LE JUGE INIQUE, — LA PRIÈRE, — LE MARIAGE
leur parla encore de la persévé- ; dans la prière. Il avait précédempris l'exemple d’un homme qui se lève au milieu de la nuit et qui donne ce qu’il ne voulait pas donner, uniquement pour se délivrer de l’importunité de celui qui ne se lasse pas de demander et de frapper à sa porte. Si un homme fait ainsi, ajoutait-il, que ne fera pas votre Père qui est juste et bon ?
Il répéta cette leçon sous une autre image : « Il faut toujours prier et ne point se lasser. Il « y avait un juge qui ne craignait point Dieu, « et qui ne se souciait point des hommes. Une « veuve venait à lui et lui disait : Faites-moi jus- « tice de ma partie. Il refusa longtemps. Mais « enfin il dit en lui-même : Quoique je ne crai- « gne pas Dieu, et que je ne me soucie point « des hommes, néanmoins parce que cette veuve « m’importune, je lui rendrai justice de peur « qu’à la fin elle ne me fasse quelque affront.
« Vous entendez ce que dit ce juge inique. Et « Dieu ne vengera pas ses élus qui poussent « leurs cris vers lui jour et nuit; et il souffrira « longtemps qu’on les opprime? Je vous le dis, « il les vengera bientôt. »
La vengeance des justes, celle qu’il leur est ordonné de demander, c’est leur délivrance. Ils ne demandent pas d'être vengés comme le monde l’entend et comme il leur est défendu de se venger eux-mêmes; ils ne le pourraient faire sans cesser d’être justes. Ils demandent d’être délivrés non du juge inique, mais de son iniquité. Ils demandent aussi d’être délivrés des tentations de l’ennemi intérieur; ils demandent surtout d’être délivrés du monde. Dieu écoute cette prière ; ils sont délivrés en peu de temps. La vie est courte pour les opprimés comme pour les oppresseurs ; les choses de la vie sont plus courtes encore, et Dieu les dispose de telle sorte qu’elles mènent toujours à sa justice; et enfin, les justes sont déjà vengés sous le joug même de l’iniquité, lorsque Dieu leur donne cette patience et cette force par laquelle ils humilient l’iniquité jusque dans son triomphe d’un moment. Le captif qui emporte avec lui la justice dans son cachot plein de sérénité, est déjà vengé du juge; le martyr souriant au milieu des tortures, est déjà vengé du bourreau. Quiconque accepte l’oppression plutôt que d’abandonner la vérité, Dieu le
LE JUGE INIQUE. 'i']’]
venge à l’instant, remplissant son cœur des dons de la vérité et mettant comme des ongles de fer le dépit, la honte, le stérile remords dans le cœur qui se targue de ne point craindre Dieu et de ne point se soucier des hommes. Le monde a toujours eu des exemples solennels de ce partage ; il n’en est point privé maintenant. Chacun peut voir où est l’iniquité triomphante et avilie, où est la justice opprimée et pleine de gloire, jouissant d’une profonde paix, déjà vengée.
Tout ce qu’a dit et fait le Sauveur se rapporte de quelque manière à son Église. On trouve la figure de l’Église dans cette veuve obligée de tant solliciter pour sa cause livrée à un juge inique. Jusqu’à la venue de Celui qui maintenant la protège mystérieusement, l’Église est veuve, et son histoire nous offre le continuel spectacle de cette justice longtemps refusée, difficilement accordée, promptement vengée. Les inquiétudes infamantes qui troublent le juge d’iniquité et qui enfin l’obligent à faire justice, tout puissant et tout pervers qu’il est, ne souillent pas les pensées de l’Église. Elle craint Dieu, mais elle ne craint pas les affronts. Elle presse son juge terrestre et même elle le menace; elle prie son juge céleste et elle sait qu'il jugera. Elle attend, rejetée, garrottée, condamnée à mort , mais couronnée de justice , immortelle comme la justice , tranquille comme la justice et comme l’immortalité. O beauté
de Dieu sur la terre ! Et elle sera délivrée et vengée.
Mais pourquoi, demande saint Augustin, la Veuve dit-elle : « Vengez-moi » •, pourquoi les élus le disent-ils , et aussi les martyrs, dans l’Apocalypse de saint Jean, tandis qu’il nous a été expressément ordonné de prier pour nos ennemis et nos persécuteurs ? Par cette vengeance des Justes, il faut entendre qu’ils demandent à Dieu la destruction du règne des méchants, soit par leur retour à la justice, soit par le châtiment qui détruit leur puissance. Ou encore, ajoute saint Cyrille, si l’offense nous est personnelle, notre gloire est de l’oublier ; mais si l’injure se prend à Dieu même, alors nous invoquons Dieu contre les ennemis de sa gloire et de sa vérité.
Jésus termina par ces mots redoutables : a Quand « le Fils de l’Homme viendra, pensez-vous qu’il cc trouve de la foi sur la terre ? » Lorsque le Créateur tout-puissant apparaîtra sous la figure du Fils de l’Homme, dit le vénérable Bède, si rares seront les élus, que la ruine du monde sera précipitée, moins à cause de leurs supplications qu’à cause de l’indifférence des autres. Le Seigneur nous avertit pour tous les temps, car nous ignorons l’heure, et la prière cesse et perd sa puissance dès que la foi s’éteint. Croyons donc, dit saint Augustin, afin de prier, et prions afin de croire. La foi produit la prière, la prière af-
LA PK1ÈRE,
fermit la foi. C’est l’enseignement du Christ, en dehors duquel toute science est vaine : sans la foi nous ne sommes rien, sans la prière nous ne pouvons rien. Quiconque ne veut pas entendre cette vérité, celui-là ne veut pas que Jésus soit venu pour lui en ce monde-, et son front superbe, qui refuse la clarté de Dieu, descendra dans les ténèbres à travers la fange.
Mais la prière peut devenir stérile. Jésus compléta ces leçons par une parabole sur l’humilité qu’il faut apporter dans la prière.
« Deux hommes , dit-il , montèrent au Temple « pour prier ; l’un était Pharisien, l’autre Pu- « blicain. Le Pharisien, se tenant debout, « priait ainsi en lui-même : Mon Dieu , je vous « rends grâce de ce que je ne suis pas comme « le reste des hommes, qui sont voleurs, inet justes, adultères; ni tel aussi que ce Publiée cain. Je jeûne deux fois la semaine, je donne ee la dîme de tout ce que je possède.. Et le ee Publicain , se tenant éloigné , n’osait pas même et lever les yeux au ciel, mais il se frappait la ee poitrine, disant : Mon Dieu, ayez pitié de ee moi qui suis un pécheur. Et je vous déclare, <« ajouta Jésus, que celui-ci s’en retourna justiee fié, et non pas l’autre. »
L’orgueil est la passion qui tourmente le plus le cœur de l’homme ; c’est pourquoi Jésus y revient si souvent. Ce Pharisien en offre la vi-
vante image. Il prie, mais sa prière donne le caractère même de l’orgueil, qui est le mépris de Dieu. Il nie Dieu en s’attribuant à luimême sa justice, et cette justice orgueilleuse est la perte de son âme. Il prie debout, orgueilleux jusque dans son attitude ; en lui-méme , car sa pensée ne s’adresse qu’à elle-même. Il emploie la formule : Mon Dieu , je vous rends grâces, mais c’est à lui seul qu’il rend grâces des mérites qu’il se reconnaît, et il ne s’en désire pas d’autres, il ne demande rien. Ainsi, tu es parfait , dit saint Augustin ; tu as tout en abondance , tu n’as pas besoin de dire : « Remettez-nous nos dettes! » Suivez avec attention sa prière : Je ne suis point comme les autres hommes. Si du moins il disait : comme un grand nombre d’hommes ! Non , il est seul de son espèce : Moi je suis juste , les autres , tous les autres sont pécheurs. Ni comme ce Publicain. Celui-là est comme les autres ; celui-là est voleur , injuste, adultère. Le Pharisien méprise tout le genre humain, il fait tomber la masse de son __ mépris sur ce frère qu’il voit humilié devant Dieu. Il ajoute le sommaire de ses bonnes œuvres, et voilà sa prière. Qu’il se vante, dit saint Grégoire ; par l’orgueil il ouvre la cité de son cœur aux ennemis qui l’assiègent. Vainement il l’a fermée par la prière et par le jeûne •, il y a un endroit ouvert, l'ennemi entrera.
LA P ltl ERE.
Je ne m’étonne pas, reprend saint Augustin, si Dieu pardonne au Publicain, qui se juge lui-même. Il se tient loin, néanmoins il s’approche par la ^ontrition , et le Seigneur est attentif auprès de lui ; « le Très- Haut s’abaisse vers les humbles. » Il ne regarde pas , c’est
ainsi qu’il mérite d’être regardé. Sa conscience le courbe, l’espérance le relève. Il se frappe la poitrine comme pour punir son cœur de ses mauvaises pensées et le réveiller de son sommeil. Il confesse ses péchés , le Seigneur lui fera grâce. Vous avez entendu l’accusateur superbe, vous avez entendu l’humble coupable-, écoutez le Juge : « Je vous déclare que celui-ci s’en alla justifié et non l’autre , car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera
élevé. »
Saint Jean Chrysostôme, instruisant son peuple, développe cette leçon sous une image toute byzantine.
Vous voyez , dit-il , deux chars dans une arène : l’un porte la justice unie à l’orgueil ; l’autre le péché avec l’humilité. Le char du péché dépasse celui de la justice, non par ses propres forces, mais par la vertu de l’humilité;
l’autre est vaincu, non point par la faute de la
justice , mais à cause du poids de l’orgueil. L’excellence de l’humilité triomphe du poids du péché, s’élance et atteint Dieu; le poids de l’or-
382 L1VRK V, CHAPITRE XXI.
gueil entrave la justice. Eussiez- vous fait une multitude d’œuvres vertueuses, si vous présumez de vous-même, vous en avez perdu tout le fruit-, fussiez-vous chargé du poids de mille fautes, si vous vous estimez coupable, prenez confiance, Dieu ne rejettera pas le cœur contrit et humilié. Or, puisque l’humilité unie au péché est encore assez agile pour dépasser la justice unie à l’orgueil, quelle ne sera pas la course de l’humilité si elle est unie à la justice? D’un autre côté, si l’orgueil peut avilir et entraver même la justice, dans quel abîme ne nous entraînerat-il pas uni au péché ? Ne négligez donc point la justice, mais évitez l’orgueil.
Pour entendre l’Évangile, il faut jeter un regard sur le monde et s’examiner soi-même. On voit aussitôt combien l’humanité a vécu de cette manne, combien toute âme en est éclairée. Alors on remonte à la source du fleuve de vie et de lumière. Qui a pu si parfaitement révéler Dieu et l’homme et les mettre en rapport, et trouver jusque dans la misère de l’homme des moyens de le rapprocher de Dieu? Qui pouvait faire que le péché lui-même, par l’humilité qu’il doit produire, devînt presque un instrument de salut? Considérant que la chute a motivé la Rédemption , et que la Rédemption ne pouvait s’opérer que par l’Incarnation, l’Église a pu s’écrier : Félix culpa! A considérer comme l’or-
LE MARIAGE
gueil nous tire constamment au plus loin de Dieu, le chrétien serait tenté de s’écrier : Heureusement que nous avons le péché! Saint Paul s’appuie sur son infirmité; il reconnaît que la tentation qui le soufflette comme un ange de Satan lui est nécessaire pour échapper à l’orgueil; car il n’était pas possible, dit le commentaire attribué à saint Ambroise , que le cœur d’un homme qui avait vu de si grandes choses ne s’élevât s’il n’eût été humilié de quelque poids de la misère humaine. Ainsi le péché sert au moins à barrer la voie de l’orgueil ; nous évitous l’abîme parce que nous tombons sur le chemin. Cette science profonde de la misère de l’homme et de la clémence de Dieu éclate partout dans les paraboles, et en même temps leur simplicité reste accessible à tout entendement. C’est du lait pour les enfants et tout ensemble du pain pour les forts , dit Bossuet» On y voit Jésus plein des secrets de Dieu, mais on voit qu’il n’en est pas étonné : il en parle naturellement, comme étant né dans ce secret et dans cette gloire.
Parmi ces diverses instructions du Sauveur, il y en eut une, en réponse aux Pharisiens, sur l’indissolubilité du lien conjugal.
Pendant qu’il guérissait les malades et enseignait dans la partie de la Judée qui est au delà du Jourdain , des Pharisiens vinrent aussi le
trouver , pour le tenter. — Est-il permis, lui dirent-ils , de renvoyer sa femme pour quelque cause que ce soit ?
Cette question était concertée , comme celles qu’ils lui adressaient ordinairement, de manière qu’il ne pût la résoudre sans fournir contre lui quelque thème d’accusation et mécontenter beaucoup de personnes. S’il répondait que la femme peut être renvoyée pour quelque cause que ce soit, il prononçait lui-même contre la sévérité de sa doctrine, déjà connue. S’il posait des conditions au divorce , on pouvait l’accuser de condamner la loi de Moïse.
Jésus, les interrogeant à son tour, leur dit : — Que vous a ordonné Moïse ? — Moïse, répondirentils, a permis de faire un billet de divorce et de renvoyer sa femme. — Oui; à cause de la dureté de vos cœurs, reprit Jésus. N’avez-vous pas lu que Celui qui fit l’homme au commencement créa l’un mâle et l’autre femelle , et qu’il dit : C'est pour cela que l’homme laissera son père et sa mère et qu’il adhérera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a uni. — Alors , dirent encore les Pharisiens , d’où vient que Moïse a commandé qu’on donnât un acte de divorce à la femme et qu’on la renvoyât ? Jésus leur répondit : — A cause de la dureté de votre cœur, Moïse vous a permis de renvoyer
LE MARIAGE
vos femmes; mais il n’en a pas été de même au commencement. Or , je vous dis que celui qui renverra sa femme (si ce n’est en cas d’adultère) et en épousera une autre, devient adultère lui-même , et que celui qui épousera celle qui aura été renvoyée sera adultère aussi.
Voilà dans ce peu de mots , l’abolition de la polygamie ouverte , la condamnation du divorce, polygamie déguisée, l’établissement du mariage chrétien. C’est la plus grande révolution ou , pour mieux dire, la plus grande contre-révolution sociale qui ait été faite dans le monde. Le court dialogue qui précède nous donne non-seulement la loi, mais ce que l’on peut appeler l’exposé des motifs et la discussion historique et morale de ce grand acte de législation universelle. Depuis près d’un siècle, le monde civilisé n’est qu’une officine de législation. Tous les peuples regardent faire des lois , et tout individu croit s’y entendre. Chacun aussi sait ce qui en résulte pour les peuples et pour les individus, et combien de temps durent ces lois. Voyons le Fils de Dieu au même ouvrage.
Les Juifs donc ne songeaient qu’à lui tendre un piège, et ne se souciaient nullement, la plupart, de savoir s’il est permis de renvoyer sa femme pour quelque cause que ce soit, c’est-àdire sans cause aucune. Ils en usaient de la sorte , convaincus que Moïse l’avait ordonné , et
toute autre décision ne pouvait être que très-impopulaire , surtout venant de Jésus, contre qui les adversaires les plus déclarés s’accordaient soudain. Jésus les met d’abord en présence de Moïse, à qui ils faisaient injure et qu’il veut justifier. — Quel est le commandement de Moïse? Ils répondent que Moïse a commandé de donner le billet de divorce et de renvoyer ainsi l’épouse.— Il vous l’a permis, dit Jésus, à cause de la dureté de vos cœurs.
En effet, la lettre de divorce avait été imposée comme un obstacle à la séparation qui, par suite de la décadence des mœurs, s’opérait sans formalités. Les Scribes seuls pouvaient écrire le billet de divorce. C’étaient des hommes graves et considérés. Cette charge les investissait d’un droit de conseil propre à procurer la réconciliation des époux. Lorsque leur intervention échouait, l’on pouvait croire meilleur d’accorder le divorce, car autrement l’indissolubilité eût été brisée par le meurtre. Au mariage il faut le Christianisme. La dureté des cœurs, telle était donc la raison de Moïse; elle le justifiait, mais ne justifiait que lui.
Ayant établi ce point, Jésus remonte à la loi primitive. Il ne dédaigne pas de parler avec art. Pour éviter de heurter les Juifs, il ne leur dit pas tout de suite : Il n’est point permis, comme une décision qu’il leur donnerait de lui-
LE MARIAGE
même; il leur fait voir que c’est la volonté de Dieu : « N’avez-vous pas lu que Celui qui fit l'homme au commencement le fit homme et femme? Un homme et une femme, non pas un homme et plusieurs femmes, afin qu’il y eût un mariage et qu’il n’y en eût pas plusieurs. Et la première femme est tirée du corps du premier homme, afin que, soumise à une certaine dépendance, elle ne soit point cependant méprisée ni regardée par l’homme comme un être d’espèce inférieure et différent de lui. L’homme et la femme sont faits d’une même chose pour être un ; ils ne sont pas pris du même sein pour qu’ils se connaissent libres ou de se mareir, ou de garder la virginité. Unis, ils ne doivent jamais se séparer : « L’homme quittera son père et sa mère et adhérera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. » A sa femme, non à ses femmes; deux en une seule chair, non pas trois ou quatre. Et pour qu’ils soient deux en une seule chair « l’homme laissera son père et sa mère. »
11 semble d’abord qu’il devrait y avoir plus d’union entre les frères et les sœurs, qui sortent de mêmes parents, qu’entre les époux, qui sortent de souches diverses. La force plus grande du mariage vient de la loi de Dieu, plus puissante que la loi de nature : les commandements de Dieu ne sont point soumis à la nature,
tandis que la nature obéit aux commandements de Dieu. Les frères viennent de la même source et s’en vont par des chemins divers; l’homme et la femme naissent de parents divers et aboutissent à la même destinée. Observez, dit saint Jean Ghrysostôme, que l’amour monte dans l’homme comme la sève monte dans l’arbre. La sève part des racines, et là,-haut se transmet en fruits. Les parents aiment et ne sont pas également aimés de leurs enfants ; l’homme ne porte pas l’ardeur de sa tendresse à ses parents, mais aux enfants qu’il doit engendrer : « L’homme quittera son père et sa mère et adhérera à son épouse, et ils seront deux en une seule chair. » Rien ne saurait exprimer plus fortement l’indivisibilité. C’est là, dit saint Remi, le mystère qui est dans le Christ et dans son Église. En effet, le Seigneur Jésus abandonna en quelque manière son Père lorsqu’il descendit sur la terre; il abandonna sa mère, c’est-à-dire la Synagogue, à cause de son infidélité; et il adhéra à son épouse, c’est-à-dire à la sainte Église; et ils sont deux en une chair, car le Christ et l’Eglise forment un seul corps.
Après avoir rappelé le texte et l’esprit de l’ancienne loi, reprend saint Jean Chrysostôme, Jésus donne lui-même son interprétation. « Ainsi, dit-il, ils ne sont déjà plus deux, mais une seule chair. » De même que ceux qui s’aiment spi-
rituellement sont dits n’être qu'une âme et un cœur, de même l’homme et la femme une fois conjoints sont dits une seule chair. Or, autant il est horrible de déchirer un corps, autant il est horrible de partager une femme. Il y a là une cruauté et une souillure abominable; et enfin, voici la défense de Dieu : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Celui donc qui renvoie sa femme ne tient aucun compte ni de la nature, ni de la loi; il viole la nature-» car il divise une chair; il viole la loi, car il brise une union que Dieu a faite et qu'il a défendu de briser. « Au commencement il n’en était pas ainsi. » Moïse n’a pas commandé le divorce, il l’a permis. Ce que nous commandons, nous le voulons ; ce que nous permettons nous est arraché par la mauvaise volonté que nous ne pouvons plus contenir. Moïse a préféré le divorce aux homicides. « A cause de votre dureté, Moïse vous a permis. » Moïse, non pas Dieu. Vous avez la loi d’un homme, non pas la loi de Dieu. Car Dieu ne peut être contraire à lui-même à ce point d’établir quelque chose et de le détruire par un commandement nouveau.
A la suite de cette discussion historique et dogmatique, Jésus exprime avec autorité la loi entière et définitive : « Je vous déclare que qui- « conque quitte sa femme, si ce n’est pour un
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« cas d’adultère, et en épouse une autre, cornet met un adultère; et celui qui épouse celle « qu’un autre a quittée, commet aussi un adulée tère. »
Par cette clause de l’adultère, Jésus ne rouvre pas la porte au divorce. Dans la loi de Moïse, l’adultère n’était pas un cas de divorce, mais de mort. Il était interdit de garder la femme adultère. L’Évangile lui a donné la pénitence qui ressuscite, et le pardon. Après la purification d’un adultère, dit saint Augustin, la réconciliation des époux ne doit pas présenter d’obstacles ni être regardée comme honteuse là où l’on croit à la rémission des péchés par le pouvoir des clefs du royaume des cieux. Que l'on n’appelle plus adultère celle qui a été réconciliée, remariée au Christ !
L’adultère est un cas de séparation, non de divorce et de rupture. Le mariage, constitué par la volonté, n’est pas détruit par la séparation du corps, mais par la séparation de la volonté. Les époux légitimement séparés restent néanmoins époux. C’est pourquoi le Seigneur ne dit pas : Celui qui renvoie sa femme est adultère, mais : « Celui qui en prend une autre » ; car celui-là sépare la volonté.
En résumé, il n’y a qu’une raison charnelle qui puisse légitimer la séparation des époux, c’est l’adultère; il n’y en a qu’une spirituelle,
LE MARIAGE
c'est le consentement mutuel pour le service de Dieu; il n’y en a aucune qui permette de contracter un second mariage tant que la mort n’a pas rompu le premier.
Par cette loi, Jésus rétablissait le mariage
dans la pureté de son institution première, sur
le modèle que Dieu avait proposé. Il délivrait
la femme de sa longue ignominie, il donnait
aux époux la gloire de la chasteté conjugale,
aux enfants la sécurité du foyer domestique, au
genre humain tout entier une origine plus pure
et l’honneur et la paix d’une meilleure vie. En
parlant de ces choses augustes, on a l’esprit
importuné des clameurs et des dérisions d’une
horde dissolue qui ne trouve plus de bonne
joie dans le monde, et qui impute à l’Evangile les viles souffrances qu’elle endure pour l’avoir méprisé. Cette écume de charnels et d’tidultères doit être écartée; elle n’a pas plus de droits à revendiquer que de légitimes exemples à fournir. Malheur aux peuples qui écoutent la sagesse des femmes partagées et des pères qui n’élèvent point leurs enfants! La honte et la ruine attendent toute société assez folle pour recevoir sa règle de ces mains ardentes à déchirer les lois de Dieu. Lorsque l’on veut juger sainement les institutions d’un peuple, ce ne sont pas les bannis, qu’il convient d’interroger; il faut regarder au sein même de ce peuple et
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voir quels fruits y produisent ces institutions acceptées et obéies. Par le mariage chrétien, l’homme a été fils, il a été époux, il a été père : de ces trois choses, il n’avait véritablement que le nom. La femme a été vierge, épouse, mère, trois dignités qui lui étaient inconnues. Le mariage chrétien a créé la famille, et la famille a mis le genre humain dans une situation générale d’honneur et de bonheur qu’il n’était pas donné au paganisme de rêver ni même de comprendre.
Mais la corruption et l’erreur du monde étaient si profondes que les Disciples eux-mêmes s’effrayèrent de cette noble loi. Lorsqu’ils se trouvèrent seuls avec Jésus, ils lui exprimèrent naïvement leur pensée. — Si telle est, lui dirent-ils, la condition d’un homme à l’égard de sa femme (qu’il ne puisse la renvoyer), il n’est pas bon de se marier. Jésus leur répondit : — <t Tous ne sont pas capables de cette « résolution, mais ceux à qui il a été donné. » C’est-à-dire ceux qui par la grâce de Dieu demandent et obtiennent de garder la continence pour gagner le ciel. Cette parole a créé les légions angéliques qui ont préféré la virginité au mariage.
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