CHAPITRE XI
Les Noces de Cana.
Chassé de sa ville, arraché à sa famille et à ses amis, Jésus partit accompagné de sa mère, de ses disciples et de ses frères; et, se dirigeant vers le nord, il vint àCana, située à l’extrémité de la Galilée inférieure, à cinq lieues de Tibériade et à trois lieues de Nazareth. On l’appelait la petite, pour la distinguer de la grande, située près de Sidon. Ses habitants étaient pauvres, comme ceux d’Aruma et de Capharsichin, patrie de la famille de Zébédée, située près de là. Placée dans un vallon couvert de roseaux, la ville avait pris de là son nom. Cana, en effet, signifie roseau , et c’est
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laque finissaient les mûriers de la Galilée inférieure. Les rabbins lui donnent le nom deCapharchanan, c’est-à-dire tillage de Canana, et ils vantent ses pots de terre noire. La ville porte encore le nom de Cana en Galilée , car il y avait en Palestine beaucoup de ruisseaux ou d’étangs à roseaux, et par conséquent beaucoup de lieux appelés Cana, comme par exemple près du lac des Crocodiles , d’où Ton tira le sceptre qui servit à Notre-Seigneur.
Jésus passa donc à Cana en allant à Capharnaüm; et comme il y avait là une noce , il y fut invité avec ses disciples, sa mère et ses frères. Un de ses apôtres, Nathanaël ou Barthélemy, était de Cana (saint Jean, xxi, 2), et il était probablement un des paranymphes à cette noce. Nous verrons dans la suite que Jésus appelle en général ses disciples les amis de l’époux. (Luc, v, 34.) Les disciples des sages ne se montraient jamais sans leur maître dans un repas public , et môme ils se mettaient rarement à table avec un étranger. Il n’y avait d’exception que pour les festins des fiançailles ou des noces. Aucun mariage ne pouvait être célébré chez les Juifs à l’époque de leurs trois grandes fêtes. Les noces de Cana ne se tirent donc ni à Piques, ni à la Pentecôte, ni à la fête des Tabernacles. De plus, d’après l’ordre établi par Esdras, les noces se faisaient le quatrième jour de la semaine ou le mercredi, lorsque la fiancée était, vierge , et le jeudi lorsqu’elle était veuve. Lorsque saint Jean nous dit que Jésus arriva le troisième jour (h, t ), il veut nous faire connaître par là le jour de la semaine. Les noces de Cana commencèrent le lendemain, cest-à-dire le mercredi, et durèrent sept jours: c’était aussi le temps que duraient les funérailles. En Judée , l’examen de la fiancée durait trois jours. On était
encore plus sévère dans plusieurs endroits de la Galilée. Le malin des noces, le tiancé envoyait chez son beau-père la parure de sa fiancée, avec des vases d’onguents et de parfums, des fruits et toute sorte d’objets précieux. C’était un vase de ce genre que Marie-Madeleine répandit sur les pieds de Jésus. ( Marc , xiv, 3. ) La fiancée, de son côté, envoyait à son fiancé une chemise mortuaire , qu’il devait garder et porter tous les ans au jour de la nouvelle année et à la fête des Expiations, comme la fiancée portait aussi la sienne en ces jours- là, pour avoir toujours la pensée de la mort présente à l’esprit.
Lorsque la fiancée avait été vêtue et parée par les mains de ses amies, le fiancé , oint de parfums et une couronne sur la tête, venait la trouver avec ses compagnons ou amis, et la conduisait solennellement, au milieu des chants, de la musique et delà danse, dans la maison de son père. Elle était enveloppée d’un long voile, et accompagnée de ses amies. Dix vierges formaient son cortège, et dix jeunes gens celui du fiancé. Le cortège des funérailles se composait aussi de dix personnes ; et lorsqu’on allait aux noces de quelqu’un , on devait aussi aller à son enterrement. A la tète de la procession marchait d’un côté le paranvmphe, qui conduisait la fiancée, et, de l’autre, l’ami de l’époux. L’un et l’autre étaient choisis parmi les parents ou les frères des deux familles, et accompagnaient les deux époux. Ils apportaient avec eux des présents de noce, et le fiancé à son tour leur en faisait d’autres le jour de leur mariage. Ils étaient aussi chargés de réconcilier les époux, lorsque cela devenait nécessaire dans la suite. La dot d’une vierge était ordinairement de 400 zuzim, ceqni faisait environ 300 francs; celle d’une veuve, ou d’une
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femme renvoyée par son mari , était seulement de la moitié. Les dépenses des noces étaient au compte de répoux.
Lorsque le fiancé , avant d’épouser sa fiancée , lui avait donné comme arrhes un denier, c’est-à dire la huitième partie d’un as, on lui remettait à lui et à sa fiancée, d’après une ancienne coutume, une table de pierre, pour leur rappeler que le mariage n’est que l’union de Dieu avec son Église, et que, lorsqu’il contracta au Sinaï l’ancienne alliance avec son peuple, ou, comme le porte le vieux code allemand, l'ancien mariage, il écrivit sa loi sur deux tables de pierre. Ces tables dotales devaient être brisées dans le cas d’une séparation , de même que les tables de la loi furent brisées par Moïse lorsque les Israélites suivirent des dieux étrangers. Le paranymphe avait encore la charge d’égayer toute l’assemblée. Tous les hôtes d’ailleurs étaient dispensés le jour de la noce des prières quotidiennes prescrites par la loi , et le fiancé était même dispensé de réciter le crischma. On louait aussi pour les noces , de même que pour les funérailles , des joueurs de flûte. Les plus pauvresse contentaient d’en louer deux qui égayaient la compagnie, et marchaient devant elle en jouant, lorsque la fiancée était conduite le soir, à la lumière des flambeaux ou des lampes, de la maison de son père à celle de son mari. Ces lampes étaient ordinairement au nombre de dix. On présentait en même temps aux nouveaux époux un verre de vin. C’était un symbole qui indiquait à la femme que, par sa virginité, elle était digne d’épouser un prêtre et de manger des pains offerts à Dieu. Mais auparavant encore, au momeut du festin, la jeune épouse était assise à table, séparée de son mari, et enveloppée dans le long voile que portaient les fiancées.
LA VIE DE N. -S. JÊSUS-CIIIUST.
Parée de ses plus beaux ornements, un turban sur la tète, les cheveux arrangés en tresses gracieuses ornées de myrtes et de roses, elle portait ses vêtements les plus beaux, et elle devait les avoir tissés elle-même. Les Galiléens, d'ailleurs, étaient renommés pour la finesse et la beauté de leur Un. Elles portaient aussi autour des reins une ceinture, symbole de la chasteté.
Isaïe (ni, 18-24) nous a décrit la parure des femmes juives. Mais le Talmud nous a conservé aussi un chant nuptial que l’on chantait en dansant devant les époux le jour de leurs noces, et qui était conçu en ces termes: « Ses yeux ne sont point teints de bleu ni ses joues de o rouge; ses cheveux ne sont point tressés avec art, mais « elle n’en est pas moins gracieuse. » Parmi les présents du fiancé il y avait toujours des vases de carmin ou de vermillon. Les Juives, comme on le sait, ne sortaient jamais qu’enveloppées d’un voile. Quelquefois cependant, pour regarder devant elles, elles relevaient un peu leur voile de côté au-dessus de l’œil, et elles se teignaient cet œil pour rester inconnues. Encore aujourd’hui, les Orientales se font une teinture pour les yeux avec une composition d’antimoine et de zinc pulvérisés et d’huile, et elles s’en teignent les yeux avec un pinceau léger. 11 faut que cette coutume ait été considérée comme un ornement bien capable de relever la beauté, car on la retrouve à peu près partout, et dans l’Inde, et même chez les Athéniennes. Les Égyptiennes, les femmes turques et les Juives de la Barbarie et d’Alger se teignent encore aujourd’hui, avec diverses couleurs, les ongles, la main et la plante des pieds. Les pendants d’oreilles, au contraire, étaient chez les anciens un signe de servitude.
LES NOCES DE CASA
C’était encore une ancienne coutume de proposer, pendant le festin nuptial, des énigmes renfermant des allusions plaisantes à la fiancée. Pendant ce temps, les enfants sautaient autour de la table, ramassant les noix qu'on leur jetait pour les divertir. On jetait aussi des fèves, que Ton gardait comme souvenir, et des grains d’orge, comme symbole de la fécondité qu’on souhaitait aux époux. On conduisait aussi devant le char des fiancés un coq et une poule, comme signe de la bénédiction de Dieu sur ses créatures. Souvent encore, chez les Juifs, à la naissance d’un enfant, on plantait un cèdre lorsque c'était un male, et un pin lorsque c’était une fille; et le peuple trouvait là un augure plus ou moins favorable à l’enfant, selon que l’arbre croissait avec plus ou moins de vigueur. Lorsque ces enfants, devenus grands, se mariaient, le bois de l’arbre qu’on avait planté à leur naissance servait à faire leur lit de noce. Dans quelques contrées, on oignait avec des parfums, pendant le festin, la tète du rabbin qui avait béni le mariage, comme le fit pour Jésus-Christ Marie de Béthanie. Toutefois l’évangéliste ne fait point mention de cet usage aux noces de Caoa. La nouvelle épouse conservait encore le nom de fiancée pendant trente jours' après son mariage, et alors toutes les fêtes étaient terminées : il en était de môme pour les funérailles.
Cependant, pour que les hôtes ne se laissassent point entraîner par les élans d’une joie insensée, et gardassent au milieu de la fête une mesure convenable, on brisait de teoips en temps, pendant le repas, des coupes de verre, pour modérer par des impressions pénibles les excès de la gaieté : c’était d’ailleurs un symbole de la fragilité des
plaisirs de ce monde. Mais ces excès n’étaient point à craindre dans le mariage dont il est ici question, et que Jésus bénit probablement lui-même comme docteur en Israël, élevant ainsi le mariage à la dignité de sacrement; car avant que les sept jours fussent écoulés, ils n’avaient déjà plus de vin. Lorsque les mariés étaient pauvres, les invités apportaient avec eux du vin, des gâteaux, des oiseaux et d’autres choses de ce genre qui pouvaient relever un peu l’éclat du festin , comme cela se pratique encore en plusieurs lieux. Mais Jésus et ses disciples n’avaient rien apporté de Nazareth avec eux; c’est pour cela que Marie dit à son ûls : « lis n’ont plus de vin. » Elle avait coutume, dans toutes les circonstances de la vie , de consulter son divin fils; et craignant que les époux ne fussent humiliés, elle insinuait à Jésus la pensée de venir à leur secours. Elle pouvait bien, dans cette nécessité, attendre rie lui un miracle semblable à celui qu’dvait fait Élie pour la veuve de Sarepta, son hôtesse, lorsqu’il multiplia l’huile et le miel en sa faveur. Mais Jésus lui répondit : « Est -ce « que cela nous regarde, vous et moi; mon heure n’est « pas encore venue. » Il n’opérait point arbitrairement ses miracles, mais seulement quand il y était forcé, pour ainsi dire, et après avoir humblement prié son Père céleste. Marie, cependant, ne se découragea point, et dit aux gardiens : « Faites ce qu’il vous dira ! » car tout don céleste s’acquiert par la confiance en Dieu.
Il y avait là six cruches d’eau en pierre, servant aux ablutions si fréquentes chez les Juifs, et dont chacune pouvait contenir de deux à trois èpha . Le vin se conserve en Orient dans de grandes cruches, ou dans des outres enduites d’un certain liniment. ( Marc , u, 22.) Mais les
LES SUCES DE CASA
Galiléens buvaient peu de vin et de lait, et les plus pauvres se contentaient de tremper simplement dans l’eau leur pain grossier. Les cruches dont il est ici parlé servaient donc à contenir l'eau , ce qui du reste indique qu’il y avait là un grand nombre d’invités qui se lavaient avec cette eau les mains et les pieds, et qui lavaient en même les verres et les assiettes. Mais la fiancée et les principaux hôtes étaient servis avec des vases particuliers. Un épha contenait à peu près la moitié d’un seau, de sorte que toutes les cruches de Cana, prises ensemble, pouvaient contenir de sept à neuf seaux. Jésus donc, sur la parole de sa mère, fit remplir les cruches, et commanda de les porter à celui qui était chargé du repas. 11 ne voulut pas faire apporter l’eau par ses disciples, afin de prévenir tout soupçon. Les serviteurs exécutèrent ses ordres, remplirent les cruches jusqu’au bord, et les portèrent au maître de la table. Celui-ci, en ayant goûté, ne savait ce que cela signifiait. 11 dit donc au fiancé : « On sert d’abord le bon « vin, puis celui qui est moins bon; mais vous avez a réservé le meilleur vin pour la fin. » Les anciens, en elTet, faisaient le contraire de ce que nous faisons aujourd’hui. Au reste, cette différence dans la manière de servir le vin exprime très- bien le rapport qui existe entre les jouissances de cette terre et celles du ciel. Le monde a coutume de nous servir d’abord le bon vin ; il nous présente le calice enivrant des joies sensibles, et le boit à longs traits. Mais lorsque nous en avons savouré les fausses douceurs, nous rencontrons au fond la lie; et ceux qui oui vidé cette coupe perfide ont déjà reçu leur récompense. Le Christ, au contraire, nous présente d’abord le calice amer de la souffrance ; puis il nous sert le bon vin , et nous
invite à prendre place au festin dont il réjouit ses élus dans le ciel. Telle est la signification des paroles du maître d'hôtel, qui ne soupçounait pas sans doute le sens profond qu'elles contenaient.
Ces paroles expriment encore la différence qui existe entre l’Église catholique et les sectes qui se sont séparées d'elles. L’Église nous ordonne de prendre sur nous la croix de Jésus-Christ, de pratiquer pendant toute la vie l'abstinence et la pénitence, afin de vaincre l'orgueil de la chair, et de mériter ainsi , après avoir bu le calice amer de la douleur, de boire à longs traits la coupe des joies célestes. Les hérétiques, au contraire, rejettent bien loin, comme des superstitions monacales, les privations, la confession, les jeunes et les austérités; ils nous invitent à lâcher la bride à notre chair, et à jouir sans contrainte des plaisirs de ce monde pendant qu'il est jour, nous appuyant sur la bonté de Dieu, qui nous justifie par la foi toute seule. Mais au lit de la mort, quand il leur faut paraître devant Dieu , il ne leur reste plus entre les mains qu’une coupe vide : et ils sentent amèrement la vérité de ce proverbe, que « s’il est bon de vivre en luthérien, il « faut mourir en catholique. »
Le meilleur vin de la Palestine était un vin doux, d'une couleur rouge noire ; on le préférait à tous les autres , et l’on avait coutume de le mêler au vin blanc pour adoucir et colorer ce dernier. Le vin rouge était tellement fort qu’on ne le buvait guère que mêlé avec de l’eau : et pour les vins de Saron ou du pays situé entre le Thabor et la ville Tibériade, l’eau entrait pour moitié, et quelquefois même pour le double dans le mélange. C’était bien autre chose encore pour le vin de Sarepta. Les rabbins comptent dans
LES NOCES DE CANA
le Talraud soixante espèces de vins; mais ils regardent comme le meilleur celui dont la couleur élait d’un rouge noir, comme celui auquel fait allusion le livre de la Genèse (xl, il), quand Jacob dit : « Il lavera son man- ■ leau dans le sang du raisin. » La supercherie n’était ilonc pas possible ici, et les serviteurs de Cana n’avaient pu verser clans les cruches du vin blanc au lieu d’eau , puisque, d’après les paroles du maître d’hôtel, le vin qui avait été servi le dernier était meilleur que celui qui avait été bu auparavant. Ce n'est pas par hasard non plus que Jésus prit le pain et le vin pour objet de ses premiers miracles. 11 y a dans ce fait une signification profonde. C’était en mangeant du fruit défendu que le premier homme avait introduit le péché dans le monde. Plus tard, après le déluge, c’était encore à un fruit, au fruit de la vigne, que se rattachait la malédiction qui pèse encore sur les descendants de Cham. Il était donc convenable que les miracles du Rédempteur eussent pour objet le pain et le fin, et que le Sauveur lui- même, pour terminer son œuvre, nous donnât son corps et son sang sous les apparences du pain et du vin, comme un antidote contre le péché et comme un moyen infaillible d’acquérir une nouvelle vie, une vie toute spirituelle et toute divine. De même qu’il suffit à Adam de goûter le fruit défendu pour entraîner dans sa ruine tout le genre humain, ainsi il mflit aujourd’hui de recevoir dignement le corps du Fils de Dieu dans l’Eucharistie pour acquérir la vie éternelle. De plus, Jésus-Christ a atTranchi l'humanité des sacrifices sanglants, et leur a substitué l’offrande pure et non sanglante du pain et du vin, que fournit le règne végétal. Le pain et le vin, les deux substances les plus parfaites que
produise la nature , les dons les plus précieux qu oblicnne le travail humain , sont aussi la matière du sacrifice le plus pur et le plus élevé, qui est offert continuellement sur les autels de la nouvelle alliance. L’islamisme, au contraire, par cela seul qu’il rejette le vin, trahit son origine, et n’a pu ranger sous sa bannière que des populations dégénérées et vieillies.
C’est par le miracle deCana en Galilée que Jésus commença de manifester sa gloire; et l’évangéliste ajoute qu’à « partir de ce moment ses disciples crurent en lui , » ce qui était d’ailleurs le but qu’il se proposait. Si je ne me trompe, nous retrouvons dans Susanne, compagne de Jésus (Luc, vm, 3), la fiancée des noces de Cana. Quant à l’époque de ce miracle, il doit avoir eu lieu environ cinquante jours après le baptême de Jésus, c’est-à-dire au commencement de décembre 778, puisque Jésus fut baptisé au commencement de l’année juive ou du mois de thisri.