

Après le repas, le père de famille se lavait les mains, et présentait aux convives la troisième coupe de vin, qui s’appelait spécialement la coupe de la bénédiction ; car on récitait alors l’action de grâces pour le repas pascal que l’on venait de prendre, et l’on bénissait de nouveau le vin. C’est pour cela que les évangélistes continuent dans ces termes : « Après la cène, Jésus, sachant que son Père « lui avait tout remis entre les mains, qu’il était issu de « son Père, et qu’il devait retourner à Dieu, se leva de « table, quitta ses habits, prit un linge, dont il se ceignit, « puis versa de l’eau dans un bassin, et se disposa à « laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le « linge dont il était ceint. » Le repas figuratif était achevé ; mais un festin bien plus élevé avait commencé et devait continuer jusqu’à la fin du monde. Le lavement des pieds eut donc lieu entre la communion sous les espèces du

pain et la consécration du calice. De plus, on se lavait les mains trois fois pendant le festin pascal. Le bassin qui servait à laver les pieds devait contenir, d’après la prescription du grand conseil, de deux à dix logs d’eau. Un log équivaut à peu près à six coques d’œufs pleines d’eau. C’étaient les serviteurs et les esclaves qui lavaient les pieds chez les Juifs, comme chez les Grecs et les Romains. Le Christ, en lavant ainsi les pieds de ses disciples, s’abaissait donc jusqu’à la condition d’esclave. Ce n’était pas sans raison que les Juifs disaient que, de temps immémorial, Dieu s’était montré envers eux comme leur serviteur, qu’il les avait vêtus comme Adam, le premier homme, qu’il les avait baignés, oints, conduits à travers le désert, en portant la lumière devant eux.

« Lorsque Jésus vint à Simon -Pierre (car c’était par « lui qu’il commençait), celui-ci lui dit: Quoi! Sei- « gneur, vous voudriez me laver les pieds? Jésus lui a répondit : Tu ne comprends pas encore ce que je fais « ici ; mais tu le comprendras dans la suite. Cependant « Pierre repartit : Jamais vous ne me laverez les pieds, a Jésus lui répondit alors : Si je ne te lave , tu ne participeras point à moi. » Ces paroles de Notre -Seigneur démontrent bien que ce qu’il leur donnait dans la cène c’était la communion de son corps et de son sang. a Simon -Pierre lui dit alors : Seigneur, lavez-moi non- « seulement les pieds, mais encore les mains et la tête, u Jésus lui répondit : Celui qui est lavé n’a plus besoin a que de se laver les pieds, car il est pur. Vous aussi a vous êtes purs, mais pas tous. Il connaissait bien celui a qui allait le trahir ; c’est pour cela qu’il dit : Vous n’ètes a pas tous pure. Et après qu’il leur eut lavé les pieds.

« et qu’il eut mis ses vêtements, il se mit de noua veau à table, et il leur dit: Vous savez maintenant « ce que je vous ai fait. Vous m’appelez Maître et Seia gneur, et avec raison , car je le suis. Lequel est le plus « grand, de celui qui est à table, ou de celui qui sert? « N’est-ce pas celui qui est à table? Eh bien, je suis au « milieu de vous comme un serviteur. Si donc, moi qui « suis Maître et Seigneur, je vous ai lavé les pieds , vous « devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car « je vous ai donné l’exemple, pour que vous fassiez « comme j’ai fait. En vérité, en vérité, je vous le dis, le « serviteur n’est pas plus grand que son maître, et le « député n’est pas plus grand que celui qui l’envoie. « Puisque vous savez ceci, vous êtes bien heureux si vous « le faites. Il prit donc aussi également après le repas la « coupe, rendit gnlces, la présenta à ses disciples, en « disant : Prenez et buvez, car ce calice est la nouvelle « alliance en mon sang, ou : Ceci est mon sang, le sang « de la nouvelle alliance, qui est versé pour vous et pour <* beaucoup, pour la rémission des péchés. Faites ceci> « toutes les fois que vous buvez, en mémoire de moi.)»

Puis il continua à leur parler de la signification réelle de son corps et de son sang , et des effets que la sainte eucharistie doit produire en tous ceux qui la reçoivent dignement. « Je suis la vraie vigne, leur dit-il, et mon « Père est le vigneron. 11 coupera chaque branche en ci moi qui ne porte point de finit; mais il purifiera celle et qui porte du fruit, afin qu’elle en porte encore davan- «c tage. Vous êtes purs maintenant à cause de la parole « que je vous ai dite. Demeurez en moi , et je demeu- « rerai en vous. De même qu’une branche ne porte point

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« de fruits d’elle- même si elle ne reste sur le cep, ainsi « en est- il de vous si vous ne demeurez en moi. Celui « qui demeure en moi et en qui je demeure porte beau- « coup de fruits; car sans moi vous ne pouvez rien faire. « Mais celui qui ne demeure pas en moi est rejeté comme « une branche et se dessèche. On le ramasse, et on le a jette au feu, pour qu’il brûle. »

Les apôtres ne pouvaient, au reste, se méprendre sur la véritable signilication des paroles par lesquelles Notre- Seigneur institua la sainte Eucharistie en leur donnant son corps à manger et son sang à boire ; car c’était une croyance commune parmi les Israélites que, lorsque le Messie viendrait, tous les sacrifices cesseraient, mais que le sacrifice du pain et du vin , d’après l’ordre de Meichisédech, durerait éternellement, comme on peut le voir dans les livres des rabbins. (Bammidbar rabba in numéros , ch. xxvm.) Toutes les interprétations par lesquelles les hérétiques ont essayé d’altérer le véritable sens des paroles du Sauveur, et de prouver qu’il fallait les prendre dans un sens figuré, tombent devant cette simple considération, que ce soir -là il ne parla plus à ses disciples en images et en figures; mais, comme ses disciples le remarquent eux-mêmes en saint Jean, xvi, 29, clairement et sans voiles. Bien plus , il leur promet d’entrer en eux et d’établir en eux sa demeure. (S. Jean , xiv, 23.)

Avec la manne, Dieu avait offert aux Israélites une figure bien significative de la nourriture merveilleuse qu’il devait donner au genre humain aux jours du Messie. C’est pour cela qu'on lit dans le traité intitulé Midrach Cohekth (fol 90, 2) : « De même que le premier libérateur a ap- « porté la manne du ciel, selon ces paroles : Voici que je

u fais pleuvoir le pain du ciel; ainsi le dernier libérateur « apportera la manne ; car il est écrit : Il y aura sur la « terre une poignée de blé. » Nous lisons encore dans le traité intitulé Schcmoth rabba (sect. 50, fol. 142) : « Au u temps du Messie, Dieu préparera aux Israélites une table « et une nourriture telle que quiconque en mangera <t n’aura plus besoin ni de table ni d’une nourriture plus « élevée. » D’après la tradition consignée d’ailleurs au chapitre xvi du livre de la Sagesse, la manne se transformait d'après l’intention de celui qui la mangeait, et prenait le goût qu’il voulait lui donner. Les rabbins s’étendent longuement à décrire la douceur de ce pain changé . Il est question de cette transformation non-seulement dans le Schcmoth rabba (sect. 25) et dans le Talmud Joma (ch. 8, fol. 75), mais encore dans le plus ancien commentaire, intitulé : Pesikta , où on lit ces paroles : t< De même que le « nourrisson goûte au sein de sa mère toutes sortes de « douceurs, ainsi Israël à la manne du Seigneur. Et de « même que le sein maternel est le seul aliment du nour- « risson, parce qu’il renferme ce qu’il y a d’essentiel dans « tous les autres aliments, ainsi la manne avait l’essence « de tout, et tout le reste n’était qu’accidentel. De même « encore que le lait de la mère, quoiqu’il soit d’une este pèce particulière, a une multitude de goûts divers, « ainsi la manne se changeait pour les Israélites en tout « ce qu’ils voulaient. De même enfin que le nourrisson « pleure et se désole quand on l’ôte du sein maternel, « ainsi Israël quand on lui ôtait la manne. »

Mais si, dans l’ancienne alliance, l’opération surnaturelle de la manne était déterminée par le désir et la foi de celui qui la recevait, et se produisait comme opus ope - T. II. 11

rantis, la manne qui nous est donnée dans la nouvelle alliance a une action bien plus puissante ; car elle agit e* opéré operato, selon le langage de l’écolp. 11 est dit de k manne (Exode> xvi, 18) que celui qui en recueillait plus n’en avait pas d’avantage, et que celui qui en prenait moins en trouvait autant. Il en est ainsi dans un sens plus élevé de la sainte Eucharistie ; car la substance du corps et du sang de Jésus-Christ n’y est point diminuée parla division des espèces, et la privation du calice n’apporte aucun dommage à celui qui reçoit les espèces du pain ; la plus petite particule de ces espèces sacrées nous communique toute la substance du corps et du sang de Jésus- Christ, de môme que le soleil reflète parfaitement sa lumière dans la plus petite goutte de rosée. De même encore que la manne était conserv ée dans le tabernacle , ainsi la manne céleste de la nouvelle alliance est tou jours présente sur nos autels.

Les sages du judaïsme avaient bien compris tout ce que signifiait la mannq donnée au peuple d’Israël dans le désert ; et nous trouvons chez les rabbins celle pensée clairement exprimée, à savoir que le tabernacle, les vases sacrés et le temple lui-même n’étaient que le symbole des choses divines, et que tout ce qui est visible sur la terre n’est que l’ombre d’un corps que nous ne voyons pas et le reflet de substances que nous verrons un jour au ciel dans leur réalité. Déjà les pains de proposition, que l’on plaçait chaque sabbat devant Jéhovah, représentaient les pains consacrés que le Sauveur donne aujourd’hui à ses apôtres. Il n’v a pas un sens moins profond dans le gâteau nommé cruf, que l’on préparait comme offrande du sabbat, avec de la pâte fournie par les Juifs de toute une ville, et que l’on

conservait dans la synagogue, ou dont chacun mangeait ensuite un morceau, de sorte que ce pain était le symoble de leur union. C’est à cet usage que saint Paul fait allusion dans sa première Épître aux Corinthiens, x, 17.

Les rabbins attribuaient une telle importance à la manne, qu’on lit dans le vieux commentaire Baal Harthurim que la loi n’a été donnée qu’à ceux qui mangent la manne. On lit encore dans le Sohar (Exod.t fol. 26, col. 102) que la manne est un aliment céleste et précieux pour la nourriture de l’esprit et de Pâme, un pain des-

cendu des plus profonds espaces du ciel, le repas des sages donné par la sagesse suprême à ceux qui se consacrent à la loi. Le rabbin Éliézer s’exprime d’une manière plus précise encore (fol. 28, 3) à propos de la supériorité de la manne du Messie sur la manne mosaïque : « Les justes,

« dit-il, sont destinés à manger de cette manne dans l’é- « poque qui arrive. Et si tu demandes : Sera- ce de la « même manière que la manne du désert? La réponse « est : Non, mais d’une manière plus élevée; si bien qu’il a n’y a jamais rien eu de comparable. » Cette signification de la manne, d’après la tradition hébraïque, explique pourquoi les rabbins attachaient une si grande importance au verset 16 du psaume lxx : « Il y aura une poignée de « froment sur la terre. » Le Targum chaldaïque traduit ainsi ce passage : « 11 y aura un sacrifice de froment sur <t le pays sur les hauteurs des montagnes de l’Église. »

Le rabbin Raschi, si opposé d’ailleurs à toute interprétation favorable au christianisme, dit à propos de ce verset : a Nos rabbins enseignent qu’aux jours du Messie il y aura « un gâteau d’une espèce particulière, et ils appliquent en n général te psaume tout entier au Messie. » Mais le rab-

.’lf>4 LA VIL DE N. -S. JESUS-CHRIST.

bin Kimehi, interprétant le prophète Osée, xiv, 8, s'élève presque jusqu’à l’interprétation chrétienne quand il dit : « Quelques-uns entendent par ces paroles. Us vivront de « froment , que dans l’avenir, quand le Sauveur paraîtra, « il y aura un changement, une transsubstantiation dans « la nature du froment. » Enfin le R. Mosée, fils de Nachman, écrit ces mots : « La manne est engendrée de la u lumière divine, qui a pris un corps d’après la volonté <( de son créateur. » Ne nous étonnons donc plus de ces paroles de Hillel, que leTalinud nous rapporte et qu'il lui reproche comme un reve de fou. « Le Messie ne viendra « plus vers les Israélites, car ils l’ont déjà reçu comme « nourriture aux jours d’Ézéchias. »

En général, si nous avions encore en nos mains les ouvrages des rabbins composés avant Jésus-Christ, et qui ont péri en grande partie lors de l’incendie de Jérusalem, nous serions étonnés de l’accord admirable que la dogmatique de l’ancien judaïsme présente avec celle du christianisme et de la différence qui existe sous cé rapport entre les Juifs d’aujourd’hui et leurs devanciers. Plusieurs manuscrits, précieux sous ce rapport existaient encore du temps de Pic de la Mirandole, mais se sont perdus depuis; d'autant plus qu’il y eut un temps où les Juifs cherchaient par tous les moyens à se les procurer, ou à les raturer dans les bibliothèques, afin de détruire ainsi les témoignages favorables au christianisme. Le juifPhilon fait déjà remarquer l’opposition entre les deux autels du temple de Salomon : l’autel extérieur, qui était dans la cour en plein air, où coulait le sang d’un nombre infini de victimes, où déjà, dans la première quinzaine de la consécration du temple par Salomon, vingt -deux mille bœufs et cent vingt mille

brebis furent immolés, où tous les ans, la veille de Pâque, plus de deux cent cinquante mille agneaux étaient égorgés, sans parler des autres fêtes et des sacrifices publics et particuliers qui s offraient chaque jour; Philon, dis-je, fait remarquer l'opposition entre l’autel extérieur et l’autel intérieur, où ne montait vers le ciel que la fumée du plus pur encens, près duquel était la table avec les pains de proposition, symbole du sacrifice qui devait remplacer plus tard toutes les victimes. L’autel extérieur représente l’ancienne alliance avec ses sacrifices sanglants, aussi bien chez les païens que chez les Juifs. L’autel intérieur, au contraire, placé derrière le rideau, signifie la nouvelle alliance et son sacrifice parfait et non sanglant.

Ces sacrifices épouvantables où l’on immolait des enfants à Dieu, où des pères allaient quelquefois jusqu’à sacrifier leur premier-né; cette coutume abominable de manger de la chair des enfants immolés, coutume que nous retrouvons chez les Massagètes scvthes , les Issedons, les Tauriens , et même en Arcadie, jusqu’au temps de Porphyre ; tout cela n’est que l’expression d’une vérité profondément sentie, à savoir que le Fils de Dieu, le premier-né du Père, devait un jour répandre son sang pour nous, et se donner aux hommes comme victime et nourriture dans le sacrifice de l’autel. Mais déjà les païens, prévoyant l’abolition future de ces horribles sacrifices, avaient trouvé une substitution ou un moyen de les remplacer. C’est pour cela que dans les • mystères de Dionysus et de Cérès on offrait le pain et le vin comme les seules offrandes agréables à Dieu. Et chez les Romains, au lieu des sacrifices humains usités chez les Pélages, on précipitait dans le Tibre tous les

ans, à une certaine époque, des figures de cire; on Toc faisait des gâteaux imitant les animaux qui devaient servir de victimes, et on les mangeait ensuite. Déjà les anciens païens, comme Épictète nous rapprend dma Arricn, criaient : Seigneur, ayez pitié de nous, Kyiie, eleison: prière touchante, que les soldats chrétiens des armées romaines chantèrent les premiers en allant au combat, et que l’Église a introduite dans sa liturgie.

Les païens communiaient donc aussi à leurs victimes, afin d’entrer ainsi en union avec les dieux; et cette analogie n’a point échappé à fapotre saint Paul (1 Cor . , x, itf). Les initiés au culte de Milhra et les Perses, à la fête de Daruns, mangeaient des gâteaux faits de pâte non fer* montée et qu’ils avaient offerts aux dieux. Cette communion que l’on retrouve dans le culte de Milhra, ainsi que dans quelques sacrifices du Nord , de la Chine et de l’Amérique, présente une telle ressemblance extérieure avec la nôtre, que déjà saint Justin, le plus ancien Père de l’Église, dans son Apologie, page 98, croyait y voir une imitation et une altération à la fois du sacrement de l’Eucharistie. Dans l’antiquité, lorsqu’on voulait faire un traité d’alliance, on célébrait auparavant un festin solennel; ou, en d’autres termes, ceux qui voulaient s’unir par des liens plus étroits prenaient en commun le pain et le vin. C’est ainsi qu’avant de confirmer et de sceller de son sang la nouvelle alliance, qu’il voulait contracter avec nous, le Fils de Dieu célébra la cène , et ouvrit ainsi Père nouvelle qui devait réaliser toutes les anciennes figures.

Déjà, à la première révélation qu’il fit de cet adorable mystère, le lendemain de la multiplication des pains, il trouva des incrédules. Mais ce devait être bieu autre chose

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